LE CLERGE
Organisation de l'Église pour la charité. — Les évêques et les diacres. — Premières communautés chrétiennes. — Extension du christianisme en Gaule. — Le patrimoine des Églises. — La part des pauvres. — La charité des premiers évêques. — Leur rôle social pendanl el après les invasions des Barbares. — L'organisation de l'assistance publique. — Les Conciles. — Les premières institutions ecclésiastiques de charité. — Le ministère épiscopal et ses œuvres. — Établissement et développement des paroisses sous le régime féodal. — Constitution du revenu des églises. — Le clergé principal agent de la charité à l'époque féodale et dans les temps modernes. — Le budget du culte dans le paganisme et à l'époque chrétienne. — Exemples de charité chez les évêques. — Les Chapitres. — Les testaments du clergé. — La prédication , source de charité. — Les sermons. — La décoration des églises. — L'influence de la confession. — L'exercice de la médecine gratuite pai le clergé. — Les études médicales encouragées dans l'Église. — Le concours du clergé pour les mesures d'hygiène et de santé. — Les biens ecclésiastiques. — Leur emploi charitable. — Services publics à la charge du clergé. — La spoliation par la Révolution. — Le clergé esl resté le id agenl de la charité. — Le curé, père des pauvres.
L'Église , avec sa hiérarchie , était merveilleusement organisée pour l'exercice de la charité. Dans ses diverses institutions de culte et de vie chrétienne, toutes pénétrées de l'esprit de l'Évangile, elle avail autant d'institutions publiques de bienfaisance, et dans chacun de ses ministres, autant d'agents nés des œuvres de miséricorde spirituelle et corporelle.
Comme l'Eglise était partout la même , l'histoire de son action bienfaisante est la même partout. Dans chaque pays où elle règne, on trouve les mêmes œuvres, le même esprit, avec les différences de temps.
Voici ce que nous voyons pour la Gaule. Dès que le christianisme y eut été fondé, il s'y organisa avec l'esprit et les institutions qu'il apportait avec lui. Peu ta peu les principales cités gallo-romaines étaient devenues le siège d'autant d'Églises présidées par un évêque et constituées selon le modèle des fondations apostoliques.
Au iv siècle, le christianisme s'étendait sur tout le pays. Chaque
province civile avait formé une province ecclésiastique comprenant plusieurs diocèses.
L'Église, ainsi établie dans les premiers siècles en Gaule, s'y montre ce qu'elle était à Rome à la même époque. Elle était comme concentrée dans la personne de l'évêque, qui réunissait en lui la plénitude du pouvoir et des fonctions. A des degrés inférieurs, la hiérarchie ecclésiastique comprenait les prêtres et les diacres.
Comme toutes les Eglises d'Orient et d'Occident, celles des Gaules nous montrent la communauté chrétienne groupée autour de son chef et se réunissant dans la basilique pour le culte et la prière. La maison épiscopale était le centre de l'apostolat, dont le rayonnement s'étendait sur tout le territoire de la cité gallo-romaine. Elle était le foyer de toutes les œuvres de bien qui s'exerçaient parmi les fidèles et les païens.
Les ministres principaux de la charité c'étaient les diacres; ils avaient été créés à l'origine pour les fonctions actives du dehors, et notamment pour la visite des pauvres et la distribution des aumônes. A côté de l'ordre des diacres, plus spécialement destiné à l'assistance temporelle, les Apôtres avaient institué les diaconesses, veuves ou vierges, qui remplissaient avec eux les divers emplois du ministère actif.
Ce fut un des premiers soins des évêques, en organisant la vie chrétienne dans leur église, de pourvoir à l'assistance des pauvres et des malades, de régler la distribution des secours.
En vertu de sa mission divine, l'Eglise se trouva investie dès le début d'un ministère général de charité. Mère spirituelle des hommes, elle eut à subvenir tout de suite aux souffrances et aux nécessités humaines. A l'exemple de son divin instituteur, elle devait paraître sur la terre en faisant le bien. Embrassant dans son sein toutes les misères, toutes les infirmités, elle devait s'efforcer de les soulager, pour faire sentir au monde sa miséricorde et sa bonté, et par là attester publiquement qu'elle venait vraiment de Dieu, et qu'elle avait été donnée aux hommes pour leur salut.
C'était là, dans cette vallée de larmes, où s'agite depuis des milliers d'années la vie des humains , la meilleure recommandation pour elle auprès des peuples, le signe le plus certain, le plus sensible de sa mission dans le monde.
A l'époque où les premières communautés chrétiennes formaient comme autant de grandes familles, dont tous les membres se connaissaient et s'aimaient entre eux comme des frères , la charité des fidèles les plus riches subvenait aux besoins des nécessiteux. Les biens, mis en quelque sorte en commun, servaient à l'entretien de tous. Il n'y avait ni riches ni pauvres parmi les frères. Ceux qui
possédaient les biens en plus grande abondance, donnaient de leur superflu aux autres. L'aumône passait par les mains de l'évêque, qui la faisait distribuer par ses diacres et plus tard par des économes.
Ces dons constituaient des contributions régulières dont le produit servait à l'entretien de la communauté.
Il fallait pourvoir aux besoins du clergé et du culte en même temps qu'à ceux des pauvres. Les églises faisaient face à ces dépenses au moyen des oblations faites par les fidèles pour le saint sacrifice, et des cotisations périodiques versées par les membres de la communauté, à l'exemple de ce qui se passait dans les collèges et corporations de toute sorte, si nombreux dans l'empire romain. Plus tard, les pieuses libéralités individuelles prirent le caractère d'une institution permanente. Les fidèles aimaient à doter, de leur vivant ou après leur mort, les églises auxquelles ils appartenaient. On faisait des dons ou des leus de biens meubles et immeubles affectés, les uns à l'entretien du culte, les autres au soulagement des pauvres. Il se forma ainsi, dans chaque église épiscopale ou paroissiale, un patrimoine qui s'accroissait à chaque génération et dont les revenus étaient employés selon la pieuse destination du donateur.
En dehors des offrandes et aumônes plus ou moins abondantes qui constituaient un fonds permanent de ressources, chaque église en était arrivée à posséder des biens que l'évêque administrait comme chef de la communauté. Ces biens eurent tout de suite une affectation régulière. Plusieurs parts en étaient faites. Les canons des conciles en déterminent trois ou quatre. Une d'elles était toujours réservée aux pauvres. Cette part- là était en quelque sorte plus sacrée que les autres. Le zèle de la charité ia grossissait encore; car souvent la part du clergé et celle du culte servaient à subvenir aux besoins des nécessiteux. C'était là l'emploi le plus ordinaire qui étail fait des revenus des églises. On pourrait même dire que cette affectation spéciale des biens ecclésiastiques à l'assistance des pauvres étail la règle générale, et que les autres usages ne formaient que l'accessoire.
L'Eglise ne possédait point pour elle-même. Elle n'avait de biens qu'en raison des charges qui lui incombaient, et en vue des services qu'elle était appelée à rendre.
<r Tout ce que possède l'Eglise, disait un ancien auteur, elle le possède en commun avec tous ceux qui n'ont rien '. » C'était le principe dominant de la propriété ecclésiastique. Il reçut dès l'origine la plus féconde application.
1 Julianus Pomerius, lib. IL De vita contemplative. , c. i.v.
Dans chaque diocèse, l'évêque était le haut dispensateur des biens ecclésiastiques. Pauvre par vocation et par son état de perfection, il ne lui était permis d'en prendre pour lui-même, et pour ceux qui demeuraient avec lui, que ce qui était nécessaire à ses besoins; tout le superflu, il devait le donner aux indigents.
« L'évêque, disait ce même auteur, comme pauvre volontaire, prend pour lui-même et pour ses besoins dans le même fonds dont il tire les secours nécessaires aux autres pauvres; il en est l'économe et le dispensateur, mais non le maître; et, excepté ce qui est nécessaire à sa vie, tout le reste lui est interdit '. d
Cette règle, religieusement observée par les évêques dignes de ce nom , faisait que les maisons épiscopales étaient de véritables établissements de charité où les enfants recevaient l'instruction , les pauvres l'aumône, les pèlerins l'hospitalité.
Les premiers siècles nous offrent fréquemment le type de ces évêques apostoliques qui pratiquaient si excellemment la charité. A côté de prélats indignes, menant une vie dissolue, ou ayant acheté leur siège par la simonie, il s'en trouvait beaucoup qui méritaient pleinement les louanges données à Avit de Clermont : <r Après avoir reçu l'épiscopat, il se montra toujours grand aux yeux des hommes, juste envers les peuples; il fut le bienfaiteur des pauvres, le consolateur des cœurs, le plus ferme appui des orphelins. j>
A ces époques de mœurs souvent vicieuses et grossières, les plus saints, les plus illustres évêques des Gaules, saint Aignan, d'Orléans, saint Loup, de Troyes, saint Germain, d'Auxerre, saint Hilaire, d'Arles, joignaient les austérités de la vie monacale aux travaux de l'épiscopat. Ils étaient riches de tout ce qu'ils retranchaient à leur dépense , et avaient de quoi largement donner avec ce qu'ils se refusaient à eux-mêmes.
Quelques-uns allaient jusqu'au plus héroïque dénuement, se réduisant même au-dessous du nécessaire, et ne gardant pour leurs besoins que ce qu'ils n'auraient pu se retirer sans mourir, comme saint Jérôme le marque de saint Exupère , évêque de Toulouse : « Il souffre la faim, écrivait-il, pour nourrir les autres; et avec un visage dont la pâleur annonce le jeûne, il est tourmenté par la faim des autres et insensible à la sienne 2. »
Saint Paulin de Noie, si riche autrefois et devenu si pauvre par son détachement, selon le mot de saint Augustin, aimait à n'employer pour son usage que de la vaisselle de bois et de terre, et il se plaisait, disait -il, à se rappeler le souvenir de son origine, en préférant l'argile aux métaux, et à s'instruire, par cette leçon, qu'il
1 Julianu;- Pomerius, li)>. II. De vita contem\>lativa , cap. xi.
2 Epist. ad Rustic.
portait lui-même le précieux trésor de la foi dans un vase de terre.
Ce saint évêque était lié d'amitié avec l'historien ecclésiastique Sulpice Sévère, qui, à l'exemple de tant de charitables prélats et de pieux fidèles de son temps, n'usait de son bien que pour les pauvres; il crut lui faire un présent digne de l'un et de l'autre en lui envoyant une écuelle de buis, pour lui montrer de quelle vaisselle il se servait lui-même, et pour l'inviter à imiter son exemple.
« Les libéralités de saint Exupère, lit-on dans une de ses biographies, n'étaient pas enfermées dans les limites de son diocèse ni même du midi de la Gaule. Gomme s'il n'avait pas rencontré dans son pays assez d'infortunes à soulager, le saint prélat étendit ses bienfaits et ses secours jusque dans l'Egypte et la Palestine. Ayant été informé de l'extrême pauvreté des vierges et des solitaires qui vivaient dans ces saints lieux, il y envoya de si abondantes aumônes, que saint Jérôme s'écriait : « Si ces terres désertes et arides de « l'Egypte ne sont pas arrosées par les eaux du Nil , elles le sont « très abondamment par les eaux fécondes de la Gaule. »
Et que de traits d'humilité dans l'exercice de cette charité !
Nommé malgré lui archevêque de Rouen, saint Ansbert, abbé de Fontenelle, marqua son entrée dans sa ville épiseopale par un acte de louchante paternité pour les pauvres. Après la messe, il voulut Irai 1er tous les assistants, aussi bien les pauvres que les riches. Le soinl archevêque avait fait dresser deux grandes tables, l'une pour les personnages nobles, l'autre pour les vilains et les pauvres. Ayant fait asseoira la première chacun des convives selon son rang, il alla se placer lui-même à la table des pauvres, pour imiter celui qui, étant riche, s'est fait pauvre pour les hommes.
Après la délivrance d'Arles, que Clovis, conjointement avec Gondebaud, roi des Bourguignons, était venu assiéger pour l'enlever à Alaric, roi (ks Guths, Gésaire, archevêque de la ville, eut à soulager la misère d'une multitude d'habitants et d'étrangers. 11 vendit ses meubles et fit fondre les vases d'or et d'argent de l'église. Aux prêtres et aux clercs qui trouvaient à redire à cette charité, le saint archevêque répondit : « Si vous étiez dans le même malheur que ces pauvres gens, vous approuveriez sans doute ma conduite, et vôtre misère vous ferait paraître juste ce que vous blâmez maintenant. Pourquoi voulez- vous que j'abandonne les membres de Jésus- Christ et que je les laisse mourir de disette tandis que j'ai en main l'or et l'argent que l'on a donnés au même Jésus-Christ, avec lesquels je puis leur sauver la vie? Ne sera-ce pas une chose plus agréable à son cœur et à ses yeux, de voir dans des vases de moindre prix son précieux sang et son corps sacré, qu'il a bien voulu laisser attacher au bois de la croix pour notre salut , que de voir périr de misère
un si grand nombre de ses enfants , qui sont les objets de son amour et de ses tendresses? »
Dans les inscriptions sépulcrales qui nous restent des chrétiens et des chrétiennes des premiers siècles de la France, on trouve fréquemment, à l'éloge des défunts, des mentions comme celles-ci : Père des pauvres, aimé des pauvres, cher à tous les pauvres. Avec le christianisme , la charité était devenue une vertu dont on aimait à faire honneur après leur mort à ceux qui l'avaient pratiquée. Entre tous se distinguaient les évêques et les prêtres. C'est à eux surtout que s'appliquent ces belles épithètes qui témoignent du changement opéré dans les mœurs par la pratique de l'Évangile. L'épitaphe d'un prêtre de Viviers, du nom de Pascasius, qui vivait à l'époque mérovingienne, loue en lui un disciple et un fidèle imitateur de la charité du saint évèque et martyr Yenantius. On le proclame le premier par la charité. Il avait élevé les orphelins, vêtu ceux qui étaient nus; aussi y avait- il eu à ses funérailles un immense concours de clergé et de peuple, et les pauvres l'avaient pleuré comme un père.
Souvent, dans les premiers siècles, les évêques et les prêtres ajoutaient au revenu des églises le produit de leur travail.
A l'exemple de saint Paul, les premiers apôtres de l'Évangile, les premiers fondateurs des églises se livraient aux travaux manuels. « Nous-mêmes, écrivait l'auteur des Constitutions apostoliques, tout en nous adonnant à la prédication de l'Evangile, nous ne négligeons pas les œuvres secondaires. Parmi nous les uns sont pêcheurs, d'autres faiseurs de tentes, d'autres laboureurs1.» Cette humble pratique, fondée sur la tradition apostolique, subsista longtemps. Ce fut un usage commun dans le clergé, durant plusieurs siècles, de joindre au saint ministère l'exercice de quelque profession ou métier compatible avec les occupations et la dignité sacerdotales. Un grand nombre de prêtres, des évêques même, travaillaient ainsi de leurs mains. « Ils n'y sont point forcés, observait saint Epiphane, puisque l'église est obligée de pourvoir à leur entretien; mais ils préfèrent, par amour pour le Dieu qu'ils servent, abandonner aux pauvres tout le produit de l'autel, et les aider même du produit de leurs travaux2. »
Il en était ainsi en Gaule. Au milieu des occupations de sa charge épiscopale, saint Hilaire, évêque d'Arles au Ve siècle, trouvait encore du temps pour filer au profit des pauvres et pour cultiver les champs de son église. Et, quoique d'origine illustre, le saint évêque ne
1 S. Clément, Constit., lib. II, c. lxvii.
2 Hœres., 80.
croyait pas déroger à sa naissance et à sa dignité en se livrant à des travaux qui avaient pour objet la charité.
Saint Rémi, le célèbre évêque de Reims au ve siècle, atteste l'usage de son temps dans ce passage de son testament : <r Je lègue à mon neveu Genebaud, évèque de Laon, une vigne que j'ai plantée de mes mains pour donner un exemple qui a été suivi d'un grand nombre '. )>
Rien que par sa constitution propre et avec son esprit de charité, l'Église avait trouvé le moyen, dès les premiers temps, d'assurer le service <h^ pauvres , de se rendre utile aux hommes de toutes manières. Les évoques remplirent tout de suite le rôle de pères et de bienfaiteurs. C'est celui qu'ils ont dans la Gaule romaine, surtout à partir de la conversion de Constantin au christianisme, et sous le régime de paix et de liberté qui suivit ce grand événement.
La décadence du gouvernement impérial accroîtra en Gaule l'importance et l'autorité des évêques. « L'évèque est alors une puissance religieuse et civile tout à la fois. Il a hérité, moralement du moins, pour le bonheur de ces populations exposées à tant de fléaux extérieurs et intérieurs, des attributions des derniers magistrats romains disparus dans la tourmente des invasions2. »
Le suffrage populaire, autant que l'institution légale, le prestige du sacerdoce et souvent celui de la race avaient concouru, en ces temps de troubles, à lui conférer le gouvernement local, et comme dans l'effondrement progressif de l'empire romain il n'y avait plus de gouvernement central, l'évèque était à peu près tout. Par le double effet de la juridiction civile attachée aux fonctions de « défenseur de la cité » et de la confiance populaire qui investissait l'évèque (If ces fonctions, le pouvoir était allé naturellement à lui. Selon le mot de M. Mignet: <r Le chef respecté de l'Église était le chef accepté du peuple. »
Cette haute magistrature de défenseur de la cité servit à l'évèque , pendant la période des invasions et après, à en atténuer, puis à en réparer les maux.
Les grandes invasions des Barbares avaient amené en Gaule des peuples nouveaux. La fusion fut longtemps à se faire entre les anciens habitants du sol et les conquérants. Longtemps subsistèrent les divisions de race, les haines de vaincus à vainqueurs. Le clergé eut à jouer un rôle de médiateur. Ce fut alors sa grande mission publique de charité de s'interposer entre l'ancienne population gallo-romaine et les races nouvelles de Francs, d'Alains, de Bourguignons, pour
1 (iuizot, Hist. de la Civilisation en France, t. I, 3e leçon.
2 Lecoy de la Marche, la Fondation de la France, p. 70.
empêcher les violences, calmer les passions, apaiser les dissentiments et préparer ainsi le mélange des divers peuples en contact. Cette œuvre de pacification, plus morale encore que politique, qui exigeait, outre les grandes vertus et les services publics, les mille petits soins, les mille petits dévouements de la vie journalière, l'Église la remplit de manière à mériter à jamais la reconnaissance de tous ceux qui aiment la patrie française. Les conseils individuels, les exhortations publiques, la confession surtout, qui faisait du prêtre le juge de la conduite des uns et des autres, y contribuèrent puissamment.
Cette autorité, acquise par l'ascendant de leur caractère et de leurs vertus, ils la conservèrent longtemps pour le bien de tous et surtout des faibles et des pauvres. Nombre de faits attestent la noble liberté dont ils usaient vis-à-vis des princes mérovingiens et l'énergie avec laquelle ils continuaient à défendre contre eux, à l'occasion, les intérêts de leur cité et les droits des petits. S'il y eut parfois des exemples de faiblesse et de courtisanerie , ils n'en firent que mieux ressortir le courage et l'indépendance des bons évoques.
Grégoire de Tours rapporte à l'honneur d'un de ses prédécesseurs, le trait suivant : « Un jour le roi Clotaire, voulant battre monnaie, trouva bon d'ordonner par un édit que toutes les églises de son royaume payassent au fisc le tiers de leurs revenus. Beaucoup d'évêques y consentirent, quoique à regret, et souscrivirent l'ordonnance. Mais Injuriosus, évêque de Tours, la rejeta avec indignation et reprocha vivement au roi de ravir le bien des pauvres, auxquels retournaient la plus grande partie de ces revenus. Alors Clotaire, craignant la puissance de saint Martin, envoya après l'évèque avec des présents, le pria d'intercéder en sa faveur auprès de l'illustre patron de son église, et retira son projet '. »
La vie de saint Bertrand, évêque du Mans à la fin du vie siècle, offre un exemple de l'action du clergé à l'époque qui suivit les invasions barbares. Il était d'une des principales familles des conquérants de la Gaule, alliée aux rois francs. Son influence, ses relations, ses biens, il mit tout au service de son église et des pauvres. Voulant faire des fondations durables en leur faveur, il s'occupa avec une pieuse activité à faire valoir les immenses domaines qu'il possédait ou qu'il avait reçus en don de la libéralité des princes et des fidèles , et il en appliqua les revenus à la dotation de son église cathédrale et des abbayes de son diocèse, à charge pour elles d'avoir soin des pauvres. Il constitua ainsi un budget permanent de la charité, qui assurait l'hospitalité aux étrangers et aux infirmes, et des secours
1 Histoire des Francs, liv. IV. cil. u.
réguliers aux indigents. C'étaient là des institutions durables d'assistance publique.
A cette époque de réorganisation sociale , la charité fut un stimulant de progrès et de civilisation. La vie de saint Bertrand le montre tout occupé de défrichements de terres et d'améliorations de culture dans ses vastes domaines, changeant les forêts en moissons, les terrains sauvages en vignobles, accroissant ses revenus par l'augmentation de valeur de ses biens-fonds, et servant ainsi à la l'ois les intérêts de l'agriculture et ceux des pauvres. Ainsi faisaient les bons évoques, les chefs d'abbaye. En étant les bienfaiteurs de l'indigence, ils lurent aussi les auxiliaires de la civilisation en France.
Les évêques apparaissent comme les premiers législateurs et les premiers administrateurs des établissements bospitaliers. À l'origine de la monarchie française, le roi Childebert et la reine Ultrogothe, sa femme, fondèrent un hôpital à Lyon pour loger les étrangers et soigner les malades. Avec les idées religieuses du temps, ils crurent n'avoir rien fait s'ils n'avaient obtenu la sanction de l'Église. En conséquence, ils demandèrent aux évêques assemblés, pour la cinquième fois, en concile «à Orléans, en 549, d'autoriser de leur souscription cet établissement et les règlements qui lui avaient été donnés. Le concile le fit. Il statua, dans son XVe canon, que l'évêque de Lyon et ses successeurs ne pourraient rien attribuer à leur église des biens qui avaient été donnés ou pourraient être donnés dans la suite à cet hôpital, ni rien changer dans les règlements qui y avaient été établis; qu'ils auraient seulement inspection sur la maison , pour qu'il y eût toujours des supérieurs et des administrateurs probes et craignant Dieu. Il ordonna que le même nombre de malades serait toujours admis et soigné dans l'hôpital ; que les pauvres pèlerins et les voyageurs y seraient toujours bien traités, conformément aux statuts de sa fondation. Ceux qui contreviendraient à ce canon, ou qui usurperaient les biens de l'hôpital, étaient excommuniés comme homicides et meurtriers des pauvres1.
Un canon d'un concile d'Auvergne de l'an 5o5, reproduit postérieurement dans un capitulaire de Carloman, prescrit au clergé de campagne d'exercer l'hospitalité envers tout le monde, et de veiller à ce que les passants ne soient point lésés dans leurs achats par les habitants de la paroisse.
Les conciles nationaux, qui furent les grands législateurs pendant la période primitive de formation de la France, s'occupèrent de réglementer la charité.
1 Conc. GalL, t. I. p. -277.
Ils formulèrent les règles du partage des offrandes et des biens d'église entre le clergé d'une part, et les pauvres, les prisonniers, les infirmes de l'autre.
Suivant le premier concile d'Orléans (511), les revenus des héritages que le roi avait donnés ou pourrait donner à l'avenir aux églises durent être employés à la réparation des temples, à la nourriture des prêtres, des pauvres, et au rachat des prisonniers.
Le canon XVe du cinquième concile, tenu dans la même ville en 549, confirme la fondation d'un hôpital établi à Lyon par le roi Childebert. Cet établissement était destiné à recevoir les malades et les étrangers. Les Pères ordonnèrent en outre (canon XX) , que l'archidiacre ou le prévôt de l'église visitât tous les dimanches les prisonniers, afin que leur misère fût, selon le commandement de Dieu, adoucie par la miséricorde1.
Le deuxième concile de Tours, tenu en 566 ou 567 , statue dans son canon Ye que chaque ville , chaque communauté d'habitants doit nourrir ses pauvres ; il étend cette obligation aux prêtres et aux habitants des campagnes, afin d'empêcher les mendiants ou vagabonds de courir les villes et les provinces '. Le même concile prononce l'excommunication contre les spoliateurs des biens des pauvres et les oppresseurs de leurs personnes , si après les avertissements qu'ils auront reçus de leurs évèques ils ne cessent pas leurs vexations et leurs violences (can. XXVI).
Et ce n'étaient point là de vaines menaces. Grégoire de Tours rapporte un terrible exemple d'exécution des anathèmes spirituels. Il y avait à Agde, sous la domination des Goths, un évêque zélé pour la défense des droits de l'Église et des pauvres. Le comte Gomachaire, arien, ayant envahi une terre qui dépendait du domaine ecclésiastique, l'évêque Léon alla le trouver et lui dit : « Mon fils, laissez là le bien des pauvres, de peur que leurs larmes ne vous fassent mourir. » Le comte se moqua de ses remontrances, mais il ne s'en moqua pas impunément, car il périt peu de temps après terriblement. Une vengeance de Dieu si marquée intimida les héritiers du comte , et les porta à rendre à l'église la terre qu'il avait usurpée.
L'exemple de l'évêque d'Agde n'est point isolé, <t On voit, dans les circonstances les plus graves, des évoques résister aux rois, leur arracher des exemptions d'impôts, s'opposer à maintes mesures iniques, et faire revivre par leur intrépide courage la tradition des saints et des martyrs qui, morts, protégeaient encore par le seul sou-
1 Lallemand, pp. 97, 98; cf. Héfelé, Histoire des Conciles, t. III.
2 Labbe, Concilia, t. XI, col. 1239, ou Conc. Gall., t. I, p. 329 et suiv.
venir de leurs vertus et de leur puissance miraculeuse les villes gardiennes de leurs tombeaux '. »
De leur côté, les conciles continuaient à favoriser le mouvement charitable qui suivait partout les progrès du christianisme. Le concile d'Aix-la-Chapelle, tenu en 794, en présence de Charlemagne, sanctionnant un usage déjà établi, ordonne de bâtir des hospices près des cathédrales, pour que les chanoines puissent servir eux-mêmes les malades, les pauvres, les étrangers.
Le quatrième concile d'Arles, tenu au ixe siècle, renouvelle les prescriptions du deuxième concile de Tours, en enjoignant par son X1VU canon, aux habitants de chaque ville, de nourrir leurs pauvres et de prendre soin d'eux en temps de lamine et de calamité.
Un troisième concile de Tours, tenu la même année, met au nombre des obligations de l'évèque, dans la visite qu'il doit l'aire chaque année de son diocèse, celle de protéger et de défendre les populations et de soulager les pauvres. Dans le XVIIe canon il lui est prescrit, lorsqu'il voit des juges ou des puissants opprimer les petits et les pauvres, de les reprendre d'abord avec toute la charité de son ministère pastoral; mais, s'ils n'écoutent pas ses avis, il doit informer le roi, pour obtenir de l'autorité royale la répression de leur insolence et de leurs injustices.
Dès la fin du x° siècle, se tiennent des conciles provinciaux qui prennent énergiquenient la défense des petits, des laboureurs, notamment le concile réuni à Poitiers, et où les prélats déclarent excommuniés les chevaliers qui raviront au cultivateur sa vache ou sa chèvre. A Limoges, en '1031 , un concile se réunit dans la cathédrale de Saint- Etienne, et décide que les honneurs de la sépulture ecclésiastique seront refusés à tout homme tué en commettant des actes de pillage ou d'exaction.
L'action de l'Eglise ne se fait pas moins sentir dans l'abolition de l'esclavage. Elle intervient dans les législations barbares pour les adoucir et les améliorer. Grâce à elle surtout, l'esclave, qui n'était considéré que comme une chose, devient une personne civile, jouissant à ce titre de prérogatives qui protègent sa vie et ses droits, el pouvant les faire reconnaître en justice. Les conciles les sanctionnent. Parmi ceux qui se sont le plus préoccupés de l'adoucissement et de l'abolition de l'esclavage, le concile d'Agde de 500 tient, par ses décrets, une place particulière. La constitution de 614, promulguée dans un champ de Mars, en présence d'un grand nombre d'évèques, statue que l'esclave ne peut être mis à mort sans jugement. Le concile d'Eponc, de 517, avait déjà excommunié le maître coupable de meurtre envers son esclave.
1 Lallemand . Histoire des enfants abandonnes.
L'Eglise élève le mariage entre esclaves à la dignité d'union légitime et indissoluble. Au concile de Paris, en 014, elle prend les affranchis sous sa protection. Au concile de Reims, en (525, elle prescrit aux fidèles le rachat des captifs. Par ses lois comme par son influence, elle travaille à l'œuvre d'émancipation sociale, qui doit finir par faire arriver tous les hommes à la sainte égalité de l'Évangile et à la juste liberté des enfants de Dieu.
On pourrait extraire des conciles français un code de la charité.
Le moyen âge a vécu sur cette législation charitable sanctionnée par le pouvoir civil et étendue à tous les besoins de la misère et de la souffrance.
Dès les premiers temps, le service de la charité était bien organisé auprès de l'église cathédrale. Il y avait des boulangeries pour la cuisson du pain, des bâtiments pour la réception des dîmes et revenus du chapitre en blé, vin, fromage, lard, légumes et œufs, et pour la distribution régulière que l'on en faisait aux indigents. Les évèques dotaient largement leur église à cet effet. Saint Bertrand, évèque du Mans, qui avait fondé un hospice près de sa cathédrale, parle de cet établissement dans son testament avec la plus touchante sollicitude; et de peur que, dans la suite, ses fondations charitables ne fussent détournées de leur destination, il conjura ses successeurs de remplir ses intentions envers les pauvres, en raison des biens dont il avait richement pourvu son église.
Pendant toute la durée du moyen âge, on voit les évèques remplir avec une paternelle miséricorde leur ministère à l'égard des pauvres. Beaucoup s'illustrèrent par leur charité autant que par leur piété.
Il y avait beaucoup d'évèques, comme le bienheureux Philippe Berruyer, archevêque de Bourges, vers la fin du xme siècle, qui n'étaient pas moins préoccupés de pourvoir aux besoins des pauvres et des affligés, que de procurer le salut des âmes. Les maisons épiscopales de ce saint prélat étaient des aumôneries toujours ouvertes, et quoique les revenus de son évêché ne fussent pas très considérables, il ne voulait pas qu'aucun pauvre fût éconduit de chez lui.
L'évèque était le père des pauvres. Cette qualité découlait de sa consécration. En devenant le pasteur du troupeau, il assumait l'obligation de donner la nourriture corporelle comme la nourriture spirituelle à ses brebis. Il devait veiller à leur vie, pourvoir à leurs besoins, prendre soin de leur instruction, remédier à leurs maux, soulager leurs souffrances.
Cette tâche fut bien remplie, à chaque siècle, par le plus grand nombre des évèques. L'histoire de chaque diocèse est remplie du souvenir de leur charité; elle nous montre leur nom attaché à la
fondation des établissements charitables el à L'organisation des œuvres pies. Elle témoigne de leur sollicitude à l'égard de toutes les misères et de toutes les nécessités du temps. Beaucoup de prélats, parmi les plus vertueux, se Qrent volontairement pauvres pour soulager la pauvreté. La pluparl usèrent généreusement de leurs ressources au profit des indigents etdes institutions de bienfaisance.
On voit les bons évêques veiller partout à l'observation de celle règle qui faisait considérer les revenus des évêchés, cl autres bénéfices ecclésiastiques, comme les biens du pauvre en même temps que de l'Église.
Ainsi le bienheureux Pierre de Luxembourg, de famille princière, «Mu loul jeune évêque île Metz, à la fin du xiv siècle, commença par diviser ses revenus en trois parties égales, dont la seconde fut consacrée à l'entretien des pauvres et (\>'> orphelins; et sur la troisième même, qui était réservée pour lui et sa maison, ses biographes racontent, à l'éloge de sa charité et de son austérité, qu'il prélevait encore quelque chose pour augmenter la portion i\c^ nécessiteux. Et combien comme celui-là dont on pourrait citer d'innombrables traits de charité !
Tous les évêques ne remplissaient pas parfaitement le devoir de leur charge. Il y en eut, à toutes les époques, qui dissipèrent en dépenses de luxe, et sous des prétextes plus ou moins fondés, une partie du patrimoine sacré des pauvres. Mais il y eut toujours aus.-i des hommes apostoliques, des saints, pour leur rappeler qu'ils n'étaient que les économes des biens de l'Église, et qu'ils devaient aux nécessiteux tout ce superflu qu'ils employaient à leur usage.
A ces dissipateurs du patrimoine des pauvres, comme il s'en rencontra quelques-uns au siècle de saint Bernard, le grand abbé de Clairvaux disait avec une liberté tout apostolique :
« Les pauvres, qui souffrent la nudité et la faim, poussent des cris vers le ciel contre les évêques qui leur ravissent ce qui leur est nécessaire pour le répandre en profusion et en excès. Le bien que vous prodigue/., leur disent-ils, est à nous; vous nous enlevez avec cruauté' ce que vous dissipez sans discernement '. Vous refusez à nos pressants besoins ce que vous sacrifiez à votre vanité et à votre luxe; et vous commettez tout à la fois deux grandes injustices en nous refusant le pain qui est à nous el en convertissant ce qui devait eu être le prix en des dépenses superflues dont le seul motif est l'orgueil. »
S'il fallait renouveler les avertissements, un saint Bernard insistait avec une sainte et véhémente éloquence :
1 Ad Henricum $e7ionense)7i arclitepiscopum, c. 11.
<r Vous me fermerez la bouche, écrivait-il, en disant que ce n'est pas à un moine de juger des évoques. Plaise à Dieu que vous me fermiez aussi les yeux, afin que je ne puisse pas voir ce que vous me défendez de condamner. Mais quand je me tairais, les pauvres, les nus, les faméliques se lèveraient pour vous crier avec un poète païen : « Dites-moi, pontifes, que fait l'or au frein de vos chevaux? » Pendant que nous souffrons misérablement du froid et de la faim, pourquoi tant d'habits de rechange, étendus sur vos perches ou ployés dans vos armoires? Nous sommes vos frères, et c'est de la portion de vos frères que vous repaissez ainsi vos yeux. C'est notre vie qui forme votre superflu. Tout ce qui s'ajoute à vos vanités est un vol fait à nos besoins; vos chevaux marchent chargés de pierres précieuses, et vous n'avez cure de nos membres nus. Des anneaux, des chaînettes, des clochettes, des courroies clouées d'or et d'argent, et tant d'autres choses aussi brillantes que précieuses, pendent au cou de vos mules; et vous n'avez pas assez de pitié au cœur pour procurer à vos frères un misérable ceinturon qui recouvre leurs flancs '. »
Il semble que cette éloquente et terrible leçon ait retenti dans tous les âges. Elle était dans la tradition apostolique.
Pour beaucoup de bons évèques, la visite des paroisses, qu'ils faisaient régulièrement dans l'année , leur fournissait l'occasion d'exercer de plus près leur charité envers les pauvres.
Elle leur permettait aussi de s'assurer que les règles ecclésiastiques étaient bien observées dans les paroisses, au sujet du service des pauvres, et de stimuler, s'il en était besoin, le zèle des curés.
L'établissement des paroisses urbaines et rurales avait servi à accroître considérablement les bienfaits de la charité du clergé.
Sous le régime de la liberté religieuse établi par Constantin, la multiplication des chrétiens, en dehors des centres primitifs de christianisation, obligea à scinder la communauté des fidèles qui étaient réunis originairement autour de l'évêque. Des groupes distincts se constituèrent. Il y eut d'abord un délégué du chef de la communauté qui se rendait régulièrement au sein des agglomérations nouvelles, au lieu de réunion des chrétiens du dehors, et remplissait auprès d'eux les fonctions du ministère ecclésiastique. Peu à peu ces petits groupes de fidèles devinrent plus nombreux ; un représentant de l'évêque fut établi chez eux à demeure. Ainsi se fondèrent, dès le ivc siècle, les paroisses rurales.
En Gaule surtout, à cause des circonstances locales particulières,
' De officio episcop., cap. xi, n°s 4 , 6, 7.
les paroisses durent s'organiser plus promptement. « Il s'y rencontrait, en effet, des villes considérables, d'importance politiquement secondaire, où l'on n'érigea pas de siège épiscopal, et où néanmoins l'éloignementd'un centre religieux nécessita la construction ou l'adaptation d'une église; par conséquent la désignation d'un prêtre chargé de régir la communauté des fidèles qui venaient s'y assembler1. »
En principe, l'ancienne cité gallo-romaine, où était établi le siège épiscopal, resta le centre religieux de la contrée; mais ce centre se dilata. Les circonscriptions ecclésiastiques secondaires tendirent à se modeler sur les divisions civiles du territoire de la cité. Le clergé essaima avec la population.
Les prédications de saint Martin contribuèrent extraordinairement à cette diffusion du christianisme dans les campagnes. Elles achevèrent de faire disparaître le vieux paganisme indigène, et d'étendre jusque dans les villages l'organisation du culte chrétien. L'apostolat était l'œuvre de charité par excellence. En propageant la foi, il multiplia les bienfaits de l'action chrétienne.
A l'époque mérovingienne on voit, disséminés cà travers la campagne, des prêtres chargés du soin spirituel des serfs et des colons. Plus tard les paroisses se resserrent, à mesure que les agglomérations rurales se concentrent et s'organisent.
Peu à peu, en effet, à la suite des invasions barbares, les domaines privés, que les grands propriétaires gallo-romains et francs possédaient à la campagne, s'étaient transformés en centres de population agricole. Les villas devinrent des villages et des bourgs. En même temps, avec l'extension du christianisme, de nouveaux groupes de fidèles s'étaient formés peu après hors de la ville où siégeait l'évèque. Ces groupes se constituèrent en paroisses au fur et à mesure des besoins religieux de la population. C'étaient souvent les riches propriétaires qui les fondaient et les dotaient, soit pour la plus grande commodité de leur personnel, soit pour la satisfaction de leurs vassaux.
Le plus souvent, c'est l'évèque qui fonde lui-même des églises succursales dans les principaux centres de population. Ainsi Grégoire de Tours montre des évêques, ses prédécesseurs, créant successivement des paroisses dans les bourgs les plus importants de leur diocèse. Ces églises particulières des petites villes et des campagnes avaient leur administration et leurs revenus propres.
Elles se multiplient au VIe siècle. Après se fondent les oratoires ruraux, que desservent des prêtres ou des diacres subordonnés au chef de la paroisse.
'G. Périer, Des paroisses et des curés, dans Journal du Droit canon, 1893. p. 31.
A mesure que la population des campagnes s'accrut , le nombre des paroisse? augmenta. A l'époque carlovingienne, les églises de campagne sont déjà très nombreuses. Dans la ville épiscopale même, par suite de l'augmentation des habitants et de l'accroissement des ressources pies, il se forme, à côté de l'église cathédrale, d'autres paroisses. Aux paroisses furent préposés des cures, qui eux-mêmes furent ensuite dc> vicaires. Le chiffre croissant des dotations et des dîmes subvenait aux nouvelles fondations.
Partout l'organisation paroissiale se substitua aux anciennes divisions territoriales dos villes en quartiers, et de la campagne en domaines privés. La féodalité favorisa cette évolution. Les églises étaient devenues les vrais centres de population et de vie sociale. Dès le XIe siècle , les plus petites agglomérations rurales forment des paroisses.
Cette multiplication des petits organismes religieux étendit jusqu'aux moindres bourg- et villages l'action bienfaisante de l'Église. Chaque paroisse nouvelle, créée à la ville ou à la campagne, formait comme une nouvelle grande famille, dont tous les chrétiens étaient membres, et où chacun avait droit à l'assistance et aux secours que lui assurait sa qualité d'enfant spirituel du père commun préposé à la paroisse. Et ainsi, par l'extension de l'organisation ecclésiastique, s'étendit le ervicê public de la charité.
Primitivement, les revenus de chaque église étaient centralisés entre les mains de l'évêque, qui les répartissait entre les différents groupes religieux relevant de sa juridiction. Par suite de la formation des paroisses sur tous les points du diocèse, les évêques abandonnent, (\q^ le commencement du VIe siècle, une portion des offrandes aux piètre- de paroisse, ou leur permettent de prélever, sur le produit de terres appartenant à l'évêché, leur quote-part de revenu- du fonde commun. De là on en vint à l'usage d'attacher pour toujours à chaque église paroissiale des terres dont les revenus servissent aux besoins du culte dans chaque localité.
L'usage passa en règle. D'après les prescriptions du droit canonique et civil, on ne fondait pas une église sans la doter d'une certaine étendue de terre, à proportion du nombre de ceux qui y étaient attachés : prêtres, diacres, diaconesses, sous-diacres, chantres, lecteurs, portiers, et sans avoir assuré les dépenses du culte et l'entretien de l'édifice. Ce petit domaine terrier, appelé marne, forma la base de la propriété ecclésiastique.
A cela s'ajoutèrent les dîmes ou redevances en nature, que les fidèles prirent l'habitude d'acquitter entre les mains des prêtres, pour les besoins de l'église paroissiale et les siens. « La dîme, considérée primitivement comme une oblation volontaire et une œuvre de piété,
est mentionnée comme obligatoire à partir du concile de Mâcon (585), el son payemenl fui sanctionné par la législation civile sous Pépin le Bref e1 Gharlemagne. »
Les offrandes, les legs des pieux fidèles, les fondations de toutes sortes, les subsides fournis par les seigneurs et les villes, formèrent la troisième source du revenu des églises'. Toutes les églises, urbaines il rurales, se trouvèrent ainsi en possession d'un budget régulièrement approvisionné, qui leur permettait de suffire à toutes les dépenses. Chacune avait la jouissance propre de ses biens et revenus. L'assistance (h** pauvres comptait parmi les services à la charge des églises, auxquels s'appliquaient les fondations pieuses; elle absorbait une portion déterminée des revenus. Les ressources budgétaires des églises étaient, en effet, comme à l'origine, divisées en quatre parts, avant chacune leur affectation : l'entretien de l'église, les pauvres, le prêtre et les clercs, et enfin l'évêque.
Mais de bonne heure les évêques renoncèrent, au profit des pauvres, à leur part de revenus. « Les évêques, dit Thomassin, avaient relâché ce droit aux curés, et les laissaient pleinement jouir de toutes les dîmes et de tout le casuel de leur église, afin qu'ils pussent plus libéralement secourir les pauvres de la campagne '. » Les ressources disponibles de la charité n'en furent que plus abondantes.
La part des pauvres était aussi sacrée que celle du clergé et du culte. Les lois religieuses et civiles la protégeaient également. Elle avait son emploi rigoureux.
A l'établissement des paroisses correspond une organisation générale de la charité. Partout le clergé en devient le principal agent. Le curé avait l'administration de la part de biens qui revenaient de droit aux pauvres, d'après les canons ecclésiastiques. C'est lui qui apparaît au moyen âge comme le grand fonctionnaire de l'assistance publique. A la ville, à la campagne surtout, il est l'intendant ordinaire des pauvres, le principal distributeur (]t^ aumônes. C'est par ses mains que passent les revenus (\c< biens de l'église affectés aux indigents, les dons quotidiens de la charité des fidèles.
il y avait, en général, de l'ordre dans la répartition des secours; chaque paroisse avait sa liste rto* pauvres de la localité. Ceux-ci étaient inscrits sur un rôle spécial, et une fois immatriculés ils devenaient comme de petits rentiers, ayant droit à une portion des diiues et revenus de l'église.
Hincmar, archevêque de Reims au iv siècle, donne à ses curés les instructions suivantes au sujet du partage en trois ou quatre parties des revenus de l'église : <r Je vous ai déjà souvent avertis,
1 Prévo t. l'Église et les campagnes au moyen âge, p. 70; Nollet, t. I, p. 376. In, Ancienne et nouvelle discipline de l'Église, t. VI, p.
4n LA CHARITÉ CATHOLIQUE EN FRANCE
au sujet des pauvres, que vous êtes tenus d'inscrire, comment vous devez leur dispenser leur part de dîmes. J'ai défendu, au nom de l'autorité de Dieu, qu'aucun prêtre, à l'occasion de l'inscription sur la matricule, n'exige de redevance ni de service pour la moisson, ou ne requière ni n'accepte d'eux aucun service pour lui. » Il leur dit aussi à quels pauvres ces biens doivent être distribués; ce n'est pas à ceux qui peuvent gagner leur vie, comme les bouviers, les porchers, mais aux infirmes, aux indigents, et à ceux du lieu '.
Ces règles de sagesse et de justice avaient prévalu dans l'usage. Elles présidaient partout à la distribution des secours. Les aumônes, que les curés partageaient périodiquement, ou selon les besoins du moment, allaient aux plus nécessiteux et aux pauvres de la paroisse. Le passant, le vagabond, n'étaient pas repoussés, mais ils ne venaient qu'après les autres.
Grâce aux dispositions de la loi ecclésiastique sur l'emploi des biens des églises, grâce à l'esprit de charité du sacerdoce catholique , grâce aux pieuses fondations et à la bonne organisation de l'aumône dans les paroisses, la pauvreté fut universellement secourue dans le passé sur les fonds et par le moyen du clergé.
Il faut admirer ici la vertu de la charité catholique. Dans l'antiquité païenne, le culte des faux dieux avait aussi son budget, et un budget très largement pourvu. Les sanctuaires célèbres de Delphes, d'Olympie, d'Eleusis, de Délos, d'Éphèse, en Grèce et en Asie Mineure, possédaient des richesses immenses. A Rome, les temples de Mars, de Janus, de Jupiter, de Vénus, étaient aussi richement dotés, et leurs prêtres jouissaient de larges revenus. Et cependant, aucune institution sociale, aucune œuvre de charité n'est sortie du riche budget des cultes dans l'ancienne Grèce et dans l'empire romain. Rien ne montre mieux la distance du paganisme au christianisme. Tandis que l'Église catholique n'a cessé, depuis son origine, d'employer ses revenus et ses biens à secourir les pauvres, à fonder une multitude d'institutions d'assistance pour tous les malheureux, les représentants des cultes officiels de l'antiquité n'ont fait servir leurs richesses qu'à l'usage de leurs dieux et à leurs propres jouissances. C'est que la charité n'existait pas avant l'Évangile.
Jusqu'au milieu du luxe épiscopal des xvne et xvme siècles, que l'usage et l'esprit du temps autorisaient, on voit les prélats, grands seigneurs, employer une partie de leurs riches revenus en charités. Plusieurs même continuaient de donner l'exemple d'une simplicité de vie qui leur permettait de retrancher autant à leurs dépenses en faveur des pauvres.
1 Thoraassin, Ancienne et nouvelle discipline de l'Église, t. VII, p. 370.
Si quelques-uns des évêques des siècles derniers ont pu causer du scandale par leur genre "de vie peu apostolique, ceux-là même n'ont pas manqué ordinairement de le réparer en faisant servir au bien, après eux, une fortune qu'ils auraient pu mieux employer de leur vivant.
A leur mort, ils ont soin souvent de laisser une grande partie de leur avoir aux bonnes œuvres. Ces legs constituaient parfois des dotations extrêmement riches. M'.)'- de Langle, évoque de Saint-Papoul au xvne siècle, qui s'était souvent attiré les accusations du parti janséniste pour son luxe excessif, lègue à l'hôpital de sa ville épiscopale cinq cent mille livres.
Dans tous les testaments des évêques, on trouve des dispositions spéciales pour les pauvres. Souvent elles sont la manifestation des sentiments de charité qui avaient animé le défunt pendant sa vie et réglé ses aumônes , sans acception des personnes et avec l'unique pensée de procurer du soulagement aux plus nécessiteux. Tel est le testament de Msrr de la Vieuxville, évèque de Bayonne au xvne siècle. Il donne et lègue aux Dames de la charité, établies à Bayonne pour le soulagement des pauvres honteux, un contrat de dix mille livres en principal, dont la rente devra être, tous les ans, distribuée par lesdites dames aux plus nécessiteux. Il leur prescrit de n'avoir point d'égard aux recommandations, ni aux personnes qu'elles pourraient protéger davantage, « mais de donner toujours la préférence aux pauvres malades qui ont le plus de besoin, et qui sont dans la plus grande nécessité. »
Il donne et lègue aussi à la personne qui a soin des pauvres prisonniers une somme de deux cents livres, qu'elle aura soin de leur distribuer pour leurs besoins les plus pressants.
Ainsi fait Jean -Baptiste de Surian, évêque de Vence, de 1727 à 175i. Dans son testament, en dehors de quelques dons aux membres de sa famille et à ses domestiques, tout est laissé à l'hôpital de sa petite ville épiscopale, qui devra recevoir un plus grand nombre de malades, réparer ou rebâtir les maisons ruinées, afin <r de rendre la ville plus populeuse et plus en état de cultiver les terres », et, en outre, fournir des dots aux jeunes filles pauvres.
C'était là le langage du temps. Il exprime les sentiments d'ordre et de prévoyance qui accompagnaient alors l'esprit de charité. La sollicitude des évêques, qui avaient été les pères de leur peuple, s'étendait au delà de la tombe, sur la partie la plus misérable de leur troupeau. Ils voulaient, par leurs dispositions testamentaires, ou compléter le bien qu'ils n'avaient pu faire, ou continuer celui qu'ils avaient fait.
Dansions les diocèses, les membres des chapitres cathédraux et des collégiales rivalisaient ordinairement de charité avec les évêques.
Les eartulaires des chapitres parvenus jusqu'à nous contiennent les documents de la sollicitude de ces vénérables prêtres pour les indigents. Dans un des plus anciens, celui de Reims, on constate que tous les ans, depuis le xme siècle, on distribuait, le jour des morts, aux pauvres, quatre cent cinquante aunes de toile neuve, par suite de fondation d'un chanoine chantre de l'église. Un autre chanoine, du nom de Mathieu, trésorier de l'église de Reims, avait fait une fondation pour assurer tous les ans, le premier jour de Carême, une distribution de vivres aux pauvres; et un autre, J. Rlanchet, avait donné, au témoignage d'une charte de l220, cinquante sous de rente à l'hôpital Notre-Dame pour augmenter la pitance qui revenait à chacun1. Ces exemples pourraient être multipliés pour tous les diocèses. Assez souvent, les ressources personnelles des chanoines leur permettaient de contribuer directement à la création des hôpitaux ou autres établissements charitables. La pharmacie de l'Hôtel-Dieu d'Orléans est fondée, en 4492, par un sous-doyen du chapitre de la cathédrale.
« Rien ne prouve mieux, dit M. l'abbé Julien Loth, la piété et la charité des anciens chanoines de Rouen, que leurs testaments, conservés en grand nombre dans nos archives départementales2. Et, en effet, on n'en trouverait presque pas un qui ne contienne quelque disposition charitable en faveur des pauvres et des hôpitaux. » Il en était ainsi dans tous lc> diocèses. Partout les chapitres, composés en général de prêtres distingués par leurs mérites et leur vertus, et le plus souvent pourvus tVnne certaine aisance, étaient des sources perpétuellement renouvelées d'aumônes et de dons. Les chanoines donnaient, selon leur fortune, de leur vivant; mais ils léguaient surtout après leur mort. C'était comme une pieuse émulation entre eux à qui ferait le plus de bien par son testament. Comme c'était un honneur d'appartenir à ces vénérables compagnies, chacun tenait à cœur d'entretenir le renom de charité dont elles jouissaient. Presque toujours les chanoines disposaient largement en faveur de l'Hôtel-Dieu de la ville épiscopale ou de l'hôpital de leur lieu de naissance. Là où les archives hospitalières ont été conservées, elles ont gardé la trace de ve^ incessantes munificences. Les dispositions testamentaires de ces bons chanoines portaient souvent la trace des préoccupations les plus touchantes et les plus pratiques. Voici, par exemple, Claude Vuaflard, prêtre, chanoine théologal de l'église Notre-Dame de Laon, au xvuc siècle, qui fait différents legs, entre autres de terres labou-
1 Cartulaire B du chapitre de Reims, folio 306s verso.
2 Semaine religieuse de Rouen, 14 juillet 1894.
râbles et de prairies pour employer les redevances à l'entretien d'une mission solennelle tous les trois ans à Marie, et ce pour donner tous les trois ans, ensuite de ladite mission, à trois pauvres garçons, chacun soixante livres pour leur faire apprendre un métier honnête. En outre, il l'ail de ses meubles plusieurs parts : « Les grains et le vin seronl vendus, à la réserve de deux asnées (charge d'un Ane) de bled, qui seront données à l'association établie (par saint Vinrent de Paul) pour les pauvres de la ville de Laon, avec une pièce de vin. »
Que Ton calcule les ressources qui résultaient, dans chaque ville épiscopale, pour les pauvres, de ces pieux testaments s;(iis cesse renouvelés par la mort des vénérables membres des chapitres !
Ces prêtres, arrivés aux honneurs, très considérés autrefois, du eanonicat, aimaient souvent à laisser un souvenir d'eux dans leur pays natal, et c'était toujours sous forme de fondation pieuse et charitable. Beaucoup de nos églises de petite ville et de village ont conservé le souvenir de ces libéralités. Un petit monument, une pierre murale, perpétuaient la mémoire du généreux bienfaiteur. On y lisait des mentions de ce genre : L'an de grâce 1718, 26 de novembre, décédé messire Adam Hurel, prêtre, docteur en théologie, chanoine de la métropole de Rouen, cy- devant curé d'Ihudicourt, âgé d'environ quatre-vingt- cinq ans, lequel, par son testament, dûment contrôlé et insinué, a aumône aux plus pauvres de cette paroisse la somme de deux cents livres, pour leur être distribuée tous les ans, le dimanche d'après la fête de saint Sulpice.
Jusqu'à la Révolution, qui confisqua les biens des églises, ces distributions, provenant de dons et de legs des membres des chapitres • •I du clergé, eurent lieu régulièrement; elles constituaient un revenu assuré pour les pauvres d'un grand nombre de paroisses. Les chapitres étaient ainsi de véritables bienfaiteurs de leurs cités. Dans presque tous les diocèses, on ferait une histoire des fondations charitables et d'utilité publique, disparues au milieu de la tourmente révolutionnaire, auxquelles les membres de ces vénérables compagnies avaient mis la main ou attaché leur nom. Pendant des siècles, les villes cathédrales furent comblées de leurs bienfaits.
Pour le XVIIIe siècle seulement, où déjà la charité s'était refroidie au contact de l'esprit philosophique et révolutionnaire, et pour une seule ville, ou relève sur la liste, probablement incomplète, des dons et legs faits à Langres par les chanoines de Saint- Mammès : en 1098, un don à l'hôpital de la Charité, par M. Gaillard, doyen de l'église de Langres, d'un principal de dix-huit mille livres « pour, du revenu, faire mettre à métier chez de bons maîtres six pauvres enfants &; en 1744, un don à l'hôpital de la Charité, par M. Filzjan, chanoine, de la somme de trois mille livres t pour être employée à
mettre à mélier deux pauvres enfants »; en 17:28, un don par M. Lambert de Rivières, curé de Saint-Pierre (la paroisse du chapitre), de quatre mille livres à la Grande -Marmite, mille livres à la Petite -Marmite, mille livres pour les prisonniers, deux mille livres à l'hôpital de la Charité, et deux mille livres pour « l'œuvre de l'aumône générale pour les mendiants, si elle est établie » ; en 1750, une fondation par M. Joly, doyen du chapitre, de deux places d'incurables à l'hôpital du Saint-Esprit de Dijon, en faveur des pauvres delà ville de Langres. En 1784-8(3, à l'occasion de l'établissement des Écoles chrétiennes, pour les enfants de Langres, et « par préférence ceux des pauvres », M. Néret, doyen du chapitre, le « tuteur de la ville », comme l'appelait, en signe de gratitude, une délibération municipale, donne soixante-quinze mille livres; M. de Beauval, chanoine, dix mille livres; M. Leclerc, autre chanoine, cinq mille livres: M. Diderot, enfin, treize mille livres et le prix de l'usufruit de sa maison canoniale.
En même temps que les membres du chapitre se signalaient individuellement par des actes de générosité, le chapitre lui-même se mettait à contribution pour rebâtir, avec l'évêque, les deux tours de la cathédrale, et pour fonder, avec ses seules ressources, l'hôpital Saint-Laurent, devenu aujourd'hui hôpital militaire l.
Ce qui se faisait à Langres se faisait presque partout. De là ce proverbe devenu populaire d'un bout à l'autre de la France, qu' « il lait également bon vivre et sous l'aumusse et sous la crosse ».
Le clergé paroissial suivait l'exemple des évêques et des chanoines. Lui aussi, après avoir vaqué activement aux soins de la charité', dans l'exercice des fondions du ministère, avait l'habitude de suivre les pauvres de ses aumônes dans l'autre vie. A part les curés de ville, ses ressources étaient ordinairement plus limitées que celles des membres des chapitres. Il trouvait néanmoins à faire la part des bonnes œuvres dans la disposition de ses modiques biens. On le constate dans nombre de testaments de simples prêtres qui se sont retrouvés. Quelle fortune, toutes ces libéralités, que n'entravait aucune législation, que ne confisquait aucun gouvernement, assurait aux pauvres !
Le clergé prêchait la charité autant qu'il la pratiquait. A toutes les époques du passé, le devoir de l'aumône était un des thèmes ordinaires de la prédication. Par là, les prêtres et les religieux ne cessaient d'exciter et d'entretenir dans les âmes chrétiennes les sentiments de pitié et de dévouement qui inspiraient toutes les œuvres
1 Voir Semaine religieuse <\^ Langres, 17 décembre l so^ . pp. so.'i-s.
AVANT LA RÉVOLUTION 4o
charitables. Le xine siècle se distingua entre tous par le zèle des prédicateurs. C'était le siècle des grands ordres mendiants, dont les membres, après s'être fait eux-mêmes pauvres volontaires, avaient tant d'autorité pour prêcher les riches. Le clergé séculier s'animait de l'exemple qui lui était donné par les fils de saint François et de saint Dominique. 11 s'ensuivait aussi une généreuse émulation parmi le- ûdèles, que tant d'exemples, tant de paroles apostoliques, exhortaient à pratiquer la sainte charité envers leurs frères.
<r C'est, dit M. Lecoy de la Marche en parlant du xmc siècle, un des caractères les plus saillants de l'esprit du siècle, que cet empressement universel à soulager la misère d'autrui, ce détachement suhlime des richesses, dont l'exemple était donné à la luis par saint Louis et par les nouveaux ordres mendiants. Les prédicateurs, de leur côté, en donnaient le conseil dans toutes les occasions '. » Jamais ils n'étaient plus éloquents et plus vifs qu'en prêchant ce devoir de la charité. C'est au nom de Jésus- Christ, au nom de la sainte égalité de ses entants, au nom du salut éternel commun à tous, qu'ils parlaient : « Nous sommes tous les serviteurs du même maître, disait un prédicateur anonyme de ce temps; nous avons été rachetés au même prix, nous sommes entrés dans le monde par la même porte, et nous en sortirons par la même issue , pour parvenir, si nous l'avons de même mérité, à la même béatitude. Pourquoi donc le pauvre ne recevraitil pas de vous un vieil habit, lui qui doit partager avec vous la robe d'immortalité? Pourquoi ne lui donneriez-vous pas la nourriture, lui qu'un trône attend à côté du vôtre, dans le royaume de Dieu? Pourquoi le pauvre ne mériterait-il pas de recevoir votre pain, lui qui a mérité, comme vous, de recevoir le sacrement du baptême? Pourquoi serait-il indigne de recevoir les restes de vos repas, celui qui, comme vous, sera invité au festin des Anges2? »
l'n autre avait imaginé cette comparaison originale et bien appropriée au goût du temps : « Saint Martin, du tranchant de son épée, lit deux parts de sa chlamyde, pour en donner une à un pauvre d'Amiens, sachant ce qu'un jour Dieu devait lui rendre en échange. Ah ! ce fut un beau coup. Non, jamais il n'a été parlé d'un aussi beau coup d'épée ! Assez et trop de chansons où l'on chante sur Roland et sur Olivier. On dit que Roland fendit la tète d'un homme jusqu'à la mâchoire; on dit qu'Olivier trancha le corps d'un autre tout entier. Mais tout cela n'est rien ! Ni Roland, ni Olivier, ni Charlemagne , ni Ogier le Danois, n'ont eu l'honneur de frapper un tel coup, et l'on n'en verra pas frapper un pareil jusqu'à la fin du
1 Lecoy de la Marche, la Chaire chrétienne au moyen ùye, 2e édit. , il 188.
1 Ibid., p. 344.
monde. Dieu! combien de pauvres errants à vau la ville, lout nus, et nul autre Martin n'est là pour les couvrir1. »
A chaque siècle, dit M. Lecoy de la Marche, on retrouverait dans la bouche de l'Eglise cet éloquent plaidoyer en laveur des pauvres.
Le luxe, le plaisir, tarissaient trop souvent la source des aumônes de la noblesse féodale, il se trouvait toujours des saints, des prédicateurs, un saint Bernard, un Odon de Gluny, un Pierre le Vénérable, un saint Norbert et bien d'autres, pour dénoncer l'abus des équipages et des costumes chez les chevaliers et les barons, les recherches excessives de toilette chez les grandes dames. Ces hommes de Dieu s'efforçaient de supprimer le luxe au profit du soulagement de la misère. Par l'abolition du luxe, il était plus facile d'arriver à faire comprendre et pratiquer aux riches les devoirs de la justice et de la charité.
Rien n'égalait la sainte liberté de la chaire, au moyen Age, lorsqu'il s'agissait de rappeler aux riches le précepte de l'aumône. Ce fougueux Menot, qui passait de la trivialité la plus vulgaire à la plus haute éloquence pour censurer le luxe, trouvait aussi de beaux accents pour reprocher aux grands et aux riches l'abus de leurs richesses et leur cupidité sans pitié pour les pauvres. <r Messieurs du Parlement, s'écriait-il, en faisant allusion à la grande rosace empourprée du palais, ont la plus belle rose de France; mais cette rose a été teinte du sang des pauvres criant et pleurant. j> Et ailleurs, dans une véhémente sortie contre ces mêmes magistrats, enrichis aux dépens des pauvres et des petits, il atteint d'un coup le sublime de l'invective : <r Aujourd'hui, messieurs de la justice portent de longues robes, et leurs femmes sont vêtues comme des princesses. Si leurs vêtements étaient mis sous le pressoir le sang des pauvres en découlerait. »
Ce sujet est de ceux qui échauffent le plus le zèle des prédicateurs. Tous , au moyen âge , font ressortir avec la même véhémence le contraste poignant de la misère et du faste, et en prennent occasion d'exciter les riches à la compassion et à la miséricorde envers les indigents. <r Les pauvres meurent de froid, s'écrie l'un d'eux dans un mouvement d'indignation familière; toi, madame la pompeuse, madame la braguarde, tu as sept ou huit robes en ton coffre que tu ne portes pas trois fois l'an. »
Bossuet ne sera ni plus hardi ni plus pathétique, lorsque, dans son sermon sur YÉminente dignité des pauvres dans l'Église, il s'écriera, devant la brillante société de son siècle :
« Quelle injustice, que les pauvres portent tout le fardeau, et que tout le poids des misères aille fondre sur leurs épaules ! S'ils s'en
1 Lecoy de la Marche, op. cit., p. 311.
WWT LA RÉVOLUTION kl
plaignent et s'ils en murmurent contre la Providence divine, Seigneur, per ttez-moi de le dire, c'est avec quelque couleur de
justice; car, étant tous pétris d'une même masse et ne pouvant pas y avoir grande différence entré de la boue et de la bouc, pourquoi verrons-nous d'un côté la joie, la laveur, l'affluence, et de l'autre la tristesse, le désespoir et l'extrême nécessité, et encore le mépris et la servitude? Pourquoi cet homme si fortuné vivra t- il dans une telle abondance, et pourra-t-il contenter jusqu'aux désirs les pins inutiles d'une curiosité étudiée, pendant que ce misérable, homme toutefois aussi bien que lui, ne pourra soutenir sa pauvre famille, ni soulager la faim qui le prose? Dans cette étrange inégalité, pourrait-on justifier la Providence de mal ménager les trésors que Dieu met entre des égaux, si par un autre moyen elle n'avait* pourvu aux besoins des pauvres, et remis quelque égalité entre les hommes'? C'est pour cela, chrétiens, qu'il a établi son Église, où il reçoit les riches, mais à la condition de servir les pauvres; où il ordonne que l'abondance supplée au défaut, et donne des assignations aux nécessiteux sur le superflu des opulents. »
Bossuet, en qui l'on entend tous les autres prédicateurs, résume ici la tradition de la chaire catholique.
Aux époques de foi, le clergé, si ardent à dénoncer le mauvais usage de la richesse, ne s'épargnait pas lui-même. Il était le premier à se reprocher publiquement ses fautes et ses abus. « Messieurs les curés et les chanoines, s'écrie l'un de ces prédicateurs à la voix apostolique, vous qui avez cinq ou six clochers sur vos têtes, pensezvous qu'on vous donne ces bénéfices pour entretenir tant de cuisines? Je l'ai dit, et je le dirai encore : tout ce que l'homme d'église retient au delà de la nécessité et des convenances, ce sont des vols faits à Dieu et aux pauvres, et leur gourmandise crie vengeance, d
L'Église enseignait la nécessité des œuvres pour le salut. Cet enseignement s'appliquait aussi à la charité envers le prochain. Que de prédicateurs de la parole de Dieu redisaient avec l'apôtre saint Jacques : « Que sert- il, mes frères, à un homme de dire qu'il a la foi, s'il n'a pas les œuvres? Est-ce que cette foi pourra le sauver? Si un frère et une sœur sont dans la nudité et manquent de la nourriture de chaque jour, et que l'un de vous leur dise : <r Allez, i mon ami, chauffez-vous bien et rassasiez-vous, » sans leur donner les choses nécessaires au corps, à quoi cela sert- il? 11 en est de même de la foi : si elle n'a pas les œuvres, elle est morte en ellemême '. » La charité sans les œuvres, comme la foi sans les oeuvres, est vide et inutile. Cette doctrine apostolique, sans cesse rappelée
1 Epist., c. n.
dans la chaire, excitait les chrétiens à la pratique effective de la charité.
Quels salutaires effets ne produisait pas dans l'âme des riches la parole de Dieu, lorsque le prédicateur, se tournant vers eux, après avoir enseigné aux pauvres la patience et la résignation, leur adressait, avec l'apôtre saint Jacques, celte véhémente apostrophe : « A vous maintenant, riches! Pleurez et lamentez- vous a cause des malheurs qui vont fondre sur vous. Vos richesses sont tombées en pourriture, vos vêtements sont devenus la pâture des vers. Votre or et votre argent se sont rouilles (dans vos coffres), et leur rouille témoignera contre vous, et comme un feu dévorera votre chair. Vous vous êtes amassé un trésor de colère pour les derniers jours. Voici qu'il crie vers le ciel le salaire dont vous avez frustré les ouvriers qui ont moissonné vos champs, et les cris des moissonneurs sont parvenus aux oreilles du Seigneur des armées célestes. Vous avez vécu sur la terre dans les délices et les festins; vous avez repu vos cœurs de luxures au milieu de tous vos meurtres. Vous avez fait captif, et vous avez tué le juste, qui ne vous a point résisté. Prenez donc patience, mes frères, jusqu'à l'avènement du Seigneur '. »
Tout concourait non seulement dans la liturgie, mais aussi dans la décoration des églises, au même enseignement.
Les inscriptions composées en l'honneur des saints, et pour l'ornement des temples que la munificence et la piété des fidèles leur avaient élevés, les épitaphes gravées sur les tombeaux à l'éloge des défunts rappelaient sans cesse aux fidèles les préceptes et les exemples de la charité. C'était une prédication permanente.
Une des inscriptions décoratives de la célèbre basilique de Saint- Martin de Tours retraçait à l'esprit des fidèles le souvenir du denier de la veuve, comme un enseignement aux petits et aux humbles eux-mêmes sur l'excellence de l'aumône. Les sujets des sculptures et des vitraux qui décoraient les murs des églises s'inspiraient, d'une manière plus sensible encore pour les yeux et les cœurs, des plus beaux traits de charité de la vie des saints. L'image de saint Martin, coupant en deux son manteau pour couvrir la nudité du mendiant de la porte d'Amiens, se voyait partout. On voyait communément aussi l'effigie de saint Crépin raccommodant la chaussure d'un pauvre. La parabole du mauvais riche était souvent représentée. Les plus somptueuses comme les plus humbles verrières la reproduisaient. Ainsi se gravait dans les cœurs le tableau du riche précipité dans les enfers, pendant que le séjour des bienheureux
1 saint Jacques, Ey.. c. v.
s'ouvrait pour le pauvre Lazare. D'autres épisodes empruntés à la vie des saints les plus populaires complétaient cette leçon de choses accessible à tous les yeux et à toutes les intelligences.
Quand la voix des prêtres et des religieux se taisait, les murs des églises eux-mêmes prêchaient encore.
La confession achevait l'œuvre de la prédication. Celte sainte institution mettait le riche en présence du prêtre, dans l'intimité de la vie privée. Là il fallait rendre compte du bon ou du mauvais usage de la fortune, avouer les injustices commises, reconnaître les duretés du cœur, dévoiler tous les égoïsmes, et promettre, pour obtenir la rémission de ses péchés, d'être bon et compatissant envers les petits et les pauvres. La sanction du pardon obtenu au saint tribunal de la pénitence, c'était souvent une aumône à distribuer aux malheureux, un don pieux à l'aire à un établissement charitable. C'était la parole des Livres saints mise en œuvre: «Rachetez vos péchés par l'aumône. »
Ainsi le péché lui-même, les fautes commises contre la justice et la charité, les iniquités publiques et les désordres de la vie privée devenaient, grâce à la confession, une source incessante d'aumônes et de libéralités qui se versaient, par l'entremise du prêtre, dans le sein des pauvres. Le sacrement de pénitence, spécialement institué pour la rémission des péchés personnels , était en même temps comme une sorte d'approvisionnement permanent du trésor de la charité.
Un des moyens les plus habituels que possédait le clergé de pratiquer la charité, c'était l'exercice de la médecine auprès des pauvres. Dans les siècles anciens, les prohibitions qui régissent aujourd'hui l'art de guérir n'existaient pas. Chacun avait le droit de soigner son prochain, sans s'exposer comme de nos jours, à être condamné pour exercice illégal de la médecine. « Le clergé, dit un docte praticien, ne se bornait pas, dans ces temps, à faciliter par ses institutions pieuses les applications de l'art médical , mais il cultivait aussi la science avec distinction'. »
Longtemps il en eut, en quelque sorte, le monopole. A l'époque où il n'y avait, pour ainsi dire, de savoir que dans les églises et les abbayes, où les clercs étaient les lettrés, et les laïques les ignorants, tellement que le secrétaire de saint Bernard , Nicolas de Clairvaux , pouvait dire avec raison , pour exprimer l'ignorance de toute la classe civile : « 11 y a autant de différence entre l'homme et la bête qu'entre les lettres et les laïques; » à cette époque, l'étude de la
1 Francis Dcvoy, Discours du 10 janvier 1843, ;'i la Société médicale d'émulation de Lyon.
médecine, comme celle de toutes les autres sciences, était le privilège des clercs.
Il n'est pas difficile de comprendre le rôle que remplit le clergé, par rapport à l'art médical. Il fut à peu près seul pendant les premiers siècles à apprendre et à pratiquer la médecine. L'éloge funèbre d'Evemerus, évoque de Nantes, vers 515, par Fortunat, mentionne les connaissances du pieux pontife en médecine ; il y est qualifié de médecin '. Dans les écoles épiscopales où s'étudiaient les sciences sacrées et profanes, on enseignait la médecine.
L'histoire des anciennes Universités témoigne du zèle de l'Église pour la culture de la science médicale , et de son influence sur le développement de l'art de guérir. L'étude de la thérapeutique allait souvent de pair avec celle de la théologie.
Les premiers Hôtels-Dieu furent bâtis près des cathédrales, non seulement dans une pensée de piété, qui faisait rapprocher la maison des malades de la maison de Dieu, mais aussi pour la commodité des médecins, qui étaient en même temps chanoines de l'église. Tel était le célèbre Hôtel-Dieu de Paris, fondé par l'évèque saint Landry.
Jusqu'aux xive et xve siècles, les professeurs de médecine étaient des clercs. Les praticiens laïques n'apparaissent guère avant l'époque de Philippe-le-Iiel. « A Paris, dit l'auteur déjà cité, les fondateurs des principaux collèges étaient tout à la lois prêtres et médecins. Gervais Chrétien, chanoine de Notre-Dame de Paris, premier mé^ decin de Charles V, fonda le collège appelé de a rnaitre Gervais d. En 1434, l'université de médecine de Paris était régie par ses chanoines-médecins. Ceux-ci faisaient leurs leçons, tantôt à l'église Notre-Dame, tantôt à Sainte -Geneviève-des- Ardents; ils les firent ensuite à la chapelle de Saint-Yves. Quelques années plus tard, Thibout, pénitencier, chanoine de Notre-Dame et doyen de la Faculté de médecine, faisait faire les leçons chez lui t.
On voit par un canon du synode de Yalladolid, de 1322, quelles étaient les préoccupations générales du temps à l'égard de l'étude de la médecine. Le XXe canon de ce synode, après avoir décidé que dans chaque ville il y aurait des professeurs de grammaire pour instruire les enfants, et dans les villes plus importantes des professeurs de hautes études, entretenus par les églises de la contrée, statue en ces termes : « Sur dix chanoines d'une église cathédrale ou collégiale, l'évèque, le prévôt, le chapitre devront en envoyer au moins un à une université de théologie, de droit canonique et des arts libéraux. Ceux-là pourront même étudier la médecine, à qui la loi ne le défend pas !. »
1 F'.ntuiKit . MucelL. iv, 1 .
2 Mansi, t. XXV. p. G!i5-7i;;.
AVANT LA REVOLUTION Si
Des clercs, des chanoines qui avaient étudié la thérapeutique dans les Universités de France, sans aller jusqu'à Salerne, se sont rendus célèbres par leur savoir. Le grand Gerbert d'Aurillac, devenu pape sous le nom de Sylvestre II, était tout à la fois théologien, astronome, géomètre et médecin. Deux évoques, en particulier, se sont fait un nom dans la pratique de l'art de guérir : l'un est de Pignac, archevêque de Lyon; l'autre, Geoffroy, évèque d'Amiens. « L'épitaphe de ce dernier, que Ton voit encore sur le mausolée qui décore la belle cathédrale qu'il avait lui-même embellie, ne laisse point ignorer qu'il s'était acquis avec distinction le double titre de docteur en théologie et de docteur en médecine. »
Avec le haut monopole qu'elle exerçait en quelque sorte dans l'enseignement médical, l'Église veillait à ce que l'art de guérir ne fut pas abandonné en des mains incapables.
Le CXIIC canon du synode de Trêves de lolO décrète : <r Comme on a constaté l'ignorance de beaucoup de médecins, à l'avenir nul ne pourra exercer et enseigner la médecine et la chirurgie sans la permission de l'évèque , et le candidat sera examiné sur sa science et sur ses mœurs1. »
Cette science de la médecine, que le clergé fut longtemps seul à posséder, lui servit beaucoup dans la pratique de la charité. Des écoles et des universités un certain savoir général , complété par l'expérience et la pratique, s'était répandu dans tout le corps ecclésiastique. Le prêtre était à peu près le seul, dans les premiers temps du moyen âge, à savoir un peu de médecine; le curé, surtout à la campagne, était souvent l'unique médecin. L'exercice de la médecine devint un des actes ordinaires de charité du clergé. Le ministre de Dieu donnait gratuitement ses soins aux pauvres; il était leur ami, leur Providence. S'il ne guérissait pas toujours, toujours il consolait, el le bien qu'il ne dépendait pas de lui de faire au corps, il le faisait à l'âme.
A partir du xvie siècle, le rôle du clergé dans la médecine s'amoindrit. A mesure que cette science, plus laïque en soi qu'ecclésiastique, lendit à devenir l'apanage d'hommes spéciaux qui s'y adonnaient exclusivement, l'action de l'Église s'effaça. La médecine finit par devenir une science séparée et indépendante, et la propriété exclusive des disciples d'Ilippocrate et de Galien.
.Même en ce siècle, où il n'est plus permis de soigner et de guérir sans une permission de l'État, constatée par un diplôme en règle de docteur, le clergé, et surtout le clergé rural, n'a point perdu toute occasion de secourir les pauvres malades, d'exercer envers eux une
1 Mansi . i. \\\ . p; 247-294.
des plus touchantes œuvres de miséricorde corporelle. A la campagne, le prêtre a des petits remèdes que n'enseigne pas toujours la Faculté ; il connaît des petites recettes qui ne sont pas toutes inscrites au codex de la pharmacie , mais que l'expérience a suffisamment éprouvées. A défaut du médecin, il donne un conseil, il propose un moyen ; et pour suppléer à la science qui lui manque , il prie Dieu de donner au remède l'efficacité. Avec cela il soulage souvent bien des souffrances, il tempère efficacement le mal, et s'il lui arrive de guérir le malade, il profite de la réputation d'habileté qui s'attache bien vite à lui pour faire de la pratique de la charité un moyen d'apostolat auprès des malades éloignés de la religion.
Aussi longtemps que le clergé a joui de l'influence que lui assuraient à la fois son rang social et l'esprit chrétien du temps, il s'en est servi pour le bien général. Il ne cherchait pas moins, quand il le pouvait, à favoriser la conservation de la vie, qu'à assurer la subsistance des indigents. C'était encore un exercice de charité auqml il s'employait avec zèle, surtout à la campagne. « A mesure que les médecins faisaient quelque découverte, dit M. Sicard , les évêques aimaient à être dans leurs diocèses les promoteurs du progrès. Le vaccin de la petite vérole, connu vers 4713, introduit en France en 1754, rencontrait bien des résistances. MGr de Barrai, évêque de Castres, s'en fit le propagateur. Il se faisait accompagner, dans s^s visites pastorales, par le médecin Icart, et exigeait que les enfants fussent soumis à l'inoculation ; il demandait aux curés le bulletin sanitaire de leur paroisse. En moins de dix ans la pratique du vaccin se répandit dans le pays castrais.
<r Mar de Barrai porta sur un autre point sa sollicitude. Il était reconnu qu'il mourait chaque année, dans son diocèse, de vingt-cinq à trente femmes en couche, et de cent quarante à cent cinquante enfants «. victimes de la pratique vicieuse et meurtrière des matrones ». Le prélat fit faire à ses frais un cours d'accouchement par le chirurgien Icart. Cinquante élèves s'y rendirent de tous les points du diocèse. Pour vaincre le mépris où le préjugé avait fait tomber le métier de sage -femme, l'évoque se proposait de donner à celles qui auraient suivi le cours pendant trois ans le droit de banc à l'église et autres privilèges de nature à relever leurs fonctions. Les curés constatèrent rapidement les heureux résultats de ces instructions.
« Cette intervention épiscopale était utile à une époque où la rareté relative des médecins livrait à des mains inexpérimentées le sort de la mère et de l'enfant. Aussi voyons -nous partout comme une émulation a multiplier les cours d'accouchement. Les états du Languedoc s'en occupent. Celui que Ma1 de Bernis fonde à Albi voit
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quarante- trois femmes assister régulièrement aux leçons. Mo* Dulau
établit à Arles un cours de ce genre en 1784; Mo1' de Champorcin àToul; M'i' de Fontanges à Nancy, en 1786*. d
En 1789 les revenus ecclésiastiques étaient considérables. Suivant diverses appréciations, ils représentaient le sixième, le cinquième ou même le quart de la fortune totale du pays, en y comprenant les biens des évêchés, des cures, des abbayes et des couvents. Celte richesse était l'effet du temps, le résultat des services rendus depuis l'origine par le clergé. Taine, parlant des évêques et des moines, dit avec raison : <r Ils étaient les fondateurs de la France. A ce titre ils avaient beaucoup de biens et beaucoup de droits2. »
Mais ces biens ne leur étaient, pour ainsi dire, pas personnels. Une grande partie, la plus considérable des richesses du clergé, allait à des œuvres d'intérêt général. <( Elles ne servaient pas seulement à l'entretien du culte, qui ne coûtait rien à l'État. Elles étaient encore mises largement à contribution pour l'instruction publique. Fondées par le clergé, les écoles primaires, secondaires, supérieures, recevaient presque exclusivement de lui leurs subsides La bienfaisance publique était à peu près partout à la charge de l'Église.
« A ces grands services publics, l'Église ajoutait encore des libéralités qui venaient à point remédier à la détresse du trésor royal. On n'a pas assez remarqué ce budget extraordinaire qui permettait, dans les circonstances critiques, de rétablir sans nouveaux impôts et sans emprunts l'équilibre entre les recettes et les dépenses. En 1563, l'assemblée du clergé met à la disposition du roi deux millions cinq cent mille livres; de 1570 à 1700, il est alloué plus de deux cents millions de livres; de 1700 à 1760, encore plus de deux cents millions; de 1760 à 1775, plus de quatre-vingts millions. En 1780, allocation de trente millions; en 1782, encore seize millions; en 1785, dix-huit millions; en 1788, trois millions six cent mille livres. »
Ces riches subventions au trésor royal, renouvelées à chaque besoin pressant du royaume, étaient encore une des formes de la charité du clergé ; elles allégeaient d'autant les charges publiques et profitaient à tous.
Jusqu'à la fin de l'ancien régime, la bienfaisance publique resta à peu près partout à la charge de l'Église, qui continua à l'exercer avec intelligence et dévouement par son clergé, par ses congrégations religieuses, par les pieuses confréries placées sous sa direction.
1 Sicai'd, l'Ancien clergé de France, p. 'i s l - :î . - Origines delà France contemporaine, F. \~i.
RHe avait perdu l'espèce de monopole administratif qu'une longue possession d'état lui avait créé, elle n'était plus l'autorité souveraine en matière de charité; mais il lui restait la participation effective aux œuvres. Malgré l'immixtion croissante du pouvoir civil dans le domaine de l'assistance publique, le clergé continua jusqu'à la fin d'être intimement associé aux œuvres et institutions de charité qu'il avait, créées. La situation dans les derniers siècles peut se résumer ainsi : « Les Ordinaires, archevêques et évêques, ont tenu leur place, et, à raison de leur caractère, ont occupé la place d'honneur dans l'administration de la charité publique jusqu'en 4780. Jusque-là ils ont fait partie du conseil supérieur à Paris; ils ont partagé, dans les provinces, la haute direction des hôpitaux et hospices avec les divers pouvoirs civils, sous la direction souveraine des Parlements, sous la domination suprême de la royauté1, d
De tout temps il y a eu des abus, des désordres même dans le clergé. L'Église a été la première à les dénoncer et à vouloir les réformer. Aux derniers siècles, ils sont plus apparents, sinon plus étendus. On n'a pas manqué de signaler ces prélats fastueux et jouisseurs, qui dépensaient de gros revenus en bonne chère ou en folles prodigalités. C'était heureusement le petit nombre. Là même où il .y avait à constater des désordres, les institutions valaient mieux que les hommes. L'esprit de charité continuait à dominer l'Eglise et à inspirer des œuvres toujours les mômes. Pendant tout le xvme siècle, on voit, comme aux époques précédentes, s'élever par les soins et avec l'argent du clergé des hôpitaux, des maisons de charité de tout genre. On voit les secours distribués largement à toutes les misères, les fondations pieuses fidèlement employées à leur objet. Aux mains de l'Église l'assistance des pauvres resta efficace jusqu'au dernier jour. Celte misère étendue, incurable, que l'on a appelée le paupérisme, et qui sévit si terriblement sur notre société moderne, ne date que de la Révolution. En France, depuis la Révolution, l'Eglise a perdu ses biens.
Après cette époque néfaste de destruction, tout était à refaire pour la charité. Partout le clergé et les instituts religieux se sont remis à l'œuvre. Mais, dépouillés de leurs biens, privés de leurs anciens droits, ils n'avaient plus les mêmes moyens d'action. Le zèle a dû suppléer au manque de ressources. Aujourd'hui, comme dans les siècles passés, le clergé est le grand agent de la charité. C'est par lui et avec lui principalement que se font les bonnes œuvres. C'est par lui que s'entretient l'esprit de pitié et de fraternité chrétiennes,
1 Martin-Doisy; Dictionnaire d'éconottiie charitable < t. I.
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d'où découle abondamment 6t sdtil toutes les formes l'aumône qui a remplace aujourd'hui les anciennes fondations.
Le clergé n'est plus propriétaire, mais il est quêteur. Non content de distribuer aux indigents, aux malades le produit des collectes de l'église, il sollicite directement pour eux la générosité des fidèles; il tond la main pour demander et pour recevoir; il intéresse aux besoins des nécessiteux la compassion et quelquefois même la vanité déS riohi
Dans sa paroisse, le curé est le père des pauvres. Son presbytère ouvert à tous voit arriver l'indigent sans pain, le passant sans gîte, le mendiant déguenillé que tout le monde repousse. Pour toutes les misères le bon curé a un secours, une parole de consolation. Personne de ceux qui ont faim et soif ne s'adresse à lui en vain. Qui n'a vu, surtout au village, quelqu'une de ces scènes touchantes ta la porte du presbytère, quand le prêtre vient au-devant du pauvre qui le demande? A l'un, c'est une grosse miche de pain qu'il donne, à l'autre un fruit de son jardin; à celui-ci un grand verre à boire, à celui-là quelque menue monnaie, et à tous un mot de pitié et d'encouragement, un sourire du cœur. Il ne refuse même pas d'accueillir la nuit le vagabond craintif, le voyageur attardé. On sait que la maison du prêtre esl aussi celle de la bonté et de la miséricorde. Toutes les douleurs qui ont besoin de consolation, toutes les misères qui demandent un soulagement viennent à lui avec confiance. Ainsi le curé est la providence du pays. 11 donne à tous de son bien et il se donne lui-même. Celui qui ne fait pas ainsi n'est pas le bon pasteur; c'est le mercenaire dont parle l'Évangile, qui ne connaît pas ses brebis et que ses brebis ne connaissent pas.
A la ville, l'action du clergé s'étend. Le curé et ses vicaires sont de toutes les œuvres de bienfaisance de la paroisse; ils les président, les aident, les encouragent. C'est autour d'eux que se groupent tous les dévouements, que s'organisent tous les secours paroissiaux. Leur zèle s'ingénie pour multiplier les ressources. Ils font sur leur casuel la part des pauvres, cette part déterminée par les conciles et les règles canoniques, qui a été, dans le passé, la première source du patrimoine national de la charité, et qui est encore le principal aliment de l'aumône publique.
Tel on voit le clergé aujourd'hui, tel il a toujours été.
A travers les vicissitudes politiques, le prêtre est toujours le représentant par excellence de la charité dans la société chrétienne. Il n'est pas seulement l'homme de la prière chargé de la fonction publique du culte, il est aussi l'homme de l'amour, cpii a mission de secourir et de consoler les malheureux. Lui en moins il resterait
iir. LA CHARITÉ CATHOLIQUE EX FRANCE AVANT LA REVOLUTION
peut-être l'assistance administrative , mais il n'y aurait plus de vraie charité.
Les siècles ont montré ce qu'a fait le clergé pour les pauvres. L'expérience de la période révolutionnaire a montré aussi ce qu'ils deviendraient sans lui, même avec les théories de la philanthropie.
On peut tout résumer d'un mot : laissée à l'Église l'assistance des pauvres était efficace; depuis que l'Église, en France, a été privée de ses moyens d'action, le paupérisme est né, et ce fléau des sociétés modernes défie tristement toutes les ressources de l'État.
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