INSTITUTIONS DE PROTECTION ET DE PREVOYANCE
Afflictions particulières. — Vieillards pauvres. — Assistance domiciliaire. — Asiles publics. — L'hôpital du Nom-de-Jésus. — Veuves. — Leur condition dans le passé.
— Les Hauilriettes. — Orphelins. — Entretenus par les seigneurs et les villes. — L'hospice ihi Saint-Esprit. — Aveugles. — Secourus individuellement puis recueillis dans des asiles. — Congrégation d'aveugles. — Saint Louis et « les Quinze -Vingt ».
— Établissements analogues. — Les » aveugleries ». — Valentin Haùy et l'éducation des aveugles. — L'institution des jeunes aveugles. — Sourds -muets. — Le moine Ponce de Léon en Espagne et l'abbé de l'Épée en France. — Méthode d'éducation îles sourds-muets. — L'abbé Sicard. — Aliénés. — On commence à les traiter au xvie siècle. — Saint Vincent de Paul et la maison de Saint-Lazare. — Les frères de Saint-Jean-de-Dieu et autres religieux employés au soin des fous. — Besoins accidentels par suite de chômage ou de pénurie de ressources. — Organisation charitable de l'ancienne société. — Les corporations et les confréries, sociétés de secours mutuels.
— Constitution et fonctionnement des Charités. — Associations pour la paix. — Assistance publique par les monastères. — Greniers de réserve. — Institutions de prêt. — La Bourse de saint Èvre. — Les Monts -de -piété. — Institutions d'assistance, de mutualité et de prévoyance au sot siècle. — Le rôle des évoques. — Assurances contre l'incendie. — Les religieux pompiers. — Œuvres d'amélioration sociale.
A côté des grandes calamités publiques qui atteignaient, pour un temps, loul un peuple, toute une province, bien des misères, en dehors même de la pauvreté et de la maladie, affligeaient les individus et requéraient des secours particuliers. La vieillesse impotente, l'enfance abandonnée, les infirmités de tout genre, d'esprit et de corps, étaient des accidents trop communs pour qu'on ne cherchât pas à y subvenir dans une société toute pénétrée de l'esprit de charité.
Tous ces pauvres vieillards sans soutien, ces orphelins sans pareil l s, ces veuves sans protecteurs, ces malheureux fous qui étaient à la fois un embarras et souvent un danger, ces infirmes de tout âge, privés les uns de leurs yeux, les autres de leurs oreilles, de leur langue, et incapables de subvenir eux-mêmes à leurs propres besoins, formaient autant de catégories exceptionnelles d'infortunés pour lesquels les hôpitaux ordinaires n'étaient point faits principalement, ni les distributions intermittentes d'aumônes ne suffisaient.
Ils no manquaient poinl pour cela d'aide el d'assistance.
Dés le commencement, des hôpitaux spéciaux avaient été établis pour les vieillards sans famille et sans ressources. Il en subsista toujours, mais en assez, petil nombre. Le pape Pelage II avait donné l'exemple à la chrétienté de convertir sa maison en un hôpital pour les vieillards pauvres. Plus d'un évêque, plus d'un grand personnage, plus d'un simple bourgeois même, suivit cel exemple en France. Les vieillards pauvres étaient recueillis, comme les enfants orphelins, par des personnes charitables qui leur donnaient le logement, la nourriture, tous les soins nécessaires. Le plus souvent ils étaient assistés chez eux par de bons voisins, par de pieux fidèles, qui employaient leur vie aux œuvres de charité. Ils avaient part, et les premiers, aux distributions de secours organisées par le clergé; ils étaient les pauvres préférés des monastères qui servaient partout d'asiles aux nécessiteux.
Mais, dès que les premiers Hôtels-Dieu furent établis, les pauvres vieillards y eurent leur place. Ils devenaient pensionnaires de la maison. Les frères et sœurs qui desservaient ces établissements s'occupaient d'eux comme des malades. Il en fut ainsi pendant tout le moyen Age.
Souvent aussi les vieillards qui possédaient quelque petit bien s'assuraient une place à l'hôpital, surtout dans les campagnes, moyennant l'abandon de leur avoir à rétablissement. Ils pourvoyaient ainsi eux-mêmes à leur sort. Les libres institutions d'assistance publique du moyen âge se prêtaient à ces combinaisons de convenance personnelle.
Voici, entre autres, un exemple de ce qui pouvait se foire autrefois en laveur des vieillards par la seule initiative privée.
lu document, tiré des archives de l'hospice d'Écouché, en Normandie, nous donne certains détails pleins d'intérêt sur un emploi nouveau auquel servaient les fondations charitables dans les campagnes. Ce n'étaient pas seulement des hôpitaux, c'étaient aussi, en certains cas, (\r* maisons de retraite.
En 1449, deux habitants d'Écouché, Jehan le Vieul et sa femme, passèrent devant les tabellions du pays un acte par lequel ils déclaraienl donner à la Maison-Dieu leurs personnes d'abord, et en outre une modeste rente de vingt-deux sous tournois el six deniers, tout leur petit avoir. Ils donnaient encore quelques animaux, du linge el de la vaisselle. En échange de ces dons, ils devaient être logés ;'i l'hospice, velus et soignés en cas de maladie. Le maître et le conseil acceptèrent ces conditions, et Jehan le Vieul el sa femme entrèrent à l'hospice, non pas précisément en qualité de donnés, mais plutôt comme pensionnaires.
L'hospice de campagne servait donc encore à assurer une retraite honnête el à l'abri de loul souci aux paysans âgés qui, en échange de leurs petites économies, avaient le vivre et le couvert jusqu'à la fin de leurs jours. Evidemment l'hospice y perdait tant que se prolongeait la vie de ses pensionnaires; mais à leur mort il jouissait pleinement de la renie laissée, sans avoir aucune dépense à faire désormais. C'esl précisément celle qualité de maison de retraite qui permettait à l'hospice d'Ecouché, el aux hôpitaux en général , d'acquérir des ressources parfois considérables qui n'étaient qu'une juste rémunération de charges forl lourdes supportées autrefois. Grâce à celle combinaison, pensionnaires el hospices profilaient également les uns immédiatement, les autres après un certain délai '.
Ces sortes de contrats paraissent avoir été assez communs. Ils se passaient, non seulement avec les hôpitaux ruraux ou urbains, mais avec les établissements de loul genre qui avaient plus ou moins le caractère d'institutions de charité. Ainsi les femmes âgées pouvaient trouver une retraite dans les béguinages, moyennant l'apport de leur avoir à la communauté. Les petites communautés de frères et de sœurs, attachées au service dt^ hôpitaux, Couvraient aussi aux vieillards des deux sexes qui voulaient y entrer comme pensionnaires.
Malgré les secours de diverse nature que les institutions charitables et les mœurs plus fraternelles du moyen âge offraient à la vieillesse, c'esl l'IIôlel-Dieu qui était l'asile ordinaire des pauvres gens arrivés au terme de leur vie, sans ressources el sans famille. Sous le rapport (U^ soins el (\c> consolations nécessaires à leur âge, cette sorte d'établissements ne leur offrait pas toutes les conditions désirables de bien-être el de satisfaction. Ils auraient eu besoin d'être recueillis dans des maisons spéciales, en compagnie les uns des autres, et d'être servis à part.
Saint Vincent de Paul, que l'on retrouve dans toutes les œuvres modernes de charité, avait devancé les Petites Sœurs des pauvres dans leur œuvre si bienfaisante d'hospitalisation des vieillards.
Un pieux bourgeois de Paris, plein de confiance en la charité inventive el inépuisable du grand intendant des pauvres, était venu le trouver sans autre dessein que de consacrer une somme considérable à quelque œuvre de piété, et sans autre condition de sa libéralité que de rester entièrement inconnu aux hommes. Avec cet argent, saint Vincent de Paul conçut le projet de fonder un hôpital de retraite pour les pauvres artisans réduits par l'âge à la mendicité, estimant que ce sérail exercer une double charité envers eux que de subvenir tout ensemble aux besoins de leurs corps el aux nécessités
1 Pflévosl . 0. c.
spirituelles de leurs ûmes. L'idée agréa au donateur; celui-ci mil seulemenl pour condition que l'administration spirituelle et tempopelle de l'hôpital demeurerait toujours au supérieur général de la congrégation d<i la Mission.
Immédiatement Vincenl achète deux maisons avec un grand terrain .•m faubourg Saint-Laurent, les meuble de lits, de linge, de tous les ustensiles d'un hôpital, établit une petite chapelle, etxavec l'argent de reste constitue une rente annuelle à l'établissement. L'installation terminée, il reçoit quarante pauvres vieillards, vingt hommes et vingt femmes, qu'il place en deux corps de logis séparés l'un de l'autre, mais disposés de telle sorte que tous les pensionnaires, chaque sexe à pari, peuvent entendre la même messe, assister à la même lecture de laide, prendre le repas en commun, sans se voir ni se parler. Pour les occuper selon leurs faibles forces et leurs industries, il fil préparer des métiers convenables aux différentes professions, voulant que le travail régnât dans la maison. Enfin il établit des Filles de la charité pour leur service, et leur donna pour aumônier un prêtre de la Mission. Lui-même fut le premier à les diriger et à les instruire, leur recommandant l'union entre eux, la piété et la reconnaissance envers Dieu qui les avait tirés du besoin pour leur procurer une retraite si douce à leur indigence et si avantageuse à leur salut. La nouvelle maison (\t^ vieillards s'appela l'hôpital du Nom-de- Jésus.
Ce fui là l'origine des hôpitaux généraux , dont la création marque le règne de Louis XIV, et ce premier établissement des vieillards est devenu le modèle des maisons fondées par les admirables Petites Sœurs (\r> pauvres du xixc siècle.
Les veuves, si elles étaient pauvres, abandonnées, avaient pu dès l'origine se retirer dans les couvents de femmes, et y trouver, en dehors même de la vie religieuse proprement dite, un abri honnête et une existence assurée. Plus laid, les béguinages leur offrirent aussi, moyennant une modique pension ou le louage de leurs services, un asile honorable. Elles pouvaient encore s'engager dans l'une de ces mille communautés hospitalières qui assuraient le gîte et la nourriture à celles qui se faisaient les servantes (\(^ pauvres et des malades. Il se créa aus^i, grâce ;\ la générosité de pieuses personnes, t\o^ refuges spéciaux pour la viduité.
Etienne Haudry, ancien secrétaire de saint Louis, et Jeanne la Dolomie, sa femme, avaient fondé à Paris un hôpital pour trente -deux veuves qui embrassèrent, sous leur conduite, une sorte de vie religieuse. Pierre d'Ailly, évèque de Cambrai, donna à ces pieuses femmes, en 1444, une règle dérivée île celle de sainl Augustin. Elles
s'appelèrent les Haudriettes , du nom de leur fondateur, el créèrent plusieurs maisons par la suite des temps. L'hôpital primitif de veuves fini ( par devenir, au xvnc siècle, une simple communauté religieuse, sous le nom de l'Assomption de Notre-Dame.
Dès le commencement, l'Eglise avait pris un soin particulier des orphelins. Sa sollicitude s'étendait sur eux comme sur les enfants trouvés. Les uns el les autres furent traités de la même manière, trouvèrent les mêmes secours dans les couvents, dans les établissements spéciaux qui leur furent affectés aussi. Les seigneurs, à l'époque féodale, eurent la charge des orphelins. Bientôt les villes prirent soin à leur tour de ces petits abandonnés. Dans la coutume d'Amiens du xme siècle on lit : « Suivant li usages de la cité d'Amiens (art. 66) li enfant qui sont orfelin de père el de mère sont a le ville, a conseillier et au rnaieur et as eskievins. » A Lille, dès le xive siècle, des officiers appelés « gard'orphènes j> veillaient aux intérêts des orphelins; ils étaient nommés par les échevins el devaient être bourgeois de la ville. On voit, d'après des lettres de Charles Y, de 4366, relatives à la commune de Douai, que les orphelins étaient entretenus par la ville.
A cette époque il existait aussi à Paris, à Toulouse, dans d'autres villes, des confréries qui se chargeaient spécialement des pauvres enfants sans parents, et les faisaient élever en apprentissage. Souvent les particuliers les recueillaient chez eux; ils les adoptaient comme leurs propres enfants, ou leur faisaient apprendre quelque métier lucratif.
A Paris, le grand hospice du Saint-Esprit était spécialement affecté aux orphelins des deux sexes, pourvu qu'ils fussent légitimes. Les lettres patentes de Charles VII, délivrées en faveur de cet établissement, constatent que les « pauvres enfants, orphelins et orphelines, sont audit hôpital couchés, lavés, vêtus et chaussés, alimentés et gouvernés de toute- choses à eux nécessaires, introduits et enseignés à l'école, tant de l'art de musique el autrement, et ensuite instruits à quelque métier pour savoir gagner leur vie honnêtement, et de plus, lorsque lesdites filles orphelines sont en âge de se marier, on les marie du mieux qu'on peut, selon leur état, aux dépens dudit hôpital ».
Cette utile institution fut complétée plus tard par la création de l'hospice des Enfants-Dieu, nom touchant donné à la maison qui devait recueillir les petits enfants de la Providence.
En fondant cet établissement, appelé vulgairement les Enfants ronges, la reine Marguerite de Navarre, sœur de François 1er, nvait eu surtout en vue les enfants restés orphelins par la mort de leurs parents à l'Hôtel-Dieu; mais bientôt les libéralités royales avaient
permis de l'agrandir el d'en étendre le bienfail indistinctemenl à tous les orphelins de la capitale el du diocèse.
Dans d'autres villes existaient, comme on l'a vu, des hospices du Saint-Espril également affectés aux orphelins el aux enfants trouvés. Il ne manquait pas ailleurs de maisons d'orphelins entretenues à divers litres, el sous différents noms, parla charité privée.
Beaucoup de ces institutions particulières se trouvèrent plus ou moins absorbées, à partir de l'édil de 1662, dans le système des hôpitaux généraux. Le plus souvent le sort des enfants sans parents se trouvail confondu avec celui <\i^ enfants abandonnés. Les uns el les antres trouvèrent place dans les nouveaux hôpitaux entretenus aux Trais (\c> villes, et ce fut là leur condition ordinaire jusqu'à la Révolution. La charité moderne a mieux fait en les recueillant dans les orphelinats créés spécialement pour eux, où ils retrouvent, dans les religieux et les religieuses préposés à leur éducation, des pères et des mères.
Une autre misère, non moins digne de compassion que la vieillesse pauvre el délaissée et que l'enfance sans parents, était celle des pauvres aveugles , des sourds-muets, des incurables, des aliénés, les uns et les autres en si grand nombre dans tous les temps.
« On pourrait affirmer, a priori, écrit M. Léon le Grand, que la cécité n'a pu, en aucun temps, échapper à celte sollicitude admirable de la charité chrétienne qui embrasse toutes les misères humaines. Quand (\c^ asiles spéciaux étaient ouverts aux vieillards, aux entants, aux étrangers, aux malades de toutes sortes, il serait bien invraisemblable que les aveugles n'eussent pas profité' de cette tendre prévoyance qui s'étendait à toutes les infortunes1. »
Longtemps cependant les pauvres aveugles, jeunes ou vieux, n'eiirenl pas d'autre asile que celui qu'ils pouvaient trouver dans leur propre famille. Ceux qui étaient sans parents étaient abandonnés à la sollicitude d'amis ou de voisins charitables. C'était là une infirmité pins pénible et incommode que douloureuse, et malheureusement incurable, qui n'exigeait pas de traitement particulier. Les aveugles nécessiteux étaient assistés à domicile, comme tous les pauvres, par les diacres de la primitive Eglise ou par les fidèles; ils avaient [tari aux distributions d'aumônes ou ils allaient eux-mêmes, conduits par une main charitable, solliciter les secours (h'< riches.
I es guides ne leur manquaienl pas. La Bible, que tous les chrétiens connaissaient, apprenait à chacun à se faire le bras du faible et l'œil de l'aveugle.
i Les Quinze-Vingts, p. 290;
La charité de L'Eglise rencontrait en France un préjugé barbare importé de Germanie par les conquérants. Bien des siècles après, on se rappelait encore le mépris cruel que les Germains avaient pour les aveugles de naissance. Un hagiographe du xne siècle rapportait, dans la vie de saint Ërard, qu'Etichon, créé duc de Germanie par Childéric II, avait voulu mettre à mort sa fille, parce qu'elle était venue au monde privée de la vue. L'enfant n'avait été sauvée que grâce à l'abri que sa mère avait trouvé pour elle dans un monastère1. Il fallut que Charlemagne joignit ses efforts à ceux de l'Église pour triompher de ces mœurs barbares. Un capitulaire du grand empereur, de l'an 805, édicté des peines sévères contre ceux qui maltraiteraient les aveugles ou autres infirmes. En ce temps-là, le pouvoir civil légiférait pour le bien.
Les évêques s'étaient préoccupés du sort dr^ aveugles. Ils avaient soin, autant que possible, qu'ils tussent recueillis dans les maisons charitables. Souvent c'était une condition spéciale de la fondation d'un hôpital ou d'une hôtellerie qu'on y recevrait ou qu'on y nourrirait un certain nombre d'infirmes et d'aveugles. Ainsi, au vne siècle, saint Bertrand, évêque du Mans, en créant à Pontlieue un hospice, sous le patronage de saint Martin, destiné à recevoir les voyageurs et les étrangers, avait voulu que sur le registre matriculaire de la maison fussent perpétuellement inscrits seize pauvres, aveugles ou infirmes, auxquels on donnerait chaque jour la nourriture.
On commençait même déjà, aux vic et vir3 siècles, à établir, en dehors des monastères et des hospices, où toutes les infortunes trouvaient un abri, des asiles spéciaux pour les malheureux privés de la vue.
Le plus souvent, cependant, ceux-ci en étaient réduits à se pourvoir eux-mêmes. Conduits par un enfant ou un voisin obligeant, ils demandaient l'aumône à la porte des maisons, sur les places publiques, dans les lieux de pèlerinages; partout ils recevaient l'hospitalité. Ils avaient encore la ressource, ou de se retirer dans les monastères, pour y mener avec les frères la vie religieuse, ou d'exercer quelque petit métier facile, comme celui de chanteur ambulant, de berger, de sonneur de cloches.
Ce fut là le régime ordinaire de ces malheureux jusqu'à l'époque féodale et même au delà, pour beaucoup d'entre eux.
« Dans le cours du XIe siècle, après la constitution définitive de la société féodale, on voit apparaître encore une fois des établissements consacrés au soulagement des malades et des infirmes, et l'assistance des aveugles entre dans une période nouvelle.
« Guillaume le Conquérant, ayant encouru les censures ecclésias*
1 Act. Sanct., s janvier, 1. 336;
AVANT LA RÉVOLUTION :j:Jd
tiques par suite de son mariage avec Mahaul de Flandre, qui était sa parente, fit, pour expier sa faute, diverses fondations pieuses. Dans ce nombre figurent quatre hôpitaux créés à Cherbourg, à Rouen, à Bayeux el à Caen pour recueillir des aveugles e1 autres infirmes1 ».
A l'exemple du duc de Normandie, d'autres puissants seigneurs fondèrenl dans leurs Etats quelques asiles spéciaux pour ce genre d'infortune. Ordinairement, les Hôtels-Dieu ordinaires en tenaient lien. En réalité, les établissements spéciaux d'aveugles ne datent que de la création des Quinze-Vingts par saint Louis.
Mais avant lui les malheureux atteints de cécité semblent avoir subvenu eux-mêmes à leur infirmité au moyen d'associations de secours mutuels , entrenues par les cotisations des plus ai>és d'entre eux ou par les aumônes de la pitié publique. Ces ressources leur permettaient de s'entretenir, de s'aider, d'avoir même des maisons où ils vivaient ensemble fraternellement et pieusement. C'est une communauté de ce genre qui paraît avoir été l'origine de la fondation de saint Louis, en dépit de la légende <le> trois cents chevaliers aveuglés par les Sarrasins en terre sainte, (pie le pieux roi aurait recueillis, dans la maison des Quinze- Vingts, à leur retour de Palestine.
« L'existence à Paris d'une congrégation d'aveugles avant saint Louis serait très possible, dit M. le Grand, et bien en harmonie avec les mœurs du moyen âge, où le principe de l'association joue un si grand rôle. Alors que les bourgeois se groupaient dans les communes, les artisans dans les corporations, tes serfs dans les communautés paisibles, il eût été fort naturel que les aveugles cherchassent un remède du même genre à la misère qui engendrait leurs infirmités, et l'on rencontrait, eu effet, en Angleterre, i\r>- guildes ou sociétés de secours mutuels contre les maladies, el en particulier contre la cécité '-. p
Quoi qu'il en soit, saint Louis est le fondateur, à Paris, de ce bel établissemenl resté si célèbre jusqu'à la Révolution, sous le nom des « Quinze-Vingts ». Le génie du moyen Age, fait de piété et de charité, ce génie personnifié si éminemment dans le saint roi, est (oui entier dans celle création, une des plus belles el des plus originales à la foi- de l'ancienne monarchie. M. Léon le Grand la décrit ainsi :
« Observée dans les divers actes de sa vie, dès les premières années qui suivenl sa fondation, celle institution nous apparaît comme une confrérie, une congrégation (c'est le nom que lui donnent ton- les actes de cette époque), où les aveugles de Paris trouvent un abri
1 L. le Grand. p. 294-293 * Ici., p. m.
contre l'isolement que leur infirmité rend si pénible. Ce n'est pas un hôpital proprement dit, c'est seulement par analogie qu'on finit par lui appliquer celle désignation : rien n'y est organisé pour soigner des malades et on n'y trouve pas comme dans tontes les Maisons-Dieu d'alors une de ces congrégations religieuses qui se dévouaient an service des pauvres.
« La congrégation, ici, ce sont les aveugles qui la forment. Comme le disent, en 1345, les abbés des principaux monastères de Paris, qui recommandent l'établissement à la charité des fidèles, c'est une maison de refuge, domits hospitalitatis , où les aveugles de Paris viennent habiter ensemble sous le nom de frères et sœurs, et mettent leurs biens en commun et se donnent eux-mêmes à la confrérie. Un maître ou proviseur, nommé par le roi, les dirige avec l'assistance d'un ministre et de six jurés, choisis par la communauté, en même temps que tous les membres prennent part au gouvernement de la maison au moyen des assemblées du chapitre1. »
L'organisation intérieure de cette congrégation d'aveugles témoigne à la fois de la sagesse et de la piété de son royal fondateur. Aussi l'institution traversa-t-elle les siècles, en conservant, aujourd'hui même encore, à peu près la forme sous laquelle, depuis saint Louis, elle s'est développée, moins son nom primitif et trop chrétien pour la société moderne, de « Fraternité des Quinze-Vingts ».
Enrichie par les donations (\r> papes et t\c< rois de France, dotée de toutes sortes de privilèges spirituels et temporels qui lui donnaient rang de paroisse et l'autorisaient à faire librement des quêtes dans tous les diocèses, dans toutes les provinces, accrue constamment par les aumônes des particuliers, surtout (1rs bourgeois de Paris, la maison des « Quinze-Vingts » eut toujours une existence prospère ; elle vit le nombre de ses pensionnaires augmenter en proportion de ses ressources. Elle subsista sur le même emplacement où elle est encore aujourd'hui, après avoir passé la période révolutionnaire sans périr comme tant d'autres institutions du passé.
« En souvenir de saint Louis et comme une aumône due à la piété filiale, les rois de France continuèrent toujours leur protection à l'établissement des aveugles, qui restèrent constitués sous une forme quasi monastique, soumis à la direction du grand aumônier. La maison des Quinze-Vingts resta toujours exempte de toutes taxes, tailles et impositions depuis le temps de saint Louis, lors même que la France se trouva momentanément sous le joug des étrangers, pendant la guerre de Cent ans. Le roi d'Angleterre Henri V leur en donna des lettres patentes en 1423 2. »
1 L. le Grand, p. 23.
2 De Witt, p. 63.
L'établissement cher à la piété de saint Louis, et l'un des plus favorisés par le bon roi, devint célèbre par tout le royaume; il exerça son influence aussi loin que s'étendait sa réputation. La Fraternité des Quinze-Vingts ne tarda pas à servir de modèle à des institutions du même genre.
D'autres villes imitèrent Paris. Chartres eut, dès 1292, sa maison des Six-V'mgts. A cette époque, un bourgeois de la ville, Renaud Barbon L'aîné, ancien conseiller de saint Louis et de Philippe le Hardi, construisait sur le modèle des Quinze-Vingts une maison destinée à « loger, recueillir et consoler les pauvres aveugles et autres misérables personnes de la ville ». A la fin du xine siècle remonte également l'hôpital d'aveugles placé sous le vocable de Saint -Mathurin, à Orléans. Comme celui de Chartres, on en a plus tard attribué la création à saint Louis, tant la grande charité du pieux roi semblait devoir être la source de tout ce qui s'était fait de bien sous son règne dans le royaume.
On a retrouvé le souvenir et la date de l'établissement d'autres maisons d'aveugles, telles que l'asile créé, en 1314, à Angers, par l'évêque de Dol, pour quatre aveugles et neuf pauvres; l'hospice fondé à Meaux, en 1356, par Jean Rose, bourgeois de la ville, pour recevoir vingt- cinq aveugles et donner douze lits aux pauvres passants; l'hôpital Saint-Léger, de Châlons-sur-Marne , du même siècle. D'autres furent créés postérieurement.
En général, ces hôpitaux avaient peu d'importance, et ils ont fini par être réunis aux IIôtcls-Dieu , et surtout, à partir du xvne siècle, aux hôpitaux généraux. Comme la maison des Quinze -Yingts de Paris, ils offraient plutôt le caractère d'une congrégation que d'un hôpital. C'est, en effet, la forme habituelle sous laquelle se présentent les <( aveugleries » du moyen âge, et c'est là un des traits touchants de leur institution. Quelques-unes cependant, comme celle de Meaux, étaient une Maison-Dieu ordinaire, desservie par des religieux hospitaliers de l'ordre de Saint-Augustin, où chaque aveugle avait sa chambre et ses soins particuliers.
Soit dans les asiles spéciaux qui continuaient à recevoir les aveugles, soit dans les hospices ordinaires qui recueillaient les pauvres affligés de (•('•cité par naissance ou par accident, on s'en tint pour ces malheureux à leur donner les soins que comportait leur triste étal, jusqu'au jour où un homme de cœur encore plus que de génie, eut l'idée de les tirer de leur isolement et de leur inaction pour les faire rentrer dans la société des vivants.
Valentin llaiiv comprit qu'il y avait autre chose à faire pour les aveugles que de les traiter en incurables. Les mœurs de l'époque moderne ne comportaient plus guère ces pieuses congrégations
d'aveugles qui offraient à leurs membres les avantages de la vie commune et les secours spirituels de la religion. Il fallait les mettre en état de se suffire à eux-mêmes afin de les soustraire à la mendicité. La première condition pour leur procurer le moyen de gagner leur vie, c'était de leur donner une instruction convenable. Instruire les aveugles, on n'y avait peut-être jamais songé avant Valentin Haùy. Ce fut l'œuvre de ce vrai bienfaiteur de l'humanité de fonder un système d'éducation pour les jeunes aveugles , et ce fut un des derniers actes de la monarchie de l'aider dans cette entreprise.
Valentin Haùy s'appliqua surtout à faire sortir les aveugles de leur isolement moral et intellectuel en trouvant d'ingénieux moyens de leur rendre accessibles la lecture et l'écriture, et de les mettre ainsi en communication avec leurs semblables. Il fut le premier directeur de l'Institution royale des jeunes aveugles, fondée par Louis XVI presque à la veille de sa déchéance, en 1791. Le programme de la maison comportait l'enseignement primaire , l'instruction professionnelle pour l'apprentissage de certains métiers manuels, auxquels la sensibilité du toucher rend propres les aveugles, et surtout l'étude de la musique et des instruments, pour laquelle la délicatesse de leur ouïe, qui compense si merveilleusement chez eux l'absence de la vue, leur donne une aptitude particulière.
C'est de la France , c'est de l'exemple des « aveugles travailleurs » de Valentin Haùy, que les autres pays se sont inspirés pour établir chez eux des œuvres semblables. Lui-même avait fondé l'école de Saint-Pétersbourg et préparé la fondation de celle de Berlin. Grâce à lui, toutes les nations civilisées ont aujourd'hui leurs institutions de jeunes aveugles.
Les sourds -muets rentraient dans la catégorie des pauvres et des infirmes ordinaires. S'ils n'avaient pas de famille, pas de ressources, ils étaient reçus dans les diverses maisons de charité accessibles à tous les nécessiteux. On ne parait pas avoir pris un soin particulier d'eux jusqu'au jour où l'abbé de l'Epée conçut l'idée de les instruire. Ce fut encore là une œuvre toute chrétienne.
La France, cependant, avait été devancée par l'Espagne. Dès le xvie siècle, un moine bénédictin du monastère d'Ona, Ponce de Léon, avait cherché le moyen de former l'esprit des pauvres infirmes recueillis dans le couvent. « On raconte qu'il leur faisait tracer les caractères alphabétiques, dont il leur indiquait la prononciation par le mouvement des lèvres et de la langue; puis, lorsqu'ils en vinrent à prononcer des mots, il leur montrait les objets qu'exprimaient ces mots. Il leur enseigna ainsi à lire, à écrire, à calculer; il leur fit connaître les
principes de la religion, plusieurs langues étrangères et leur donna une teinture des sciences étudiées de son temps. » Le bon moine avait fait école dans son pays, et plusieurs de ses compatriotes, en même temps que (h^ Anglais et des Hollandais, avaient poursuivi ses expériences. « Ce fut seulement au commencement du xvm° siècle, à celte époque de réveil général pour la curiosité et les découvertes nouvelles que stimulait partout la philanthropie, qu'un autre Espagnol, Périen , éducateur des sourds-muets de son pays, vint à Paris avec quelques-uns de ses élèves, qu'il présenta à l'Académie des sciences avec le plus grand succès '. »
Dans le même moment, l'abbé de l'Épée, natif de Versailles, préludait à Troyes à ses bienfaisants essais. La Providence lui avait fait rencontrer deux pauvres filles sourdes-muettes, pour lesquelles il s'était épris de pitié. Naturellement bon et compatissant, il avait cherché le moyen de leur venir en aide. C'est alors qu'il conçut l'ingénieuse méthode de langage qui devait immortaliser son nom. Le principe de son système était qu'il fallait suppléer à un sens par l'autre et faire entrer par les yeux dans l'esprit des sourds-muets ce qui entrait par les oreilles dans celui des autres. A celte fin il imagina l'alphabet manuel par signes. 11 ne tarda pas à venir à Paris faire l'application de sa méthode aux sourds-muets réunis par ses soins. « Tout ce que pouvait accomplir le dévouement personnel le plus absolu à l'aide d'une étroite fortune, l'abbé de l'Épée le fit pour ses élèves. Rassemblant peu à peu autour de lui un certain nombre des infortunés auxquels il avait consacré sa vie, il les soutint pendant quelque temps de ses seules ressources, si soigneusement cl exclusivement réservées à leur usage que le fondateur, le père de la maison hospitalière, se refusait le feu nécessaire à sa santé pour entretenir une douce chaleur dans les salles où travaillaient les sourds-muets, et qu'il regardait à renouveler sa soutane usée afin de consacrer la somme dont il pouvait disposer aux habits de ses protégés *. »
Ouvert à toutes les idées de bien et de progrès, Louis XVI seconda l'œuvre de l'abbé de l'Epée. Après avoir aidé de sa propre cassette le généreux instituteur, il dota, en 1778, aux frais de l'État, la maison des sourds- muets, fondée à Paris, d'un revenu de six mille livres.
L'abbé de l'Épée eut dans l'abbé Sicard un digne continuateur de son œuvre. Appelé d'abord à diriger l'établissement de sourdsmuets fondé à Bordeaux par l'archevêque Champion de Ticé, sur le modèle de celui de Paris, comme lui, il consacra lous ses soins,
1 De Witt, o. c, p. 264.
* Ici., ibid., p. 26S.
tous ses efforts à l'amélioration du sort de ces malheureux infirmes. A la mort de l'abbé de l'Epée, survenue au début de la Révolution, l'abbé Sieard fut désigné par les trois Académies au gouvernement royal pour succéder à l'immortel fondateur de la maison des sourdsmuets de Paris. Le disciple avait perfectionné la méthode du maître; il termina le dictionnaire des signes de la langue des sourds-muets, auquel l'abbé de l'Epée avait travaillé jusqu'à ses derniers moments; il publia la grammaire à leur usage.
C'était un nouveau bienfait ajouté à tous ceux que la charité catholique avait apportés au monde. L'abbé de l'Epée et l'abbé Sieard avaient réussi à faire rentrer dans la société humaine, à rendre à la vie de l'esprit et du cœur les infortunés que leur infirmité condamnait à une espèce de mort morale et intellectuelle. C'est dans la voie ouverte par eux que se sont continuées les expériences qui, de nos jours, ont conduit à un système complet d'éducation pour les sourds-muets, où la vue remplace si bien l'ouïe, qu'elle arrive, par une suite d'exercices méthodiques, à lire sur les lèvres la parole que l'oreille ne peut saisir et à la faire reproduire par la langue. La charité a fait ce miracle de permettre aux sourds-muets d'entendre et de parler, comme aux aveugles de voir.
Les aliénés étaient encore plus dignes d'intérêt que les sourdsmuets. Mais il n'y avait guère autre chose à faire pour eux qu'à 1rs recueillir, aussi longtemps que l'attention de la médecine ne se porta pas sur les moyens pratiques d'améliorer leur état. L'Eglise ne pouvait être, sous ce rapport, en avance sur la science médicale; la charité catholique eut assez à faire de leur assurer les secours que réclamait leur triste infirmité.
Dans les idées populaires, les fous inspiraient souvent plus d'horreur que de pitié. On ne distinguait pas toujours les aliénés des possédés ; ces grands troubles de raison, beaucoup moins communs autrefois que de nos jours, paraissaient plus volontiers une obsession diabolique ou un châtiment divin qu'une maladie naturelle. Plus d'une fois les malheureux énergumènes furent condamnés par les autorités publiques comme sorciers ou démoniaques ; le plus souvent ils étaient enfermés comme dangereux. A partir du xvie siècle on commence à les recevoir plus communément dans les hôpitaux et à les traiter avec plus d'intelligence et d'humanité.
Au siècle suivant, un médecin brabançon, Jean de Wyer, entreprend de soigner les aliénés, et dès lors la charité chrétienne redouble à leur égard. Saint Vincent de Paul est encore un des premiers dans celle œuvre de miséricorde.
Il avait fait de la maison de Saint -Lazare un asile pour tous les
genres d'affliction et comme une école universelle de charité. Lépreux rebutés du inonde, malades sans famille, pauvres fous à charge à leurs parents, jeunes libertins soustraits à la honte de la prison et mis à l'école du repentir, mendiants ramassés dans la rue : il y avait là de toutes les misères et de quoi en faire l'apprentissage.
Le bon saint avait une prédilection pour les fous : « Bénissons Dieu, disait-il à ses disciples, et le remercions de ce qu'il nous applique au soin de ces pauvres gens, privés de sens et de conduite; car, en les servant, nous voyons et touchons combien sont grandes et diverses les misères humaines; et par cette connaissance, nous serons plus propres à travailler utilement pour le prochain; nous nous acquitterons de nos fonctions avec d'autant plus de fidélité, que nous saurons mieux par notre expérience ce que c'est de souffrir; c'est pourquoi je prie ceux qui sont employés auprès de ces pensionnaires d'en avoir grand soin, et la compagnie de les recommander souvent à Dieu et de faire estime de celte occasion d'exercer la charité et la patience envers ces pauvres gens, autrement Dieu nous punirait. Oui, qu'on s'attende devoir tomber la malédiction sur la maison de Saint-Lazare s'il arrive qu'on y néglige le juste soin qu'on doit avoir d'eux. Je recommande surtout qu'on les nourrisse bien et que ce soit du moins aussi bien que la communauté. J'aimerais mieux qu'on me l'ôtât à moi-même pour le leur donner. »
Telles étaient les tendres sollicitudes de la charité chrétienne à l'égard de ces malheureux que la société avait si longtemps repoussés.
Plusieurs congrégations religieuses se donnèrent pour mission spéciale de soigner les pauvres fous. La plus célèbre est celle des frères hospitaliers de Saint-Jean-de-Dicu , dont les emplois se sont étendus jusqu'aux œuvres les plus rebutantes de la charité.
Les frères de Saint-Jean-de-Dieu avaient pour fondateur Jean de Ciutad. Avant de devenir un grand serviteur des pauvres et de Dieu, il avait été malade et fou; ses longues souffrances lui avaient suggéré l'idée de se dévouer au soin de ses frères malades et infirmes, en même temps qu'elles lui avaient appris à les soigner. Ce pauvre moine , naguère mendiant et insensé, était devenu le chef d'une nombreuse famille religieuse, qui avait déjà couvert l'Espagne et l'Italie de ses maisons de charité, quand elle fut appelée en BYance, dès 1602, par la reine Marie de Médicis, pour y soigner aussi les pauvres infirmes, les malades, les fous. C'est à ces humbles frères hospitaliers que remonte la fondation du grand hôpital de la Charité de Paris.
Ils se consacraient de préférence au service des aliénés. D'autres congrégations religieuses, à la même époque, se partageaient le soin de ces malheureux. Une branche des religieux augustins, les Cel-
lites, s'en occupait spécialement; la congrégation dite des Bons-Fils ou des Bons-Fieux, principalement établie dans le Nord, recevait les déments dans ses maisons de Lille, de Tournai, de Saint-Yenant.
Dans le Comtat-Venaissin , sous la domination pontificale, le soin des aliénés fut confié, en 1681, à la confrérie des pénitents de la Miséricorde. Au siècle suivant, la charitable association faisait construire, au moyen de divers dons et du produit d'une quête générale faite en Provence, une maison à Avignon, qui survécut à la confiscation révolutionnaire.
A Paris, le pouvoir royal seconda l'action de la charité privée. Un établissement spécial fut fondé pour les aliénés à Charenton, en 1644. Les frères Saint-Jean-de-Dieu , « chirurgiens-médecins et gardes-malades, » furent appelés à la desservir; le gouvernement y envoyait ceux que l'on appelait alors les insensés et dont les extravagances el les fureurs troublaient l'ordre public ou causaient du danger. Les familles y faisaient enfermer, moyennant une pension, ceux de leurs membres atteints de démence qui ne pouvaient être gardés à domicile.
La maison de Saint-Yon, près Rouen, où le bienheureux Jean- Baptiste de la Salle avait établi la maison mère de sa congrégation, recevait parmi ses pensionnaires des aliénés privés de tout secours, ou que leurs familles confiaient aux bons soins des disciples du saint fondateur des Frèiv> (!.•> Écoles chrétiennes.
Là où des établissements spéciaux n'existaient pas, les hôpitaux généraux en tenaient lieu. En 172T>, la Chambre des pauvres de Dijon faisait construire dix loges dans l'hôpital général pour les aliénée. Des aménagements semblables avaient été faits dans le même but dans plusieurs autres de ces vastes établissements, devenus comme le réceptacle commun de toutes les misères.
Sans être pauvre ni habituellement malade, sans être infirme comme les infortunés privés de la vue ou de l'ouïe, on pouvait se trouver dans le besoin, faute de travail ou de moyens actuels d'existence, souvent par suite de perte d'argent ou d'une maladie accidentelle; on pouvait être mis dans l'embarras ta défaut d'une avance de fonds, d'un approvisionnement de marchandises pour le commerce, de grains et de bestiaux pour les travaux agricoles; on pouvait être ruiné par des fléaux, des incendies.
C'étaient là autant de nouvelles catégories de nécessités auxquelles la charité chrétienne n'avait pu rester étrangère.
La principale institution de secours et de protection au moyen âge, c'était l'organisation elle-même de la société, fondée sur le principe d'association.
En dehors des corporations d'arts et de métiers, dans lesquelles
se trouvaienl réparties par groupes toutes les catégories d'artisans et d'ouvriers, il existait, on l'a déjà vu, sous le nom de frairies, confréries, fraternités, charités, une multitude d'associations pieuses et charitables qui englobaient toutes les classes de la société. Les mus et les autres ('(aient comme des sociétés de secours mutuel, constituées librement et hiérarchiquement, dont chacun des membres trouvai! aide el assistance dans ses divers besoins.
Une des causes de la misère de l'ouvrier moderne, c'est son isolement. Dans les villes, et souvent même à la campagne, il est séparé du reste delà société; il vit seul, sans appui et sans secours. Les institutions d'assistance publique existent en dehors de lui; elles ne l'atteignent pas directement. Cette charité, en quelque sorte officielle et administrative, qui s'exerce par des fonctionnaires publics, d'une manière tout impersonnelle et anonyme, pénètre rarement dans la vie intime des familles qu'elle a pour objet de secourir; elle laisse l'ouvrier à lui-même, dans l'état de besoin et d'abandon où il se trouve.
Au moyen Age, au contraire, «la charité, comme le dit M. Demolins, était personnelle et hiérarchique; elle s'exerçait du patron à l'ouvrier, du maître au serviteur, du seigneur au serf. Chacun se croyait chargé en conscience du personnel qu'il avait sous ses ordres; par là s'établissaient entre les diverses classes de la société des rapports de protection et de dévouement qui, en prévenant le paupérisme, arrachaient le pauvre à l'isolement, plus dangereux peut-être que la misère '. »
L'ancienne organisation sociale prémunissait le pauvre et l'ouvrier contre l'isolement ; le système d'association englobait tout. Les corporations ouvrières et les confréries pies ont eu le rôle le plus important dans la vie du moyen âge.
Nées de l'esprit de piété et de fraternité chrétiennes, les confréries sont aussi anciennes que les paroisses.
Dans les actes du concile provincial de Nantes de 658, qui s'en est occupé, elles apparaissent comme des sociétés de « vraie charité », de « mutuelle consolation fraternelle », établies sous l'œil de l'autorité ecclésiastique, « conformément à la justice et pour k salut des âmes. » Les Pères du concile recommandent la prière en commun, les offrandes à l'église, l'aumône aux pauvres, les devoirs envers les défunts.
Au ixc siècle, les capitulaires d'Hincmar nous apprennent qu'il existait au sein des confréries un tribunal d'arbitres, destiné à arranger à l'amiable les différends qui pouvaient surgir entre leurs membres.
1 Le journal l'Univers, 31 octobre 1878.
La paroisse favorisa la formation des confréries ; les fidèles qui se trouvaient rapprochés par les mêmes emplois, les mêmes intérêts, les mêmes sentiments de piété et de charité, s'unissaient plus intimement pour un même but religieux , pour les mêmes intérêts temporels. Ces sortes d'associations devinrent surtout nombreuses au xme siècle. En France, comme en Italie, les âmes généreuses, éprises d'un nouveau zèle pour leur propre salut, d'un nouvel amour pour le prochain, embrassèrent avec empressement, à la suite de saint François d'Assise, la fraternité du tiers ordre. En même temps, du mouvement populaire qui tendait à grouper les intérêts sortirent, plus nombreuses, plus variées, les confréries des paroisses. A la faveur des libellés communales, les diverses professions avaient cherché naturellement à s'unir pour protéger leurs droits, leurs intérêts. Les ouvriers, les marchands, les gens de petite condition, aussi bien que les avocats, les médecins, formèrent des corporations. «. Comme l'esprit chrétien exerçait une puissante influence sur les âmes, la corporation se plaçait sous le patronage du saint qui était le plus en vénération dans la contrée ou dont la vie pouvait servir de modèle : saint Crëpin et saint Crépinien pour les cordonniers; saint Eloi pour les forgerons, les orfèvres; saint Jude pour les tisserands, etc. C'étaient les confréries. »
Au nord, au midi, ces pieuses associations devinrent très nombreuses. Elles ne se multiplièrent nulle part plus qu'en .Normandie, dit M. Prévost. Un exemple, celui de la Charité de Surville, montrera quelle importance elles avaient dans cette province. D'après les registres de cette Charité, il n'y eut pas moins de deux mille cinq cents membres inscrits en l'espace relativement court de quatrevingt-deux ans : ces membres, tant hommes que femmes, appartenaient à toutes les classes de la société, puisqu'au milieu des bourgeois et des clercs on peut relever les noms de soixante-dix nobles.
<r En Normandie, un des objets particuliers des confréries étaient les funérailles des membres défunts, et chaque confrère devait assister lui-même aux obsèques et y faire personnellement le service. Les membres les plus riches ou les nobles s'astreignaient, dans les premiers temps, à faire eux-mêmes, tout comme les autres, le service effectif. Souvent, pour s'affranchir du payement de la cotisation annuelle, ils donnaient une somme d'argent, payée une fois pour toutes à leur entrée... Il n'était pas rare non plus que des confrères donnassent, de leur vivant ou par testament, de petites rentes de deux, trois, quatre, cinq sols, etc. d. »
En eux-mêmes ces dons étaient bien minimes, mais comme ils
! Prévost, o. c, p. 138.
étaient fort nombreux, la quantité finissait par former un total assez important. Ces revenus avaient toujours une destination charitable : le soulagement des pauvres ou l'assistance des confrères sans ressources.
M. Prévost a très bien marqué le rôle social de ces confréries, et à la campagne encore plus qu'à la ville.
« Les confréries proprement dites, les confréries rurales surtout, qui, en général, se renfermaient exclusivement dans le champ des œuvres de piété, d'édification mutuelle et de charité, ont eu une réelle portée et rendu a la société de grands services dans le domaine des faits sociaux, des institutions et des mœurs, »
L'assistance réciproque des confrères, les secours aux membres indigents en faisaient de véritables sociétés de secours mutuels. Par l'emploi d'une partie de leurs ressources en aumônes diverses, elles remplissaient le rôle d'une sorte de bureau de bienfaisance. <r Par leur composition, qui englobait et unissait dans des devoirs et dans des observances uniformes le seigneur de la paroisse, les nobles des localités voisines, les clercs et les paysans, elles rapprochaient .les distances, et opéraient, sous le couvert de la piété et de la religion, un nivellement et une égalité de bon aloi. Enfin, la surveillance et le contrôle réciproque des membres les uns sur les autres, le pouvoir confié aux chefs de la confrérie de pouvoir retrancher de leur sein ceux <r qui causent du scandale » , constituaient un puissant levier moralisateur. La crainte d'une expulsion devait être souvent un frein efficace pour retenir sur la pente du vice ou du crime '. »
L'Église, naturellement, s'était occupée de régler le rôle et les attributions de ces confréries. Plusieurs conciles ont légiféré à ce sujet. Voici un canon d'un concile, tenu cà Bordeaux en 1255, qui montre pour combien de buts divers des confréries pouvaient se former, dans les campagnes spécialement.
« Nous défendons que quelqu'un, ou quelques-uns, compagnons ou confrères, ne publient ou établissent des statuts, si ce n'est ceux qui sont connus pour avoir trait à la fabrique ou au luminaire de l'église, à l'entretien ou à la réparation, soit des livres, ou autres ornements ou vêtements, soit de l'église; aux sépultures, aux veilles ou aux obsèques des morts, à la réparation des chemins publics ou privés, à l'exemption de l'église, à la réparation des ponts, à la garde des parents malades, ou des animaux et (\cs troupeaux contre l'ennemi, ou à la protection des champs contre l'inondation des fleuves ou l'envahissement des eaux, ou pour
i Prévost, o. c, p. 132-133.
chasser les loups ou autres calamité^ nuisibles, ou pour recueillir les aumônes données ou laissées par les vivants ou les morts; et alors nous voulons qu'avec le conseil du prêtre du lieu , cet argent soit employé à l'usage pour lequel il a été donné ou légué, ou à d'autres pieux usages, si l'emploi n'en a pas été fixé par le donateur ou par le légataire. Si on a établi d'autres statuts pieux, qu'on ne les observe point; qu'on les fasse rayer des registres dans le délai d'un mois, et que l'on n'en fasse point d'autre sans la permission spéciale de l'évèque, de peur qu'il ne s'y glisse quelque ruse ou quelque fraude '. »
On voit par cette énumération quel esprit de solidarité toute chrétienne animait autrefois les habitants des campagnes, là où les secours publics étaient le moins abondants, et sous combien de formes il se manifestait. Il n'est pas exagéré de dire qu'à ces époques de foi et de religion on travaillait au moins autant pour le prochain que pour soi-même. Tout, ou à peu près, se faisait en commun. Pas plus à la campagne qu'à la ville, l'individu n'était isolé et livré à ses propres forces; au contaire, il se sentait entouré, soutenu, encouragé; il savait qu'il trouverait toujours quelqu'un auprès de lui pour l'assister et lui prêter main-forte. Grâce à l'esprit chrétien, il y avait dans chaque cité, dans chaque village, une union, une force, que l'on y chercherait vainement de nos jours, et la vie de chacun en devenait plus facile, en même temps que la communauté y trouvait aussi son avantage. Et cette assistance des uns par les autres se faisait même en dehors des confréries, charités ou autres associations pieuses et bienfaisantes, tellement la religion avait mis dans les esprits les sentiments de la vraie fraternité -.
Partout la confrérie, qui était la forme religieuse de la corporation , se présente à la fois comme une œuvre de piété et une association d'intérêts. Son principal but était de maintenir la paix et l'union parmi les citoyens, au moyen d'un lien religieux plus étroit; elle tendait à établir la vraie charité et la vraie fraternité; elle groupait les forces, elle établissait une communauté d'action pour le bien public. Souvent même, elle était une sauvegarde pour les droits individuels. On voit, par exemple, d'après les archives de la fraternité de Saint -Michel de Salins, que les marchands qui en faisaient partie savaient agir de concert pour garder leurs privi • lèges, défendre leurs intérêts, comme le monopole de vendre à certains jours de foire ou de marché.
1 Labbe, Concilia, t. XI, col. 744, 7 45. * Cf. Prévost, o. c. p. 139 et suiv.
Il y avait une caisse de la corporation et de la confrérie, alimentée par les cotisations de ses membres, par les quêtes qui se faisaient à certains jours de fête, dans la chapelle des confrères, et au dehors les jours de marché; elle servait aux usages de tous. L'organisation de ces pieuses associations permettait de se rendre compte des besoins de chacun et d'y subvenir. Toutes étaient plus ou moins constituées sur le même modèle. A la tête de la confrérie de la Croix, de Lons-le-Saunier, se trouvent le prieur avec le sous-prieur et six conseillers. Us s'adjoignaient un syndic, chargé de procurer l'exécution des statuts; un trésorier, pour faire les recettes et fournir aux dépenses; un aumônier, qui faisait la visite des prisons et s'informait avec soin des pauvres honteux; un secrétaire, pour enregistrer les délibérations du conseil.
On a retrouvé, parmi les documents privés intéressant la confrérie des pénitents blancs, au Puy, un billet de semaine invitant de la part de la confrérie un de ses membres à visiter les confrères malades, les hôpitaux, les prisons, les familles des pénitents qui se trouveraient dans le besoin, et à rendre compte de sa mission à la compagnie, « pour y être charitablement pourvu1. » Ces visites avaient lieu à tour de rôle, chaque semaine.
Les confréries et les corporations possédaient des biens plus ou moins abondants, qui leur permettaient, non seulement de distribuer des secours en cas de maladie ou de besoin à leurs membres, et des aumônes aux autres indigents, mais aussi d'accomplir d'autres œuvres de charité, de faire des fondations, de procurer des établissements.
A Nantes, pendant la peste de 1572, un sanitat put être créé, grâce au concours des nombreuses confréries de la ville, et être en mesure de recevoir un assez grand nombre de pestiférés. C'est là un exemple de ce que l'on faisait ailleurs.
Dans la petite ville de Trigance, les recteurs de la confrérie du Saint-Esprit, outre la distribution des aumônes, avaient à doter chaque année une fille pauvre. C'est ce qui avait lieu presque partout, selon les ressources de l'association.
La puissante corporation des chaudronniers de Normandie, qui formait au xv siècle nue véritable fédération, comprenant les villes de Rouen, Caen, Évrcux et autres, dotait les filles pauvres de « la nation » , pourvu qu'elles fussent de bonnes mœurs et loyale conduite, « en toute la province et duchié de Normandie. »
L'esprit d'association, étendu à tout, était venu en aide à l'Église
1 Voir Semaine religieuse du Puy. 22 novembre 1895.
dans Faction sociale qu'elle exerça si heureusement, sous tant de formes, pour le bien des populations.
Parmi les plus grands actes publics de charité accomplis par l'Eglise au moyen âge, on doit compter l'établissement de « la trêve de Dieu » , qui restreignait les guerres privées et les violences , et souvent même les empêchait. Mais l'influence religieuse ne suffit pas toujours à faire observer cette sage et bienfaisante loi.
Des seigneurs l'enfreignaient. Alors les calamités de la guerre, que l'Eglise avait cherché à prévenir, se produisaient. Il restait à en réparer les maux, tout au moins à en atténuer les conséquences. « Dans quelques pays, sinon dans tous, dit M. Prévost, on voit, sous l'inspiration de l'Eglise et sous la direction du curé de la paroisse, s'organiser des associations mutuelles dans ce but, quelque chose comme nos compagnies d'assurances contre les incendies et contre les accidents '. »
Voici, par exemple, ce qu'avait établi l'évêque de Rodez dans son diocèse.
« Pour la protection de celte paix et de cette sécurité, il est décidé que les abbés, les archidiacres, les prêtres, les moines, les prieurs, tous les clercs qui gouvernent leurs églises, tous les nobles ou chevaliers, marchands, ainsi que les bourgeois aisés, tous les hommes, tant clercs que laïques, qui ont une paire de bœufs ou d'autres animaux avec lesquels ils peuvent labourer, ou ceux qui auraient une bête de somme, cheval ou jument, mulet ou mule, qu'ils louent pour porter les fardeaux, payeront douze deniers de Rodez, ou autres monnaies ayant même valeur. Ceux qui ont un troupeau de moutons donneront pour lui six deniers de la même monnaie ou autre équivalente, de même pour ceux qui ont un bœuf ou un autre animal avec lequel ils puissent labourer. Les roturiers, les gens de travail..., les artisans, tous les hommes, donneront six, huit ou douze deniers, selon l'appréciation de leur curé. Si le père, les enfants, les frères, vivent encore ensemble, et que leurs biens soient en commun, un seul payera pour tous, sinon chacun pour soi. »
La « trêve de Dieu » était née des multiples associations pour la paix formées sous l'influence du clergé; c'est par d'autres associations issues d'elle que la bienfaisante institution put remplir tout son but.
Tout cet ensemble d'associations, corps de métiers, jurandes, maîtrises, confréries, assuraient ta l'artisan le travail de chaque
1 L'Église et les campagnes au moyen âge, p. 232.
jour, le pain, l'assistance, les soins en cas de maladie, une sépulture honnête. Elles étaient les meilleures institutions de secours publics pour les villes et les campagnes. Il y avait beaucoup de ces confréries qui, à coté de leur but religieux, poursuivaient un but social, et avaient organisé pour leurs membres des caisses de maladie, de retraite, de secours mutuels. Elles étaient en même temps fies bureaux de placement et de renseignements.
Par le fait, elles tenaient lieu de toutes. ces institutions modernes de mutualité et de prévoyance qui ne réalisent encore que bien incomplètement leur objet, et elles avaient en plus l'esprit de charité dont elles étaient animées.
C'est dans les villes surtout que les associations et confréries de tout genre fonctionnaient le plus utilement. A la campagne, les populations rurales trouvaient un secours dans les innombrables abbayes et prieurés qui couvraient le sol. Au moyen âge, principalement, et jusqu'à la décadence de la vie monastique dans la seconde moitié du xvme siècle, les religieux de tout ordre, de toute règle, établis dans les campagnes, assistaient en toutes manières les paysans qui les entouraient, et souvent les faisaient vivre et leur procuraient du travail.
Les moines n'exerçaient pas seulement la charité dans leurs couvents, en donnant l'instruction aux enfants pauvres, en secourant les malheureux. Leur action était plus générale; elle s'étendait au dehors et avait souvent le caractère d'un service public. C'est ainsi qu'il faut mettre au nombre des grandes œuvres de charité des ordres religieux les services rendus par eux à l'agriculture et aux populations agricoles.
« On se fait souvent, observe M. Hubert Valleroux, une idée très fausse de la bienfaisance que pratiquaient alors les bénéficiers ou les ordres religieux. Avec les philosophes du siècle dernier et les écrivains de ce siècle-ci, on se figure leur charité réduite à des distributions de soupe faites périodiquement aux portes des monastères, et faites à tout venant; si bien qu'au lieu d'être utiles, ces charités ne faisaient qu'entretenir une population oisive '. » Elles étaient utiles ces distributions d'aliments, parce qu'elles profitaient à de vrais pauvres, à ceux des campagnes surtout, privés souvent de travail, et à qui ce secours régulier constituait un supplément de gain. Ces distributions, destinées à venir en aide à l'indigence, faisaient souvent l'objet de fondations charitables.
Mais à côté de ces aumônes quotidiennes, les monastères avaient d'autres moyens de subvenir aux nécessités des pauvres habitants des
1 La charité dans les campagnes avant et après 1780, p. 21.
campagnes. On a oublié ou l'on méconnaît de nos jours les bienfaits opérés pendant de longs siècles par les moines. Ils étaient nombreux. Ordinairement les couvents, surtout les grandes abbayes, avaient des greniers de réserve, bien garnis de grains, qui servaient en temps de disette à alimenter la contrée. Là aussi, les cultivateurs dans l'embarras trouvaient à emprunter à un taux modique des capitaux dont les intérêts n'étaient jamais rigoureusement exigés. A défaut d'argent, le monastère prêtait des grains pour les semailles, des bestiaux pour l'engrais des terres , des instruments de labour. C'était la maison de ressource pour les campagnes. La grande extension de la propriété monastique, qui n'avait point pour objet la spéculation, maintenait à un taux inférieur le loyer des terres et permettait ainsi au plus humble des paysans de devenir fermier ou colon. Des avances d'argent, facilement consenties par le monastère, lui rendaient toujours possible un petit établissement. Les moines assuraient encore les paysans au milieu desquels ils vivaient, en leur procurant, en cas de maladie, des médicaments et des soins,
Cette organisation générale de la société, qui faisait trouver dans la multitude des établissements de charité, couvents, corporations et confréries, des secours de tout genre, se compléta, dans les derniers temps, par diverses institutions particulières, que l'affaiblissement de l'esprit corporatif et charitable devait rendre plus nécessaires.
Une d'elles se rattache à la vie d'un des plus admirables serviteurs de Dieu et des pauvres de l'époque moderne.
Le B. Pierre Fourier, curé de Mattaincourt et instituteur de la congrégation de Notre-Dame, était un modèle de charité. Il