‹ La charité catholique en France avant la RévolutionChapitre 5 sur 28 · LES AUTORITES CIVILES · texte numérisé non relu

LES AUTORITES CIVILES

Concours du pouvoir civil à l'œuvre de charité. — Législation bienfaisante des empereurs chrétiens. Son influence en Gaule. — Formation de la France. — Clovis — Esprit de charité des rois francs. — Fondations e1 dotations royales sous la première race. — Les ministres des rois mérovingiens. — Charité des grands personnages de l'époque franque. — Charlemagne. — Ses capitulaires en faveur des pauvres. — La féodalité.— Système de protection sociale. — La chevalerie et ses règles de charité. — Libéralités des seigneurs envers les églises et 1rs pauvres. — Beaux exemples. — La charité dans les châteaux. — Les aumôneries. — Les charges seigneuriales. — Les testaments féodaux. — Eglises et monastères fondés par les seigneurs. — Exemples à Lyon. — Participation des villes à l'assistance publique. — Les communes. — Lesconfréries de charité. — Les aumônes générales. — Le rôle des municipalités dans les administrations hospitalières. — L'élément communal dans la charité. — Origine charitable des octrois. — Les taxes pour les pauvres. — Dévouement des magistrats des cités. — Le prix des fêtes employé en fondations charitables.

Le pouvoir civil, devenu chrétien, concourt avec l'Église à l'œuvre de charité. Ce n'est qu'à partir du ivc siècle que son action se fait sentir en France. Jusque-là l'Evangile n'avait pu qu'inspirer des sentiments nouveaux de pitié et de bonté aux rares détenteurs d'une part de l'autorité publique qui avaient embrassé secrètement le christianisme. Mais avec Constantin tout commence à changer. La conversion des empereurs romains marque l'introduction du principe de charité dans la législation.

Dès lors il y a des lois en faveur des pauvres, des esclaves, des veuves, des orphelins, des enfants trouvés; lois encore incomplètes, il est vrai, mais qui marquent un grand progrès sur l'état antérieur.

Cette législation bienfaisante s'est fait sentir à la France aussi longtemps que celle-ci demeura soumise, avec les autres parties du monde romain, à l'autorité des empereurs de Constantinople; et même après, elle inspira, de concert avec les lois canoniques de

l'Église, les diverses législations barbares et franques, issues des invasions; elle fut le point de départ du nouveau code des nations chrétiennes.

« Si la vieille France, dit un écrivain, a marché durant tant de siècles à la tête de la civilisation, c'est qu'elle a excellé non seulement dans les œuvres de la force et de l'esprit, mais encore dans celles du cœur. Fille aînée de l'Eglise, elle n'a jamais cessé de mettre en pratique ce dogme sublime du catholicisme, qui considère l'amour du prochain comme la forme la plus élevée de l'amour de Dieu. Semant sans compter les hôpitaux, les refuges, les institutions d'assistance et de soulagement, elle se constitua ce magnifique patrimoine de la charité sur lequel nous vivons encore. s>

A l'origine de la société française, on ne trouve pas un pouvoir central, muni de tous les moyens de gouvernement et légiférant en toute autorité sur les matières qui relèvent de l'administration des États. La coopération directe des pouvoirs civils à la charité publique fut tardive. Les rois, les seigneurs , les riches, n'y participent qu'indirectement. Celle-ci est presque tout entière l'affaire de l'Église; elle est organisée selon son esprit, régie par ses lois.

Pendant bien des siècles il n'y eut pas plus de législation spéciale de la charité que de l'impôt; mais l'esprit chrétien de Glovis et de ses successeurs se fait sentir, dès le début de la monarchie, par des œuvres et des prescriptions bienfaisantes.

Dans l'admirable lettre par laquelle saint Rémi, archevêque de Reims, saluait la victoire de Soissons et l'avènement de Clovis, il disait au roi des Francs, en lui traçant sa règle de conduite : « Vous devez vous entourer de conseillers capables de faire honneur à votre renommée ; honorer les prêtres pour que votre gouvernement soit plus stable; secourir les veuves, nourrir les orphelins; ne rien exiger des pauvres ni des étrangers; ouvrira tous votre prétoire; employer votre patrimoine à délivrer les captifs... »

La charité avait la plus large part dans ce programme de gouvernement, tracé à l'origine de la monarchie franque par le saint archevêque qui avait conduit au baptême le fondateur de la plus vieille dynastie de rois de l'Europe. Les successeurs de Clovis s'inspirèrent de ces conseils, et il y eut sur le trône de France une tradition de charité que n'altérèrent ni les écarts personnels de conduite de certains rois, ni les tendances du pouvoir royal à restreindre, par la suite, l'action bienfaisante de l'Église et à réduire l'assistance publique à la condition de service administratif.

<r En fait d'institutions charitables, observe M. Etienne Chastel, le rôle des premiers princes chrétiens fut bien moins de fonder euxmêmes que de reconnaître, de régulariser, de garantir, quelquefois

aussi d'enrichir de leurs dons particuliers, ce que l'Église avait fondé. Partout c'était la charité religieuse qui avait L'initiative, et elle remplissait glorieusement sa mission '. »

En Occident, comme en Orient, la législation civile favorisa ces fondations et longtemps elle les maintint sous la direction supérieure des évêques.

Les premiers rois mérovingiens aidèrent de leur pouvoir l'action bienfaisante de l'Église. Ils sont pour beaucoup dans la tenue des conciles nationaux des v et vic siècles, qui s'occupèrent avec sollicitude des besoins temporels des pauvres. <r Les rois les convoquaient souvent eux-mêmes; ainsi le premier concile d'Orléans, qui couronna si utilement le règne de Clovis, s'assembla sur l'avis de ce prince. Cela n'impliquait pas une immixtion de l'autorité temporelle dans les affaires spirituelles, parce que les métropolitains d'un même royaume franc étant indépendants les uns des autres et n'ayant point de primat incontestablement reconnu, la royauté était le seul pouvoir central pouvant les invitera se réunir; d'ailleurs elle ne le faisait d'habitude que sur leur propre demande i. »

Mais les monarques francs ne se bornèrent pas à légiférer, ils exercèrent aussi par eux-mêmes la charité, et souvent avec une sollicitude et une largesse dignes d'un pouvoir chrétien. Ils bâtirent un grand nombre d'églises et d'abbayes et en dotèrent richement un plus grand nombre encore. C'était fonder aussi des établissements publics de charité. Ils chargeaient de saints évêques , de saints moines, de distribuer leurs aumônes.

Parmi les conseils que saint Rémi adressait à Clovis avant son expédition contre les Visigoths, il lui disait : « Soulagez vos peuples, consolez les affligés, protégez les veuves, nourrissez les orphelins. » Le jeune roi des Francs fit de ces conseils la règle de sa conduite. Il s'appliqua aussi fidèlement à exercer la charité qu'à rendre la justice. Les rois de la première race suivirent son exemple.

Clovis avait doté magnifiquement les églises. Et la preuve en est dans « tous ces vastes domaines qu'elles possédaient encore plusieurs siècles après, dont elles faisaient fidèlement remonter l'origine à la munificence de ce prince, et dont la possession ne pouvait, en effet, s'expliquer d'aucune autre manière :ï ».

On citerait plus d'un trait de charité du fondateur du royaume franc ; l'histoire aurait dû en garder le souvenir, encore plus que de l'épisode du vase de Soissons, parce qu'ils sont comme les premiers anneaux d'une tradition de bonnes œuvres qui s'est prolongée

1 Études sur l'influence de la charité, liv. II. ch. \. p. :'>ii. * Lecoj de la Marche, la Fondation de lu France, p. 66. a ld., ibid., p. 92.

sur le trône de France, à travers les changements de dynasties, jusqu'à Louis XVI.

La suite de notre histoire de France, si merveilleusement marquée du sceau de l'intervention divine, fait penser à ce fameux prologue de la loi salique, qui en est comme le résumé anticipé : « Vive le Christ qui aime les Francs! Qu'il protège leur nation, qu'il leur accorde la victoire ! d

Mais si le Christ a tant aimé les Francs et leurs rois et les descendants de leur race à perpétuité, « c'est qu'ils ont eux-mêmes donné largement au Christ et à ses saints. Do ùeo et sanctis, « je donne à Dieu et à ses saints, » c'est, comme l'observe M. Lecoy de la Marche, la formule propre des anciennes chartes de donation aux églises et aux pauvres. » Et ces chartes sont les plus nombreuses parmi celles qui constituent les archives authentiques de la vieille royauté française.

La pieuse munificence des rois s'était particulièrement appliquée à ces grandes abbayes royales de Saint-Denis , de Saint-Germain-des- Prés, de Cluny, dont le rayonnement s'étendit, pour ainsi dire, à toute la France , et qui ont eu une si grande part dans tout ce qui s'est fait de public, soit dans l'ordre des institutions sociales, soit dans l'ordre de la charité.

La pensée qui a inspiré les dotations royales aux églises et aux abbayes, c'est celle qu'inscrivait l'empereur allemand Frédéric II en tète d'un de ses diplômes de donation : « Au milieu de la caducité universelle des choses humaines, l'homme peut toutefois dérober au temps quelque chose de stable et de perpétuel, savoir : ce qu'il donne à Dieu ; il rattache ainsi son patrimoine terrestre à celui de Dieu. »

Les rois de la première race eurent plus d'un conseiller qui encouragea ces pieuses fondations. Aux époques où régnait la foi , on considérait que bâtir ou doter un monastère, c'était se faire un marchepied pour le ciel. « Donnez -moi, disait saint Éloi à Dagobert, donnez-moi cet emplacement afin que je puisse y construire une échelle par laquelle vous et moi nous monterons au royaume céleste. »

Du ve au ixe siècle, les invasions, les guerres civiles, les pestes, les famines, jointes aux excès de certains rois mérovingiens ou de leurs ministres, désolent trop souvent le peuple et l'empire des Francs. Cependant il y a de bons princes et de vertueux ministres.

Pendant un temps , saint Eptade , d'Autun , fut une sorte de ministre de la charité de Clovis. Cet illustre citoyen d'Autun, après avoir exercé dans sa ville des emplois importants, s'était adonné tout entier aux œuvres de charité. Il s'était fait pauvre pour soulager les pauvres. Le roi des Francs, connaissant sa haute vertu et le bien

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qu'il faisait, voulut le placer sur le siège archiépiscopal d'Auxerre. Le saint avait refusé et s'était enfui dans une solitude pour y mener la vie religieuse. Mais Clovis l'y avait suivi de ses pressantes sollicitations ; un accord intervint entre le roi et le solitaire. Le roi s'engageait à ne plus lui parler de l'épiscopat; Eplade, de son côté, promettait de prier pour le roi et pour son peuple, de s'occuper, comme auparavant, du soin et du rachat des captifs romains, bourguignons, allemands, wisigoths, que les victoires des Francs avaient disséminés partout, d'être le distributeur des aumônes royales à tous les nécessiteux. Les bonnes œuvres de Clovis devaient passer par ses mains. Investi de fonctions, en quelque sorte officielles, pour la contrée où s'étendait son action, Eptade , du fond de sa cellule, qu'il quittait lorsque le zèle ou le dévouement l'appelaient dehors, fut un des principaux intendants de la charité royale. Mélanius, évèque de Rennes, avait également auprès de Clovis une grande faveur. Le roi le chargeait de distribuer ses aumônes et s'inspirait de ses avis pour rendre la justice.

Il n'y avait pas à cette époque d'assistance publique, mais la piété des rois et le zèle des saints y suppléaient largement. Ce sont les saints, en elfet, évêques et moines, qui ont fondé la monarchie française, non par la force, mais par la vertu évangélique.

Saint Pépin, duc de Brabant et maire du palais de Clotaire II, ayant été chargé par lui de diriger son fils , Dagobert Ie1', dans le gouvernement du royaume d'Austrasie, répétait souvent au jeune prince cette belle maxime : « Le trône d'un roi qui fait justice aux pauvres ne sera jamais ébranlé. »

Les saints étaient souvent, à cette époque, les ministres ou les conseillers des rois. La justice envers les pauvres, qu'ils leur recommandaient, ils la pratiquaient les premiers avec une vertu et un dévouement qui était la meilleure des leçons.

Saint Eloi, ministre de Dagobert, vendait ses parures précieuses pour en distribuer le prix aux pauvres. Sa charité était son principal titre de gloire. Si quelque étranger demandait sa maison, on lui répondait : <r Allez à tel endroit : la maison devant laquelle vous verrez un grand nombre de pauvres est celle du seigneur Éloi. » Chez lui, il les servait à table, et tandis qu'il se contentait pour lui-même d'un peu de pain et d'eau mêlée de vinaigre, il leur donnait du pain et de la viande.

Les grands personnages, les fonctionnaires publics, fidèles à l'esprit de l'Evangile, donnaient souvent, dans les temps barbares, l'exemple des vertus chrétiennes1. Le poète Forlunat loue Atticus,

1 Le Blant, II, (i:i.; . Fortunat, IV, ivi.

personnage qui avait exercé des fonctions judiciaires, non seulement pour s'être abstenu des abus de pouvoir et de spoliations iniques, mais aussi pour avoir largement exercé la charité envers les pauvres. Le même poète nous en montre un autre, du nom de Basile, qui fut plusieurs fois envoyé comme ambassadeur en Espagne, montant au ciel riche de tout ce qu'il avait donné aux pauvres '.

Grégoire de Tours raconte le trait suivant: « Un des sénateurs, Ecdicius, plein de foi en Dieu, fit une grande chose: il envoya ses serviteurs, avec des chevaux et des chars, lui chercher les pauvres des localités voisines. On lui amenait ainsi tous les pauvres qu'on pouvait trouver. Pendant la disette il en nourrit, dit-on, plus de quatre mille de tout âge et de tout sexe. La famine ayant cessé, il les fit reconduire chacun dans son pays, comme il était allé les chercher. Après leur départ, une voix du ciel se fit entendre qui dit : <r Ecdicius, Ecdicius, puisque tu as fait cela, jamais le pain « ne manquera à toi et à ta race ; puisque tu as suivi mes com- « mandements et que tu as soulagé ma faim en nourrissant les <k pauvres?. »

Souvent à ces époques, encore barbares sous bien des rapports, la charité tenait lieu d'autres vertus. Le vieil historien Grégoire de Tours ne parle pas favorablement de la reine Austréchilde , seconde femme de Gontran, roi de Bourgogne; il l'accuse même d'avoir exercé sur l'esprit de son mari une pernicieuse influence ; mais Fortunat loue la charité de celte reine. Dans l'épitaphe composée en son honneur, le pieux poète proclame qu'elle avait envoyé devant elle ses biens au ciel en les donnant aux pauvres 3. Médard , un des principaux seigneurs de la cour de Childéric, et sa pieuse épouse, Protagie, avaient élevé leurs deux fils, qui furent saint Médard et saint Gildard, à pratiquer, à leur exemple, la miséricorde envers les pauvres. Mieux que saint Martin, qui avait partagé son manteau avec un mendiant, le futur évèque de Noyon, rencontrant un jour un aveugle qui manquait d'habits, se dépouilla pour le malheureux d'un riche vêtement qu'on lui avait fait faire pour paraître avec honneur parmi les jeunes gens de son rang.

En ces temps de mœurs rudes et parfois barbares, où les vertus aussi étaient fortes, plus d'une demeure seigneuriale ressemblait à celle de Hunawihr, près de Colmar. Huno et sa sainte épouse Hunne y pratiquaient généreusement l'aumône. A la mort de son mari, Hunne s'adonna entièrement à la charité. Son château était l'asile

J Le Blant, II . 637; Forlunat, IV. va.

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