LES PARTICULIERS
La France , nation catholique par excellence. — Rôle des particuliers dans l'œuvre française de la charité. — Documents des premiers siècles. — Les deux doctrines de l'Évangile et du paganisme. — Différence des mœurs. — Les œuvres individuelles ont précédé les institutions de charité. — L'action de la charité privée s'efface devant celle de la chanté publique. — Elle se montre dans les fondations charitables de toute sorte. — La libéralité des fidèles source de la propriété ecclésiastique. — L'esprit de foi entretenait la charité. — 11 était particulièrement stimulé par la prédication. — L'exhortation à la charité était un des sujets ordinaires de la chaire. — Pratique de la charité dans toutes les classes de la société. — Seigneurs et grandes dames. — La bourgeoisie. — Fondations par les bourgeois. — Leur dévouement au service des pauvres. — Maisons particulières changées en hôpitaux. — Traits de mœurs de charité dans le commerce. — La charité dans les classes ouvrières et rurales. — Médecins et avocats. — Les dispositions testamentaires en faveur des œuvres pies et charitables. — Les enseignements et les pratiques de la charité dans la vie de famille. — Les confréries et charités. — Fusion des classes. — Grand nombre et variété de ces pieuses associations. — Leurs emplois charitables. — Les confréries de charité de Saint- Vincent-de-Paul. — Les particuliers fondateurs d'instituts religieux hospitaliers. — Les Dames de la charité. — Le rôle de la femme dans le ministère des bonnes œuvres. — Fécondité du principe d'association pour L'exercice de la charité.
En France, plus qu'en aucun autre pays peut-être, la charité a eu dans les particuliers de tout rang, et à toutes les époques des agents innombrables. Ce n'est pas en vain que la nation des Francs était l'aînée des nations chrétiennes. Elle a produit pendant une longue suite de siècles une succession de familles et de races imbues des enseignements de la foi, et dont les préceptes évangéliques étaient la loi. La France a été la nation catholique par excellence. Son peuple, généreux, dévoué, a été le plus actif instrument du bien dans le monde. Chez elle ont germé les vertus de sacrifice et de dévouement qui produisent les œuvres de charité.
Malgré ses défaillances et ses fautes, au milieu de ses épreuves comme au sein de la prospérité, elle s'est toujours montrée digne de son origine chrétienne, digne des faveurs spéciales dont elle a été l'objet de la part de la Providence. Aucune autre nation n'a fait
plus qu'elle le bien, aucun peuple n'a été meilleur que le sien. Elle a inscrit dans ses annales nationales un des plus beaux chapitres de l'histoire de la charité.
Il serait impossible de déterminer en détail le rôle des particuliers dans l'œuvre française de la charité. Ce serait l'histoire par siècles et par années de tout le bien qui s'est fait sur toute l'étendue du territoire depuis l'établissement du christianisme. Une telle histoire, outre qu'elle dépasserait les limites de toute espèce de récit, est essentiellement secrète. Les chrétiens de chaque époque, en pratiquant individuellement la charité, se sont conformés au conseil de l'Évangile , qui leur recommandait d'agir dans le secret de leurs cœurs. Le bien ainsi accompli ne peut être saisi que dans ses manifestations extérieures. Il n'y a que des indices généraux, des traits collectifs de la charité si abondamment exercée par les fidèles de toutes les époques.
Ils suffisent à donner l'idée de la générosité et du dévouement de chaque génération. La multitude des fondations charitables, le développement des institutions hospitalières attestent d'une manière générale la participation des chrétiens de toute condition aux œuvres de miséricorde spirituelle et corporelle, si largement représentées en France depuis l'origine.
Dès que le christianisme s'établit, c'est une merveille de voir la charité éclore dans tous les rangs de la société française. Le vieux monde gallo-romain se transforma petit à petit sous l'influence de l'esprit nouveau. Des vertus nouvelles naissent. L'amour du prochain, la compassion pour les pauvres et les malheureux deviennent des sentiments ordinaires dans la société chrétienne.
Aussi loin que les documents peuvent remonter, on retrouve la trace de ce changement des cœurs, ainsi que des effets qu'il produit. La charité est largement . pratiquée par les particuliers ; elle est entrée dans les mœurs, et elle devient une habitude de la vie. Sur les cent mille épitaphes grecques et latines que l'antiquité nous a léguées, on ne lirait pas une seule fois à l'éloge du défunt qu'il a aimé les pauvres et fait l'aumône. Dans le petit nombre d'inscriptions chrétiennes des premiers siècles , recueillies en France , on trouve souvent le souvenir de cette vertu de charité que le christianisme avait apportée avec lui, et que les fidèles de toute condition et de tout rang s'appliquaient à pratiquer.
A cette époque, un des plus beaux éloges que l'on aimait à donner aux défunts de marque, un de ceux que l'on rencontre le plus fréquemment sur leur tombe, c'est de constater qu'ils avaient exercé la charité. Tel était cet Avolus d'Orléans, que Fortunat loue d'avoir nourri en secret les pauvres et répandu largement ses aumônes dans
le peuple1. Cette charité cachée était particulièrement chère aux chrétiens; ils avaient toujours présent à l'esprit ce conseil de l'Évangile, que la main gauche doit ignorer ce que donne la droite.
L'épitaphe de la noble chrétienne Théodéchilde, des temps mérovingiens, composée en vers par le poète Fortunat, porte : « L'orphelin, l'exilé, le pauvre, les veuves, les malheureux sans vêtements pleurent en elle leur mère, leur nourriture, leur abri-. »
La bienfaisance n'était pas le monopole des riches et des grands. Elle existait dans toutes les classes de la société. Sur l'épitaphe du marchand lyonnais Agapus, mort en 601 à l'âge de quatre-vingtcinq ans, on lit cet éloge funèbre : <r II fut la consolation des affligés et le refuge des pauvres3. »
A mesure que le christianisme se propageait des villes dans les campagnes de la Gaule et pénétrait la vie des populations d'alors, il étendait cet esprit de charité, qui est comme la marque des disciples de Jésus-Christ. Sous les deux premières races de nos rois florissent , parmi les vrais chrétiens , les vertus de foi et d'espérance dans lesquelles l'amour du prochain prend sa source. Autant il y a de fidèles groupés autour des églises et des abbayes, autant il y a de cœurs généreux et compatissants, prêts à venir en aide aux misères d'autrui. Mais, à ces époques, ce sont les riches surtout qui ont à pratiquer la charité. Leur position sociale, leur indépendance les mettent en mesure d'user de leurs biens selon l'esprit de l'Évangile. Les grands propriétaires, les fonctionnaires publics, les négociants des villes , peuvent disposer de leurs terres et de leurs trésors en faveur des églises, qui sont alors les mères nourricières des pauvres, ou faire participer à leurs revenus les indigents.
L'espérance chrétienne du ciel entretenait dans les cœurs le zèle de la charité et des bonnes œuvres. Bien différentes en cela étaient les deux doctrines de l'Évangile et du paganisme. L'antagonisme entre les idées païennes et les sentiments nouveaux inspirés par la foi ressort des monuments épigraphiques de la vieille Gaule, sûrs témoins des mœurs du temps. « Archarius, dit l'épitaphe d'un de ces généreux chrétiens des premiers âges, a rendu au monde tout ce qu'il tenait de lui. Il n'emporte que ses bonnes œuvres. »
C'étaient là les pensées de la foi. « Des idolâtres, voués au matérialisme, tenaient, dit M. Edmond le Blant, un tout autre langage. Pour eux, les biens consommés sur la terre étaient seuls acquis au défunt. » Leur littérature était l'expression de ces pensées. « Buvons, mon cher Simon, dit un personnage de comédie, buvons à ou-
1 Le Blant. o. c, II, u° 630.
2 Id., I, \\o 217.
3 Id., 1,11° 17.
trance et faisons joyeuse vie, tant qu'il y aura moyen d'y fournir. La mort te glacera au jour marqué par les dieux, et que te restera-t-il? Ce que tu auras bu et mangé, rien de plus1, »
Des inscriptions funéraires païennes redisent la même chose : <r Ce que j'ai mangé et bu, proclame l'épitaphe d'un viveur, il n'y a que cela à moi2. — Ce que j'ai mangé et bu, dit un autre défunt du fond de son tombeau, je l'ai avec moi; ce que j'ai laissé là-haut, je l'ai perdu. s>
Pour les chrétiens, au contraire, on n'emportait dans l'autre vie que ce qu'on avait donné sur la terre ; on ne possédait vraiment que ce dont on s'était dépouillé par amour du prochain. Le christianisme enseignait que <r les biens d'ici-bas échappent, si nos bonnes couvres ne nous les acquièrent à jamais, en nous amassant un trésor dans le ciel j>.
La différence des doctrines avait fait la différence des mœurs. La doctrine chrétienne était un stimulant actif aux bonnes œuvres. Les fidèles s'en inspiraient. Aussi, dès l'organisation de la société chrétienne, commencent les pieuses fondations qui ont les pauvres pour objet. Les particuliers rivalisaient de générosité avec les rois. On donnait aux églises, aux monastères, pour assurer la perpétuité des aumônes , pour prolonger après soi le bien que l'on avait fait de son vivant. Les archives de Saint -Denis conservèrent jusqu'à la Révolution, à côté des diplômes royaux constatant la pieuse munificence des successeurs de Clovis, un acte authentique sur papyrus contenant donation, par une dame nommée Ermentrude, de ses biens à l'abbaye.
Dans ces siècles reculés, on n'écrivait pas la vie des simples particuliers, quels qu'eussent été leurs mérites et leurs actes. Par l'histoire des saints, la seule que nous ayons, on constate les préoccupations, les habitudes des personnes pieuses d'alors qui comprenaient que, pour se donner à Dieu, il fallait se donner aussi aux pauvres, et que pour servir vraiment le maître divin, il était nécessaire de contribuer de sa personne et de ses biens au service des membres souffrants de Jésus -Christ. Ce que les saints faisaient dans la surabondance de leur charité, qui les portait au don complet d'euxmêmes, les fidèles le faisaient aussi, quoique à un moindre degré, en vertu des mêmes principes. On n'était pas chrétien sans cela.
Les œuvres individuelles ont précédé les institutions de charité. Elles ont coexisté ensuite avec celles-ci, toujours vivantes, toujours abondantes au sein d'une société où régnait la loi évangélique. Elles
1 Dans Athénée, VIII, p. 336, D.
2 Cf. Le Riant, o., c, I, p. 506.
sont toujours restées distinctes des secondes ; car, lors même que le ministère de la charité eut été complètement organisé, la piété personnelle n'a pas cessé de s'exercer envers les pauvres de toutes les manières que le zèle ou les circonstances inspiraient. Mais les œuvres de la charité privée ont péri avec les individus, sans laisser ordinairement de traces. Tant d'aumônes distribuées aux pauvres dans le cours des siècles, tant de services de bienfaisance rendus aux nécessiteux, tant de soulagements procurés aux infortunés, tout cela a disparu au fur et à mesure avec les auteurs de ces bienfaits et ceux qui en étaient l'objet.
Ce qu'on peut constater, c'est que la charité était entrée profondément dans les mœurs publiques. Sans elle, toutes ces institutions charitables établies dans la suite des temps n'auraient pu ni durer, ni même se fonder. Le zèle du clergé et des ordres religieux, les revenus des biens ecclésiastiques n'y auraient pas suffi , et ces biens même n'avaient le plus souvent pour origine que la générosité des fidèles. La munificence des rois eût été inefficace, sans le concours incessant, inépuisable des particuliers.
L'histoire de la charité publique serait, en réalité, l'histoire de la charité privée, si celle-ci pouvait être faite. Elle présenterait des alternatives en rapport avec les circonstances de temps et de mœurs. L'action des particuliers disparait ou s'efface avec les transformations sociales qui tendaient à absorber l'individu. Dans la société primitive du moyen âge, où toute force individuelle vint se grouper autour des églises, des abbayes et des châteaux forts, la vie est dans ces grands centres, et là aussi est l'action. Les personnes n'ont qu'un rôle subordonné; elles se confondent avec les organismes sociaux dont elles dépendent. C'est l'évêque, c'est l'abbé, c'est le seigneur qui paraît et qui agit.
Plus tard, avec l'émancipation individuelle et communale, les particuliers rentrent en scène. Le laboureur, l'artisan, le marchand, le bourgeois , redeviennent des personnalités et comptent dans la vie publique. Alors on les voit mieux à l'œuvre; on peut mieux se rendre compte de la part considérable qu'a eue l'initiative privée dans l'exercice de la charité et dans son organisation sociale.
Cette action des diverses classes de la société apparaît surtout dans la dotation des églises et des monastères, dans l'institution des diverses confréries ou fraternités, si nombreuses au moyen âge, dans la contribution volontaire de tous à la fondation et à l'entretien des établissements et œuvres de charité de toute sorte.
Une page éloquente de M. de Montalembert, sur l'origine de la propriété monastique, retrace en raccourci l'histoire de la générosité des fidèles à travers les siècles du moyen âge.
« Si l'on voulait retracer l'histoire des instincts les plus généreux et des émotions les plus pures qui aient jamais remué le cœur humain, elle serait facile à faire : il n'y aurait qu'à transcrire les préambules des actes de fondation et de donation qui ont constitué la propriété monastique. Là comparaissent tour à tour pour être sanctifiées, purifiées et perpétuées, toutes les affections de l'homme et toutes ses douleurs : la dévotion envers Dieu, envers sa mère, envers ses saints ; l'adoration et l'humilité , le repentir et la reconnaissance; l'amour conjugal, filial, paternel, l'amour du prochain dans toute l'inépuisable variété de ses inspirations, et par- dessus tout, le désir de contribuer au salut de ceux qu'on avait aimés sur la terre, et de les rejoindre dans le ciel. Dans des actes publics et solennels, destinés à éloigner tout soupçon de manœuvres frauduleuses ou occultes, ces généreux chrétiens ont énuméré les motifs de leurs sacrifices : ils déclarent se les imposer, tantôt pour expier un crime, un malheur ou accident dont ils avaient été la cause involontaire , tantôt pour homologuer leur renonciation à des biens mal acquis, à d'injustes prétentions ou des inimitiés invétérées; tantôt encore pour remercier Dieu d'une grâce éclatante, d'un danger évité, d'un retour heureux de pèlerinage ou de croisade, ou pour attirer sa protection au moment de descendre dans le champ clos ; tantôt et surtout pour sanctifier leurs richesses et bien placer leurs économies, en les faisant profiter aux pauvres ou aux voyageurs. Ils aspiraient à consacrer ainsi devant Dieu soit leur résignation dans une maladie incurable , soit l'extinction prévue d'une race illustre et ancienne, soit le désir du repos après une vie trop agitée, l'admiration d'un site pittoresque ou solitaire, le choix d'une sépulture de famille, mais surtout la mémoire d'une longue lignée d'aïeux, d'une épouse fidèlement chérie, d'un enfant prématurément enlevé ou même d'un serviteur ou d'une suivante fidèle. Quelquefois aussi ils destinaient cette offrande pour le salut d'un être aimé sans mesure et sans droit, mais que l'Église ne défendait pas de chérir au delà de la tombe. C'est ainsi que Philippe -Auguste dotait un couvent de cent vingt religieux auprès du tombeau d'Agnès de Méranie.
« Ainsi se dresse , à chaque page de ces annales de la génération féodale, quelque monument des mystères de la miséricorde divine, de la douleur humaine, de la vertu chrétienne. Et ces motifs de donation devenaient sans cesse des motifs de conversion, et souvent tel homme qui avait commencé par donner à Dieu sa terre et son bien, finissait par se donner lui-même, d
L'extension considérable de la propriété ecclésiastique dans le passé témoigne de l'étendue de la charité des particuliers. Car, la plupart de ces biens provenaient de dons et de legs. Les généreux
donateurs savaient que la plus sûre manière de faire l'aumône était d'enrichir les églises, les couvents, les établissements pieux dont les ressources étaient, pour une grande part, consacrées aux pauvres. Ils s'associaient ainsi à tout le bien qui se faisait par ce moyen. Les œuvres de charité publique étaient leur œuvre. Plus on voit les dislributions de vivres et de vêtements devenir abondantes dans les abbayes et dans les presbytères; plus on voit les maisons de charité, hôpitaux, hospices, asiles se multiplier, plus aussi on a la preuve de l'abondance des aumônes versées par les particuliers dans le sein maternel de l'Eglise pour le soulagement des diverses misères humaines.
L'esprit de foi entretenait et fécondait la charité. On donnait autant pour soi que pour les autres ; on donnait pour venir en aide au prochain et pour s'assurer en même temps les prières des pauvres et le salut éternel. « Tout donateur avait en vue de soulager une classe d'individus, une localité, un ordre de misère spécial, et surtout de laisser, par des fondations durables, un souvenir de bienfaisance et de piété, pensée qui flattait son cœur, tranquillisait sa conscience et consolait ses derniers moments. »
Constamment ces pieuses dispositions étaient stimulées par la prédication.
Un des sujets les plus ordinaires de la chaire chrétienne, nous l'avons vu, c'était l'exhortation à la charité. Les prédicateurs n'étaient jamais plus éloquents ni leur parole plus efficace que lorsqu'ils prêchaient l'aumône obligatoire. Ils encourageaient surtout les pieuses fondations qui assuraient l'effet de l'aumône à perpétuité. Mais, de peur qu'on ne fit pas après sa mort ce que l'on n'avait pas fait de son vivant, les prédicateurs de la charité recommandaient aux fidèles de ne pas se borner à disposer de leur avoir par testament, mais ils les engageaient à employer tout de suite le surplus de leur fortune à de pieuses libéralités aux églises et aux hôpitaux.
L'un d'eux, Henri de Provins, usait de cette comparaison familière à propos des gens qui se bornaient à faire par testament des legs aux pauvres : « Quand un homme est venu dîner le soir chez un de ses voisins ou de ses amis, celui-ci le fait accompagner par un serviteur avec une lanterne, pour l'empêcher de trébucher et de tomber dans la boue. Mais si le serviteur portait celte lanterne derrière le dos de celui qu'il accompagne, elle ne l'empêcherait assurément pas de trébucher ni de tomber. Il en est ainsi de l'aumône que vous mettez en réserve pour qu'elle soit distribuée après votre mort : vous préparez une lanterne qu'on portera derrière votre dos. Donne tant que tu vis, et porte devant toi la lanterne, ou fais -la
porter. On m'apprend que cette nuit même un pauvre homme est mort de froid et de faim, tout gelé, tout glacé. A ceux qui l'ont laissé mourir, je dis que leurs aumônes différées ne les empêcheront pas de trébucher et de tomber dans la fosse d'enfer. »
Ce langage d'une familière éloquence était compris de tous. Il faisait sentir vivement l'obligation de faire le bien tout de suite, de son vivant. Et à force d'entendre dire qu'on n'emporterait dans l'autre vie que ce que l'on aurait donné ici-bas, chacun se persuadait qu'il fallait se faire dès maintenant un bagage d'aumônes et de bonnes œuvres pour le ciel. Dans les siècles où l'Église était écoutée, sa parole produisait ainsi une abondance d'aumônes qui se renouvelaient sans cesse et permettaient de pourvoir à tous les besoins de la pauvreté.
Sous l'influence des idées chrétiennes entretenues dans tous les rangs de la hiérarchie sociale par l'exemple et la prédication , la charité s'exerçait universellement. Seigneurs et vilains, bourgeois et paysans, tous avaient leur part dans une vertu qui était une des plus grandes forces sociales du passé. 11 faudrait faire en détail l'histoire du château, de la boutique et de la ferme au moyen âge, pour montrer combien l'esprit de l'Evangile , au milieu d'excès ou d'abus faciles à signaler pour les détracteurs de l'ancienne France, avait pénétré toutes les classes, toutes les conditions. Partout on rencontrerait la compassion pour les pauvres, le zèle à soulager leurs misères , les plus beaux exemples de piété et de dévouement. En prenant l'une après l'autre les différentes classes de la société, on verrait avec quelle affection pour le prochain, et sous combien de formes touchantes s'observait, dans l'ancienne société, le précepte évangélique de s'aimer les uns les autres, de faire à son semblable ce que l'on aurait voulu qui fût fait à soi-même. Combien on pourrait ajouter d'exemples à ceux qui ont été cités plus haut chez les barons et les seigneurs, qui formaient un des éléments de l'autorité publique à l'époque de la féodalité !
Il n'était pas rare, au moyen âge, de voir de nobles dames quitter le monde après la mort de leurs maris et embrasser la vie religieuse ou une vie de retraite, en commençant par vendre leurs biens, dont elles affectaient le produit à de bonnes œuvres. Ainsi avait fait sainte Delphine de Signe au xive siècle. La vente qu'elle fit de ses biens produisit des sommes considérables, avec lesquelles elle dota et maria un grand nombre de filles orphelines.
Avant d'entrer au Carmel, la bienheureuse Françoise d'Amboise, duchesse de Bretagne, devenue veuve, hésita si elle ne se consacrerait pas au soin des malades à l'Hôtel-Dieu de Paris, avec les pieuses
iemmes qui le desservaient. Elle avait fait l'apprentissage de cette généreuse carrière ; elle s'était donnée aux pauvres avant de se donner à Dieu dans le cloître.
Les mêmes mœurs, les mêmes pratiques se retrouvent à toutes les époques dans les hautes classes. Beaucoup d'illustres veuves, comme la duchesse de Hautefort, surnommée la mère des pauvres, Mmc de Miramion, la fondatrice des dévouées servantes des pauvres qui ont porté son nom , la duchesse de Lesguillon , Mme de Pollalion , que l'on voit groupées autour de saint Vincent de Paul , consacrèrent leur veuvage et leur fortune au bien. C'était un fait assez ordinaire, dans les derniers siècles, de voir des personnes du sexe, appartenant à de bonnes et anciennes familles, à la noblesse même, se donner au soin des hôpitaux, y venir elles-mêmes avec leurs biens. Les archives hospitalières ont conservé, entre autres, le nom de cette demoiselle Gallot de la Roupière, qui apporte à l'hôpital de Bourgneuf (Loire -Inférieure), où elle vient servir, son patrimoine, dont le revenu, porte le contrat, sera appliqué au bouillon des pauvres'.
Il y eut aussi une chevalerie des femmes , dont la loi et l'honneur étaient de se dévouer pour les malheureux, de servir les pauvres et les affligés.
La bourgeoisie ne le cédait pas à la noblesse en générosité , en dévouement. Les faits mettent au jour les mœurs charitables de cette classe si importante de la société dans les siècles passés. A côté des hauts barons, des seigneurs titrés, dont le nom est attaché à l'origine d'un si grand nombre de fondations charitables, on rencontre dans toutes les provinces, dans toutes les villes, quantité de gens de robe, de magistrats municipaux, de marchands, qui dotent des hôpitaux, qui assignent des revenus aux institutions de charité , qui distribuent des aumônes. « Les archives des hôpitaux, dit M. Babeau avec vingt autres, sont remplies des noms des généreux donateurs qui, depuis le xne siècle, n'ont cessé de les enrichir-. »
Les généreux auteurs de ces fondations ne se bornaient pas, remarque M. Hubert Valleroux, à donner leurs biens; « ils se donnaient eux-mêmes pour servir les pauvres, comme ce Geoffroy, couturier de Paris, et Marie, sa femme, qui, en 1260, donnent à l'Hôtel-Dieu leur patrimoine, à charge seulement d'être reçus parmi ceux qui donnent des soins aux malades 3. »
Il arrivait maintes fois qu'un petit groupe d'habitants de la ville, ou même un seul particulier, prît h sa charge l'établissement d'un nouvel hôpital. M. de Ribbe rapporte le fait d'un notable d'Aix en
1 Cf. Hubert Valleroux, o. c, p. 31.
3 Pase 28.
Provence, Jacques de Roques, qui, en 1518, entreprend de construire un hôpital et s'y donne entièrement avec sa femme et toute sa maison. On voit, dans son « Livre de raison », la suite de son entreprise jusqu'à sa mort, arrivée vingt ans après. Le ménage de l'hôpital ne se distingue pas du sien propre. Son œuvre est continuée par les siens , et l'hôpital subsiste encore , mais fort agrandi. »
Des lettres patentes de Charles IX, de juillet 1570, nous montrent un certain Jacques Moien, natif de Gordoue, fabricant d'aiguilles à Paris, qui fonde un hôpital privé pour la guérison des écrouelles. Établi pour son commerce à Paris, cet Espagnol enrichi rend en œuvres pies ce qu'il a gagné par son industrie. Il suivait en cela les exemples qu'il avait sous les yeux.
Dans la petite ville de Meymac, près de la chapelle Saint-Martin, fondée par les Dupuy de Maussac , bourgeois de la ville , Jean Dupuy installa en 1G22 une confrérie de pénitents blancs voués aux bonnes œuvres. Un autre bourgeois, Antoine Chazal, avocat au Parlement et juge de Rochefort, avait donné une partie de son terrain pour la construction d'un hôpital, dont la première pierre fut posée en 1621 par le premier consul de la cité et par le bienfaiteur. Soixante ans plus tard, Antoine Dupuy de Saint- Pardoux, curé de Meymac -, et sa sœur Catherine, ne voulurent pas se contenter de cet Hôtel -Dieu. Ils abattirent la maison patrimoniale, et sur l'emplacement en construisirent un plus vaste et plus beau , avec cette inscription , qui convient à tous les hôpitaux élevés et entretenus par la charité chrétienne : Eospitium hic; alibi patria. « Ici simple abri; ailleurs existe une patrie. »
Les villes n'avaient pas le privilège de ces fondations. Outre son église paroissiale, le village de Yuillafans, en Franche-Comté, possédait une chapelle de sainte Foy, attenante à un hôpital, dont les archives locales indiquent en ces termes l'érection au commencement du xviie siècle : <r Un hôpital a été construit et une chapelle y a été fondée à l'honneur de sainte Foy, vierge, par testament de Jacques Mignot, docteur -médecin, qui y a assigné une dot et a choisi pour premier chapelain Jean Gigouley. »
Quantité de fondations hospitalières dans toutes les provinces, et à la campagne comme à la ville, étaient dues à des libéralités privées. Reaucoup d'hôpitaux ont ainsi existé jusqu'à notre siècle avec le nom de leur généreux fondateur. Un des plus connus est l'hôpital Cochin, de Paris, doté par le célèbre avocat de ce nom, après avoir été érigé par un digne prêtre de cette vieille famille bourgeoise. Il n'est presque pas de villes qui ne puissent, ou en montrer de pareils, ou en rappeler le souvenir par des titres authentiques.
Souvent les simples particuliers, bourgeois et bourgeoises, se faisaient eux-mêmes hospitaliers. Ils recueillaient chez eux des vieillards, des enfants, des malades, qu'ils soignaient comme à l'hôpital par amour de Dieu et du prochain, tout en tirant d'eux parfois de petits services domestiques.
Au xvie siècle, l'hôpital des Enfants-Dieu, — nom touchant qui peint bien l'esprit de l'époque , — - avait été créé pour recevoir les orphelins des pères et mères morts à l'Hôtel-Dieu. Le nouvel hospice ne tarda pas à devenir trop grand, non pas parce que le nombre des orphelins avait diminué, mais par la raison que <r les bourgeois et bourgeoises de Paris, dit un édit royal, en prenaient beaucoup, tant pour s'en servir que pour leur apprendre un métier et les nourrir pour l'amour de Dieu, quand ils n'avaient pas d'enfants » ; tellement, ajoute l'édit, <r que le nombre reçu était fort diminué et devait diminuer encore plus dorénavant, à l'occasion de l'amour que lesdits bourgeois et bourgeoises leur portent et qu'ils en demandent pour les raisons susdites. »
Il en était de même d'un bout de la France à l'autre. Dans son testament de 1501, Barthélémy de Borvilhan, gentilhomme gascon, après plusieurs fondations <r laisse à l'hospital de Nanciet la somme de cent livres et charge ses héritiers d'adopter seize filles des plus pauvres du lieu et paroiche ».
Malgré le grand nombre d'hôpitaux situés dans toutes les régions de la France, plusieurs villes, à certaines époques, s'en trouvaient dépourvues, soit que les anciens établissements eussent péri au milieu des guerres civiles et religieuses, soit que le défaut de ressources les eût fait abandonner. La charité privée y suppléait. C'est ainsi qu'avant de fonder en 1768 uu hôpital à Bibérac, les demoiselles Marie Moulin avaient fait servir leur maison à cet usage. Bien de plus touchant que l'acte notarié qui constate à la fois et la fondation du nouvel établissement, et les pratiques charitables des pieuses filles. C'est un des mille documents de la charité de l'ancienne France '.
Non contentes d'avoir donné leur maison et leurs biens pour l'établissement d'un hôpital à Bibérac, les demoiselles Moulin se donnèrent elles-mêmes, selon un usage assez commun qui portait beaucoup de femmes et de filles charitables à se dévouer au service des pauvres en embrassant la vie religieuse. Avec l'autorisation de l'évêque de Périgueux, les pieuses fondatrices s'étaient consacrées à Dieu par les vœux de religion , sous le vocable de sœurs de Sainte- Marthe , prenant pour modèle les religieuses de Sainte- Marthe de
1 Yoir Semaine religieuse de Périgueux, 17 janvier 1880.
Périgueux, dont elles avaient adopté la règle, tout en conservant leur indépendance !.
Rien ne donne mieux l'idée des mœurs charitables du passé que certains traits empruntés à la vie d'alors. C'était un usage fréquent "dans le commerce, dans l'industrie, d'associer Dieu à ses affaires. Non seulement on appelait ses bénédictions sur l'œuvre, non seulement on le remerciait du succès, mais beaucoup de pieux négociants lui faisaient sa part dans la réussite d'une entreprise, dans le bénéfice du négoce; cette part à Dieu était pour les pauvres. « Il s'est même rencontré souvent des commerçants qui formaient avec Dieu une véritable société commerciale. Ils l'instituaient régulièrement, par contrat ou par vœu, leur associé, et s'engageaient à lui verser, dans la personne de l'Église ou des pauvres, une part proportionnelle dans les bénéfices annuels. Le commerçant apportait à la société les fonds et le travail; l'apport de Dieu était sa protection et ses bénédictions. »
Un de ces négociants très chrétiens, insigne bienfaiteur des pauvres, ce fut Jacques-Thomas de la Barberie, marchand drapier à Falaise, au xvme siècle. Son histoire est des plus touchantes. En 4720, âgé de trente-quatre ans, il commença le commerce pour son propre compte. Et d'abord, pour attirer les bénédictions de Dieu sur son négoce, après avoir fait une quadruple fondation de messes pour le 1er janvier, <r il s'oblige par contrat à payer mille à douze cents livres de rente aux pauvres honteux de la ville et faubourgs de Falaise et à l'hôpital des pauvres malades. » Il assure ainsi le gain des pauvres avant de savoir quel sera le sien. Bien plus, il fait vœu et promesse à Dieu de leur donner part dans tous les bénéfices qu'il réalisera. Il leur constitue même un capital et « il mettra toujours de côté une certaine somme pour eux d'an en an, qu'il leur fera profiter le plus possible, augmentant leur capital à fur et à mesure que ses biens augmenteront. » Un héritage vient à lui échoir de la part d'un bon et vieux prêtre dont il connaissait les pieuses intentions. Jacques- Thomas s'engage aussitôt <r par vœu à faire présent aux pauvres des biens qui sont provenus et qui proviendront de ladite succession ». Et désormais il distribue chaque année deux cents livres aux quatre couvents des PP. Capucins de Falaise, Rouen, Évreux et Caudebec, deux cents livres à l'hôpital de Falaise , « pour fonder des lits ou acheter des logements convenables; » cent cinquante aux pauvres de Darnétal près Rouen, cent cinquante aux pauvres de Saint-André-
1 Pei sance
srgot, les 0?'igines chrétiennes des hôpitaux, hospices et bureaux de bienfaidu Périgord, 1880.
AVANT LA RÉVOLUTION llJ3
sur-Gaillon. » Il se réserve de faire lui-même la distribution de cinq cents livres aux pauvres de la ville et environs.
Plus il donne, plus Dieu lui rend en faisant prospérer son commerce. Aussi, à mesure que ses biens augmentent, il augmente la part des pauvres, qui monte successivement de quatorze cents livres puis quinze cent cinquante livres, puis seize cents livres de rente. Et encore donne- t-il par an « au moins quatre cents livres en plus de ce qu'il a promis ».
Le capital des pauvres s'accroît parallèlement. En 1744, il est de trente-six mille livres. Deux ans plus tard, il atteint le chiffre de quarante-cinq mille six cents livres, ce qui ferait plus de cent mille francs aujourd'hui. Le résultat est magnifique, et néanmoins il ne satisfait pas encore l'ardente charité de ce grand serviteur des membres souffrants de Jésus-Christ. Jusqu'à sa mort il redoublera d'activité et de soins dans son négoce, et de ses bénéfices il fera trois parts : une pour lui et deux pour les pauvres1.
Tel était souvent le commerce avant que l'esprit mercantile n'eût remplacé le sentiment religieux, si répandu jusqu'à la fin du siècle dernier dans la classe marchande. Les affaires, dont l'unique mobile est aujourd'hui le gain, avaient souvent dans les temps passés le caractère d'un négoce de compte à demi avec Dieu, dont les pauvres étaient les bénéficiaires.
Il y avait d'autres pieuses spéculations dont les pauvres profitaient également. Une d'elles peut être considérée comme l'idée première de l'œuvre toute moderne du Pain de Saint-Antoine. Un curieux document liturgique du xive siècle nous fait connaître cet usage du temps. C'est une benedictio ad pondus pueri, tirée du bréviaire d'Apt. Les familles qui voulaient attirer les bénédictions célestes sur un enfant, et en même temps contribuer au soulagement des pauvres du bon Dieu, donnaient à un établissement de charité un poids de blé égal au poids même de l'enfant qui était censé faire la bonne œuvre et qui devait en retirer le profit spirituel. Or cette bonne œuvre se faisait en l'honneur de saint Antoine, dont on inoquait la protection pour obtenir la faveur demandée.
Au temps passé, c'est dans toutes les conditions, parmi les artisans et les bourgeois, comme chez les seigneurs, qu'on rencontre la vertu de charité. On la voit pratiquée à la campagne aussi bien qu'à la ville, quoique il y eût, en général, moins d'aisance dans les familles rurales que dans la classe bourgeoise et marchande des cités.
« Les préceptes de la charité évangélique, dit un auteur qui a étu-
1 Semaine religieuse de Bayetix.
dié à fond le village dans l'ancien régime, ne sont pas suivis par les prêtres et les nobles de campagne seuls. Cette vertu se répand jusque dans les couches profondes de la classe rurale. Les parents de saint Vital, abbé de Savigny, sont des cultivateurs aisés d'un village de Basse-Normandie, et l'emploi de leur aisance, comme leur joie et bonheur, c'est de faire l'aumône autour d'eux, c'est d'exercer l'hospitalité.
« Telle nous apparaît encore, à une autre extrémité de la France, la famille de Jeanne d'Arc. La sainte libératrice de notre pays prélude par les pieux devoirs de la charité privée aux prodiges de sa mission patriotique. M. Siméon Luce, dans son livre sur Jeanne d'Arc à Domremy, la montre obligeante envers tout le monde et de charité empressée, et affectueuse envers les pauvres. Non contente de leur donner l'aumône, de les abriter sous le toit domestique, elle sollicitait et obtenait souvent, de la condescendance paternelle ou maternelle, la faveur de coucher elle-même sur l'âtre afin de pouvoir leur abandonner son propre lit '.
« La littérature populaire a saisi et caractérisé ce type attachant du paysan charitable envers ses semblables. Au milieu de tant de fabliaux frondeurs, orduriers et sceptiques, il y en a un, non des moins bons , celui du Vilain qui conquist le Paradis par plait, où un paysan qui vient de mourir plaide sa cause devant Dieu, et explique ce qu'il a fait en ce monde pour les pauvres :
Tout corne mes cors vesqui el monde,
Nete vie menai et monde ,
As povres donai de mon pain ,
Les herbergai soir et matin,
Et s'en chauffai maint à mon fu.
Et les gardai tant que mort fu ,
Et les portai à sainte Yglise;
Ni de braie ni de chemise,
Ne lor laissai besoing avoir.
« Et il ajoute avec confiance :
Je fus confès veraiement
Et recui ton cors dignement,
Qui ainsi muert l'on nous tesmoingne
Que Diex ses péchiez li pardoigne -.
« Ce petit tableau complet des diverses œuvres de miséricorde et de la charité populaire est d'une trop ravissante réalité pour
1 Prévost, o. c, p. 120.
2 Histoire littéraire de la France, t. XXIII, p. 214-215.
n'avoir pas été pris sur le vif, et peut-être écrit par quelqu'un appartenant à cette classe de vilains , peinte avec cet amour et cette conviction -. d
On trouvait dans toutes les classes, dans toutes les conditions, un sentiment général de charité qui se traduisait toujours en acte. Les médecins exerçaient gratuitement leur art auprès des indigents. Ce n'est que plus tard que les médecins des pauvres furent rétribués. Théophraste Renaudot , le père du journalisme, était encore, au xvne siècle, « docteur-médecin gratuit des pauvres. » Les plus célèbres médecins du temps avaient à cœur d'assister gratuitement les pauvres malades. Renaudot payait même de ses deniers les médicaments qu'il leur prescrivait. Un autre, Bourdalin fils, était poursuivi chaque jour à sa sortie par les acclamations des indigents reconnaissants qu'il avait assistés. Nesquet, autre médecin des pauvres, exerçait son art par amour du prochain. Au xvie siècle, les chirurgiens de Paris étaient dans l'usage de donner des consultations aux indigents malades, de les médicamenter, de les panser, de les opérer le premier lundi de chaque mois dans l'église Saint-Côme. Ceux de Montpellier en faisaient autant. <r Ils tenaient comme des assises de bienfaisance en leur salle Saint-Côme. d Le même usage se pratiquait en d'autres villes.
Beaucoup d'avocats offraient aussi gratuitement leurs services aux petites gens, aux pauvres qui avaient affaire aux tribunaux. Tel était, à la fin du xvie siècle, Bernard Bardon de Brun, que l'Église vient de proclamer vénérable. Issu d'une famille de magistrats du Limousin, il refusa la charge de procureur du roi, ainsi que celle de conseiller au présidial, et ne voulut être que « l'avocat des pauvres ».
Des ordonnances et des édits royaux avaient organisé l'assistance judiciaire gratuite. Généralement les avocats tenaient à honneur d'y prêter leur ministère. Boucher d'Argis constate que les avocats au Parlement de Paris avaient spontanément établi entre eux l'usage de consacrer un jour par semaine à donner publiquement, dans la bibliothèque de l'ordre, des consultations gratuites aux pauvres qui se présentaient2. Chaque jour de consultation, six anciens avocats étaient désignés pour écouter les réclamations des indigents; un stagiaire rendait compte des mémoires à consulter et rédigeait les avis délibérés par les anciens.
La doctrine catholique ouvrait les horizons de l'autre vie à la charité. Le chrétien riche des biens de la terre, comme celui qui
1 Prévost, o. c, p. 120-121.
2 Dupin, les Règles de la profession d'avocat, p. 110.
n'en possédait que peu, avait un moyen de ne pas les perdre en quittant ce monde : c'était de les échanger pour d'autres biens impérissables. Or, qui donnait aux pauvres donnait à Dieu ; qui se dépouillait par amour de Dieu, s'assurait des trésors éternels. Cette pensée dictait la conduite des fidèles pendant leur vie et après leur mort.
Les testaments des laïques ne sont pas moins édifiants, en général, que ceux des prêtres. La charité y a ordinairement sa part. Aussi loin qu'on peut remonter dans les archives des particuliers , on constate que les legs pies occupent toujours une place importante, souvent la première, dans les dispositions testamentaires. « Il était rare, dit M. Hubert Valleroux, que l'on testât sans laisser aux pauvres au moins une petite somme d'argent ou quelques meubles'. »
Le but de ces libéralités, qu'il s'agisse d'obits ou d'aumônes, est toujours très large; <r en les faisant le testateur ne songe pas seulement au bénéfice qu'il en retire personnellement pour son âme; il pense aux autres, à tous ceux qui lui sont unis par le sang ou par l'affection. » C'est ce que dit un auteur qui a étudié un grand nombre d'actes de dernière volonté dans l'ancienne province de Gascogne 2.
Ainsi lit-on, dans un testament du xvie siècle, écrit en latin : « Ladite Jehanne de Benquet a pris de ses biens qu'elle a reçus de Dieu, pour son âme, celle de ses parents, amis et bienfaiteurs, pour le rachat et la rémission de leurs péchés. » Ce caractère de large charité se retrouve souvent ailleurs. Les legs pour les bonnes œuvres étaient d'autant plus généreux que l'on voulait faire participer un plus grand nombre de personnes, parents et amis, au mérite de l'aumône.
Il n'y avait pas que les riches qui léguaient aux pauvres. Les plus petites gens ne manquaient guère , s'ils avaient de quoi tester, de faire quelque pieux don après leur mort.
La charité était entrée dans les habitudes du moyen âge et persista ainsi jusqu'à la Révolution. M. Léon Maître atteste la coutume générale lorsqu'il écrit : « On ne faisait guère de testament sans léguer à l'hospice de sa contrée une terre, un bois, une maison, des prés, en sorte qu'en 1789 les pauvres possédaient une partie de notre territoire presque aussi importante que le clergé. » C'était l'usage des ecclésiastiques aisés, des bourgeois, des gens de la magistrature. Tout au moins léguait-on une modique rente, une petite somme d'argent, quelque mobilier.
* Semaine religieuse d'Aire, A travers les testaments, p. 93 et suiv.
La pieuse libéralité des bourgeois de Paris, en particulier, a laissé bien des traces dans les archives des familles et des hôpitaux de la capitale.
« On ne peut, dit M. le Grand, tenir sans émotion entre ses mains les « lettres de dernière volonté » où, après avoir assigné à leurs parents, à leurs amis, à leurs suivants et suivantes, quelque legs d'argent, quelque souvenir, comme un bijou, un vêtement de prix, ils parcourent en esprit tous les moutiers où ils se sont agenouillés, tous les Hôtels -Dieu où ils ont vu la religion prodiguer les consolations aux malades, et attribuent à chacun une somme d'argent ou une rente '. »
Ce qu'on peut dire des bourgeois de Paris est vrai de la bourgoisie des villes en général.
Les distributions journalières de vivres qui alimentaient tant de milliers et de milliers de pauvres aux portes de toutes les églises, de tous les monastères, de tous les hôpitaux, étaient entretenues, en partie, par la générosité des particuliers. « Nos archives, dit Léon Gautier, sont pleines d'actes où de pieux fondateurs assurent à manger à tous ceux qui ont faim, et à boire à tous ceux qui ont soif2. »
Les documents du temps attestent notamment la coutume de laisser du linge, des vêtements à l'hôpital. Et même cette coutume était si bien établie, qu'elle se changea, dans beaucoup de villes, en redevance obligatoire. A Romans, par exemple, dès le xive siècle, le lit et les draps du défunt revenaient de droit à l'hôpital. <r Les redevances, après décès en faveur des hôpitaux, comme le constate le docteur Chevalier, étaient généralement usitées au moyen âge 3. »
Le sentiment de la justice était un des stimulants de la charité. Souvent, la conscience du tort causé au prochain et la nécessité de le réparer pour se mettre en règle avec Dieu et avec l'Église portait le coupable à s'acquitter, pour une part, en bonnes œuvres. Dans son testament, daté de 1561, un gentilhomme, Barthélémy de Bovoilhan, se déclare redevable de sommes d'argent et diverses choses qu'il prie un parent de restituer pour lui; en même temps, il laisse à l'hôpital de Manciet la somme de cent livres et charge ses héritiers d'adopter seize filles des plus pauvres du lieu. Ces réparations tardives, inspirées par la crainte du jugement de Dieu, ne sont pas rares, « Elles étaient une sorte de confession publique et un désaveu du passé, qui servait d'avertissement aux survivants. Ceux-ci, du reste, considéraient
1 La règle de l'Hôtel-Dieu de Ponloise , page 37-S.
comme un devoir sacré de remplir scrupuleusement les intentions du testateur, »
Le souvenir des libéralités testamentaires était souvent consigné sur la pierre pour servir à la fois de témoignage de reconnaissance publique envers le généreux bienfaiteur et de titre pour ceux qui étaient l'objet de ces charitables dispositions. C'est une des jouissances les plus agréables pour le pieux touriste que de rencontrer quelqu'un de ces vieux documents lapidaires encastrés dans les murs de nos églises. Ils contiennent toujours la preuve des pieux sentiments des générations passées. Sur l'un d'eux, conservé dans l'église de Bièvres, en Seine- et-Oise, on lit :
« Dame Marguerite Legras, au jour de son décès, femme de défunt Pierre Lelong, bourgeois de Paris, par son testament a légué cent francs de rente par an à perpétuité, pour être délivrés par quartier de vingt-cinq francs chacun à un seul pauvre homme ou femme, des plus vieux du village de ce lieu de Bièvres, incapable de gagner sa vie, successivement, dont le choix serait fait par son légataire universel, et, à son défaut, par le seigneur ou curé dudit lieu, sans que ladite rente puisse être divertie à aucun autre effet..., et s'est obligée de la bailler, payer et continuer, à compter du 16 janvier 1721 , à l'avenir es mains des seigneurs au curez de cedit lieu présents et à venir. »
Dans les actes de dernière volonté, dans les recommandations suprêmes que les parents chrétiens adressaient à leurs enfants, il- ne manquaient pas de les exhorter, entre autres vertus, à la charité. Voici, par exemple, le type d'un de ces testaments si fréquents qui renfermaient un petit abrégé des devoirs religieux, moraux et sociaux. C'est celui de Jean -Baptiste Duranti, conseiller du roy et doyen en la Cour des comptes de Provence sous Louis XIII. Il se termine ainsi : <r Ce que dessus, je veux estre gardé par mes enfants, auxquels je recommande l'amour et la crainte de Dieu, la fidélité envers le roy, la charité envers les pauvres, le zèle envers leur patrie et prochain, le respect envers ma femme, la paix entre eux tout le reste de leur vie1, »
Les parents ne se bornaient pas seulement à recommander après leur mort la charité pour les pauvres à leurs enfants ; ils la leur enseignaient de leur vivant. C'était là un des articles du code des familles chrétiennes. Les enfants étaient instruits à aimer, à respecter les pauvres. On leur apprenait à faire l'aumône, à se priver de petites douceurs, pour en distribuer le prix aux malheureux, à épargner sur leurs petites économies pour donner davantage à ceux qui avaient
1 Ch. Je Ribbe, les Familles et la Société en France avant la Révolution, p. 540.
AYANT LA RÉVOLUTION lo9
faim et soif, et qui étaient sans vêtement. Cet esprit de charité, si commun dans les familles du passé, était fécond en inventions ingénieuses. On savait se priver, on savait donner. Que d'exemples il y aurait à citer des pieuses pratiques ou usages chez les parents!
Du temps qu'elle était dans le monde, la bienheureuse Marie de l'Incarnation ne se contentait pas de pratiquer elle-même la charité avec son digne mari, Pierre- Alaric de Villemor; elle avait soin d'y former la nombreuse famille que Dieu leur avait donnée. Pour faire aimer l'aumône à ses enfants, elle la leur faisait considérer comme une récompense ou une chose sainte ; elle ne leur donnait de quoi distribuer aux pauvres que lorsqu'elle était contente de leur conduite, de leur travail, ou bien les jours où ils devaient faire la sainte communion.
De telles pratiques faisaient sentir aux enfants le prix de l'aumône; elles formaient leur cœur à la charité, comme aujourd'hui les exemples si fréquents de dureté ou d'indifférence envers les pauvres leur font perdre toute commisération et tout respect pour ceux que l'on ne sait plus considérer comme les membres souffrants de Jésus -Christ.
Les traditions de charité se perpétuaient dans les familles par l'exemple et les leçons des parents. On ne pourrait en citer de trait plus remarquable que celui de l'illustre famille d'Aguesseau. En racontant à ses enfants la vie de son père, qu'il présente comme un modèle de vertu, le célèbre chancelier de France Henri-François d'Aguesseau écrit de ses parents : <r Leur règle ordinaire était de réserver pour l'exercice continuel de leur charité la dîme de tout ce qu'ils recevaient, et, à la fin de l'année, après avoir vu ce qui leur restait de leur revenu, et ce qu'ils pourraient employer en fonds pour augmenter le patrimoine de leur famille, ils comptaient les pauvres pour un de leurs enfants, en sorte que, s'ils avaient dix mille livres à placer, ils n'en plaçaient que huit, et en donnaient deux aux pauvres, qu'ils regardaient comme leur propre sang, par une adoption sainte et glorieuse pour ceux qui mettent Jésus-Christ même au nombre de leurs enfants.
« Mais les calamités publiques augmentaient presque toujours la part des pauvres bien au delà de cette proportion, et nous avons vu par les registres de mon père qu'il y avait eu des années où leurs aumônes avaient passé le tiers du revenu dont il pouvait jouir. i> Et la raison de cette généreuse prodigalité c'est, écrit encore le chancelier, qu' « ils regardaient l'aumône comme une dette si privilégiée que les besoins des pauvres l'emportaient souvent sur leurs propres besoins, et sur ceux même qui étaient les plus pressants. »
Il ne faut pas croire ni que de tels exemples fussent rares, ni qu'ils tenaient à la grande fortune de ceux qui exerçaient si libéralement
la charité. Non, la fortune de Henri d'Aguesseau avait été pendant longtemps plus que médiocre, « Son bien, écrit à ce sujet son fils, avait souffert de grands retranchements; et sur ses charges seules, mon père avait perdu plus de deux cent cinquante mille livres. » Et il ajoute : « Les pauvres ne s'en aperçurent jamais, et il n'en répandit pas moins libéralement ses aumônes, content de laisser à ses enfants un petit patrimoine de vertus, d'honneur, de capacité, qui pût les dédommager un jour avec usure des injustices de la fortune. j>
Les familles, comme la famille d'Aguesseau, étaient nombreuses dans l'ancienne France, et au sein de la noblesse comme dans les classes bourgeoises et rurales, même à l'époque des scandales de Versailles et de Paris, et quand les anciennes mœurs commençaient à se pervertir au contact des idées philosophiques. Ces familles-là étaient fortement enracinées et constituaient le fonds solide du peuple français, si admirable, malgré tous les vices particuliers que l'on pourrait y relever, tant qu'il conserva ses traditions de religion et de famille.
Mais peut-on s'en étonner, lorsqu'on considère le caractère de sainteté et de sérieux qu'avait alors le mariage? Dans les idées générales du temps, se marier c'était s'associer pour fonder une famille chrétienne. Le mariage était envisagé par chacun des époux comme un moyen de sanctification et de salut, souvent comme une facilité plus grande pour faire le bien.
Dans cette société chrétienne d'autrefois, où à côté des vices et des abus inséparables de la nature humaine il y avait tant de vertus, tout tournait naturellement à la charité. Le mariage apparaît comme une association de bonnes œuvres , dans le contrat suivant transcrit sur un parchemin richement enluminé :
« Au nom de la sainte Trinité, du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen. Je Marcellin Gayot f prend pour ma femme et loyalle espouse vous, Anthoinette Besset, et vous recommande mes aumosnes. Ainsi que Dieu la dict, sainct Paul la escrit et la saincte Loy de Rome le confirme, ce que Dieu conioinct par mariage, l'homme ne séparera. Donné à Lyon en l'église de Saint-Nizier, le septiesme jour du moys d'avril, auquel jour a esté célébré la feste Saint-Nizier en l'an mille six cent et quatorze.
« J.-Ph. Collomby, vicaire l. »
Même sans contrat, combien d'unions conjugales, combien de familles étaient de vraies petites sociétés de bienfaisance , fonctionnant pour le compte des pauvres du voisinage! Combien de ces maisons bénies de Dieu étaient comme autant de succursales des
1 Cabinet de M. Dubois -Guchan, à Séez.
églises, des abbayes, des établissements hospitaliers! On y assistait les malheureux par des aumônes portées à domicile ou distribuées à certains jours à tout venant. On donnait aux quêtes nombreuses qui se Taisaient dans les églises pour les pauvres , on contribuait par des dons aux œuvres de charité ou à l'entretien des hôpitaux. Les habitudes de la vie chrétienne, autrefois en honneur dans les populations, l'observance des lois de l'Eglise communément respectées, contribuaient à l'exercice de la charité. Une partie des aumônes par lesquelles les fidèles se rachetaient de quelques-unes des austérités du carême allaient aux pauvres. <r Le temps des jeûnes ecclésiastiques, la semaine de la Passion surtout, était chômé et sanctifié par des œuvres de bienfaisance1. »
Les rapports entre les différentes classes de la société , entre seigneurs et paysans , prêtres ou religieux et gens du peuple étaient beaucoup plus intimes, au moyen âge, que ne peut le donner à croire notre vie moderne. La religion était le lien commun entre elles. * Nobles et prêtres, dit Siméon Luce, religieux et gens du peuple exerçant les diverses professions manuelles, vivaient pour ainsi dire en commun; on les trouve perpétuellement mêlés ensemble dans toutes leurs habitudes journalières, non seulement à l'église et dans les confréries, mais encore au jeu et à la taverne2. »
Cette fusion des classes entretenait un esprit général de bienveillance et de charité. Elle aidait au soulagement des misères individuelles; mais surtout elle contribuait à la création de ces confréries si variées, qui sont un des traits originaux de la société du moyen âge.
Les laïques, en effet, rivalisaient de zèle avec les prêtres et les religieux. L'exercice de la charité était passé dans les habitudes publiques. Par suite même de ce mélange des classes et de cette réciprocité de bons rapports sociaux, il s'était formé partout de pieuses confréries pour l'assistance des malades et des infirmes, la visite des prisonniers, l'ensevelissement des morts.
Et c'est là une preuve de la fraternité toute chrétienne qui régnait aux âges de foi, et dont l'esprit inspirait les institutions si touchantes dont notre temps n'a pas même gardé le souvenir. <r Ce sont ces bons rapports, dit M. Hubert Valleroux, et, pour ainsi parler, celte familiarité entre les classes, qui avaient donné aux confréries ou frairies d'alors la figure que nous leur voyons. Ces sortes de sociétés comparables, en quelque chose, à nos sociétés de secours mutuels, mais bien plus nombreuses, puisqu'elles se trouvaient en de petits villages, étaient à la fois religieuses et de secours. Les confrères
1 Mœhler, Histoire de l'Église, I, p. 6'i:>.
2 Histoire de du Guesclin , p. 18.
célébraient ensemble les fêtes religieuses, surtout les fêtes patronales, puis ils se secouraient dans leurs besoins, visitaient ceux d'entre eux qui tombaient malades , ensevelissaient les morts et pensaient à prier pour leurs âmes, comme à secourir les familles qu'ils laissaient. C'est assez dire que leurs aumônes étaient accompagnées d'affection et de soins personnels. Leur charité d'ailleurs ne se bornait pas aux seuls confrères; ils donnaient à tous les pauvres. Les secours alors étaient distribués par quelques paroissiens sous la direction et l'autorité du curé.
« On trouve mêlées dans ces confréries les personnes de toutes les classes de la société. La confrérie de Notre-Dame de Paris, <r si ancienne, qu'on ne sait quand elle a commencé, » comptait de tradition, parmi ses membres, le roi et la reine de France, l'évêque de Paris, des princes du sang avec des bourgeois et bourgeoises, et ainsi en était-il dans les autres confréries, avec moins de différences seulement dans la condition des membres. Leur qualité de chrétiens les égalait tous, et c'est un trait de cette époque où la foi est encore vive et se manifeste par des œuvres1. »
Tous les documents témoignent de cette vraie et bonne égalité, qui consiste non à effacer les différences de condition et à niveler la société sous une même loi, mais à rapprocher les hommes les uns des autres, à les unir dans la religion et la charité, à les associer pour le bien.
<r Dans toutes les provinces, écrit M. Prévost, on voit la noblesse faire partie des associations au même titre que les paysans ou les bourgeois1. j>
En Normandie, autour de Notre-Dame de la Couture, à Bernay, s'épanouissaient comme une couronne de fleurs neuf confréries , dont une, celle de la Charité, avait été fondée en 1398 par l'évêque de Lisieux. Les membres de cette confrérie se recrutaient dans toutes les classes , confondant dans une fraternité réelle le clergé , la noblesse et le peuple.
A la fin du xive siècle, une pieuse femme, Jeanne de la Muce, dame de Ponthus , rétablit à Nantes une ancienne confrérie que les guerres et les événements politiques avaient dissoute. A son instigation, elle se reforma avec cinquante nouveaux membres, clercs, chevaliers, écuyers et citoyens de Nantes. L'association était ouverte a à toute personne honneste et de bonne vie, noble homme, bourgeois ou autre, considéré que tous suymes frères en Dieu et que envers Dieu n'est acception de personne3 ».
1 Page 24-25.
3 De la Villemarqué , les Fraternités et les confréries bretonnes, p. 324.
C'est ici une confrérie établie dans une ville; « mais, observe M. Prévost, le môme mélange des nobles et des roturiers, des seigneurs et de leurs hommes, se constate, au moins dès le xve siècle, dans des confréries exclusivement rurales '. » La Normandie en offre maints exemples. La Charité de Surville en est un. Elle comprenait toutes les paroisses des environs. Le registre montre les confrères répartis en trois catégories : les gens de l'église, les nobles et leurs femmes, puis les autres associés par paroisses.
« En quatre vingt- deux ans on compte un total général de deux mille cinq cents inscriptions. De 1453 à 1525, on relève soixante-dix inscriptions de nobles , dont plusieurs comprennent à la fois les nobles et leurs femmes. Les nobles des paroisses environnantes, jusque dans un rayon assez étendu, s'y font inscrire-, d
Les confréries ou fraternités existent à l'est de la France, comme à l'ouest, avec le même esprit, la même organisation. <r Elles formaient, dit l'auteur d'une étude sur les Confréries dans le diocèse de Saint-Claude, elles formaient un puissant réseau qui embrassait toutes les classes de la société et unissait entre eux les citoyens ; c'était une vraie force pour l'ordre social... L'idée de la confrérie est, en effet, éminemment chrétienne; elle a pour base le principe de charité, qui fait de l'Église une seule famille d'enfants de Dieu et de tous ses membres des frères3. »
Dans le centre, les confréries offrent le même caractère, quoique avec le temps l'élément aristocratique s'y soit affaibli en certaines contrées. Voici, par exemple, ce que constatent les registres de la confrérie de Saint-Martin à Changé, près le Mans, laquelle comptait de nombreux associés dans les paroisses circonvoisines. <r Toutes les classes de la société y étaient représentées, mais dans des proportions bien différentes. Pour quelques membres de l'aristocratie que leur séjour dans la région y fait entrer, par convenance, dirait-on, on rencontre, surtout au xvic siècle, un nombre considérable d'ecclésiastiques , parmi lesquels figurent en première ligne le clergé de Changé, celui des paroisses voisines et les titulaires des chapellenies. Mais c'est surtout des rangs de la bourgeoisie ou de la classe rurale que sort l'immense majorité des confrères. Tous les âges y sont confondus, et tous s'y tiennent sur un pied d'égalité4. »
Au sud , c'est encore le même régime et le même esprit dans les confréries. Ainsi en était-il, au xvne siècle, de « la Frairie de Madame Sainte-Anne » à Mont-de- Marsan : « Elle nous montre les citoyens
3 Semaine religieuse de Saint- Claude, 1895, passim.
* L. Froger, dans la Semaine du fidèle du Mans, 1895, p. 107.
d'une même ville, confondus sans exception dans la plus édifiante fraternité et apportant à une même œuvre un concours loyal et dévoué. Le maire, les jurats, le clergé, les fonctionnaires civils, les magistrats, les bourgeois, les divers corps de métiers figurent sur les registres de cette frairie1. »
La confrérie de Saint-Anne de Mont-de-Marsan ressemblait à celle de Saint-Jacques le Majeur, établie à Saint-Lizier en Conserans, en 1533. « C'était, dit l'historiographe de la seconde, l'honneur de ces associations d'ouvrir leurs rangs à toutes les conditions sociales. Aussi trouvons -nous dans les livres de la confrérie de Saint-Lizier les noms les plus humbles à côté des représentants de la noblesse et des dignitaires du clergé. Le seigneur et l'artisan, le docteur et l'écolier se trouvaient confondus dans une même compagnie, s'asseyaient à la même table , priaient ensemble et reconnaissaient l'autorité du même chef. C'était la vraie fraternité dans une égalité volontaire2. »
Toutes ces confréries ou fraternités, dont on verra plus loin l'organisation et le fonctionnement, avaient un caractère éminemment charitable.
Il y en avait de toute sorte, de tout nom. Partout on rencontre des confréries du Saint-Sacrement, du Saint-Esprit, de Saint-Michel, du Purgatoire, du Rosaire; la plupart étaient placées sous le vocable d'un saint. Dans le midi, les confréries de pénitents de toutes couleurs, blancs, noirs, gris et bleus, abondaient. Quoique formées spécialement dans un but de piété, toutes ces confréries servaient au soulagement des pauvres. Leurs recteurs ou autres dignitaires étaient chargés de distribuer des aumônes aux indigents. Ils avaient souvent aussi à doter une ou plusieurs filles pauvres avec les cotisations des confrères ou les revenus de l'association.
« Les pénitents noirs de Lyon s'étaient donné pour mission de soulager les pauvres, de faire apprendre une profession à des orphelins et de marier des filles dénuées de tout secours3. » Il en était de même des membres de l'association de Notre-Dame de Laon.
Beaucoup de ces confréries existaient même pour le service des hôpitaux. Telle était la Charité de Courbépine érigée en 1404. On constate l'existence, dès 13(56, d'une confrérie semblable établie dans la chapelle de l'Hôtel-Dieu d'Orbec. Des chartes, remontant au commencement du xme siècle, en montrent aussi à l'Hôtel-Dieu de Coutances dès cette époque.
Les corporations d'arts et métiers, quoiqu'elles fussent surtout
1 Semaine religieuse d'Aix. 1894, p. 699-8.
2 L'abbé Cau-Durban, dans la Semaine catholique de Pamiers, 1893. p. 19.
3 Babeau , la Ville, p. 420.
instituées dans l'intérêt des associés de la même profession, pratiquaient aussi les devoirs de la charité. Les statuts des corporations des villes de Caen, Evreux, Gisors, contiennent une mention relative à l'aumône dite denier' à Dieu, qui devait être recueillie en faveur de l'Hôtel-Dicu, à l'occasion d'une procession générale à laquelle chaque corporation était représentée par ses gardes jurés.
Dans toutes les villes, il y avait sur chaque paroisse plusieurs confréries dotées de rentes et de biens -fonds <r dont les membres s'excitaient mutuellement à la pratique de la charité, et dont les procureurs ou prévôts versaient régulièrement des aumônes pour le soulagement des pauvres malades1 ».
Ces innombrables confréries entretenaient dans toutes les villes, dans les campagnes , la pratique générale de la bienfaisance et une généreuse émulation pour les bonnes œuvres. C'étaient de vraies écoles de charité. Leurs membres prenaient l'engagement de visiter les malades , d'assister les mourants , d'ensevelir les morts. Des quêtes périodiques et des offrandes volontaires fournissaient les ressources suffisantes, et permettaient même de faire des fondations pies. M. le Grand fait bien ressortir le caractère de ces confréries, lorsqu'il dit à propos de celles de Paris : « Réunis dans de pieuses associations, telles que la confrérie aux bourgeois, la confrérie aux pèlerins de Saint-Jacques et les innombrables confréries d'arts et métiers, les bourgeois de Paris y contractaient l'habitude de songer aux pauvres, de visiter les malades et apprenaient à réserver aux malheureux une part abondante dans les fruits de leur travail2. »
Grâce à l'esprit de corporation, si puissant autrefois, l'ancienne France était, pour ainsi dire, organisée en sociétés de charité. Chez les particuliers, depuis l'époque féodale, la charité avait pris surtout la forme de l'association ; elle était devenue collective, et c'est ainsi qu'elle s'exerça pendant plusieurs siècles, jusqu'à l'ère révolutionnaire, qui substitua au régime des corporations et des sociétés mutuelles le stérile individualisme des principes de 89.
L'existence des confréries exclusivement religieuses et des Charités <r funéraires » remonte au xmc siècle. Cette institution, tombée en désuétude en beaucoup de lieux après les guerres de religion , reprit vigueur à partir de saint Vincent de Paul. Il fut, à proprement parler, le fondateur des associations des villes et des campagnes qui avaient pour objet spécial l'assistance des pauvres.
C'est lui qui eut l'idée de former ces confréries de la charité,
1 L. Maître, le Casuel des hôpitaux de Nantes, dans Revue de Bretagne. Janv. 1872. 8 P. 57-8.
lorsqu'il était curé de Châlillon-les-Dombes, en 1617. Rien de plus simple et de plus pratique. Partout où il y a des pauvres , les personnes aisées se réunissent en association pour les assister et les servir avec ordre et régularité. L'aisance des uns supplée à l'indigence des autres. Saint Vincent de Paul établit deux classes de confréries : l'une d'hommes, l'autre de femmes; celle-ci pour le soin des pauvres malades, celle-là pour l'assistance des pauvres valides. Les unes et les autres recrutèrent partout l'élite de la noblesse et de la bourgeoisie des villes. Ce fut une des formes les plus actives, les plus originales de la charité, au xvne siècle, que ces associations qui mettaient toutes les fortunes, tous les dévouements au service de l'indigence. Elles résolvaient au mieux le problème de l'assistance et de la paix sociale.
Avec une organisation universelle des confréries de la charité, il n'y aurait plus de pauvres nulle part, chacun mettant quelque chose du sien en commun et donnant sa part de services pour les indigents. Ce serait là l'idéal d'une société chrétienne, et il y aurait assez de chrétiens en France pour le réaliser.
Des villages , les confréries de la charité que saint Vincent de Paul y avait d'abord établies par une sollicitude particulière pour la misère plus abandonnée des champs, se répandirent dans les villes, à la demande de plusieurs dames de qualité qui en avaient apprécié le bienfait durant leur villégiature. De proche en proche, l'institution si secourable aux pauvres gagna tout le royaume. Du vivant même du serviteur de Dieu, elle avait passé de France en Lorraine, en Savoie, en Italie, en Pologne, partout où les enfants de Vincent de Paul allaient évangéliser les pauvres.
C'est sur le modèle nouveau donné par saint Vincent de Paul que se reformèrent beaucoup d'anciennes confréries, qui avaient fini par se dissoudre à l'époque précédente. Nantes, par exemple, avait vu s'éteindre, depuis la fin du xvie siècle , le zèle des nombreuses confréries qu'elle possédait, et qui, grâce aux rentes et aux biens-fonds dont elles étaient dotées, pratiquaient largement l'aumône, soit envers les hôpitaux, soit envers les pauvres. Une confrérie nouvelle, dite de la charité , semblable à celles que saint Vincent de Paul avait organisées, vint les remplacer toutes. La nouvelle institution, patronnée par le duc de la Meilleraie et les principaux corps de la ville, recruta tout de suite bon nombre d'adhérents. Ce n'est là qu'un exemple entre beaucoup d'autres. Cinquante autres villes pourraient en fournir de semblables.
Sous le règne de Louis XV, les confréries , tant les anciennes de tout genre, qui avaient surtout un but pieux, que les nouvelles, qui avaient spécialement pour objet la charité , allèrent en déclinant
jusqu'à l'époque de leur disparition. <r Le philosophisme du dixhuitième siècle, dit l'historien des confréries du diocèse de Saint- Claude, avait sapé la base des pieuses institutions par les atteintes portées à l'esprit de foi. Bon nombre de confrères, de la classe bourgeoise surtout ou même de la noblesse , laissaient volontiers la religion comme consolation au vulgaire et n'appartenaient plus que de nom aux confréries ; on conservait les coutumes anciennes pour ne pas rompre tout d'un coup avec le passé ; on pratiquait en public ce dont l'esprit voltairien se moquait alors en secret. j>
Aux approches de la Révolution, on voit ainsi tout dégénérer et se pervertir, jusqu'à ce que la catastrophe finale eût tout détruit, tout emporté des institutions de l'ancienne France.
De nos jours cependant, le zèle des particuliers a fait revivre deux des œuvres du passé, par la fondation des conférences de Saint -Vincent-de-Paul, renouvelées en partie des confréries de la charité, et par le rétablissement des associations des dames de charité, dues également au génie charitable du bon saint.
L'histoire de la fondation des instituts religieux, hospitaliers et enseignants, témoigne en particulier de l'ardent esprit de charité répandu dans toutes les classes de la société. Depuis le xvnc siècle, beaucoup doivent leur origine à de simples laïques, hommes ou femmes. Une des plus anciennes, par exemple, la congrégation des sœurs de Saint-Charles, est née de la charité d'un jeune avocat au Parlement de Metz, Joseph Chauvenel, dont le père était mort en soignant les pestiférés, et avait constitué les pauvres ses héritiers, en chargeant son fils de continuer le bien qu'il avait fait. <r Celui-ci, par un acte authentique du 16 juin 1652 , établit (à Nancy) une maison de charité pour y recevoir une communauté, dont les membres devaient visiter et soigner les pauvres malades'. » C'est de là qu'est sortie l'importante congrégation des sœurs de charité de Nancy, connues sous le nom de sœurs de Saint-Charles-Borromée.
La congrégation des religieuses hospitalières chargées de l'Hôtel- Dieu à Séez fut fondée, en 1046, par Anne Guillaume, veuve Cléry, femme également remarquable par la générosité du cœur, l'élévation des sentiments et une piété exemplaire; plus tard elle reçut de l'évêque de Séez, Rouxel de Médavy, la règle de saint Augustin.
Les prêtres missionnaires de la congrégation de Saint -Joseph, de Lyon, érigée en 1661, furent d'abord assemblés et formés en communauté par Jacques Cretenet, chirurgien de Lyon, pour faire des missions dans la campagne et évangéliser les pauvres.
1 Hervé-Bazin , o. c, p. Ml.
Toutes les congrégations vouées spécialement aux emplois de la charité, depuis la renaissance religieuse du xvne siècle, nous montrent à leur origine des hommes de bien, de pieuses femmes, saintement épris du zèle du prochain et voulant assurer le service des pauvres au moyen d'institutions durables. Ce sont là les œuvres les plus admirables de l'initiative privée.
L'institution des Filles de la charité, créée par saint Vincent de Paul et par sa fille spirituelle Mlle Legras, pour l'assistance des pauvres, s'était complétée d'une autre institution, que l'on peut dire nouvelle par la forme qu'elle a prise. Après avoir donné des servantes aux pauvres, Vincent de Paul leur procura de hautes intendantes chargées d'entretenir le trésor des bonnes œuvres et de pourvoir aux besoins de tous les indigents. Aux Filles de la charité s'ajoutèrent les Dames de la charité. Une jeune veuve, la femme du président Goussault, était venue offrir à saint Vincent de Paul son concours pour l'assistance des malades de l'Hôtel-Dieu de Paris. Vingt-cinq mille pauvres, ou malades ou blessés, de tous pays passaient chaque année dans ce grand hôpital; mais leur nombre même et les défauts de l'administration rendaient insuffisants les secours temporels et spirituels qu'ils y recevaient. Dans ses visites à l'Hôtel-Dieu, Mme Goussault avait compris qu'il y avait un grand bien à faire en améliorant la condition des malades et en introduisant un meilleur ordre dans le service. C'est de là que lui vint l'idée de fonder une compagnie de dames dévouées au soin particulier des malades de l'hôpital.
Vincent de Paul, établi directeur perpétuel de la compagnie, l'organisa avec ce sens pratique et ce tact qu'il mettait à toutes choses. Dans leurs visites à l'Hôtel-Dieu , les dames devaient s'offrir discrètement à servir les malades avec les religieuses pour participer aux mérites de leurs œuvres; il leur était recommandé d'y paraître simplement vêtues, afin de ne pas contrister la misère des pauvres par le contraste du luxe. Leur mission était de faire le bien à la vue de tous pour en étendre la sainte contagion, en ayant soin de l'âme encore plus que du corps des malades. Elles devaient parler aux malheureux avec beaucoup de douceur et d'humilité, et, pour se ménager plus facilement un accès auprès d'eux, leur procurer bien des petits secours que la maison ne leur fournissait pas. Pour leur apostolat auprès des malades , Vincent de Paul leur avait remis un petit livre renfermant les principales vérités chrétiennes qu'elles devaient toujours avoir à la main, afin de ne pas faire les savantes en instruisant les malades et de n'avoir pas l'air de parler d'elles-mêmes.
Grâce à ces conseils, les Dames de charité s'ouvrirent facilement
l'hôpital et le cœur des malades. Elles arrivaient les mains pleines de toutes sortes de provisions, et à l'heure du repas, les reins ceints du tablier blanc, elles allaient d'un lit à l'autre, présentant à chaque malade ce qu'il désirait, aidant les infirmes à manger et distribuant à tous des paroles d'amitié et d'encouragement. La visite se terminait par une prière à la chapelle, comme elle avait commencé. Vincent de Paul avait partagé les dames en deux classes, donnant aux unes le service, aux autres l'instruction des malades.
Dès le début, elles eurent pour auxiliaires les Filles de la charité, que Mlle Legras installa dans, une maison près de l'IIôtel-Dieu. Celles-ci préparaient les petites douceurs du déjeuner et de la collation; en été, du bouillon ou lait, des biscuits, de la gelée, des fruits de la saison; en hiver, des confitures, du fruit cuit, des rôties au sucre. Les Dames et les Filles de la charité rivalisaient de zèle, et ainsi il s'établit entre elles, à l'Hôtel -Dieu et ailleurs, une sainte communauté d'œuvres, un échange de bons exemples1.
L'action des Dames de charité s'étendit bientôt au delà de l'Hôtel- Dieu et prit la forme d'un ministère général d'assistance. Il s'organisa avec le temps un grand nombre de ces pieuses sociétés, où l'on mettait en commun le dévouement, et qui rappelaient par leurs emplois l'office primitif des diacres et des diaconesses.
Ainsi, saint Vincent de Paul avait institué ou plutôt rétabli, pour les siècles à venir, l'apostolat des femmes , une des plus précieuses forces de la religion, un des plus féconds instruments de bien pour la société.
Ce qu'était la veuve dans la primitive Eglise, la dame de charité l'est aujourd'hui. Auxiliaire du prêtre, trésorière des pauvres, collaboratrice des sœurs de charité, des petites sœurs des pauvres et des autres, elle quête à domicile, à l'église, partout, pour tous les besoins; elle est de toutes les bonnes œuvres, elle assiste l'orphelin, la femme en couches ; elle visite le grenier du pauvre et la cellule du prisonnier; elle répand l'aumône, l'édification, la prière; elle console, elle soulage, elle accompagne la sœur de charilé et prépare la voie au prêtre. Ce ministère, de tout temps exercé dans l'Église par les femmes les plus vertueuses, Vincent de Paul en a fait une institution. C'est depuis lui que la femme, saintement enhardie par ses leçons, a pris le rôle nouveau qui l'associe activement au ministère de la charité et de la foi dans la société chrétienne -.
Les compagnies de Dames de charité, organisées dans les paroisses,
1 A. Loth, o. c, p. 171 et suiv.
* Ici., ibid., p. 176.
étaient le complément des diverses institutions créées par le principe d'association, si fécond dans le passé.
Ce groupement des actions individuelles qui a donné naissance, pendant le moyen âge , à ces mille petites communautés de frères et de sœurs laïques consacrées au service des hôpitaux, à ces mille confréries de toutes sortes, qui coopéraient à l'assistance des pauvres, c'était la meilleure forme que pût prendre le zèle des particuliers pour la pratique de la charité. L'action individuelle est insuffisante, et le plus souvent inefficace; elle se perd en efforts isolés et sans suite; elle ne sert presque de rien si elle n'est organisée pour le soulagement des misères d'une ville, d'une population.
Le moyen âge avait compris la supériorité du principe d'association. C'est pour cela que, dans les siècles passés, le concours des particuliers à l'œuvre générale de charité se présente principalement sous la forme de corporations établies dans une pensée de solidarité et de mutalité chrétienne. C'était là une excellente organisation sociale, la plus propre à diminuer la misère individuelle.
Le paupérisme a reparu dans la société moderne avec le principe de l'individualisme. C'est un fléau que le moyen âge n'avait pas connu , et s'il n'y avait pas eu les époques de misère exceptionnelle dues aux guerres et aux famines , on peut dire que la charité privée et collective , telle qu'elle fonctionnait avec ses milliers d'institutions d'assistance et de pieuses confréries, aurait toujours suffi aux besoins ordinaires des pauvres.
Aujourd'hui la charité a cessé d'être libre ; l'action des individus est arrêtée par les mille entraves de la législation et du régime administratif moderne. Le bien des pauvres en souffre ; on se désintéresse de plus en plus du devoir personnel de l'aumône, de l'exercice pratique de la charité ; on s'en remet de tout à l'État. L'assistance n'est plus qu'un service public comme l'instruction et la justice.
Il n'en était pas de même autrefois. Avec une société si bien organisée pour la charité, où l'esprit du christianisme animait le clergé, les ordres religieux, les pouvoirs publics, les particuliers, il n'est pas étonnant que tant d'institutions de bienfaisance s'y soient développées.
Ce sont ces œuvres multiples de la charité, œuvres de miséricorde spirituelle et corporelle, qu'il reste maintenant à passer en revue.