L. II. C. -HIV
3 Le Blant, o, c, I. 218.
de tous les malheureux de la contrée ; non seulement elle leur faisait de larges distributions de vivres et d'argent, mais elle soignait leurs infirmités, elle les assistait de toutes manières et leur rendait les services les plus bas. On a montré longtemps après sa mort la fontaine où la sainte veuve allait elle-même laver le linge des pauvres, ce qui lui fit donner dans le peuple le surnom de sainte Lavandière. Ce sont là des témoignages authentiques de la charité dans la classe seigneuriale.
D'âge en âge, on l'a vu précédemment, la forlune des églises s'était accrue. Aux oblations et aux dîmes qu'il était d'usage d'acquitter, aux dons volontaires faits par les fidèles, s'étaient ajoutés de bonne heure des legs et des fondations de toute sorte, des distributions de blé et autres subsides fournis par les princes et les villes. Ces biens servaient à l'entretien du clergé et au service du culte. Une partie, le tiers ou le quart, suivant les lieux, constituait le patrimoine des pauvres et des œuvres de bienfaisance.
La portion des pauvres était sacrée. Pour la sauvegarder, des mesures avaient été prises par l'autorité religieuse et civile.
A l'époque de l'organisation des paroisses, l'Eglise elle-même avait admis des laïques dans l'administration de ses biens, à la fois pour aider le curé dans la distribution des secours aux pauvres et pour eontrôler, même au besoin, l'emploi des revenus conformément aux prescriptions de la loi canonique.
Ce fut le commencement de l'intervention de l'autorité civile dans le ministère de la charité.
Un capitulaire de l'an 801 ordonne aux. curés de tenir un registre exact des dîmes et redevances payées à l'église et d'en faire le partage, suivant les règles du droit canonique, devant témoins. Ces témoins sont chargés de faire eux-mêmes, avec le curé, la distribution de la part des pauvres. Le pieux et saint archevêque de Reims Hincmar dit expressément que la répartition des dîmes « doit être faite par les curés avec la participation de deux ou trois témoins choisis entre les plus vertueux paroissiens ». C'était Là une mesure de précaution destinée à assurer la part des pauvres et à empêcher, au besoin, les seigneurs de s'immiscer dans la distribution des revenus de l'église. Ainsi Thoinassin explique le texte d'Hincmar. « Ce n'était pas seulement, dit-il, pour empêcher que la portion des pauvres ne pût être diminuée ou que les clercs manquassent de ce qui était nécessaire pour s'entretenir, ou que ce qui était destiné aux réparations de l'église ne fût détourné ailleurs , ou que cette quatrième portion que les canons réservaient aux évêques ne se dissipât mal à propos, mais aussi pour s'opposer avec vigueur aux entreprise?
des seigneurs laïques, qui prétendaient, en quelques endroits, avoir part à cette distribution1. »
Aucun souverain, si ce n'est saint Louis, n'eut plus d'amour des pauvres que Charlemagne. Ce grand empereur, si dévoué à l'Église, si zélé pour la gloire et la beauté des temples matériels du culte, n'eut pas moins de sollicitude pour les temples spirituels de Jésus- Christ, qui sont les pauvres. Il fonda des hôpitaux, il distribua pendant tout son règne d'abondantes aumônes. Sa charité s'étendait même au delà des frontières de son empire. A plusieurs reprises, il envoya de fortes sommes d'argent en Syrie, en Egypte, à Jérusalem, à Alexandrie, à Carthage, pour y secourir les malheureux.
Pour lui, comme pour tous les bons rois, régner c'était être père; c'était pourvoir au bien de tous ses sujets, et particulièrement des plus nécessiteux. Il s'y appliqua avec une attention et une prévoyance qui sont une des marques les plus éminentes de son grand esprit de gouvernement; il comprenait la charité comme une fonction royale.
Voici un de ces admirables capitulâmes, qu'on pourrait plutôt appeler des mandements épiscopaux, qu'il adressait à ses sujets pour régler l'emploi de leurs offrandes et libéralités, en leur recommandant de les faire passer parles prêtres, pour mieux les faire arriver aux pauvres :
Très chers frères, vous devez aimer tous les hommes et leur faire du bien à tous; mais vous devez surtout faire du bien à ceux qui servent plus spécialement Dieu et vivent pieusement. Vous devez offrir à l'autel les prémices de vos récoltes et de vos travaux, savoir, vos épis nouveaux, vos raisins et vos fèves. Vous devez porter à la maison du prêlre les prémices de tous vos autres fruits pour que le prêtre les bénisse; ensuite vous les mangerez sanctifies par la bénédiction de Dieu. Priez le Seigneur que, par sa grâce et sa miséricorde, il vous donne de recueillir en paix vos autres fruits, de les employer à son service, et d'en user selon ses lois. Ne conservez pas vos dîmes, ne tardez pas à les donner. N'attendez pas que le prêtre ou les clercs vous les demandent, mais donnez-les de bonne volonté; et, sans attendre d'avertissement, portez-les à la maison du prêtre. Faites aussi d'autres aumônes aux voyageurs et aux pauvres, mais ne donnez pas vos dîmes ailleurs qu'au prêtre; et lui, qu'il les emploie avec crainte et respect de Dieu, aux bâtiments de l'église, au luminaire, à la réception des hôtes et des pauvres et pour ses usages et ses besoins -.
Le grand empereur, si magnifiquement généreux envers les églises et les pauvres, avait voulu étendre ses libéralités au delà du tombeau. De sa fortune personnelle, Charlemagne, après le prélèvement des objets précieux destinés aux églises, avait fait par testament quatre parts ; la troisième était celle des pauvres. Par une disposition touchante, il voulut que la plus grande des tables d'ar-
1 Thomassin, t. VI, p. 575.
2 Baluze, Capitularia, t. 11, col. 1376*
gent qu'il possédait fût partagée entre eux et ses héritiers, et il ordonna également que sa bibliothèque fût vendue et que le prix leur en fût distribué pour leurs besoins.
Au début de l'organisation de la monarchie franque, les comtes, qui étaient les hauts fonctionnaires administratifs et judiciaires du royaume, avaient dans leurs attributions la tutèle des pauvres, des veuves et des orphelins. « Une ordonnance de Dagobert II, de l'an 030, porte expressément que les comtes, dans les audiences qu'ils tiendront chaque semaine, veilleront principalement à ce que les pauvres soient protégés, à ce qu'ils ne souffrent aucune violence1. » Le même capitulaire leur enjoint de veiller à ce que ces mêmes pauvres vivent selon les lois, à ce qu'ils ne se livrent pas au libertinage.
Charlemagne renouvelle les prescriptions de ses prédécesseurs. Deux capitulaires consécutifs, de 801 et 802, ordonnent aux comtes et aux centeniers de protéger, chacun dans leur juridiction, l'Église, les orphelins et les pauvres 2. C'est la même formule qui reparait dans un capitulaire de 823, de Louis le Débonnaire3.
Les empereurs francs ne se bornent pas à ces prescriptions générales ; leur sollicitude pour les pauvres se manifeste dans de touchantes recommandations adressées aux grands personnages, aux fonctionnaires et à tous les sujets de leur empire. C'était comme un pouvoir maternel qu'ils exerçaient au profit des indigents et des malheureux.
Un capitulaire de l'an 806 dit : <r Que chacun , évêques , abbés , abbesses, optimats, comtes ou domestiques et tous autres fidèles qui ont des bénéfices royaux, tant des biens ecclésiastiques que de tous autres biens, fassent nourrir leurs hommes (familiam) chacun sur son bénéfice, et que chacun nourrisse sur ses propriétés particulières (de sua proprietate) ses propres hommes; et si, par la grâce de Dieu, il recueille, sur son bénéfice ou sur sa propriété, plus de grain qu'il ne lui en est nécessaire pour lui et ses gens, et qu'il veuille le vendre, qu'il ne le vende pas plus cher que deux boisseaux d'avoine, etc.4. »
« Que les abbés, les évêques, les abbesses, les comtes qui sont riches nourrissent les pauvres jusqu'au temps de la moisson , dit une autre disposition édictée pendant une famine, et que les comtes dans une situation inférieure (médiocres), faisant ce qu'ils pourront, en nourrissent ou deux, ou trois, ou un5. »
1 Baluze, Capitular. reg. Franc, t. I, col. 67.
2 Ibid., col. 350, 370 et seq.
3 Ibid., col. 634 et 636.
4 Ibid., col. '106, 72*.
5 Ibid., col. S62, 1223.
Un capitulaire postérieur de Carloman, fils de Louis le Bègue, adresse au clergé de campagne de belles instructions, qui leur confèrent, au nom même du pouvoir civil, une haute mission de charité : « Que les prêtres exercent l'hospitalité ; qu'ils avertissent leurs paroissiens d'exercer l'hospitalité et de ne refuser le logement à aucun voyageur. Afin d'éviter toute occasion de rapine, qu'on ne vende rien plus cher aux passants, mais au prix du marché. Si les paroissiens veulent vendre plus cher, que le voyageur se plaigne au prêtre et que, sur son ordre, ils lui vendent avec humanité1. »
Louis le Débonnaire montre pour les pauvres une sollicitude et une prédilection dignes du surnom qui indiquait sa bonté. Dans un capitulaire de l'an 829, il exhorte les comtes et les commissaires qu'il envoie, comme Charlemagne, dans les provinces, à mettre tous leurs soins à ce que les pauvres ne souffrent aucun préjudice, à ce qu'ils n'aient aucun sujet de plainte, et c'est à ce prix qu'il met pour eux ses bonnes grâces2.
Celte législation paternelle, tout inspirée de l'esprit chrétien, passa en héritage à la dynastie capétienne, la plus grande et la plus glorieuse des dynasties royales qui ait occupé le trône de France. Mais, du xe au xne siècle, l'action des rois est limitée. Le pouvoir se partage entre les diverses autorités locales. Ce sont les grands feudataires, les seigneurs, les évêques, les abbés qui occupent la pre mière place dans les fonctions publiques et aussi dans l'exercice des œuvres de charité.
« Au fond du système féodal on trouve cette idée chrétienne que le fort doit protection au faible ; la raison de la puissance est d'exercer cette tutelle, le seigneur est un serviteur3. * Trop souvent, il est vrai, les abus féodaux étaient en certains pays « un démenti infligé par les faits aux principes mêmes de la féodalité ». L'Eglise y remédia successivemeut, soit par l'institution de la chevalerie, qui donnait au régime féodal un fondement religieux et aux devoirs du seigneur une sanction sacrée, soit par la diffusion des tiers ordres franciscain et dominicain, qui offraient aux petites gens un moyen facile d'association à l'aide duquel ils pouvaient racheter les redevances féodales et se défendre contre l'usure.
La charité catholique intervenait ainsi, d'un côté, pour sanctionner et élever le principe bienfaisant de la féodalité; de l'autre, pour en réprimer les abus.
1 Baluze, Capitularia, t. II, col. 290. Ce capitulaire ne faisait que reproduire un canon du concile d'Auvergne de 535. (LabLe, Concilia, t. IV, col. 1806.)
2 Capit., t. I, col. 1218.
3 Faire et Gayau, le Vatican, les papes et la civilisation. Les Ordres mendiants, passim .
Beaucoup de seigneurs remplirent honnêtement et libéralement leurs devoirs de suzeraineté; beaucoup, dans l'exercice d'une autorité qui ne trouvait pas toujours dans le droit public du temps des limites sûres et qui n'offrait, en bien des cas, que les garanties de la personne, beaucoup pratiquèrent assez les vertus chrétiennes pour qu'il y ait eu malgré tout, dans ce gouvernement peu défini, de la justice et de la bonté.
Si les seigneurs n'étaient pas toujours respectueux des droits et du bien des petits, si leurs agents surtout abusaient de la faiblesse des serfs et des colons pour commettre des exactions qui devenaient une cause de misère, ils trouvaient plus d'une fois des hommes de Dieu pour les rappeler à la justice. A la cour du comte Thibaut de Champagne, où il était écouté, saint Bernard enseignait hautement que le devoir, en quelque sorte élémentaire, de l'épée était de corriger les oppresseurs des pauvres. S'il prêche la justice aux puissants barons, il y joint une autre leçon , celle de la charité.
<r A cet égard, dit son dernier historien, son influence ne s'exerça sur personne plus profondément que sur le comte Thibaut de Champagne. Si les contemporains sont unanimes à louer l'extrême générosité de ce puissant baron , il faut savoir gré à l'abbé de Clairvaux d'avoir, de concert avec le fondateur des Prémontrés, développé en lui cette belle vertu de bienfaisance. En tout temps, le trésor et les greniers de Thibaut étaient ouverts aux vrais nécessiteux. Deux religieux de Prémontré avaient la charge de faire en son nom de périodiques, pour ne pas dire de perpétuelles distributions d'aumônes, parfois en argent, le plus souvent en nature, vêtements, chaussures, etc. '. j> Bernard, qui fut souvent témoin des largesses du comte, avait même, quoiqu'il s'en défendit, la réputation d'être son principal aumônier. En tout cas, le comte de Champagne se montrait un digne élève du grand abbé de Clairvaux. De lui il avait appris à distribuer souvent lui-même ses aumônes et à visiter les hôpitaux, de façon à doubler ainsi , par la douceur de sa présence , le prix de ses libéralités.
A côté de saint Bernard, il y avait d'autres saints abbés, d'autres moines et avec eux des évêques et des prêtres zélés, qui savaient faire pénétrer dans la conscience des détenteurs du pouvoir l'idée de la justice et de la charité. Il y avait aussi parmi les grands seigneurs plus d'un Thibaut de Champagne qui mettait à profit ces leçons. Toici, par exemple, le portrait que trace de l'un d'eux un auteur protestant :
« Gérard, comte d'Aurillac, n'avait point vécu dans le cloître, et
1 Vacandard, Vie de saint Bernard, t. I, pp. 220-221.
il est en cela un exemple rare de son temps, car il en pratiqua, au milieu du monde, toutes les vertus et toutes les austérités. Il était né d'une des plus nobles maisons de France , déjà illustre par la vie de saint Césaire, évêque d'Arles, l'un des plus populaires en même temps que des plus puissants parmi les apôtres de la Gaule. Dans les nombreux combats qu'il livra pour la défense des pauvres et des opprimés, nul ne put jamais lui résister, bien qu'il prit les plus minutieuses précautions pour rendre moins sanglante la défaite de ses ennemis. Il aimait à affranchir ses serfs, mais la plupart de ceux-ci refusaient la liberté qu'il leur offrait, tant son joug était doux et sa personne aimable ; ils craignaient sans doute , dans leur pauvreté et leur faiblesse , de se heurter sans sa protection aux puissants de ce monde, qui ne partageaient en rien l'extrême délicatesse qui le distinguait au milieu d'une société où la notion de la propriété particulière était loin d'être comprise et respectée comme elle l'a été depuis. Sa charité était aussi ardente que tendre; les produits de quelquesunes de ses terres étaient exclusivement consacrés à la nourriture de ses pauvres ; telles autres pourvoyaient à leur habillement ou leur chaussure. Il se regarda constamment comme l'administrateur de son immense fortune, chargé de l'employer pour la gloire de Dieu et le bien des pauvres et des moines, au milieu desquels il aimait à passer sa vie, retenu loin du cloître par le désir de son évêque, qui l'avait prié de conserver son épée pour la protection de la province '. »
Parmi ces hauts et puissants barons , plusieurs se sont sanctifiés parla charité, comme Charles de Blois, duc de Bretagne, auxive siècle. « Ses largesses étaient si grandes qu'il en devenait pauvre luimême, et que plusieurs fois, au rapport de ses biographes, il vendit son manteau ducal pour en donner le prix à des malheureux qu'il n'aurait pu autrement secourir. Il dotait les orphelines pauvres afin de leur procurer un honnête établissement; et si, parmi les orphelins recueillis par sa charité, il s'en trouvait quelques-uns bien doués du côté de l'intelligence, il les faisait instruire dans les écoles, prenant à sa charge les frais de leur éducation 2. »
Quoique la charité proprement dite ne fût pas un des articles du Code de la chevalerie, elle n'était pas absente du cœur de ces rudes hommes d'épée qui symbolisent toute une époque du passé. Même sous la cotte de mailles, dans la vie belliqueuse des forteresses et des camps, on la trouve encore. <r Parfois, dit le brillant historien de la chevalerie, Léon Gautier, ces lourds chevaliers ont
1 De Witfc, la Charité en France, p. 38-40.
2 Mandement de 3fsr Fallières, évêque de Saint-Brieuc, sur le vénérable Charles de Blois, duc de Bretagne, 1895.
de beaux élans de véritable charité. Cet admirable Godefroi, le prototype de tous les chevaliers, et qui a eu une influence notable sur le développement historique de l'idée chevaleresque, ce chef de la première croisade est un véritable «: frère de la charité » ; il s'occupe sans cesse à visiter les pauvres de son ost. Judas Maccabeus, dans le roman d'Auberon, est renommé pour être <r as povres gens larges et visiteus. Huon de Bordeaux, dans la ville de Tormont, fait, en quelque manière, l'office d'un diacre de la primitive Église : La povre gent servoit à lor mangier. Il y a même certains de nos héros qui, dans une heure de danger, n'hésitent pas (comme les marins en tempête) à faire des vœux solennels, et l'un de ces vœux consiste à fonder un hôpital, une Maison-Dieu, où ils recevront tous les pauvres. »
Nos vieilles chansons de geste contiennent plus d'un trait de la charité de leurs héros , comme celui de Gontier d'Airi , dont les prouesses dans la ville d'Antioche sont célébrées par de larges distributions aux pauvres. Une d'elles formule même ce précepte comme un des premiers devoirs de tout baron : les povres aider.
Il ne fut pas toujours, il faut le reconnaître, exactement observé. Néanmoins on constate à tous les siècles, dans toutes les provinces, la pieuse munificence d'un grand nombre de seigneurs bretons, normands, bourguignons et autres, dont les noms figurent aveo honneur dans les annales de la charité française.
« Ils furent innombrables, écrit l'auteur déjà cité, ceux qui, poussés par de pieux désirs ou par la lassitude de la vie du monde, quittaient le rang élevé qu'ils occupaient à la cour du roi ou parmi les seigneurs des provinces, pour se confiner dans le cloître et y pratiquer, avec les devoirs de la pénitence, ceux de la plus humble charité ; mais bien plus nombreux encore étaient ceux qui , saisis de remords pour leur vie passée, pour les extorsions et les cruautés dont ils s'étaient rendus coupables , consacraient par leurs dernières volontés quelques parties de leur héritage à l'expiation de leurs crimes, en faisant don d'une terre ou d'un revenu à l'église. Pendant toute la première partie du moyen âge, les monastères d'hommes ou de femmes absorbèrent la plus grande partie de ces dotations in extremis, et c'était entre les mains des moines un instrument de puissance toujours croissante que les fondations dont étaient pourvus les couvents, à charge de soulager les pauvres et de prier Dieu pour l'âme du donateur ' »
Voici, par exemple, un des grands chefs de la féodalité à la fin du xie siècle, qui expose en deux mots d'une éloquence toute chré-
1 De Witt, p. 40-1.
tienne les raisons des largesses seigneuriales inspirées par la foi. « Moi, Guillaume, comte de Poitou et duc de toute l'Aquitaine, je transfère de ma main en la main de saint Pierre de Cluny cette église que, Dieu aidant, j'ai arrachée et affranchie de l'usurpation laïque, et je fais ce don parce que je me souviens de mes péchés, et que je veux que Dieu les oublie. »
Ce motif de pardon revient constamment dans les actes de donation; il dominait les pensées de l'époque. Le désir de racheter ses fautes et d'assurer le salut de son âme excitait les plus puissants seigneurs, comme les plus humbles bourgeois, à obtenir miséricorde auprès de Dieu par leurs largesses envers les églises et les monastères. Ils savaient que cette sainte rançon de leurs péchés servirait en grande partie à nourrir les pauvres, à soulager les malheureux. Ils mettaient en pratique ce conseil des saints Livres : « Rachetez vos péchés par l'aumône. »
Cette espèce de marché avec la divine miséricorde inspirait aux plus puissants le plus grand respect pour les pauvres. Un des plus grands seigneurs territoriaux du xne siècle, l'égal du roi de France, Henri II, roi d'Angleterre, comte d'Anjou, de Poitou et duc de Normandie, fonde l'hôpital d'Angers. Dans l'acte d'érection, l'insigne fondateur appelle les pauvres, <t nos maîtres, » dominos nostros. Et cependant c'était lui qui avait fait assassiner le saint archevêque de Cantorbéry, Thomas Becket, défenseur des droits et des biens ecclésiastiques.
Il y eut bien des seigneurs qui traitaient réellement les pauvres comme leurs maîtres. Un de leurs modèles à tous était saint Yves. Le pieux seigneur breton, dans son manoir héréditaire de Kermarlin, exerce toutes les œuvres de la charité la plus ardente et la plus généreuse. Il y fait construire un bâtiment exprès pour héberger les pauvres et les voyageurs; il leur donne à manger et met lui-même la nappe devant eux ; il leur distribue des vêtements , va jusqu'à se dépouiller des siens pour eux.
L'hôpital Saint-Jean-en-1'Estrée, d'Arras, avait été fondé en 1170 par Philippe d'Alsace, comte de Flandre, et Isabelle de Normandie, sa femme, « aidés dans cet acte de bienfaisance par plusieurs bourgeois d'Arras, dont les noms et le souvenir ont été justement conservés à côté de celui du comte de Flandre '. » Le célèbre hôpital Comtesse, de Lille, doit son origine à la libéralité des comtesses Jeanne et Marguerite de Flandre, qui le dotèrent richement. Dès, le xiie siècle, l'Hôtel-Dieu de Troyes avait été fondé par les comtes de Champagne. Jean, seigneur de Montmirail, avant de devenir
1 J. Richard, le Cartulaire de l'hôpital de Saint -Jean- en -l'Estre'e.
religieux de Citeaux, exerçait abondamment la charité dans ses domaines. Il comblait les pauvres de ses largesses; il les admettait à sa table avec les seigneurs, ses amis. En 1207, il fonda pour les malheureux, près de Monlmirail, un Hôtel-Dieu qu'il dota richement.
Le biographe de la bienheureuse Jeanne de Maillé, épouse de Robert, seigneur de Sillé-le-Guillauine, en faisant le tableau de leur intérieur, montre ce qu'étaient, au xve siècle encore, des seigneurs vraiment chrétiens , et comment ils exerçaient la charité autour d'eux. Robert de Sillé et sa chaste épouse, Jeanne-Marie de Maillé, engagés dans les liens d'un mariage qui n'était qu'une angélique union, employaient leur fortune à faire aux pauvres d'abondantes aumônes. Dans leur ardente charité, ils avaient même fait de leur demeure seigneuriale un véritable Hôtel-Dieu , ouvert à tous les pauvres qui y venaient chaque jour en grand nombre chercher leur nourriture. Non contents d'assister ainsi les malheureux, ils allaient les visiter à domicile ou à l'hôpital. Restée veuve encore jeune, la noble dame avait consacré sa vie à la prière et au soulagement des pauvres. Elle allait les voir chez eux, elle soignait les malades, elle faisait asseoir les mendiants à sa table, les servait elle-même et ne mangeait qu'après eux. C'était une sœur de charité dans le monde.
Il arrivait même parfois que les châteaux se convertissaient en monastères et devenaient ainsi des maisons de secours pour les malheureux. Adalric, duc d'Alsace, avait donné à sa fille Odile son château de Nonenburg pour y établir un monastère de femmes. Celle-ci fit construire un hôpital au pied de la montagne où il s'élevait, et chaque jour elle y descendait pour soigner les malades. Et comme le service de l'hôpital devenait de plus en plus important , Odile sépara en deux sa communauté, et en établit une partie à demeure auprès des malades. Sa sainteté, ses œuvres de miséricorde l'ont fait choisir par l'Alsace pour sa patronne.
De tels exemples n'étaient pas communs sans doute, mais ils montrent ce que les sentiments et les mœurs du temps pouvaient produire, et combien les pensées de charité étaient habituelles au sein même de la haute société féodale. Ils montrent comment les seigneurs subvenaient aux nécessités publiques, comment ils s'acquittaient de la charge qui leur incombait, pour leur part, de secourir les pauvres, de remédier aux maux généraux de la société.
Assez souvent les seigneurs fondaient ou entretenaient sur leurs terres des aumôneries ou « aumônes ». C'était le nom donné au moyen âge aux diverses fondations charitables qui avaient pour objet l'assistance des nécessiteux. En les créant, ils les dotaient à perpétuité de biens et revenus. Telle est la donation faite en 121 G par un sei-
gneur breton nommé Eudes, lorsqu'il fonda l'aumônerie de Pontchastreau. Elle était aussi prévoyante que généreuse. Cette donation comprend, outre le terrain destiné à l'établissement des moulins et des fours, avec leur ressort de banalité, un tiers des droits de pêche, des prés et vergers, une partie des dîmes seigneuriales, le droit de prendre dans la forêt du bois mort de chauffage et du bois de construction , et le droit de faire paître les bestiaux et les porcs de l'aumônerie, enfin des franchises et immunités de diverse sorte. La condition de cette donation c'est que l'aumônerie recevrait autant de pauvres qu'elle en pourrait contenir, et que l'excédent des revenus serait appliqué aux besoins de la maison, suivant avis de l'évêque et du fondateur ou de ses héritiers1.
C'était un des devoirs de la charge seigneuriale de prendre soin des pauvres vassaux. Le suzerain avait intérêt, du reste, à faire soigner le serf infirme ou malade qui travaillait sur ses terres. Souvent le château fort, comme le couvent, avait une salle d'infirmerie. D'autres fois, il existait un hôpital séparé dû à la pieuse munificence du château ou de l'abbaye voisine. On peut dire d'une manière générale que les seigneurs contribuèrent, avec le clergé séculier et régulier, à la fondation des établissements hospitaliers des campagnes.
Ce fut l'usage jusqu'à la fin du régime seigneurial. L'hôpital de Gayette, près de Varennes dans le Bourbonnais, est fondé en 1694 par François de Pingre, seigneur de Farainviller et conseiller du roi, avec cette clause que cet hôpital sera établi pour les pauvres malades infirmes et orphelins des dépendances de la terre de Gayette et des lieux circonvoisins.
Au nombre des services publics de la charité , il faut mettre aussi les secours que les paysans pouvaient attendre de leur seigneur. Il n'y avait là rien d'obligatoire ni de régulier ; mais l'organisation féodale, qui a persisté jusqu'à la Révolution, comportait une réciprocité de services dont les vassaux pauvres profitaient. D'ailleurs, observe M. Hubert Yalleroux, « le sentiment religieux, la force de la tradition et de l'esprit public ne permettaient pas à un seigneur de se désintéresser du sort de ses vassaux ; son intérêt même était de ne point les laisser tomber dans une absolue misère. »
Certaines obligations incombaient expressément aux seigneurs. Ainsi, les canons des conciles et les ordonnances des rois mettaient à leur charge les enfants trouvés. Ils n'exerçaient pas seulement leur juridiction sur leurs vassaux, mais ils prenaient soin ordinairement de la santé et de la vie de tous les hommes de leur vasselage. Dans chaque châtellerie, au moins dans les plus importantes, il y avait un
1 Maistre, le Casuel des hôpitaux de Nantes, dans Revue de Bretagne, p. 282.
médecin et un chirurgien juré '. Ainsi en était-il aux XIVe et xve siècles. Parfois, c'était le seigneur lui-même qui exerçait la médecine.
On citerait maints exemples de cette pratique. Nous avons le type parfait du gentilhomme campagnard dans le sire de Gouberville, que nous connaissons par le journal de sa vie. Il avait étudié la médecine et se plaisait à soigner les paysans. On le voit, par exemple, <r rentrant de voyage, aller tout de suite, sans prendre le temps de se reposer ni de se changer, chez un paysan qui vient d'être victime d'un accident; puis, trouvant le cas grave, il se rend aussitôt à Valogne pour en ramener un chirurgien. Il envoyait en outre du vin, du sucre même (chose très rare à cette époque) et d'autres aliments de toute sorte. » Son biographe s'étonne de la quantité de victuailles qu'il faisait porter chez les pauvres. M. de Bretteville, un de ses parents, allait aussi soigner les paysans2.
<r La liste serait longue des seigneurs, non pas qui ont fondé des monastères, les ont dotés ou enrichis, mais de ceux qui ont fait euxmêmes le bien autour d'eux, ont donné l'aumône aux pauvres de la main à la main, ont secouru et assisté les paysans de leurs seigneuries3. »
Les chroniques, les romans de chevalerie, révéleraient une quantité de traits de la sollicitude des seigneurs pour les besoins de leurs vassaux indigents, dont ils avaient la charge.
« Des documents non moins sûrs, dit M. Prévost, ce sont les testaments; il n'en est guère qui, en dehors des legs pieux, ne contiennent la prescription de faire , aux pauvres des seigneuries appartenant au testateur, des distributions d'argent, de vêtements, de bois, d'aliments1. j>
Évidemment, la préoccupation de ces nobles testateurs était de continuer après eux le bien qu'ils avaient fait de leur vivant. Quelquefois on en a la preuve dans l'acte testamentaire lui-même.
Voici Mme Isabeau de Harcourt, dame de Toire et de Yillars, qui avait l'habitude de donner un repas à tous les pauvres qui se présentaient, le jeudi saint, dans sa seigneurie du Chastellart. <r Par son testament (21 novembre 1441), elle ordonne que cet usage sera continué. Sa sollicitude va jusqu'à prescrire de quoi sera composé le repas; c'est le menu, assez rare sans doute, de ce que pouvaient manger de pauvres gens un jour de fête maigre, et elle n'oublie pas de recommander que tout soit « bien appareillé de sel, d'oùilles « et d'oginons 5 » .
1 Siméon Luce, Bertrand du Guesclin, p. 69.
* L'abbé Tollemer, Journal d'un gentilhomme normand. 3 M. Prévost, o. c, p. 117.
5 Prévost, ibid.
A l'entrée de quelques-uns de ces vieux châteaux féodaux échappés à la destruction commune, on voit encore le logis où les gens du seigneur, souvent la châtelaine elle-même, distribuaient aux indigents le pain, les aumônes. Ce sont là aussi des témoins authentiques de la charité des maîtres de céans.
Il est peu de fondations d'églises et de couvents, ces asiles assurés des pauvres , qui ne se rattachent au souvenir de la pieuse munificence de rois ou de seigneurs. Tantôt ceux-ci donnaient le terrain sur lequel s'établissaient les religieux, tantôt ils contribuaient de leurs dons à l'érection des bâtiments; d'autres fois ils assuraient, en parlie , l'avenir de la pieuse communauté par des dotations à perpétuité. C'est ce que l'on constate durant toute la période du moyen âge et au delà.
Dans la seule ville de Lyon, par exemple, on comptait avant la Révolution une dizaine de communautés qui devaient leur établissement à une semblable origine. Les Àugustins, appelés communément Grands Augustins, s'étaient établis à Lyon vers l'an 1000. Les seigneurs de Beaujeu leur avaient donné l'emplacement de leur palais hors de l'enceinte de la ville, au lieu qu'ils occupaient encore en 4789. Le monastère des Cordeliers, devenu célèbre par le séjour et la mort de saint Bonavenfure, avait été fondé en 1230 par Humbert de Grôlée, sénéchal de Lyon, qui leur donna son hôtel. Un autre couvent de Cordeliers, dit couvent royal, fut ensuite fondé en 4404 par Charles VIII et Anne de Bretagne, son épouse, en considération de Jean Bourgeois, religieux de cet ordre, et leur prédicateur. Henri III, lors de son passage à Lyon en 4584, avait formé le dessein d'y élever une chartreuse. C'est pour remplir le vœu de son prédécesseur, que Henri IV ordonna l'établissement de ces solitaires , et voulut que leur maison s'appelât la Chartreuse du Lis- Saint-Esprit. En 1606, les religieux du tiers ordre de Saint-François s'établirent au faubourg de la Guillotière, sur un fonds qui leur avait été donné par le duc et la duchesse de Mayenne. Le monastère des Carmes déchaussés avait été fondé en 4648 par le marquis de Nérestang. Quand les Feuillants, religieux réformés de l'ordre de Citeaux, vinrent à Lyon, ce fut Charles de Neuville d'Halincourt, gouverneur de la ville, qui leur donna d'abord de quoi bâtir une église. Les consuls leur firent ensuite construire une maison. La reine Anne d'Autriche elle-même avait mis les Capucins en possession de leur établissement du Petit- Foret, en 4622, et avait fait poser en son nom la première pierre de leur église. De son côté, la reine Marie de Médicis avait appelé les Récollets, et leur avait donné une maison appelée Belle-Grève.
La plupart des communautés de femmes de Lyon avaient la même
origine. Il en était de toutes les autres villes comme de Lyon. Partout les rois, les seigneurs, les grands personnages publics y apparaissent comme les fondateurs ou les bienfaiteurs des maisons des religieux, qu'on pourrait appeler aussi bien les maisons des pauvres.
Rien n'est plus commun, durant les xvnc et xvme siècles, que de voir des seigneurs contribuer au développement des congrégations de femmes fondées dans un but charitable, en appelant des sœurs dans les hôpitaux et les écoles des lieux où ils avaient leurs domaines.
Dès que les villes eurent leur personnalité civile et politique, avec leurs magistrats, leurs institutions propres, leurs finances, elles commencèrent à figurer dans l'histoire de la charité. L'assistance publique , sans être administrativement organisée à la manière moderne, devient un des services municipaux; une partie des revenus des villes y est affectée. Chaque cité considère comme un devoir de nourrir ses pauvres, conformément à la vieille prescription du concile de Tours, qui avait servi de règle jusqu'à l'époque féodale et qui redevint en vigueur après la constitution des communes. Cette prescription plusieurs fois répétée dans les Capitulaires, n'avait reçu son exécution, depuis le xe siècle, que par les soins des autorités ecclésiastiques et les œuvres de la charité privée. Les villes étaient de simples fiefs féodaux relevant des seigneurs et administrés comme un domaine. Elles n'avaient ni revenus propres ni liberté d'action.
A mesure que les communes s'organisent, depuis l'époque de leur affranchissement, les municipalités se préoccupent, pour leur part, d'assurer des secours aux pauvres et des soins aux malades.
Dès le xiiic siècle, à côté des Maisons-Dieu ou hôpitaux dépendant de l'autorité religieuse, on trouve en certaines villes des maisons ou institutions de bienfaisance établies, sous le nom d' Aumônes ou de Charités, pour faire aux pauvres des distributions régulières de vivres.
« Les archives de Saint-Raymond (Ariège) conservent plusieurs actes de donation ou de vente en faveur de la Charité de la ville. Le plus ancien est un testament de Jordain Calvet, de l'an 1200, qui lègue certaines sommes pour la nourriture et les vêtements des pauvres de la communauté, et aussi pour les oblies qui se donnaient à la Pentecôte. 11 résulte de cet acte que cette Charité était une maison de secours pour les pauvres et les malades. Les recettes et les dépenses figurent dans les livres de comptes de l'hôtel de ville. Au commencement du xvc siècle, on distribuait tous les ans, le lundi de la Pentecôte, le pain de quarante setiers de blé. Les archives
conservent aussi trois registres des oblies nombreuses payées à la Charité par les habitants de Pamiers. Celui de 1338 contient plus de cinq cents noms. Cette maison de charité dût être abandonnée quand les hospices de la ville eurent été fondés, et les rentes continuèrent à être payées au profit d'une sorte de bureau de bienfaisance régi par les consuls1. »
Des documents constatent l'existence d'une institution analogue de bienfaisance , dite les Charités , établie dès le xive siècle à Felletin (Creuse), indépendamment de l'hôpital, et dont l'administration appartenait aux consuls de la ville.
Cette institution, dont le but était de faire distribuer des secours en pain et en seigle aux pauvres de la contrée, avait rencontré primitivement une vive sympathie, si l'on en juge par l'étendue des sacrifices de la ville, qui lui réservait le produit des immeubles de son domaine privé, les champs communaux et les terrains vacants dans l'enceinte fortifiée. Les Charités furent définitivement supprimées quelques années après 4583; un collège ayant été fondé à Felletin, les consuls abandonnèrent les revenus des Charités pour leur part contributive à la dotation du nouvel établissement2. L'hôpital, accru et largement doté, suffisait d'ailleurs aux besoins des pauvres qui en recevaient des secours réguliers.
<r A Bergerac (Dordogne), la municipalité procédait, depuis le xme siècle, à des distributions extraordinaires de pain aux pauvres, sous le nom de Sainte -Charité, le jour de la Pentecôte. Le maire ou les consuls ne laissaient pas à d'autres le soin et l'honneur de départir aux pauvres le pain de la charité ; mais pour rendre la fête plus solennelle, ils invitaient les gentilshommes et bourgeois notables de la ville et des environs à les aider dans cet honorable office, et, le soir, on se réunissait en agapes fraternelles, à la maison du consulat. Quand les contributions des particuliers ne suffisaient pas avec les ressources de la ville , les Jurades décidaient d'emprunter. Si les pauvres se multipliaient, de telle sorte que le blé qu'on retirait des six moulins de la ville ne pouvait suffire à l'aumône habituelle, les consuls en achetaient au dehors. En 1504, la distribution atteignit vingt- trois mille pains d'un peu moins d'une demi-livre, ce qui fait supposer plusieurs milliers de pauvres secourus ce seul jour de la Pentecôte. Au reste, il arrivait pour ce jour-là des pauvres de toutes les contrées voisines. Les riches eux-mêmes aimaient, dans un véritable esprit de fraternité, à se confondre
1 J. de L., Souvenir d'histoire locale, dans Semaine religieuse de Pamiers, 1895, p. 489.
2 Mémoire lu par M. Autorde. au congrès des sociétés savantes à la Sorbonne, avril 1895.
este
avec les pauvres pour cette distribution de pain, qui se faisait de la manière la plus honorable par la main des premiers magistrats de la ville. Un habitant de Bergerac, entre autres, Élie Castanet, avait donné une rente perpétuelle de six deniers à la Charité, à la condition de recevoir, au jour de la Pentecôte, une miche de pain blanc à perpétuité. Ce pain de « la Sainte -Charité » était comme du pain sanctifié , dont tout le monde voulait avoir sa part1. »
Des institutions analogues d'assistance publique existaient dans bien d'autres villes. On en verra plus loin le fonctionnement. Elles se développèrent à partir du xvie siècle sous le nom d'Aumônes générales, et plus tard sous celui de Bureaux de charité. La plupart du temps les magistrats, avec l'évêque, gardèrent la haute main sur ces administrations charitables, qui se composaient de membres de droit et de membres élus.
Les villes ne se contentaient pas de pourvoir, dans la mesure de leurs ressources, à la nourriture des pauvres; elles subvenaient à d'autres misères. On voit d'après des lettres de Charles V de 1366, relatives à la commune de Douai, que les orphelins étaient entretenus par la ville. C'est ce qui avait lieu ailleurs aussi.
L'intervention des villes se manifeste surtout à propos des établissements hospitaliers. Jusqu'à la fin du xnr3 siècle, l'administration hospitalière est tout ecclésiastique. A cette époque, plusieurs villes commencent à y avoir part. Un commencement de sécularisation se manifeste. Déjà, Philippe-Auguste et saint Louis avaient repris une certaine juridiction en matière de charité. Les baillis royaux fonctionnaient à côté des administrateurs ecclésiastiques des Hôtels-Dieu, et le grand aumônier commençait à prendre place près de l'évêque dans la direction du temporel de ces maisons. Les autorités municipales s'adjugèrent aussi des attributions, que légitimait la part de subvention des communes dans la gestion des hôpitaux.
Les bourgeois , les notables de la ville furent appelés de bonne heure à participer, dans une certaine mesure, au gouvernement des établissements de charité. Dans ses Coutumes du Beauvoisis, Beaumanoir constate l'usage déjà établi à ce sujet. Après avoir dit que les maladreries sont établies dans les villes pour recevoir ceux de la ville qui sont en maladies, il ajoute que si en principe la garde des maladreries appartient à l'évêque , il en est parmi elles qui relèvent du seigneur; que, d'ailleurs, dans toutes les maladreries, celui qui en a la garde doit prendre <i en la ville un prodehomme ou deux ou trois, qui s'entremettent de savoir Testât de la maison et
1 Dupuy, les Jurades de Bergerac, 1892.
de pourvoir et d'administrer la besogne , et de rendre compte une fois en l'an ' » .
L'administration des hôpitaux est mi -partie ecclésiastique et mipartie séculière dans l'Artois, sous le règne du successeur de saint Louis. Les documents du temps en témoignent par les faits qu'ils rapportent.
Il s'était introduit quelques abus à l'hôpital du Grand-Yal d'Arras : les majeurs et échevins fixent le nombre des pauvres qui doit y être admis et règlent, le 4 juillet 1293, qu'à l'avenir nul ne pourra être reçu sans leur permission donnée par écrit. C'est à eux que les comptes sont rendus par ceux qu'ils ont commis à la recette des biens de la maison.
On constate au xive siècle, au moins dans plusieurs villes, une participation plus étendue des municipalités à l'administration des établissements hospitaliers. Dans celles où il y avait un gouverneur nommé par le roi, comme à Douai, à Tournai et certaines autres villes de la Flandre, les administrateurs préposés aux hospices et hôpitaux, lesquels étaient ordinairement des prêtres ou religieux, ou, comme l'on disait alors, ceux qui avaient la « maîtrise » de ces établissements , devaient rendre compte de leur gestion au gouverneur, assisté des notables de la ville. Ces notables formèrent les assemblées générales que l'on voit, dans les siècles suivants, contrôler les comptes des maisons de charité.
Dans ces villes, la dépense des hôpitaux, Maisons-Dieu, Tables du Saint-Esprit et Aumônes, était mise au nombre des dépenses municipales et même des dépenses obligatoires et privilégiées, puisqu'elle devait passer avant l'acquittement des autres dettes de la ville.
L'élément communal entra de plus en plus dans l'organisation de la charité.
Par ses lettres de ratification des coutumes, franchises et libertés dont la ville de Hesdin en Artois avait joui sous les ducs de Bourgogne, lettres datées de janvier 1483, le roi Charles VIII reconnaît ou attribue à l'autorité municipale la nomination des maîtres et trésoriers de l'hôpital Saint-Jean et de la maison Saint-Ladre. Les comptes des administrateurs sont rendus solennellement chaque année, le jour de saint Pierre, entre les mains du bailli de Hesdin ou de son lieutenant, du procureur du roi et du maire, et des échevins formant le conseil de la ville, et de tous les habitants de la ville qui veulent assister à la séance.
« La plus grande publicité s'attache aux débats des comptes hospitaliers. Ces solennités municipales, appliquées à l'administration de
1 T. II, p. 32G et suiv.
AVANT LA REVOLUTION iii
la charité publique, sont un des faits les plus notables de son histoire. C'est un des côtés par lesquels le présent a laissé l'avantage au passé '. »
Ce régime nouveau de participation des villes à l'administration charitable s'étend avec l'extension même du pouvoir royal et le développement de l'esprit laïque.
A mesure que les communes urbaines s'organisent, les municipalités se préoccupent davantage du soin des malades, de la santé générale des habitants. Elles contribuent tantôt à la fondation, tantôt à l'entretien des hôpitaux. Elles assurent, autant qu'elles peuvent, le service de santé. A partir du xve siècle surtout, le pouvoir communal participe , avec l'autorité ecclésiastique , à la gestion de l'assistance publique.
Une révolution lente s'accomplit ; la charité publique passe de plus en plus sous la tutelle des gens du roi ou des magistrats municipaux. On voit très bien, par différents exemples, comment la transformation s'est opérée.
Ainsi, jusque vers la fin du xve siècle, les religieux de Haute- Combe d'abord, puis ceux de Chassagne, avaient eu la direction de l'IIôtel-Dieu de Lyon; à cette époque, des plaintes plus ou moins fondées s'élevèrent dans le peuple contre la gestion de l'hôpital, et d'eux-mêmes les religieux en abandonnèrent l'administration aux autorités municipales, moyennant un prix de cession et la réserve de quelques propriétés. Depuis lors, la direction de l'Hôtel -Dieu resta pendant plus d'un siècle aux mains des consuls de la cité. En 1585, les échevins élirent une commission administrative de douze et quatorze membres qui gérèrent les établissements hospitaliers de la ville, sous la haute direction des magistrats municipaux, jusqu'à l'époque de la Révolution.
Ce n'est pas le seul exemple de laïcisation administrative des hôpitaux avant 1789.
D'après les statuts de 1550, dressés par ordre de Henri d'Albret, roi de Navarre et seigneur de Mortagne, les bourgeois de cette ville élisent en assemblée générale le receveur de l'hôpital, lequel est chargé de recueillir le revenu, d'administrer le temporel et de pourvoir aux affaires de la maison. Le receveur devait rendre compte chaque année, au bailli ou au vicomte du Perche ou à leurs lieutenants, en présence de l'avocat et du procureur du roi de Navarre, des « gens commis pour tenir le bureau de la Maison -Dieu » et de quatre bourgeois de la ville. L'élection du bureau de la Maison-Dieu
1 Martin Doisy, Dictionnaire d'économie charitable, t. I, col. 82 (collection Mierne).
avait lieu aussi en assemblée générale ou assise. Le bureau se composait de trois membres surveillants.
Quoique la constitution des hôpitaux fût restée autonome après les réformes de Henri IV, de Louis XIII et de Louis XIV, les municipalités conservèrent, en général, une part dans l'administration hospitalière. Elles avaient, suivant les lieux, certains droits, soit dans la nomination ou l'approbation des recteurs des hôpitaux, soit dans la gestion des biens. Leurs attributions s'étendirent avec le temps.
Au xvne et au xvme siècle , les autorités municipales veillent à ce que les villes soient pourvues de médecins, de chirurgiens et d'apothicaires, et ce n'était pas toujours facile à l'époque. Pour les attirer, elles leur assurent des gages ou des pensions et leur accordent des privilèges. Là ne se borne pas leur sollicitude pour les malades et les pauvres; elles s'occupent de la bonne administration des hôpitaux, qui laissait parfois à désirer, faute d'ordre ou de ressources suffisantes. Les magistrats visitent de temps à autre les malades, autant par intérêt pour eux que pour témoigner de leur sollicitude pour la bonne tenue des établissements. En certaines villes, comme à Ghâlons, le maire et les échevins se rendaient à l'hôpital le Jour de l'an.
Les villes eurent de plus en plus à pourvoir aux dépenses de l'assistance publique. Elles apportèrent, avec leurs ressources particulières , un nouvel aliment à la charité. Les contributions municipales vinrent s'ajouter aux donations individuelles.
L'établissement des octrois dans les villes coïncide, au xvne siècle, avec la création des hôpitaux généraux, dus à l'initiative royale et aux conseils de saint Vincent de Paul. Cet impôt municipal, devenu aujourd'hui l'objet de nombreuses récriminations, se présente à l'origine avec un caractère de charité. Les octrois furent la grande ressource des nouveaux établissements, après qu'ils eurent été créés à Paris et dans les principales villes pour subvenir à des besoins nouveaux. Le gouvernement de Louis XIV eût préféré, avec raison, le système des cotisations volontaires des habitants ; mais souvent ces cotisations risquaient d'être irrégulières et insuffisantes ; les villes leur préféraient les octrois, qui procuraient des ressources sûres et constantes , et elles demandaient l'autorisation d'en établir. <r Les hôpitaux de Rennes, dit M. Babeau, ne subsistaient que par eux. Lille y puisait soixante-quinze mille livres pour son hôpital et trente-sept pour sa bourse des pauvres. Paris trouvait dans ses octrois ainsi que dans divers autres droits près de deux millions six cent mille livres, au moment où la Révolution, en supprimant ces sources de revenus pour les établissements hospitaliers, vint les jeter dans une situation précaire qu'ils n'avaient jamais connue '. »
1 La Ville sous l'ancien régime, p. 425.
Les octrois finirent par remplacer peu à peu les taxes que les « Aumônes générales », ou Bureaux des pauvres, avaient le droit de lever sur les habitants, proportionnellement à leurs revenus. Plus d'une fois ceux-ci cherchaient à se soustraire à des obligations trop onéreuses pour leur bourse ou leur générosité. Il s'ensuivait des difficultés qui, en bien des villes, firent renoncer à ces taxes; et <r la tendance la plus générale fut de les remplacer par des octrois, dont la perception était plus facile et plus sûre ' » .
Dans les temps d'extrême besoin, les villes venaient en aide aux pauvres au moyen de taxes mises sur les gens aisés, du consentement et avec le concours des autorités municipales. Dans certaines villes du Nord, en particulier, la taxe des pauvres existait dès le xvie siècle à l'état d'institution permanente.
Dans les circonstances critiques, la piété des magistrats des cités les poussait à des actes insignes de charité. Il n'est pas rare aux xvie et xvne siècles, et même encore au siècle suivant, de les voir s'engager à observer des jeûnes, à faire des communions et des processions publiques pour obtenir du Ciel la cessation de fléaux qui désolaient la ville et causaient surtout des ravages dans les classes pauvres.
C'est à la suite des terribles épidémies qui avaient, à plusieurs reprises, décimé la population lyonnaise, que le prévôt des marchands et les échevins résolurent, par un vœu solennel, de mettre la ville sous la protection de la sainte Vierge, et ils allèrent à pied en procession, à cet effet, à la chapelle Notre -Dame- de -Fourvière, le 8 septembre 1643.
Ainsi firent les magistrats de Marseille lors de la fameuse peste de 1720.
A l'occasion des événements heureux pour le royaume, tels que la naissance des princes , le succès des guerres , les villes ne se signalaient pas seulement à l'envi par des réjouissances publiques, mais elles rivalisaient entre elles de munificence dans les fondations charitables qui marquaient ces jours de joie. Les plus petites imitaient les plus grandes. Sur le registre des délibérations de la ville de Pamiers, on lit, à la date du 24 octobre 1751 : que la naissance de M9r le duc de Bourgogne "2 a excite dans la ville de Pamiers une joie si générale que pour célébrer cet heureux jour, il convient de suivre le [lieux exemple donné par la ville de Paris par l'établissement qu'elle a délibéré de faire de plusieurs pauvres filles, et que, à cet effet, la communauté s'engage à contribuer au mariage de six pauvres filles de la présente ville.
1 Babcau , la Ville sous l'ancien régime, p. 427-8.
2 Fils aîné du Dauphin.
C'était au lendemain de la brillante guerre pour la succession d'Autriche, qui venait de donner la Lorraine à la France. La confiance et l'amour de la nation étaient grands pour le roi, qu'on avait vu avec son fils à la tête des troupes. Le Dauphin ne s'était pas laissé vaincre en générosité par les villes. Avec l'argent que la ville de Paris destinait aux fêtes publiques, il avait doté six cents jeunes filles pauvres.
L'esprit de charité était, on peut le dire, le fond de l'esprit public dans les siècles passés; il inspirait tellement tous les actes de la vie, que l'on en rencontre fréquemment des manifestations dans les annales des cités.
Dans le but d'exciter la pitié, on faisait chaque année, au xvie et au xvne siècle, des processions générales de tous les pauvres. « Le clergé et tous les corps constitués y assistaient. A Lyon, elle était précédée des cinq crieurs des confréries sonnant leurs clochettes, et d'un ancien pauvre, vêtu d'une longue chemise blanche, qui, tête et pieds nus, portait une grande croix. Puis venait le trésorier de l'Aumône, la bourse à la main, suivi de ses domestiques, des enfants orphelins et de tous les pauvres, hommes et femmes, qui recevaient des secours à domicile ou qui étaient enfermés dans les maisons de charité. Après la procession, on les réunissait tous dans la cour de l'archevêché, où une aumône leur était remise '. »
Un jeune Allemand qui voyagea en France sous la minorité de Louis XIII, Just Zinzerling, signale ce gracieux et touchant usage de Béziers : « Aussitôt que les voyageurs y arrivent , trois ou quatre jeunes filles des meilleures familles, et choisies parmi les plus jolies, viennent les prier, au nom des pauvres, de leur faire une aumône. Un usage analogue existait encore, en 4629, à Gastelnaudary, où des jeunes filles vinrent tendre au voyageur Gœlnitz une fiole d'or, afin qu'il y déposât une offrande pour les pauvres 2. »
A côté du clergé et des ordres religieux, les villes coopéraient de toutes manières, en toute occasion, soit avec leurs ressources propres, soit au moyen de taxes prélevées sur les habitants, à la dispensation des secours publics. Depuis le temps où elles s'administraient librement, une part leur incombait dans l'assistance publique, et elles s'en acquittaient avec une sollicitude toute chrétienne pour les pauvres.
1 Rabeau , la Ville sous l'ancien régime.
2 Ici., les Voyageurs en France, p. 79.