LES INSTITUTS RELIGIEUX
Les deux clergés. — Origine du monachisme en France. — Le> premiers ordres religieux. — Les monastères sont les premières maisons de charité. — Les moines auxiliaires (1rs évoques. — Les paroisses monastiques. — Bienfaits des moines. — La charité était une des règles de tous les ordres religieux. — Pratique de cette vertu. — L'hospitalité dans les abbayes. — L'assistance des pauvres. — La propriété monastique. — Le travail manuel dans les monastères. — Services rendus aux campagnes et à l'agriculture par les moines. — Emploi charitable ']>■> biens des ordres religieux. Distributions régulières de secours aux pauvres. — Les chefs d'ordres et les seigneurs.
— Les monastères remplissent le rôle d'institutions de prévoyance dans les campagnes.
— L'exercice de la médecine dans les abbayes. — Instituts religieux voués aux œuvres particulières de charité. — L'ordre des Trinitaires et l'ordre de la Merci, pour le rachat des captifs. — Les ordres mendiants au xme siècle. — Saint Dominique, saint François d'Assise et les tiers ordres. — L'ordre hospitalier du Saint-Esprit. — Petites communautés hospitalières. — Les frère.- e1 les sœurs des Hôtels-Dieu. — Les béguines. — Saint Vincenl de Paul e1 les Filles de la charité. — Les grandes congrégations charitables de femmes. - Disparition des petites associations du moyen âge. — Les religieux hospitaliers de saint Jean de Dieu et de saint Camille de Lellis.
— Les Frères des Feule-; chrétiennes el les congrégations similaires.
A côté des évêqùes et des prêtres chargés du ministère pastoral se placent les ordres religieux , plus spécialement voués à la vie de prière et de contemplation. Il y eut, dès les premiers siècles, deux clergés, l'un séculier, l'autre régulier; le premier répandu au dehors, le second vivant dans le cloître. Le caractère et les emplois de chacun étaient différents, mais ils avaient de commun l'exercice de la charité.
C'était comme l'année de l'Église dédoublée en deux grands corps qui opéraient différemment, mais dans le même but. Avec le temps, l'Eglise, établie d'abord dans quelques centres principaux, s'était constituée régulièrement en diocèses, et ceux-ci s'étaient formés en paroisses. De même l'Ordre monacal se divisa en différentes familles religieuses qui eurent leur règle propre, tout en gardant le même esprit et le même fond de vie.
Deux grandes fonctions ont été communes à tous les ordres religieux : la prière et l'aumône.
C'est par la seconde que l'histoire de chacun des instituts religieux appartient à l'histoire générale de la charité.
Moins d'un demi-siècle après la paix de l'Eglise, saint Martin inaugurait la vie monastique en Gaule, à Ligugé , dans la vallée du Gain, et à Marmoutier, près de Tours. Peut-être même les monastères établis à l'Ile-Barbe près de Lyon, à Trêves, à Agaune, existaientils déjà. Bientôt Jean Cassien élève «à Marseille un couvent en l'honneur du prince des apôtres et du martyr saint Victor. Presque en même temps, avec saint Honorât, avec les saints Romain et Lupicin, saint Sever, saint Maixent, se forment les grands centres monastiques de Lérins, sur les rives de la Méditerranée, de Condat, de Leuconne et de Baume-les-Dames dans le Jura, de Saint-André-d'Agde, de Maixent dans le Poitou; et à la même époque, saint Euphrone institue l'abbaye de Saint-Symphorien à Autun, saint Guénolé celle de Landévennec. en Bretagne.
Partout, aux ive et Ve siècles, la Gaule commence à se couvrir de monastères qu'illustraient les vertus de saints moines.
Au vr siècle, le grand patriarche de la vie monastique en Occident, saint Benoît, envoyait, à la demande de saint Innocent, évêque du Mans, un de ses disciples, saint Maur, à Glanfeuil, dans l'Anjou, pour y fonder une abbaye. Le rameau bénédictin implanté dans le pays des Francs devient à son tour un grand arbre, dont les branches commencent à s'étendre de tous les côtés. Un grand nombre de monastères de l'ordre de Saint-Benoît s'établissent sous Clovis et ses successeurs.
D'autres fondations se font encore à côté de celles-là. La règle de saint Césaire d'Arles préside à la création de nombreux couvents de femmes, dont ceux de Ghelles et de Sainte-Croix de Poitiers, établis l'un par sainte Clotilde, l'autre par sainte Radegonde, sont les plus célèbres. Saint Aurélien, successeur de saint Césaire sur le siège d'Arles, ouvre darfs cette ville deux nouveaux asiles monastiques. Son contemporain, saint Germain d'Auxerre, évêque de Paris, érige sur les rives de la Seine une abbaye destinée à devenir célèbre sous le nom de Saint-Germain-des-Prés. Saint Evroul fonde le monastère d'Ouche en Normandie. Et il en faudrait citer bien d'autres.
A partir du vie siècle, avec saint Benoît et ses disciples, les fondations monastiques ne se comptent plus. Rois, reines, évèques, seigneurs érigent à l'envi des abbayes où domine la règle de saint Benoit, qui tend, au siècle suivant, à supprimer les observances de saint Columban et le- règles particulières en usage jusque-là.
Les invasions des Sarrasins au viilc siècle arrêtent pour cinquante
AVANT LV RÉVOLUTIC» ",9
ans l'admirable développement du rnonachisme dans le royaume des Francs. Une quantité d'abbayes sont ruinées par les nouveaux barbares en Provence, en Dauphiné, dans le Rouergue, dans le Poitou, en Bourgogne, dans les Vosges; un grand nombre de moines lues. Enfin l'Ordre monastique se relève avec Charles Martel et Pépin le Bref; tous deux restaurent ou fondent nombre de monastères, parmi lesquels ceux de Figeac, de Conques, de Marillae dans le Rouergue; de Cormery, au diocèse de Tours, de Flavigny el de Corbigny, au diocèse d'Autun.
Sous la haute influence de Charlemagne, l'Ordre monastique prend une expansion nouvelle. Les abbés et les évêques sortis des cloîtres, saint Adalhard, abbé de Corbie, saint Angilbert, abbé de Riquier, le bienheureux Alcuin , abbé de Saint-Martin de Tours , saint Benoît d'Aniane et beaucoup d'autres lui sont d'actifs coopérateurs dans le gouvernement de son vaste empire el dans sa mission civilisatrice parmi les peuples. Le grand empereur favorise la fondation de plusieurs abbayes et en rebâtit d'autres, comme celles de Notre-Dame d'Arles dans le Roussillon , de Charroux en Poitou, de Saint-Riquier dans le Ponthieu.
Tous ces monastères , fondés en si grand nombre clans les premiers âges de la nation française, sont autant d'asiles de charité qui s'ouvrent sur tout le territoire.
A partir du vme siècle, la règle de saint Benoît, plus ou moins modifiée et appropriée aux fondations nouvelles , devient celle de tous les instituts religieux. Elle préside , au commencement du ix1' siècle , à la réforme monastique par les soins de Charlemagne , qui la fait adopter au concile d'Aix-la-Chapelle. En France, elle enfante, au siècle suivant, le grand ordre de Cluny. Celui-ci se dédouble ensuite et se multiplie avec les grandes abbayes mères de Oairvaux et de Citeaux, devenues chefs d'ordre à leur tour; elle donne naissance a l'ordre de Grand m ont, a celui de Savigny; elle suscite les grandes familles des Chartreux et des Prémontrés. Du te au xme siècle, elle couvre l'Europe, et la France en particulier, d'une multitude innombrable de monastères.
Pendant les premiers siècles, les moines ont été les principaux instruments des évèques dans la mission d'apostolat et de charité que ceux-ci avaient à remplir, non seulement auprès des fidèles de leur Église , mais auprès des populations des villes et des campagnes étrangères au christianisme. C'est grâce à eux surtout que, au milieu des invasions et des guerres, parmi tant de calamités publiques, t les êVêqiies ont pu tout à la fois gagner à l'Eglise les envahisseurs et achever la conversion des anciens habitants, dont un si grand
nombre étaienl encore païens, et qui, pour la plupart, gardaient clans les habitudes de leur vie quotidienne des restes profonds des superstitions idolàtriques1. »
Les monastères établis sur tous les points du territoire étaient pour les évêques de vrais séminaires qui leur fournissaient en abondance des prêtres et des coopérateurs. « Du vi° au xne siècle, les monastères donnent tous des pasteurs aux paroisses2. »
On a vu dans le chapitre précédent que l'organisation paroissiale avait été favorable au développement de la charité dans les campagnes. Au moyen âge, un grand nombre de paroisses rurales étaient unies à des monastères ou à des chapitres et en dépendaient. Les grandes abbayes de Marmoutier, de Ligugé, de Cluny, de Saint- Claude, de Jumièges, du Bec, de Saint-Waast, etc., en possédaient chacune des centaines. C'étaient elles qui pourvoyaient ces églises de leurs pasteurs. Jusqu'au xne siècle, les curés étaient le plus souvent des moines; plus tard, ce furent en grande partie des prêtres élevés dans les écoles monastiques, qui avaient été choisis parmi les enfants les plus intelligents et les plus vertueux, spécialement des orphelins, et préparés longuement par leur éducation à l'exercice de la charge pastorale.
Ainsi le bien qui se faisait aux pauvres dans une multitude de paroisses venait des couvents. La paroisse desservie par des religieux ou des prêtres formés par eux était comme un prolongement du monastère. Elle participait de sa vie et de ses vertus; elle étendait ses œuvres de bienfaisance jusque dans les plus petites campagnes. Si la paroisse contribuait à l'entretien des moines par les dîmes et autres revenus ecclésiastiques perçus à leur profit, elle recevait du monastère beaucoup plus qu'elle ne lui donnait. Associée aux prières et aux pénitences des pieux serviteurs de Dieu par la communauté spirituelle des mérites , elle tenait d'eux , dans l'ordre temporel , un grand nombre d'avantages et de bienfaits.
Plusieurs raisons avaient fait rattacher par les évêques les paroisses rurales aux monastères, entre autres l'intérêt des petites gens de la campagne , ordinairement privées des secours de toute sorte que l'on trouvait dans les vdles. Pour eux l'abbaye, de qui relevait la paroisse, était une ressource et une protection.
A toutes les époques, même dans les meilleurs siècles du moyen âge, il y eut des abus de la puissance séculière. Les usurpations de biens ecclésiastiques étaient fréquentes. Pressés d'argent, soit par les nécessités de la guerre, soit par leurs prodigalités personnelles, les
1 Doin Benoit, les Anciennes paroisses monastiques, dans Revue du monde catholique, ',e Série, 1. XXIV. p. 1 00.
« Ibid.
seigneurs se laissaient aller trou facilement à convoiter les biens des églises, c'est-à-dire le patrimoine des pauvres. « Or la paroisse, dit dom Benoit, se trouvait bien faible contre un seigneur cupide et ambitieux; il fallait lui donner l'appui d'une institution plus forte. On le faisait en unissant la paroisse à un monastère. Le monastère possédant souvent le droit de haute et basse justice, maître quelquefois d'une vaste principauté territoriale, ordinairement protégé par des bulles apostoliques et des chartes impériales ou royales, opposait plus de résistance aux entreprises de la cupidité. La paroisse unie au monastère était sous la sauvegarde de toute sa puissance'. » Par le fait même de l'organisation paroissiale , les ordres religieux se trouvaient à même, dans un grand nombre d'endroits, d'exercer la charité au milieu des populations pauvres de la campagne, non seulement en appliquant au soulagement des malheureux et à l'instruction des enfants les revenus des églises, mais en couvrant les faibles et les petits de leur protection, en leur assurant la justice et la paisible possession de leur petit bien.
Il y avait encore d'autres avantages. Les monastères contribuaient souvent eux-mêmes à la fondation des paroisses. Dans les campagnes désertes, ils établissaient des granges, des fermes, qui y attiraient des colons et donnaient naissance à des hameaux et à des villages. Dans les villages déjà formés ils fondaient de petits prieinés chargés du ministère pastoral, et concouraient ainsi au développement des centres de population et du bien-être général. Chaque monastère avait créé et tenait sous sa dépendance « un grand nombre de petites communautés, semblables à la communauté mère, vivant de la même vie, entretenues par elle, portant les secours de la religion avec l'ascendant de leur vie plus austère partout où il y a un groupe d'habitations séculières'2. »
Avec cette organisation, l'action des ordres religieux s'étendait jusqu'aux plus petites localités. Partout les monastères ont été la Providence du pays. De la s'exerçait abondamment sur tous ce ministère de miséricorde spirituelle et corporelle que toutes les institutions administratives modernes ne parviendront jamais à remplacer. Au milieu des saintes occupations de la prière et du travail, s'alimentait cet esprit de charité, puisé dans l'observance des conseils de perfection et vivifié par la règle générale des ordres religieux.
Cette règle si féconde faisait de la pratique de la charité envers les pauvres et les étrangers un des principaux devoirs de la vie monas-
1 Les Anciennes paroisse* monastiques, dans Revue du monde catholique. ic série, t. XXIV. p. io>.
2 Dora Benoil . /. c, p. 197.
tique. Elle disait au moine : « Tu dois être empressé, bienveillant, zélé pour les pauvres comme pour les parents et tes amis. Car, ainsi qu'il est dit dans la sainte Écriture, « leur nom est honorable aux yeux de Dieu. » (Ps. lxxi, U.)
Et, en effet, ils jouissent de l'autorité du Roi suprême, dont ils portent en eux la dignité et tiennent la place, puisque lui-même a dit : « En vérité je vous le déclare, tout ce que vous avez fait aux plus petits de mes frères, c'est à moi-même que vous l'avez fait. » (Matth., xxv, 40.) Vois donc ton céleste époux lui-même caché sous les apparences grossières et difformes des pauvres; traite-les et aime -les en conséquence avec respect, bienveillance et affection. Qu'ils t'entrent, pour ainsi dire, jusqu'aux moelles et dans les entrailles et qu'ils te soient chers par-dessus tout, pour que tu ne laisses plus amoindrir cet éloye unanime, et le plui précieux de tous, que les moines ont mérité, depuis le commencement, d'être appelés les pères, les protecteurs et les patrons les plus aimants des pauvres. C'est là pour les monastères, la source la plus abondante des bénédictions spirituelles et temporelles. Car, ainsi qu'il est dit : <r C'est prêter à Dieu que de donner au pauvre, j» (Prov., xix, 17.) Et encore : « Tends ta main au pauvre, pour obtenir pleine miséricorde et bénédiction. » (Eccl., vu, 06.) Car « l'aumône de l'homme est comme sa marque spéciale aux yeux de Dieu, et elle lui conservera sa grâce, comme la paupière conserve la pupille de l'œil ». Ainsi parlait la règle monastique1. '
Dans ces milliers et milliers de moines qui peuplaient les innombrables monastères dont la vieille Fiance était couverte, les pauvres avaient donc un aussi grand nombre d'amis généreux et dévoués.
C'étaient des amis qui s'étaient montrés tels dès le commencement, qui avaient toujours été constants avec eux-mêmes, toujours fidèles à leur vocation. Et c'est avec raison que la règle bénédictine développée et commentée par les fils du grand Patriarche, attestait l'antique réputation de bonté et de charité des moines. En dehors des écrits des premiers hagiographes, il nous en est resté quelques témoignages authentiques inscrits sur la pierre.
Ce fut dès l'origine un des principaux emplois de la vie religieuse que le soulagement des pauvres et des malheureux.
L'épitaphe d'une abbesse Marie, de la fin du \c siècle, conservée jusqu'à nous, relate que cette pieuse moniale vaquait continuellement aux bonnes œuvres et à l'aumône2. Grégoire de Tours dit également du saint abbé Martin , contemporain de cette pieuse abbesse j qu'il était aussi généreux dans ses aumônes que dévot
1 Prœcipua Ordinis monastici elementa, p. 620-1.
2 Le Blant, Inscr. clirét. de la Gaule, u, 615,
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dans ses prières '. Une autre vénérable inscription gravée sur le tombeau d'une moniale du vi° siècle, à Vienne, la pieuse servante de Dieu Dulcitia, loue son généreux dévouement, sa large charité2.
Une épitaphe du ve siècle, conservée au musée de Vienne en Dauphiné, fait ce double éloge d'une pieuse moniale du nom d'Anathailda : Devuta sanctis , paiiperibus larga : g dévute envers les saints, généreuse pour les pauvres3. »
La règle monastique prescrivait la compassion et la sollicitude pour toutes les souffrances et pour tous les besoins, <r Que le moine ait soin avec une entière sollicitude des infirmes, des enfants, des hôtes et des pauvres sachant, en toute assurance qu'il rendra compte sur chacun de ces points au jour du jugement. » Cette règle inspira l'admirable organisation de la charité, qui fut un des grands bienfaits de la vie religieuse au moyen âge. Elle résume en partie l'histoire de « ces monastères qui furent, pendant dix siècles et plus, selon l'expression de Montalembert, les écoles, les archives, les bibliothèques, les hôtelleries, les ateliers, les pénitenciers et les hôpitaux de la société chrétienne » .
Près des abbayes, comme près des églises épiscopales, s'élevaient partout des Maisons-Dieu, entretenues en grande partie par les subventions des moines. Mais les monastères étaient eux-mêmes des hôpitaux. Ils avaient leur hôtellerie plus ou moins grande (cella hospitum, hospitale, hospitium) où l'on recevait les voyageurs, les pèlerins et les malades. Dans beaucoup de monastères de Cluny et de Citeaux, on voit une infirmerie des pauvres, à laquelle était préposé un religieux infirmier qui portait le nom de son emploi, infîrmariiis paaperum. L'infirmerie était annexée à l'hôtellerie. A Cluny, la grande abbaye mère de tant d'autres abbayes, « un dignitaire particulier, appelé Eleemosynarius , avait pour mission le soin des pauvres. Il allait même visiter les malades à domicile une fois la semaine, entrant dans la maison quand c'était un homme, restant à la porte et faisant remettre les secours par son domestique quand il s'agissait d'une femme4. »
La charitable prévoyance des législateurs monastiques avait placé à la porte des couvents « un vieillard sage, capable de répondre convenablement à ceux qui se présentaient, et que son expérience empêchât de se livrer à de vains discours. Ce frère portier devait avoir sa cellule près de la porte, afin que les arrivants le trouvassent toujours là pour leur répondre. Dès que quelqu'un avait
1 Vit» l'aliion . mm, t.
- Le Blant , 11 , 40t>.
3 Revue épigr. du midi de lu France, janvier- juin 1894 . p. llk
4 D Ai bois de JubainviUe, Abbayes cisterciennes, p. 203.
frappé ou qu'un pauvre s'était annoncé par un appel, le frère portier devait répondre Uen gratias, et, une fois en sa présence, il devait s'empresser de lui répondre avec toute la mansuétude de la crainte de Dieu et tout le zèle de la charité '. x>
Le frère portier était l'intermédiaire entre les pauvres de passage et le monastère. Aussi la bienveillance et la charité lui étaient- elles particulièrement recommandées.
« Que les supérieurs, disaient les règles de la Congrégation bénédictine de Strasbourg, veillent instamment à ce qu'une aumône convenable soit faite aux pauvres ; et qu'ils ne permettent pas que les frères portiers repoussent qui que ce soit de leur propre mouvement et autorité, à moins que ce ne soit un individu manifestement suspect. Qu'ils les avertissent, en outre, de se montrer faciles avec ceux qui se présentent, d'écouter leur requête et l'exposé de leurs besoins, et s'ils ont des certificats à produire de les recevoir et de les apporter à l'examen de l'économe. »
A Citeaux, la distribution des aumônes incombait au frère portier, qu'assistait dans ses fonctions le sous-portier. <r Le porche du cloître était le rendez-vous des indigents et l'endroit où la distribution avait lieu. Cette mesure avait été prise pour que le silence et l'ordre ne fussent point troublés dans l'établissement.
t Le quatrième prieur de Citeaux fit même construire un enclos séparé afin de mettre à l'abri la foule des pauvres. Le portier y tint demeure, et sa cellule devait toujours être pourvue du pain auquel tout passant avait droit. Les restes des repas y étaient apportés dans le même but à certaines heures. Une coutume à la fois naïve et touchante était venue se greffer sur le règlement : un peu avant la distribution, ces restes, contenus dans des récipients ad hoc, étaient transportés au réfectoire dit des morts, où ils séjournaient quelques instants, comme signe que la charité devait se poursuivre au delà du tombeau. Ceci n'était sans doute qu'un simulacre, mais les Cisterciens se faisaient encore un devoir de suivre les convois funèbres des pauvres et priaient pour leurs âmes. Ces pieux moines menaient de front les pratiques charitables et les exercices religieux, sans que l'une des vertus empiétât sur l'autre. Aussi lorsque l'heure de la distribution venait à coïncider avec celle de la messe, on doublait les postes à l'entrée du cloître , afin que chacun des pauvres eût sa part, et qu'aucun membre de l'ordre ne fût privé d'assister au service divin2. »
Les biens que possédaient les ordres religieux leur permettaient
1 D'Arbois de JuLainville, Abbayes cisterciennes, p. G3:i-i. -' Dolberg , dans Revue catholique des Revues, 1. 2e -.. p. D»;
d'exercer abondamment la charité. A cet égard, la propriété monastique était une véritable institution d'utilité publique. Grâce à elle, les moines ont pu rendre à toutes les époques du passé des services auxquels ne suffisent pas aujourd'hui plusieurs administrations , largement dotées sur les fonds de l'État.
La propriété monastique provenait, pour la plus grande partie, de la générosité des princes et des fidèles, fécondée par le travail des moines. Elle était bienfaisante autant que légitime. Par piété, par amour du prochain et pour le salut de leur âme, rois, seigneurs, simples particuliers, dotaient les monastères, comme les églises, de biens qui, avec le temps, étaient devenus considérables. C'était la même raison de charité, la même considération des services rendus par les couvents qui inspirait ces généreuses donations.
<( En donnant aux moines, dit Montalembert , les chrétiens d'autrefois donnaient à Dieu d'abord et aux pauvres ensuite; car chacun savait que les moines étaienl les aumôniers de la chrétienté. Ils se dépouillaient de leur superflu et quelquefois de leur nécessaire, afin de satisfaire aux deux mobiles les plus élevés de la vie : le salut de l'âme et le soulagement des pauvres, l'amour de Dieu et l'amour des hommes. »
Dans tous les grands ordres religieux, la règle prescrivait le travail manuel. Cette obligation fut le principe de l'action féconde et bienfaisante des monastères et leur première source de richesse.
Les anciens auteurs ecclésiastiques nous représentent les premiers moines travaillant pour les pauvres. Saint Épiphane dit de ceux de son temps : « Ils travaillent eux-mêmes de leurs mains pour pouvoir donner aux pauvres ; et c'est ainsi que dans tous les monastères , et non seulement en Egypte, mais dans toutes les autres contrées, tous travaillent selon la justice comme des abeilles', »
Cette habitude était devenue loi. L'obligation du travail manuel quotidien est inscrite dans toutes les constitutions monastiques. Elle fait essentiellement partie de la règle de saint Benoit. <r L'oisiveté, y est-il dit, est l'ennemie de l'âme. C'est pourquoi les frères doivent être occupés à certains moments au travail des mains ; à d'autres heures, à la lecture des Livres saints. » Et la règle déterminait le temps de chaque occupation suivant les saisons. Pour exciter les frères à l'ouvrage, elle leur disait qu'ils étaient de vrais moines en vivant du travail de leurs mains, comme leurs pères et les apôtres.
Le moine avait deux fonctions principales : prier et travailler. D'après la règle cistercienne, chaque moine doit vaquer sept heures par jour aux emplois et exercices manuels, à l'exception des jours
1 tfœres., 80.
fériés. Les convers exerçaient les divers métiers de maçons, de tisserands, de foulons, de cordonniers, de forgerons, de boulangers. Mais tous les religieux devaient prendre leur part du travail des champs. L'agriculture demeura l'occupation principale des Bénédictins et des Cisterciens. Jusqu'au xme siècle, les moines sont avant tout des agriculteurs attachés au défrichement du sol national. C'est ainsi que se firent les grands travaux , les grandes cultures , si utiles aux populations des campagnes.
La loi du travail dominait la vie religieuse. La part des labeurs corporels y était plus grande que celle de l'étude. Chaque monastère établi loin des villes, dans les solitudes les plus sauvages, était en réalité une colonie agricole occupée à l'exploitation des champs, à l'entretien des routes. Il pouvait faire vivre ainsi une quantité de pauvres gens qui y trouvaient du travail et du pain.
Les monastères s'étaient enrichis ainsi , non seulement par les dons qu'ils recevaient, mais par leur propre travail. Une grande part de leurs biens provenaient des défrichements et des travaux de culture. A la place des forêts ils avaient fait venir des moissons; ils avaient converti des marais insalubres en gras pâturages; au milieu de terrains pierreux ils avaient planté des vignes.
Ce rôle des moines est tout à fait remarquable. A plusieurs reprises les terres tombèrent en friche par suite des invasions qui avaient tout ravagé et dépeuplé les campagnes. Chaque fois, ce furent les moines qui se remirent au travail. Etablis sur un grand nombre de points du territoire, possesseurs de vastes domaines incultes, ils travaillèrent, de génération en génération, à rendre à la terre sa fécondité, et, grâce à leurs efforts constants, elle reprit son nom de nourricière du genre humain.
Après les Barbares des iv° et vc siècles, le défrichement des terres fut en grande partie l'œuvre des disciples de saint Columban et de saint Benoit. Les invasions des Sarrasins au midi, celles des Normands au nord interrompirent de nouveau la culture. En beaucoup d'endroits , la terre revint à l'état sauvage. Grâce aux grandes abbayes des Clunistes, des Cisterciens, des Prémontrés, aux xic et xne siècles, de nouveaux centres d'exploitation agricole s'ouvrirent partout.
« L'histoire du développement de l'agriculture, si elle se fait jamais, a-t-on dit avec raison, devra être puisée dans les archives des monastères '. » Bien des traits s'en trouvent consignés çà et là.
? Ce sont les moines de Cluny qui ont rendu à l'action bienfaisante du soleil la riche et belle vallée de la Grosne, qu'ils trouvèrent
1 Kervyn de Leltenhove. De la part que l'Ordre de Ctléaux et le comte de Flandre prirent à la lutte de Boni face Ylll et de Philippe le Bel. Bruxelles, 18 b8.
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en grande j»;> riir> couverte de forets. Ce sont les Clunistes qui ont commencé, au xi° siècle, à défricher les montagnes du Beaujolais, à orner de vignes ces coteaux, et à rassembler autour de leur monastère de Salles quelques habitants qui trouvèrent à l'ombre du cloître aide, secours et protection.
« Quand saint Hugues fonda le royal asile de Marcigny, les belles plaines de la Loire , comme les fraîches collines du Brionnais , n'étaient guère fréquentées que par les loups et les sangliers. Ce sont deux moines du diocèse de Mâcon, Etienne, abbé de Saint- Rigaud, et son prieur Erméalde, qui s'en allèrent avec Cruillaume, moine de Cluny, munis de la seule bénédiction de saint Hugues, s'établir d'abord sur le roeher de Cordouan. Ils y vécurent quelque temps du produit des pèches du frère Guillaume, et revinrent ensuite, >elon le vœu des populations voisines, se fixer sur le continent, bâtir des cellules et remuer le sol de Grave ignoré alors , et aujourd'hui même connu seulement par les vins fins et recherchés que produisent ses coteaux, défrichés jadis et plantés par nos utiles et intelligents solitaires.
« Il faudrait parcourir ainsi toute l'Europe. Partout où paraissait dans le monde une petite colonie de Clunistes, on voyait le sol remué se couvrir bientôt de vignobles ou de riches moissons , ou de fraîches et verdoyantes prairies. L'église, le monastère s'élevaient laborieusement. Tout près se dressaient, timides d'abord, les humbles cases du pauvre; puis, à force de travail, d'ordre et d'économie, l'aisance se faisait autour du monastère, au sein de cette petite et bien-aimée plèbe, qui était venue chercher un abri contre la misère, un asile contre la tyrannie, à l'ombre protectrice du cloître. Ainsi sont nées un grand nombre de bourgades et de cités trop oublieuses du sein qui les a conçues, des entrailles qui les ont portées. Cluny, Paray-le-Monial, Marcigny-les-Nonnains, Charlieu, etc., n'ont pas une autre origine. »
Plus étendue encore est l'œuvre agricole des grandes abbayes cisterciennes.
Selon l'esprit de leur institution , les Cisterciens n'accordaient que peu d'heures a l'étude et se livraient principalement aux labeurs des champs. <r Les Cisterciens, dit l'historien de saint Bernard, sont avant tout des agriculteurs patients et dévoués attachés au défrichement du sol national; ils fuient les villes et les châteaux pour se confiner dans les solitudes sauvages ; ils laissent à d'autres les travaux faciles pour choisir les labeurs les plus redoutés et les plus ingrats. S'ils se fussent détournés de l'esprit qui avait inspiré la fondation de l'ordre, auraient-ils accompli ces prodiges matériels dont nous recueillons maintenant tout le bénéfice? Auraient- ils
favorisé l'accroissement de la fortune publique qui, sous forme d'aumône versée par les moines, venait en plein moyen âge au secours des populations pauvres et affamées'? j>
Les grandes abbayes de Citeaux, de Clair vaux, de Pontigny, de Longpont, de Foigny, des Dunes el tant d'autres avaient enrichi la Bourgogne, la Champagne, la Flandre.
Que d'autres exemples on pourrait citer, sur tous les points de la France, de l'immense tâche agricole à laquelle se sont livrés pendant toute la durée de leur existence les ordres religieux ! Partout on voit les grandes abbayes établir des exploitations agricoles, fonder des espèces de petites colonies sur un grand nombre de points, établir au loin des granges, donner du travail à tous les gens de la campagne, entretenir les métiers de laboureurs, de tisserands, de charrons, de forgerons et les autres. Ces grands travaux de culture les enrichissaient en même temps qu'ils procuraient le bien-être à toute la contrée.
Une grande partie des biens des ordres religieux leur avaient été donnés; mais beaucoup aussi avaient été acquis soit par le travail, soit en échange d'un capital, ou de troupeaux ou d'un service déterminé. Très souvent, comme le montrent quantité d'actes, les dons étaient faits à la charge par le monastère de nourrir tant de pauvres ou de distribuer tous les ans, à certains jours, des secours en argent ou en nature aux indigents. Ces distributions n'avaient pas lieu seulement dans les maisons religieuses ; souvent les moines étaient chargés de les faire dans un lieu public, sur les places, aux portes de la ville. A Saint- Léonard, dans le Limousin, une des portes de la ville avait gardé, jusqu'à la Révolution, le nom de porte Aumônière, en souvenir de cet usage. On trouve ailleurs des noms analogues.
La fortune monastique était doublement sacrée, dans son origine et dans son objet.
En tète du rôle ou registre manuscrit de l'ordre de Prémontré, aujourd'hui encore conservé , on lit ces mots significatifs : « Les biens temporels nous sont donnés et confirmés pour que nous servions le Dieu qui nous les confie '2. »
Ce n'était pas seulement pour leur usage personnel que les moines avaient reçu ces biens. Après avoir servi aux besoins stricts du monastère, la fortune des familles religieuses avait un autre emploi qui ne se rapportait pas moins au service de Dieu que le premier. Elle devait retourner en bonnes œuvres aux pauvres, comme a sa source naturelle; car elle était en réalité leur patrimoine.
1 Chevalier, Histoire de suint Bernard, t. I, p. 824.
2 Manuscrit de La Bibliothèque de Laon . Res pr&monstratenses 3 t. I. [1. 1.
Un concile n défini ainsi les biens <lrs églises, cl spécialenienl des
monastères : « Ils sont l'offrande des fidèles , le patrimoine des pauvres et la rançon des âmes. »
Tout prouve que les moines furent fidèles jusqu'à la fin aux obligations que leur imposaient la loi canonique et leur propre règle.
On a beaucoup récriminé contre les abus de la richesse dans les anciennes abbayes, el contre les désordres qu'elle entraînait. Ces reproches, fort exagérés, ne peuvent convenir qu'à un petit nombre d'entre elles, les plus grandes et les plus opulentes, et doivent être limités à certaines époques. Au lieu de s'étonner des abus inhérents à toute institution humaine, et qui s'expliquent, en partie, par le régime de la commende auquel furent soumis bon nombre de monastères depuis le xvie siècle, on doit plutôt admirer que ces communautés n'aient pas cessé de conserver à leur foyer de grandes vertus chrétiennes, et qu'elles n'en aient pas moins exercé, dans la société, une mission si généreuse et si dévouée en faveur des pauvres.
« Oui, quel que fût à l'intérieur, dit M. Riche, le relâchement de ceux qui l'habitaient, l'ancienne abbaye demeurait toujours pour les pauvres la maison du bon Dieu. C'était là surtout qu'ils trouvaient du pain pour se nourrir, du bois pour se chauffer et des vêtements pour se couvrir. Et puis, avec ces secours matériels, ils recevaient encore une bonne parole qui relevait leur courage, une parole de charité, une parole de Dieu; car c'était toujours Dieu, avec sa charité, qui était l'âme de ces communautés1. »
Il en avait été ainsi depuis l'établissement de la vie monastique A toutes les époques, les couvents furent de véritables maisons de secours pour les pauvres. La vie i\e^ saints moines, l'histoire des abbayes sont pleines à cet égard des documents de leur charité. Partout on voit les indigents affluer auprès des monastères, en tirer leur subsistance, vivre du travail qui leur était procuré ou des aumônes qu'ils recevaient. Voici comment les choses se passaient souvent.
La terrible famine de 1125 avait fait établir à l'abbaye de Prémontré l'usage de nourrir cinq cents pauvres par jour. Saint Norbert le maintint, quoique le fléau eût cessé. Au retour d'un voyage qu'il avait fait à Piome, le bienheureux fondateur prescrivit à ses religieux de continuer, autant qu'il serait nécessaire, de pourvoir aux besoins de ces cinq cents indigents, que l'on nourrissait déjà tous les jours. De plus, il ordonna d'en adopter cent vingt autres en son nom. Cent recevraient journellement, à l'extérieur, le régime maigre de la com-
1 Le Ordres religieux, pp 6-7.
munaulé; treize recevraient du pain, de la viande et du vin dans l'hôtellerie construite par ses soins ; et les sept autres seraient admis a la table des frères chanoines, au réfectoire1.
Ce n'était pas assez. Avant de quitter Prémonlré , pour aller prendre possession du siège archiépiscopal de Magdebourg , auquel il avait été élu malgré lui, saint Norbert laissa à ses religieux pour testament une constitution que l'on a pu appeler avec raison la charte de la charité, et qui devint la règle de toutes les maisons de l'ordre.
Cet acte est un des plus touchants témoignages de la tendresse et de la sollicitude des instituts religieux pour les pauvres. Il est ainsi conçu :
a Au nom de la sainte et indivisible Trinité, la dime de tous les biens et de toutes les offrandes sera appliquée dans l'hôtellerie à l'usage des pauvres : c'est la dime de Dieu. En sorte que si le produit des biens ou des oblations monte jusqu'à la somme de dix sols d'argent, on habillera dix -huit pauvres chaque année, huit l'hiver et dix l'été; à savoir, pour l'hiver : un le jour de la Toussaint ; un à Noël; un à la Circoncision; un à l'Epiphanie; un à la Puriiieation de la sainte Vierge; un à l'Annonciation; un le Samedi saint ; un enfin le jour de Pâques. Les habits qu'on leur donnera seront neufs, et consisteront en chemise, culottes, bas, brodequins, souliers, une tunique, une chape avec un manteau ou des fourrures. Les dix autres pauvres seront habillés en été : un le jour de l'Ascension ; sept pendant les sept jours de l'octave de la Pentecôte; un à la fêle des saints apôtres Pierre et Paul ; et le dixième au jour de l'Assomption de la sainte Vierge. Leurs vêtements seront une chape, une chemise, des culottes, des brodequins et des souliers. A partir du jour où chaque pauvre aura reçu son trousseau, il pourra., s'il le veut, demeurer pendant huit jours à l'hôtellerie, où on le nourrira. Si, après cette distribution, il reste encore quelque chose de la dime de Dieu, on l'emploiera au secours des hôtes et des pauvres de passage. Le jour du Jeudi saint, les prêtres et les diacres, après avoir lavé les pieds des mendiants, leur donneront par charité, avec le consentement du supérieur, un de leurs propres vêtements. Toutefois, après cette aumône et le repas qui suivra, les pauvres ne resteront pas sept jours, mais ils s'éloigneront en paix de nos monastères. »
« Cette remarquable ordonnance, dit l'historien de saint Norbert, où l'on croirait voir la tendre délicatesse d'un Vincent de Paul, s'adressait non seulement à Prémontré, mais à toutes les maisons
1 Madelaine, Histoire de saiiit Norbert . p. 32S.
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existantes ou futures de l'Institut. L'archéologue peut y retrouver la description intégrale de l'habillement à cette période du moyen âge : chemises, culottes, bas, brodequins, souliers, tuniques, chape avec manteau et capuchon de peaux. Quel est l'honnête ouvrier de notre âge qui n'envierait le vestiaire de tes pauvres du xuc siècle1? »
Au temps de la féodalité, les chefs des grandes abbayes rivalisaient avec les seigneurs, non pas en magnificence, mais par l'appareil de leur charité. Dans leurs sorties, ils étaient plus entourés encore et plus acclamés que les puissants barons qui se montraient au peuple des campagnes, vêtus de leur armure de guerre et escortés par une suite nombreuse d'hommes d'armes. L'historien de saint Hugues, en faisant l'éloge de la grande tendresse de l'illustre abbé de Cluny pour les pauvres, le montre occupé à pourvoir à tous leurs besoins avec une piété si attentive, qu'on eut dit qu'il assistait Jésus- Christ en personne.
<r Aussi, raconte Hildebert, était-il partout escorté d'une grande multitude d'indigents, auxquels, dispensateur fidèle et prudent, il aimait à offrir une nourriture et des vêtements préparés de ses propres mains. Du reste, il ne négligeait aucune œuvre de miséricorde, aucun moyen de les soulager. Il consultait leur goût et leur désir lorsque les temps n'étaient pas trop mauvais. Quand il était en voyage , des troupes nombreuses de pauvres accouraient à sa rencontre partout où ils apprenaient qu'il dût passer. Il leur distribuait l'or en abondance, donnant avec d'autant plus de bonheur, qu'il savait que sa couronne en serait plus belle et sa récompense plus magnifique. Si les provisions qu'il faisait porter pour les pauvres venaient à lui manquer en route, il envoyait de côté et d'autre acheter de quoi subvenir aux besoins de la multitude, de quoi satisfaire les désirs des malades. Or, tous ceux à qui se faisait sentir le poids des années ou des infirmités plus graves, il les plaçait pies de lui , entrait dans le détail de leurs afflictions avec un tendre intérêt, leur demandait avec une touchante sollicitude de quoi ils pouvaient avoir besoin, ce qu'ils pouvaient souhaiter. Leur langage grossier ne le rebutait point; leurs importunités ne le lassaient jamais. Il était beau surtout de le voir auprès de- vieillards, qui joignaient à des plaies dégoûtantes de sempiternelles lamentations. C'est auprès d'eux qu'il laissait éclater toute la compatissante de sa belle âme, qu'il multipliait les bienfaits, qu'il était empressé à tous ces petits services qui n'ont leur récompense que dans les eieux. »
Saint Hugues était le type parfait du moine. Beaucoup d'autres saints religieux personnifient éminemment aussi en eux la vie