CHAPITRE VI
+ avoir pour MM. les Pensionnaires toute l’honnêteté, la tendresse et la compassion qu’il convient à leur état. »
(Ordonnance du R. P. Provincial, 6 avril 1734.)
$ 1. Quartiers de classement (1)
Colombier, en 1785, réclamait des quartiers distincts pour classer « les diverses espèces de fous ». [1 demandait « quatre corps de logis : un pour les imbéciles, un second pour les fous violents, un troisième pour les fous tranquilles et un quatrième pour ceux qui auront des intervalles lucides d’une certaine durée et qui paraissent dans le chemin de la guérison ». Le classement des pensionnaires était déjà, bien auparavant, l’objet des soins des Frères de Saint Jean de Dieu : leur méthode se révèle identique à la nôtre. Il existait à Senlis, comme dans la plupart des Charités, trois grandes divisions : la Liberté; — la Demi-liberté ; — la Force. La Force et la Demi-liberté étaient subdivisées la première en deux sections, la seconde en trois bâtiments distincts. Si on y ajoute l’infirmerie des pensionnaires, on arrive à un total de 7 quartiers : leur nombre permettait un classement rationnel des 91 pensionnaires que pouvait recevoir la Charité. Ils étaient ainsi répartis :
Bütiment' de Liberté Re RUE LE 6 places Bâtiments de Demi-liberlé :
Premierib Ain en the MER ER TOR Deuxième bâtiment ............ " Ja Troisième bâtiment ......... NA INEME- = Infirmerie des Pensionnaires...... TOME IDOTADANAANENTS De
(1) On a fait dans ce chapitre de nombreux emprunts aux travaux de M. P. Sérieux.
Report :
Bâtiment de la Force : 52 places PROMTÉTO SOON Ta eee Lt ee 17 — RENE ER LE et ER: à (0 POSE TRE APRES rRr —
TOTALE LR 91 places Bâtiment de Liberté. — Le nom de cette division en précise
la destination : elle est affectée aux « pensionnaires libres, venus volontairement pour y demeurer en qualité de volontaires ». Ils y jouissent d’une liberté presque complète ; quelques-uns ont même « la liberté du dehors ». Le bâtiment de Liberté était encore appelé : « Bâtiment de devant », « Maison de devant », « Côté des religieux, » « Côté de bonne volonté ». Les pensionnaires libres sont en effet logés, avec les Frères, dans le « Bâtiment conventuel », ou « Bâtiment des religieux », qui donne sur la cour d'honneur. Deux chambres au deuxième étage du bâtiment central et quatre chambres au troisième étage leur sont réservées, à côté des chambres des religieux et des chambres d’hôte. En principe, il n'y a pas, dans la « Liberté », de pensionnaires renfermés par lettre de cachet. Cependant, certains « prisonniers », « corrigés » ou convalescents, peuvent, après avoir fait preuve de leur « sagesse », être autorisés par le lieutenant de police ou le ministre à jouir des mêmes faveurs que les pensionnaires libres, à condition de « ne pas mésuser des aisances qu'on leur procure ». Le prieur Giraud écrit au lieutenant de police Berryer, à propos de ce bâtiment : « Ceux qui y sont, quoiqu'ils aient des lettres de cachet, sont des vieillards ou des infirmes, et quelques autres qui, de concert avec les ministres ou les familles, consentent à cette douceur pour le mieux être (1). » Certaines lettres de cachet autorisent même le prieur « à laisser le pensionnaire jouir de sa liberté dans la maison » (1779).
Bazire entre à Senlis en 1770 pour « folie à outrance ». En 1785, « il est revenu en son bon sens ; pour lors on jugea à propos de lui donner un peu plus de liberté, on le fit passer dans le bâtiment [de
(1) Ravaisson, Arch. Bastille, XV, 371, lettre du 12 avril 1754.
devant] du dit hôpital, où il avait ia liberté, sans pourtant sortir de la maison, où, pendant ce temps, il s’est assez bien comporté (1).
Devant l'aile sud du bâtiment principal, un jardin fort plaisant, d’après les descriptions de l’époque, est réservé aux religieux et aux pensionnaires de liberté.
Bâtiments de Demi-liberté. — Cette division, de beaucoup la plus importante, — elle comprend environ la moitié des pensionnaires — est affectée aux aliénés inoffensifs, « tranquilles et doux à gouverner », ou convalescents, aux correctionnaires à qui on a réussi à « inspirer l’horreur de leurs dérèglements ». Ils ont la « liberté des cours », certains même « la liberté de l’intérieur de la maison »; ils jouissent d’un grand jardin (60 mètres sur 32 mètres). La Demi-liberté se compose de trois bâtiments de 16, de 11 et de 9 lits, dont les hôtes sont classés suivant leurs réactions. Ces bâtiments seront décrits au chapitre X.
L'infirmerie des pensionnaires, bâtiment de 12 mètres sur 7 mètres, est réservée aux «infirmes et malades », et aux mélancoliques (2). Elle a « 10 lits, séparés par des rideaux de serge verte, 10 mauvaises chaises et une table (3) ». Le Réglement consacre un article à cette infirmerie :
Malades. — Lorsqu'ils seront malades, on les forcera de venir à l’infirmerie qui sera un lieu sûr dans la maison, muni de tout ce qui sera nécessaire, et on pourvoira dans cet endroit à tous les secours spirituels et temporels dont ils auront besoin. Ceux qui auront un feu particulier dans leur chambre pourront y être traités, mais sous le bon plaisir du prieur.
L’Éclaircissement ajoute quelques détails
Infirmerie. — Comme dans un grand nombre de prisons il se trouve des infirmes ou des malades qui ont besoin de remèdes ou
(1) Arch. hospit. de Senlis et Archiv. Oise. L'open-door, la « liberté des environs », est également pratiqué dans les Charités de Charenton et de Pontorson (cf. Joly, p. 43; Wabl, et chap. X).
(2) Ponce de Léon, atteint de délire mélancolique, est transféré de la Bastille à Charenton (1771), à onze heures du soir : le prieur, « prévenu de son arrivée, à cause de sa triste situation. l’a fait placer à l’infirmerie : il a pris en arrivant un petit bouil- Jon » (Journal des Révolutions de Paris, 26 déc. 1789).
(3) Inventaires de 1774 et 1780, Archiv. hosp. Senlis.
d’attentions particulières, il y a une infirmerie où l’on réunit ces sortes de prisonniers. Cette infirmerie est chauffée par un poêle ou par une cheminée. Un religieux instruit dans la médecine et la chirurgie visite tous les jours deux fois ces malades et leur prescrit les remèdes et les rafraîchissements nécessaires. Ils sont administrés avec exactitude et charité et sans que les familles des prisonniers malades soient tenues de payer un sol pour ces soins et les médicaments.
Nous n’avons pas d’autres renseignements touchant l’infirmerie des pensionriaires. Mais nombreux sont les détails relatant le fonctionnement de l’infirmerie des pauvres malades. Les règles qui valaient pour cette salle, où étaient reçus des indigents, étaient à plus forte raison en usage dans le pensionnat (1) :
Belle et bien aérée, l’infirmerie des pauvres malades est garnie de 14 lits lesquels ont chacun une séparation par leurs rideaux de serge verts ou blancs, suivant la saison, paillasse, matelas nouvellement refaits en partie, traversin, oreiller, une couverture verte, une courtepointe piquée pour l'hiver, chaises de commodité avec leur seau, des tablettes scellées dans le mur... Il y a une table de bois de noyer pour servir les repas des malades ; vis-à-vis est une armoire fermant à clef. Dans cette armoire se trouvent les registres, un bassin et un coquemard pour les pieds et mains des dits pauvres malades, bassins à cracher, 24 bassins pour leurs commodités, 8 urinaux, des biberons... et une grande cuvette. ; un cabinet, au bout de la salle, sert de salle de garde (2).
Un document de 1656 fournit les détails suivants :
« Les pauvres malades » sont changés de linge une fois par semaine et « il leur est donné des linceuls, chemise, taye d’oreiller, coiffe et serviette, le tout blanc de lessive ; comme aussi une robe de chambre, un bonnet de nuit, des pantoufles. un pot et une tasse pour boire et on bassine leur lit quand il en est besoin ».
(1) En 1779, deux pensionnaires furent soignés à l’Infirmerie des pauvres malades ; l'un d'eux y séjourna trois ans. Notons que, dans tous les hôpitaux des Frères de la Charité, chaque pauvre malade avait son lit particulier « pour éviter l’incommodité qu’ils feraient à l’autre s’ils couchaient deux dans un même lit ». C'était là une innovation : à l’'Hôtel-Dieu, il y avait trois et quatre malades par « grand lit ».
(2) Archiv. hosp. de Senlis E15, Inventaire de 1771.
Il existe des « boîtes d’étain pour mettre de l’eau pour réchauffer les pieds des malades » (Arch, hosp. Selles, ancienne Charité).
Un service de garde de nuit et de jour est organisé. On recommande « d’avoir un très grand soin que les salles de malades ne restent jamais seules. et de distribuer les tisanes particulières aux malades »... « Pour la plus grande utilité des malades, chaque religieux fera à son tour une garde du soir qui commencera après diner depuis une heure jusqu’à cinq heures (1). » Enfin, « lorsqu'il y a de griefs malades, on leur fera la garde toute la nuit et les religieux se relèveront de quatre heures en quatre heures (2) ».
On prendra « un grand soin des malades et de leur donner toutes choses nécessaires pour les aliments et médicaments... Il leur sera donné des bouillons bons, et l’on usera de précaution pour avoir de la viande ; si l’on ne peut pas en avoir on aura dans la maison des poules pour faire des bouillons,.. on aura les remèdes nécessaires » (3).
Toujours pour les pauvres « malades de l'hôpital », le P. Provincial ordonne : on « leur lavera les pieds à leur arrivée et les mains soir et matin avant leurs repas (4) ». Voici le résumé des règles suivies dans les Charités
Sitôt qu'ils [les malades] sont arrivés, un religieux leur lave les pieds... et les couche ensuite dans un lit propre, chauffé s’il est besoin, et avec draps, linges et autres accessoires. Les malades sont visités, au moins une fois tous les jours, par le médecin accompagné des religieux infirmier et pharmacien, et qui leur ordonne tout ce qui est nécessaire, tant pour les remèdes et médicaments, que pour le boire et le manger, qu’ils reçoivent à heures fixes. Outre cela, on donne aux plus malades, la nuit comme le jour, de trois heures en trois heures, des rafraîchissements appropriés, tels que : œufs frais, bouillons, consommés, gelées et confitures. À cet effet, et pour les secours à donner dans leurs autres besoins, outre l’assistance continuelle qu'ils reçoivent durant le jour de la part des religieux, ils sont encore veillés pendant la nuit par ceux qui font la garde tour à tour dans les infirmeries (5)...
Force. — Les aliénés agités ou dangereux, les correctionnaires
(1) Réglement des novices et Archiv. Hosp. Selles. E4, Ordonnance du 12 avril 1778. (2) Archiv, Grainville-La-Teinturière. Ordonnance du 4 mars 1737.
(3) Archiv. hosp. Grainville-la-Teinturière, Ordonnance de 1708.
(4) Arch. Nation, FF1584 ; Ordonnance du 4 mars 1730.
(5) J. de Loyac, Le Triomphe de la Charité, p. 330, année 1661.
pervers qui « mettent tout en combustion », font des « cabales » et des tentatives d'évasion, sont placés dans le « Bâtiment de la Force », encore appelé « Bâtiment de MM. les pensionnaires de l’Exil », « Maison d’observance », « Bâtiment fermé » ou « de sûreté ». Là ils sont « fermés, resserrés, gardés à vue, gardés sûrement ». C’est dans ce bâtiment que le F. « Directeur des Pensionnaires » a son logement, vivant en contact intime avec les plus « à craindre » des hôtes du pensionnat. Située à la partie la plus reculée de’la Charité, la Force (39 lits) est divisée en deux sections, comportant l’une 2? et l’autre 15 chambres, ce qui permet le classement de ces sujets difficiles. Chaque section a un rez-de-chaussée et un premier étage, avec préau, chauffoir, et un corridor sur lequel s'ouvrent les chambres. Celles-ci, qui subsistent intactes, seront décrites au chapitre X Le Réglement ordonne :
Ils [les pensionnaires de la Force] seront tous enfermés sous bonne et sûre garde dans leurs chambres, pendant la nuit et les heures des repas ; ils jouiront de la liberté des corridors et même des cours.
Une chambre « plus forte que les autres, mais saine » sert de « cachot » (Éclaircissement). Il est fait mention, dans un Inventaire, d’une « cage », sans aucun renseignement ; mais, dans la correspondance des religieux, il n’est jamais noté qu’on en ait utilisé une. Les Charités de Charenton, de Pontorson et de Château-Thierry possédaient une cage (1).
(1) A Charenton, il y a, en 1764, « une cage toute neuve..., c'est l'endroit le plus fort de la maison ». (Ravaisson, Archiv. Bastille, XVI, p. 76). La cage du Mont-Saint- Michel avait près de trois mètres en tous sens. Il y avait place pour un lit et quelques meubles : quatre personnes pouvaient s'y tenir à leur aise (Funck-Brentano, Letires de cachet, p. 52).
A Château-Thierry, la cage était contenue dans une chambre à deux fenêtres, ayant 3 m. 11 de longueur, ? m. 76 de largeur et 3 m. 08 de hauteur. Elle était fermée de solives de bois de chêne de 5 pouces (13 centim.) d'équarrissage, à la distance d'environ 3 pouces (8 centim.) l’une de l’autre... Le dessus et le dessous fermés de même..., la partie du devant de cette cage était garnie de planches de bois de chêne clouées sur les solives de la dite cage et fermée de verrous, cadenas, appliqués à toutes les ouvertures d’ycelle. En raison de ses dimensions : 2? m. 70 de hauteur, ? m. 79 de longueur et environ 2 m. 40 de largeur, cette cage, d’une superficie de 6 m. 70, n'était en réalité qu’une cellule, d’ailleurs exiguë, mais à claire-voie, contenue dans une pièce de 26 mètres carrés (Archiv. Aisne, C. 684). Cette cage avait des dimensions supérieures à celles des cellules d'observation réservées aux aliénés dans certains de nos ‘hôpitaux en 1889. « A Au***, écrit M. Napias, les cellules ont 1 m. 75 de largeur
Le prieur n’avait pas le droit d’isoler d’une façon continue un pensionnaire : sauf le cas d'urgence, il devait en référer au ministre et attendre sa décision. De plus, il devait toujours examiner lui-même le pensionnaire avant que l’isolement puisse être effectué :
Sy quelques prisonniers méritent une détention continuelle ou de plus de huit jours, et que les causes l’exigent promptement, le prieur ÿ pourvoira, toutes fois après avoir vu et parlé au prisonnier, mais il en informera aussitôt le Ministre, ou le Magistrat par lui préposé, et les instruira des raisons qui exigent ou qui l’ont forcé à cette sévérité, et sy les causes sont de nature à pouvoir attendre, il ne prendra rien sur lui (1).
On a de nombreux exemples de ce contrôle du ministre et du lieutenant de police. Le prieur supplie ce dernier d'intervenir auprès du ministre pour « nous autoriser à tenir renfermé » Moncrif :
Je donne avis au ministre de sa mauvaise conduite, écrit le prieur, et le supplie de nous donner ses ordres par écrit pour le tenir enfermé ou de les envoyer à M. Caron, lieutenant de la maréchaussée de cette ville, pour les signifier à cet ecclésiastique (2).
Le changement de quartier, comme l'isolement, était réglementé et contrôlé par le lieutenant de police. Les religieux entendaient cependant rester maîtres du classement des pensionnaires dans les divers quartiers, et avant tout dans le bâtiment de Liberté. L'article 2 du Réglement spécifie
BATIMENT DE LIBERTÉ. — On n’en retirera [de la Force ou des bâtiments de Demi-liberté] aucun prisonnier pour le faire passer dans le lieu appelé de Liberté, pas même sur les demandes des parents
sur 2? m. 20 de longueur et autant de hauteur, soit un cube de 8 m.50;on y accède par la salle des morts, sur laquelle elles prennent jour et air par une ouverture en losange pratiquée dans la porte » (Enquête ministérielle de 1889, cf. P. Sérieux, L'assistance des aliénés en France, 1903, et Traitement d. mal. mentales).
(1) Réglement art., 8.
(2) Ravaisson, Arch. Bastille, XVI, p. 263, lettre du 8 juin 1752.
À propos d’un érotomane, renfermé depuis quelques jours à la Charité de Château- Thierry, le prieur demande au lieutenant de police « s’il lui faut laisser sa liberté ou s’il le faut tenir enfermé. Ne connaissant pas son caractère, je luy fait garder sa chambre jusqu’à ce que j’ai reçu vos ordres » (Arsenal, ms. 11183, f. 222).
les plus proches, sans des ordres du Ministre qui le permettent, et, dans le cas où les parents en obtiendraient sans le consentement des religieux, si le prisonnier ne convient point dans une maison religieuse, et s’il y a à craindre que par sa conduite ou ses propos il dérange le bon ordre et la discipline de la Maison, le Prieur en écrira au Ministre ou aux Magistrats qui les auront expédiés, pour les supplier de retirer ces ordres, en leur faisant connaître les inconvénients qui résulteraient de leur exécution, Sa Majesté n’entendant nullement gesner les religieux pour les bâtiments appelés de Liberté, ny les forcer d’y loger aucun de ceux qu’on conduit par ses ordres dans leurs maisons.
Dans les dossiers des pensionnaires on trouve maintes requêtes, émanées de ces derniers ou de leur famille, demandant
de passer de la Force à la Demi-liberté, de la Demi-liberté à la Liberté, ou sollicitant « la liberté de la campagne ». B. de Longchamp, « homme à l’esprit dérangé et rempli d’idées chimériques », détenu pour la troisième fois, adresse au lieutenant de police, M. de Marville, un placet pour passer de la Force au bâtiment de Liberté :
Il se plaint de subir depuis deux ans une « dure et rigoureuse captivité... Je conjure V. Gr. d’ordonner que je passe dans le bâtiment des religieux dans lequel je sais qu’il y a plusieurs loges vacantes et où il y avait des prisonniers gens de la simple bourgeoisie. Quand j'aurai la liberté de la campagne des environs je jure et proteste que je n’abuserai point de cette grâce.
M. de Maurepas [le ministre] est d’avis, écrit Rossignol, commis de la police, qu’on pourrait écrire aux religieux sur cette lettre, afin de savoir d’eux si on peut accorder au sieur de Longchamp la liberté qu'il demande, et, si on la luy accorde, dont ils s’en chargeraient et en répondraient.
Le P. Simon Giraud, répond : « J’ai reçu la demande que fait M. de Longchamp de passer dans une chambre de notre dortoir, où il y a déjà quelques pensionnaires ; il est vray qu’il y en a une de vacante mais l’endroit n’est pas sûr pour un pensionnaire qui l’est contre sa volonté, aussi nous ne pouvons pas en répondre. Il est digne de pitié... » Le prieur propose son transfèrement et ajoute : « Je laisse à Votre Grandeur à y réfléchir. »
L'autorisation à passer du « côté des religieux » est refusée, mais B. de Longchamp est mis en liberté six semaines plus tard (1).
(1) Arsenal, ms. 11168, lettres du 16 juillet au 19 août 1743.
L'autorité administrative est tenue au courant, on le voit, de tout ce qui touche la vie des pensionnaires. Parfois elle demande ou autorise des adoucissements à leur sort, ou un changement de bâtiment. Mais, pour les pensionnaires placés par lettre de cachet, un ordre du Roi est toujours nécessaire pour les faire passer dans le « bâtiment de Liberté ». Les cinq parents d’un correctionnaire sollicitent ainsi du lieutenant de police « un ordre de Sa Majesté pour le faire passer du côté de bonne volonté » :
Permettez-nous de vous demander une grâce pour le sieur Louis Dionis actuellement détenu en la Maison des Pères de la Charité de Senlis en vertu d’un ordre du Roy du 26 septembre dernier. C’est celle de le faire passer dans la maison de devant. Toute notre famille vous la demande, et nous nous portons forts pour ceux qui, étant actuellement absens de Paris, n’ont pu signer cette lettre.
Le lieutenant de police en rend compte au ministre :
Le sieur Louis Dionis a été conduit chez les Frères de Senlis à cause du dérangement de sa conduite, en vertu d’un ordre du Roy. Sa famille demande qu'il en soit expédié un nouveau pour le faire passer du costé de bonne volonté.
Le ministre écrit en marge : « Bon pour l’ordre » et l’autorisation est accordée (1).
Le P. Dupré, prêtre de l’Oratoire, «convulsionnaire », transféré de la Bastille, écrit au lieutenant de police, Berryer, pour passer de la Force au bâtiment de Liberté. Berryer consulte le prieur qui donne un avis défavorable. Le P. Dupré est un prisonnier d'État dont 1l doit répondre. Un mois plus tard, nouvelle supplique du P. Dupré. Berryer mande au prieur Simon Giraud, le 9 avril 1754 :
Dupré, prêtre, qui est dans votre maison par ordre du Roi, m'a écrit pour me prier de le faire passer de la maison de Force dans le bâtiment du devant, pour n'être exposé, dit-il, aux écarts des insensés et des libertins, et profiter en même temps de la bibliothèque qui est dans le bâtiment. Je vous prie de me dire votre sentiment
(1) Arsenal, ms. 11928, f. 141-143, lettre du 4 juin 1757.
sur cette demande, en me marquant s’il y a des [pensionnaires par] lettres de cachet dans l’endroit où il veut passer, si les prisonniers sont en sûreté par rapport à leur détention, et si la demande ne tirerait
pas à conséquence pour d’autres qui ne manqueraient pas d’en faire de semblables.
Le prieur, de nouveau, refuse (12 avril) :
L’exposé que vous a fait Dupré... de passer du côté des religieux, est tout à fait impraticable ; il n’y serait pas sûrement, serait exposé à être vu et à voir, et pourrait recevoir des visites dont il pourrait en résulter bien des inconvénients. Les deux autres messieurs sortant de la Bastille ne tarderaient pas à demander la même faveur...
Le lieutenant de police se rend à ces raisons (18 avril) :
Il ne faut plus penser à changer de lieu Dupré dès que sa personne n'y serait pas en sûreté.
Peu après (7 mai), troisième supplique du P. Dupré « pour passer au bâtiment des religieux ». Le 18 mai, Berryer mande au prieur :
Je crois qu’on peut en essayer sur sa parole, d’autant que cet homme n’a jamais été taxé de folie, ni de la moindre aliénation d’esprit ; aussi vous pouvez, mon R. P., le changer de lieu et le faire passer, comme on a fait à quelques autres, dans le corps de logis où ils sont, et ma lettre vous autorisera suffisamment. Vous prendrez toujours, à telles fins que de raison, de lui sa soumission par écrit de ne point abuser de la facilité qu’on lui donne et de ne jamais sortir de la maison sans une permission expresse par écrit du ministre ou de moy.
Le P. Dupré remercie de la faveur accordée, le 28 mai (1).
Le changement de division n’est fait, parfois, qu’à titre d'essai. Le frère d’un pensionnaire interdit demande qu’on fasse passer celui-ci dans le « Bâtiment des religieux, désirant procurer à son frère un mieux être, plus d’aisance, de commodité et une liberté plus étendue que celle dont il jouit dans le Bâtiment de Demi-liberté ». D’Estournelle, à qui cette faveur est accordée
(1) Arsenal, ms. 11628, f. 285 et Ravaisson, Arch. Bast., XV, p. 371-374.
par le ministre, fait « sa soumission par écrit »; un contrat est signé … Dans le cas où les extravagances et demi-fureur dans lesquelles
d'Estournelle se porte souvent, viendraient à être trop fortes et insupportables, le P. Prieur voudra bien en instruire le Ministre, ainsi que le curateur [de l’interdit], et provisoirement le tiendra renfermé jusqu’à de nouveaux ordres (1).
Pour le transfèrement des pensionnaires libres dans la maison fermée, une lettre de cachet est nécessaire (v. chap. V : Ordres provisoires et Ordres pour retenir).
$ 2. Surveillance
La nécessité de la surveillance continue de certains pensionnaires était connue dès le xvire siècle. D’un aliéné, d’Argenson écrit, après sa visite à Charenton : « Le caractère de son esprit ne permet pas de le perdre un moment de vue (2). » La surveillance des malades des infirmeries a été exposée plus haut. Notons aussi l’organisation d’un véritable service de garde. Le P. Provincial ordonne « qu’un religieux doit toujours rester dans la maison » (3) et « que le religieux chirurgien s’absentera le moins qu’il sera possible (4) ».. On insiste aussi sur la surveillance continue dans le Réglement des novices qui « auront un très grand soin que les salles ne restent jamais seules (5) ».
On a vu que le « Directeur des pensionnaires doit les visiter quatre fois par jour ». Il faut qu’ « ils soient surveillés jour et nuit exactement afin que le Supérieur de la maison puisse à chaque heure être instruit de l’état de la maison et des dispositions de chacun de ceux qui y sont renfermés (6) ». Pour certains
(1) Arch. hosp. Senlis, F5, année 1785.
(2) Ravaisson, Arch. Bastille, VIII, p. 290, année 1710.
Au sujet d’un aliéné envoyé à Charenton (1735), le ministre Maurepas écrit au lieutenant de police : « Vous voudrez bien avertir les religieux de le veiller de près, NÉE ne puisse s'évader de cette maison » (Ravaisson, Archiv. de la Bastille, XIV,
(3) Arch. hosp. de Selles, E?, Ordonnance du 19 oct. 1680.
(4) Arch. hosp. Grainville la Teinturière, Ordonnance de 1737.
(5) Réglement des Novices… de la Charité, 1764. (6) Arch. Ille-et-Vilaine, C. 161, Idée générale sur les maisons de force, 1784.
détenus, les ordres du Roi spécifient que le prieur est obligé « de garder un tel à vue et d’en répondre », qu’il ne doit pas laisser tel autre « sortir hors de l’enclos du couvent ». Afin de prévenir les tentatives de suicide, d’homicide, d'évasion, on prend toutes les mesures utiles. Le Réglement traite (art. 6) des Précautions à l'égard du prisonnier arrivant :
Lorsque le prisonnier arrivera on lui ôtera son couteau, ses ciseaux, ses armes, son argent, ses bijoux et tout ce qui est inutile ou peut préjudicier à la sûreté et à la tranquillité.
L’Éclaircissement insiste aussi sur ces mesures (Ordre de la réception du prisonnier).
On continue de prendre des précautions pendant le séjour :
On ne leur laissera ni couteaux, ni ciseaux, ni fourchette de fer, ni canne, ni bâton. De même « on ne souffirira à qui que ce soit un briquet ni aucunes choses avec lesquelles on puisse faire du feu ».
Le Réglement (articles 8, Sûreté des prisonniers, 9, Ordre pour l’intérieur et 11, Vêlements) est très explicite
Le Prieur ainsi que le Directeur [des pensionnaires] apporteront la plus grande attention pour qu’aucuns prisonniers ne s’échappent : ils seront tous enfermés sous bonne et sûre garde dans leurs chambres pendant la nuit et les heures des repas... Tous les prisonniers ne se serviront point, sous quelque prétexte que ce soit, d’habits, de redingotes, de chapeaux ni de souliers. Ceux qui sont à l’entretien des Religieux seront vêtus d’une robe de chambre avec... un bonnet et des pantoufles. On ne leur laissera la lumière dans leur chambre particulière que pour souper et se coucher, et aussitôt la retraite on éteindra toutes les lumières communes et particulières et on en retirera tous les feux, excepté de ceux qui seront gardés et veillés comme malades...
L’Éclaircissement traite également des Précautions contre leur évasion.
Dès qu'il [le prisonnier] est entré on le dépouille de ses habits, chemise, culotte, bas, souliers, chapeau, et on le fait mettre au lit, arrivât-il en plein jour. On emporte tous ses effets et on les visite avec soin pour voir s'ils ne recèlert pas quelque lime ou autre instrument propre à favoriser une évasion. Cette inspection faite, on rend au
prisonnier les vêtements dont il a besoin et l’on substitue un bonnet et des pantoufles aux chapeau et souliers, parce que, dans cet état, il est moins aisé de se sauver et que, dans le cas d’évasion, les gens du voisinage, qui savent l’usage de la maison, reconnaîtraient facilement celui qui se serait échappé et le ramèneraient pour avoir la récompense qu’on leur a toujours donnée en pareil cas. On ne souffre pas de tapisseries ni aucun meuble qui s'attache avec des clous dont on pourrait se servir pour fabriquer des instruments d'évasion. Un prisonnier n’occupe pas longtemps la même chambre ; on le transfère de temps à autre d’un corridor dans un autre. Alors on visite avec la plus grande exactitude la chambre qu’il vient de quitter, l’on vide.les paillasses et les matelas et les découvertes que l’on fait assez souvent dédommagent de la peine que l’on s’est donnée (1).
Les guichets dont sont munies les portes des chambres facilitent la surveillance qu’exercent le directeur des pensionnaires et les domestiques. A la Charité de Pontorson les vitres des pensionnaires qui cherchent à se détruire sont remplacées par du papier huilé. « Il y aura quelqu'un de présent à l’usage qu’ils feront des ciseaux, qu’on reprendra aussitôt qu’ils s’en seront servis » (Réglement). Toutes ces mesures, employées actuellement dans les services d’aliénés, montrent l’expérience de ceux qui ont rédigé ordonnances et règlements.
$ 3. Traitement des aliénés
La Charité de Senlis n’avait pas de médecin : insensés, correctionnaires, pauvres malades et vénériens étaient traités par les religieux. Les Frères sont « chargés de la conduite des malades, soit pour le régime, soit pour l'administration des remèdes ; ils décident comme médecins, chirurgiens et apothicaires de tout ce qui doit être opéré (2) »… Un long séjour dans les hôpitaux et les pensionnats de leur Ordre donnait aux Frères,
(1) En 1763, le prieur de Pontorson propose, pour mettre obstacle aux évasions, de « retirer tous les soirs les pantalons des prisonniers, qui seront attachés à un portemanteaux et qui sera mis... hors de chaque dortoir ». Cela n'empêche pas trois pensionnaires de s'évader sans culotte, en pantoufles et en robe de chambre (Arch. Calvados, C. 458). En 1778-1780, le subdélégué d’Avranches suggère « de faire faire deux fois chaque nuit, par un domestique affidé, le tour de la maison, faute de quoi le prieur sera responsable des suites de l'évasion » (Id., C. 462)
(2) Arch. hosp. de Romans, III, F6.
prisme tin RS:
soutenus par leur vocation, une expérience clinique dont nous avons maintes fois trouvé la preuve. Ainsi étaient-ils en mesure d’assurer aux « esprits aliénés » et aux « libertins » des soins et une direction morale éclairés. Le traitement demeurait toujours médical. Jamais, dans les très nombreux textes de l’époque que nous avons eus entre les mains, nous n’avons trouvé une allusion quelconque à la possession diabolique, aux exorcismes, etc. Toujours les aliénés sont considérés comme atteints de maladies du cerveau, comme des malades qu’il faut « soigner, médicamenter », et qu’on peut guérir. Le traitement des maladies mentales était alors actif. Les pensionnaires de Senlis étaient l’objet d’un « traitement suivi ». Le prieur écrit, par exemple : Vernon, « détenu pour cause de folie, n’a jamais varié, malgré les remèdes qui lui ont été administrés, qui n’ont produit aucun effet »; Bazire « est revenu en son bon sens, après qu’on lui eût administré les remèdes convenables à finir sa guérison », etc. (1). Ces remèdes étaient multiples : médicaments, saignées, bains, psychothérapie, électrothérapie même. En 1751, le Manuel des Dames de Charité donne des formules concernant le traitement de la folie :
Émulsion narcotique (avec semences de pavot, sirop diacode ou laudanum). — Potion anti-hystérique, à base de poudre de castoreum, laudanum, sirop de fleur d’orange, alcoolat de mélisse. — Julep somnifère : (eau de laitue, sirop diacode ou laudanum). — Opiat anliépileplique (quinquina, serpentaire de Virginie, sirop de pivoine), etc.
« En 1753, on publie les Formules médicinales de l’Hostel-Dieu de Paris, ou Pharmacopée. À la seconde édition, en 1767, sont ajoutées les Formules médicinales de l'Hôpital de la Charité de Paris. Il n’est pas douteux que les religieux de Senlis aient eu à leur disposition ce recueil des formules employées dans la Maisonmère où ils avaient fait leur noviciat. Rapproché des inventaires de l’apothicairerie, ce formulaire donne une idée de la thérapeutique en usage à la Charité. Nous en reproduisons ci-après quelques formules, empruntées à la pratique des médecins du service des aliénés de l’Hôtel-Dieu et de la Charité : « Décoclion purgalive
(1) Arch. hosp. Senlis, année 1785.
pour la manie ou la furie », à base d’ellébore noir, de sulfate de potasse, de séné et de réglisse, qu’on emploie « après avoir préparé le malade par les saignées et les délayants, et qui évacue avec succès les humeurs accumulées dans les viscères » ; — « Pilules contre la mélancolie », dans la composition desquelles entrent gentiane, grande valériane, ellébore et laudanum. « Elles soulagent beaucoup les mélancoliques, diminuent la tension des hypochondres et procurent la liberté du ventre (1). » Relevons encore une « Potion pour la folie, contre la manie », à base de manne, séné, sulfate de soude et ellébore, « convenant dans les affections maniaques où il n’y a point de fièvre, après avoir fait précéder les saignées et les bains » ; — une « Poudre contre l’épilepsie » (gui de chêne, valériane, tilleul, kermès, etc.) ; — un « Julep somnifère » contenant entre autres du sirop diacode ; — une « Décoction de séné (ou de rhubarbe) pour purger légèrement dans les maladies mélancoliques » ; — des « Potions contre l’épilepsie » ; — des « Bols et lavements antihystériques » ; une «Décoction antispasmodique pour les maladies convulsives », une « Décoction pour les vapeurs ou décoction hystlérique », etc. Parmi les « Formules médicinales de l'Hôpital de la Charité », citons la « Potion céphalique » contenant entre autres la poudre « antispasmodique du Codex ». Le Codex medicamentorum de la Charité de Paris donne la formule des Pilulae hystericae, à base de térébenthine, galbanum, ambre, assa fœtida et castoreum (2).
On aura une idée assez exacte de la thérapeutique employée à la Charité, d’après la mise au point due à Doublet (1785). En effet, son Instruction, ou « Traitement qu'il faut administrer dans les différentes espèces de folie », avait été adressée par l’intendant au prieur avec cette mention du ministre : « L’intention du Roy est que l’on s’y conforme. » Doublet distingue 4 classes principales de maladies mentales
1) La frénésie, « délire furieux et continu, accompagné de fièvre » ; (la « fausse frénésie » est symptomatique d’une maladie aiguë). Traite-
(1) P. Sérieux, Le traitement des maladies mentales. au XVIIIe siècle.
(2) Biblioth. Mazarine, ms. 3617.
L’apothicaire de la Bastille délivre aux prisonniers atteints de troubles mentaux nombre de « potions calmantes antispasmodiques », du petit-lait, des opiacés (diascordium, thériaque, sirop diacode, sirop de karabé, ete.) (P. Sérieux, Traitement d. malad. mentales à la Bastille). ;
ment : saignées grandes et copieuses, sangsues, boissons abondantes, lavements, purgatifs, calmants, bains tièdes, vésicatoires, douches froides. « C’est à cette méthode, ou à des moyens semblables, que certains hôpitaux doivent leur réputation pour le traitement des fous. »
2) La manie (« délire constant, sans fièvre, sommeil rare... veille agitée, turbulente, pleine de visions, d’actions déréglées. ») demande un traitement précoce : saignées réduites, purgatifs doux et corrigés par l’opium, bains tièdes de deux heures, suivis de douches froides. Dans les cas rebelles : cautères, sétons, abcès superficiel, inoculation de la gale ; musc, camphre et narcotiques à fortes doses.
3) La mélancolie « ne diffère de la manie que du plus au moins, et cela est si vrai, que plusieurs mélancoliques deviennent maniaques, et que plusieurs maniaques à demi-guéris, ou dans l'intervalle de leur accès, sont mélancoliques. On aura recours aux saignées, aux tisanes apéritives, aux purgatifs, aux bains tièdes,.… au petit lait et à la crème de tartre ».
4) L’imbécillilé [états démentiels], le degré le moins effrayant et le moins dangereux de la folie, est cependant celui qui offre le moins d’espérance.. Doublet recommande : nourriture substantielle, eaux thermales, purgations, bains, douches, et « même les commotions électriques qui ne font courir aucun risque ». Enfin, dans les troubles cérébraux d’origine traumatique on a recours au trépan (1).
A Senlis, l’apothicairerie, grande pièce de 7 mètres sur 7 mètres, était « fournie de toutes les drogues et les remèdes, tant simples que composés, nécessaires pour l’usage et le soulagement des religieux, des pensionnaires et des pauvres malades (2) ». Les Inventaires triennaux donnent des renseignements précis sur les divers médicaments en usage dans la maison (de 1681 à 1690 seulement ; les inventaires du xvine siècle étant en déficit). En 1687, l’apothicairerie a « quatre rangées de tablettes faisant le tour [de la salle] avec 74 boîtes peintes de diverses manières. Il y a 18 canons de faïence avec sirop de papaver, camphre, vif-argent..… des pots de grès dans lesquels sont les « électuaires », des « bouteilles pour les eaux distillées ».… On relève dans la liste des drogues, nombre de médicaments employés dans le traitement des maladies mentales (Instruction de Doublet et Formulaires de l’Hôtel-Dieu)
Teinture pour vertiges et vapeurs (une once), cumin, baume du
(1) P. Sérieux, Traitement d. maladies mentales au XVIIIe siècle; Carrette, François Doublet….
(2) Arch. Nation., FF15 84, Ordonnance du 2? février 1722.
Pérou, ammoniaque, santal, gomme-gutte, racines de gentiane, de pivoine et de valériane, myrrhe, pyrèthre, crème de tartre, ellébore noir, manne, séné, fleurs de pêcher, camphre (12 onces), opium, quinquina, tisanes apéritives, jalap, calomel, tartre stibié, eau de mélisse « pour toutes les maladies subites du cerveau » (12 onces), pavot, sirop diacode, scamonnée, rhubarbe, tamarin, coloquinte, gui, semen-contra, sirops de limon, de chicorée et de coing, poudre de resurrezit, pied d’élan, anis, castoreum, buglosse, corail, cannelle, fraxinelle, kermès, pilules d’aloès, borax, corne de cerf, eau de laitue, opopanax, tartre vitriolé, ambre, etc. (1).
De plus, on usait des saignées (du bras, du pied, de la jugulaire), des sangsues (2). A l’Hôtel-Dieu, les saignées copieuses et multipliées étaient un des principaux éléments du traitement, « préparant » le malade à subir la médication purgative. De même dans les Charités, comme l'indique cet extrait d’une lettre d’un pensionnaire de Charenton : « C’était au commencement du mois de may, temps auquel ces bons Pères ont la bonne coutume de saigner et purger les aliénés (3). »
Les bains, qui jouissaient d’une grande vogue, étaient certainement en usage, car un inventaire note « deux baignoires de cuivre dont une garnie de sa couverture (4) ». Enfin, la Charité possédait une machine électrique et un trépan. On a vu que les « commotions électriques » étaient vantées dans le traitement des états démentiels, ainsi que la trépanation dans les troubles cérébraux d’origine traumatique. Le petit-lait était très en honneur dans le traitement de la folie : le prieur de la Charité de Château-Thierry écrit d’un pensionnaire :
Il a toujours ses idées de vouloir prendre des médicaments violents ; je l’en dissuade, autant qu’il m’est possible et je ne luy en donne point
du tout ; depuis quelque temps il a commencé à prendre le petit-lait qu’il continue (5)...
(1) Sérieux, Trailement d. mal. mentales au XVIII® siècle.
(2} On trouve dans le « laboratoire » des seringues, des palettes à saigner, des scarificateurs, etc. (Arch. Senlis, El5, Inventaires).
(3) Lettre de Voidet, Arsenal, ms. 10903, année 1795.
(4) A la Bastille les états maniaques sont traités par les bains : une femme agitée et incohérente « a quelque espèce de calme, à la faveur du bain » prescrit par le médecin (1733). En 1755 une autre est « maintenue dans un bain pour lui rendre son bon sens » (P. Sérieux),
(5) Bibl. Arsenal, ms. 11811, année 1758.
Comment arrivait-on à contenir les pensionnaires agités, « furieux »? Ils étaient « resserrés étroitement à la Force », isolés, puisqu'ils avaient chacun leur chambre ; grâce à cet isolement, il devenait moins nécessaire de les maintenir, Les « chambres fortes » aux verrous énormes, aux portes épaisses, aux tablettes de guichet très solides, aux couchettes scellées dans la muraille, la « cage » défiaient la fureur des agités (1).
Cependant, faute de camisole de force et de ces médicaments qu’on a qualifiés de camisole de force chimique, certains pensionnaires étaient sans doute « liés », peut-être « emmenotés », « ligotés », mais nous n’avons pu trouver sur ce point de renseignements. Dans deux inventaires sont signalés « une paire de menottes » (1687) et « 26 paires de fausses manches » (?) (1774). Jamais il n’est fait allusion à des chaînes (2).
Ajoutons qu’on connaissait le traitement des eschares et du gâtisme. Le Manuel pour le service des malades ou Précis des connaissances nécessaires aux personnes chargées du soin des malades (1786), de Carrère, insiste sur
les « rougeurs,.… les excoriations souvent gangréneuses » qui surviennent par suite de « la compression du corps et du frottement ..» chez les gâteux. «On ne saurait. examiner avec assez de soin l’état des fesses .….» On recommande « les lotions à l’eau de sureau, aiguisée avec de l’eaude-vie, le cérat de Galien, l’eau de Saturne, et surtout le changement de situation du malade qu’on peut placer sur un bourrelet circulaire, ou encore mieux qu’on doit engager à se tenir couché alternativement sur les deux côtés (3)... »
(1) I semble qu’on ne gardait pas à Senlis les malades trop violents. Le prieur demande que l’on veuille bien « le débarrasser [de Moncrif] en le faisant transférer à Charenton où l’on trouverait un moyen de le contenir ». De même le prieur de Château-Thierry écrit : « Vous me ferez un plaisir sensible de me délivrer d’un pareil sujet [un persécuteur], car il est fort à craindre... » (Arsenal, ms. 11183, f. 179, année 1732). « Les fous de Charenton, écrit Latude, qui sont dans un état continuel de démence et de rage qui les rend dangereux..., sont enfermés et quelquefois enchaïnés dans des espèces de loges d’où ils ne sortent jamais. » La réclusion des agités dans des « catacombes », à Charenton, est une légende. (Voir Enquête des Commissaires de 1790).
(2) F Saint-Lazare, à Charenton, on lie les agités : « C’est un furieux qu’il faut emmenoter quand on veut lui faire prendre l'air ; il va jusqu’à mordre ceux qui l'approchent », écrit-on d’un pensionnaire. Un autre « a des accès de fureur pendant lesquels il faut le lier ». D’un aliéné « furieux » de Charenton, d’Argenson écrit (1705) : « il a fallu lui enchaîner les mains pour l'empêcher de se tuer ou d’attenter à la vie de ceux qui le servent » (Ravaisson, Arch. Bast., X, p. 474).
(3) On lit dans le Réglement des dépôts de mendicité (1785) : « Ceux qui gâtent
Psychothérapie. — Les Frères de la Charité n’ignoraient pas les bienfaits du traitement moral : ils s’inspiraient de l’œuvre de saint Vincent de Paul qui, à Saint-Lazare, avait montré tant de « compassion pour les insensés », et aussi des méthodes en usage à la Bastille, où l’on connaissait l’utihté des « consolations » pour les mélancoliques « qui se livrent au désespoir », où l’on cherchait « à guérir leur maladie par la raison... à attirer leur confiance par la douceur, l’amitié et toutes les meilleures façons, à leur mettre un peu de baume dans le sang »... (P. Sérieux). A différentes reprises, les Ordonnances du P. Provincial prescrivent « de traiter les aliénés avec beaucoup de douceur et de charité, d’être honnêtes, doux envers MM. les Pensionnaires et de les consoler » (1719) ; « de traiter les pensionnaires et les pauvres malades avec douceur, amour et charité » (1731) ; « de parler à MM. les Pensionnaires avec douceur et à avoir pour eux toute l’honnêteté, la tendresse et la compassion qu'il convient à leur état » (1734). « Les Frères de la Charité regardent les malades comme membres de Jésus- Christ souffrant, il faut s'approcher d’eux avec humilité et douceur... leur montrer, par quelques bonnes paroles, qu’on compatit à leurs souffrances (1). » Le prieur Dugauguet mande au lieutenant de police : « Nous nous portons d’inclination et véritablement à procurer à tous MM. les Pensionnaires les adoucissements justes et équitables (2) .….» Intervenant en faveur d’un pensionnaire, il écrit : « Il est digne de pitié. » Le Provincial (voir chap. IV) ordonne aux prieurs « de visiter au moins deux fois par semaine tous les pensionnaires. pour les consoler » ; et le Réglement prescrit : « Le prieur visitera tous les pensionnaires au moins une fois la semaine... l’un après l’autre, et séparément, pour les consoler. Le « Directeur des pensionnaires » les visitera quatre fois par jour ». Ces « consolations » sont la règle pour les mélancoliques, dont la tristesse fait « appréhender les suites de leur désespoir » et qui sont « dans un état affreux ». Notons la sagesse, l’expérience clinique dont fait preuve l’article du
sous eux seront placés sur des paillasses d'avoine qu’on aura soin de renouveler. On fera deux fois par jour des fumigations avec le vinaigre » (P. Sérieux).
(1) J. de Loyac, p. 325, 334 (1661).
(2) Lettre du 26 juillet 1757 à Berryer ; Ravaisson, Arch. Bastille, XV, p. 374.
Rêglement qui ordonne l’examen des aliénés et correctionnaires séparément, l’un après l’autre. I] s’agit là d’une visite individuelle et non collective (P. Sérieux).
Les « exercices de religion » doivent être considérés comme un élément important du traitement moral ; il convient, pour apprécier à sa valeur le rôle des pratiques religieuses (messe quotidienne, confession, exhortations, pénitences, communion, etc.) de tenir compte des habitudes et des croyances de l’époque. Le Réglement s'exprime ainsi :
ART. 10. — Exercices de religion : Il y aura un religieux préposé pour faire aux prisonniers la prière matin et soir avec une lecture ou exhortation ; ils entendront la messe tous les jours, autant que faire se pourra, et ils n’y manqueront point les dimanches et fêtes ainsi qu'aux vêpres et aux autres offices, à moins que la nature de leur maladie ou de leur détention ne les en empêchent...
L'église communique avec la Force, dont les hôtes assistent aux offices de leur tribune, sans se mêler aux autres pensionnaires et sans quitter leur quartier ; une deuxième tribune est réservée aux pensionnaires de Demi-liberté. Les lectures édifiantes sont recommandées :
On aura soin de leur faire lire la doctrine chrétienne trois fois par semaine et la prière journalière posément et en entier. et d’instruire les mêmes malades du devoir de notre religion s’il en est besoin (1).
On n’ignorait pas que les préoccupations influencent l’état mental, ni combien un pensionnaire lucide peut être tourmenté par le souci de la misère des siens : on cherche à calmer, à ce sujet, les inquiétudes des renfermés ; l’un d’eux, le marquis de Provenchère, a laissé sa maîtresse « dans une misérable situation » le contrôleur des Finances écrit au lieutenant de police : « Je vous prie de vous faire informer de cette personne afin de ne pas la laisser sans secours si elle mérite qu’on ait quelqu'égard à son état (2). » Les Frères connaissaient aussi, on le verra plus
(1) Archiv. Nation., FF15, 84, Ordonnance du 4 mars 1730. {2) Arsenal, ms. 11839, f. 225, année 1753.
loin, les ressources psychothérapiques de la correspondance, des visites, des distractions (1).
Sitiophobie. — Les déprimés qui veulent « se défaire », les « pauvres malheureux en proie aux idées les plus folles et les plus crucifiantes », « ceux qui veulent se laisser mourir de faim » sont placés à l’infirmerie « à cause de leur triste situation » et on les « excite à prendre quelque chose ». L'usage de la sonde œæsophagienne dans le refus d’aliments étant ignoré, les exhortations demeuraient à peu près le seul moyen de vaincre l’obstination des sitiophobiques. Les Frères, dit un Règlement, « feront prendre les aliments à ceux qui ne peuvent les prendre euxmêmes (2) ». À Saint-Lazare contre le refus d’aliments, on menaçait le récalcitrant de le faire battre par deux domestiques, et, « pour ingurgiter les potions hypnotiques, on employait le procédé de la corne comme on fait aux chevaux » (Vié). A Vincennes, Latude « ne veut plus ni boire, ni manger ». Ému par cette « grande marque de folie », le gouverneur propose de le transférer à Charenton, « qui a peut-être des façons de faire manger ceux qui ne le veulent pas (3) ». Au Mont-Saint-Michel, on « fait prendre du bouillon de force avec un entonnoir » à un prisonnier « qui se laissait mourir de faim et n’avait rien mangé depuis douze jours (4) ». La Charité de Senlis possédait quatre biberons « pour alimenter les plus malades » (5). Les Frères doivent « faire manger les aliénés. Le religieux chargé du soin de la cuisine donnera à la réquisition des religieux des pensionnaires ce qu'ils lui demanderont pour la satisfaction de ceux d’entre les Messieurs qui, étant dégoûtés, souhaiteront quelque chose de particulier, pourvu qu'il n’y aye pas d'abus
(1) Au sujet d'un pensionnaire de Charenton qui est sans nouvelle de sa famille, d’Argenson écrit en 1709 : « Il paraît juste de lui procurer cette consolation ; prenez la peine de vous informer si la femme vit encore, combien il lui reste d'enfants, ce qu’ils font, où ils demeurent... et de m'envoyer sur cela tous les éclaircissements que vous pourrez. » (Archiv. ministère des Affair. étrangères, France, 1164, f. 305).
En 1730, pour Tissier, interné à la Bastille, puis transféré à Senlis, on prie le garde des Sceaux de « lui laisser voir sa famille. pour tâcher de lui rendre la raison » (Ravaisson, Archiv. de la Bastille, XIV, p. 250).
(2) Règlement que doivent observer les postulants et novices de l’ordre de la Charité en leurs diverses fonctions de l'hospitalité, Paris, 1764.
(3) Ravaisson, Arch. Bastille, XVI, p. 30, lettre du 24 nov. 1749.
(4) E. Dupont, La Bastille des mers, p. 71, année 1746.
(pb) Inventaire de 1783 , Archives Senlis.
et que tout se passe de concert avec douceur et charité (1) ». On a vu plus haut (J. de Loyac) que, dans les Charités,
on donne aux plus malades, la nuit comme le jour, de trois en trois heures, des rafraichissements appropriés, tels que : œufs frais, bouillons, consommés, gelées et confitures (2).
$ 4. Trailement des correctionnaires
Au xvire siècle, pour corriger les « libertins », les « vicieux », les « aliénés d’esprit par malice », pour les « remettre dans le bon chemin », «leur inspirer le goût de la vertu et de la religion »,.… « leur apprendre la sagesse », « Monsieur Vincent » avait instauré à Saint-Lazare « une méthode d'isolement, de travail intellectuel et de piété qui constitua la base de la psychothérapie lazarienne » (Vié). On se proposait « d’instruire les correctionnaires, de les consoler et de les faire penser qu’il y va de leur salut ». Les efforts des Lazaristes donnaient de bons résultats : « Beaucoup de ces jeunes débauchés étaient remis pour toujours dans le droit chemin ; il en est même, paraît-il, qui furent trouvés dignes d’être élevés aux premières charges de judicature et à d’autres offices de grande importance dans lesquelles ils réussirent fort bien. Des ivrognes, des vicieux. abandonnaient leurs néfastes penchants pour mener une vie exemplaire ; d’aucuns entrèrent dans les ordres, dans les affaires, continuèrent leurs études » (Vié.)
S'inspirant de cette méthode, les religieux de la Charité utilisaient les ressources du traitement moral pour l’amendement et la moralisation des correctionnaires. Et la discipline, aussi douce et paternelle qu’il se pouvait avec les aliénés, «indulgente » pour les correctionnaires qui se repentent de leurs égarements, se faisait plus ferme, parfois rigoureuse à l’égard de certains libertins, « violents et insensibles aux corrections ». Quelques-uns, grâce à l’intimidation, « acquièrent ainsi la docilité d'esprit qui
(1) Arch. Naïionales, FF1584, Ordonnance du 4 mars 1730.
(2) A la Bastille, les médecins s’ingénient à donner aux mélancoliques « dégoûtés » un régime agréable, à « satisfaire leurs fantaisies ». On leur offre, «avec douceur, amitié et toutes les meilleures façons, lait, petits bouillons, orgeat, citrons, petit pain, œufs frais, gelée de viande, pruneaux, poisson, potages gras, limonades, soupes, bouillons restaurants, jaunes d’œufs dans le bouillon qu'on fait avaler par force » (P. Sérieux).
leur manque {1) ». Les mesures psychothérapiques employées pour certains aliénés (prière matin et soir, messe quotidienne, lectures « spirituelles », confession, communion, exhortations collectives et individuelles, « consolations du prieur », etc.) sont utilisées, mais avec les modifications nécessaires, pour les correctionnaires : « Le Directeur des pensionnaires, l’aumônier, le prieur les voient souvent pour les rappeler à eux-mêmes, leur inspirer de l'horreur de leurs dérèglements et le désir de les réparer » (Éclaircissement). Le confesseur a aussi un rôle dans le traitement moral des libertins : il décide s’ils « sont dignes d'approcher des sacrements » ; il considère qu’ «il est de son ministère de réconcilier les fils avec les pères ». Le Réglement (art. 10), après avoir traité des exercices de religion, ajoute pour les correctionnaires :
Le Prieur les engagera par toutes sortes d’exhortations d'approcher souvent des sacrements surtout de celui de pénitence et il avertira, dans le compte qu’il rendra tous les mois, de ceux qui ayant toute leur raison n’en auront pas approché depuis longtemps.
En plus de ces « moyens de sanctification », que mettait-on en œuvre pour amender les mauvais sujets, dont les « friponneries et les artifices honteux méritent d’être punis », mais qu’on veut
« ramener à une vie honnête et réglée » ? (2) Avant tout, c’est l'isolement qu’on emploie pour leur « correction » : « Ils logent dans des chambres séparées et saines, dit l’Éclaircissement ; dans toutes les maisons administrées par les religieux de la Charité, chaque prisonnier a sa chambre particulière. » Un autre article, intitulé : « Précautions pour prévenir la contagion des mauvais sujets entre eux el les autres pensionnaires, observe qu’à Charenton, « on ne les fait sortir [les mauvais sujets] pour prendre l’air,
que les uns après les autres (3) ». On tient grand compte de
(1) Rapports de M. d'Argenson, p. 135.
(2) À Saint-Lazare, les correctionnaires : « auront soin de s'occuper toujours utilement soit à la lecture, à l'écriture ou à la prière. Ils parleront avec leurs compagnons de bonnes choses... et non jamais de mauvaises ». On ira à la messe « dans un profond silence, sans s'amuser à rire, badiner, causer ».. ; on dira l'Angelus « dévotement et à genoux, » ete. (Règlement, 1769). Les mêmes règles étaient sans doute en usage à Senlis.
(3) A son arrivée à Charenton, Latude réclame « la promenade », « mais les Religieux me dirent qu’,ls ne l’avaient obtenue qu’à la condition que je ne m'y trouverais
l'entourage et on prend toutes les mesures utiles pour empêcher la contagion morale : « Quelquefois l’exemple de l’un corrige l’autre, quelquefois aussi il le gâte. C’est aux Supérieurs à y mettre la prudence et l'intelligence nécessaires (1)... »
On sait aussi user des « adoucissements » : le changement de quartier, qui apporte le mieux être, est promis à ceux « qui s’amendent », qui sont « corrigés ». Il y a encore, comme récompenses, les distractions, la lecture, les récréations, la « liberté de la maison », les promenades, les visites et la correspondance, en un mot, les « délassements et les douceurs » sur lesquels on reviendra. C’est avec circonspection que l’on accorde ces adoucissements :
Ce n’est que lorsqu'on a acquis une certitude presque physique de leur retour au bien qu’on leur accorde quelque liberté, mais cela ne se fait qu'avec les plus grandes précautions {Étclaircissement).
Quelles sont les mesures disciplinaires en usage contre les « réfractaires à la règle commune » ? Le Réglement, on l’a vu, permet au prieur d’infliger un isolement de huit jours au maximum « toutes fois après avoir vu et parlé au prisonnier ».….. Avec l’assentiment du ministre ou du lieutenant de police, cette peine peut être prolongée.
L’Éclaircissement consacre un article à la Punilion :
Lorsqu'un prisonnier refuse d’entendre la messe, d’assister à la prière, aux lectures spirituelles, lorsqu'il fait passer des lettres sans permission, qu’il cherche à ameuter par des propos séditieux, qu’il forme et communique des projets d'évasion, qu'il frappe les domestiques, etc., il est étroitement enfermé dans sa chambre et n’en sort absolument que pour aller à l’église. Si le délit est considérable, le Supérieur fait mettre le prisonnier au cachot (qui n’est qu’une chambre plus forte que les autres, mais saine) et il instruit sur le champ le Ministre ou le Magistrat des motifs qui l’ont déterminé à infliger cette punition (2).
jamais avec aucun des autres prisonniers : pour cela il fallait attendre qu'ils fussent renfermés dans leur chambre » (Mémoires, II, p. 33).
(1) Réflexions sur le mémoire des religieux hospitaliers de la Charité (1784, Arch. Ille-et-Vilaine, G. 161).
(2) Les mêmes peines disciplinaires sont appliquées actuellement aux reclus de la Maison de Nanterre : mise au pain et à l’eau, et cachot pour huit jours au plus. {Règlement général de la Maison départementale de Nanterre, 1887). En 1890, pour les enfants en correction de la Petite-Roquette « le système cellulaire de jour et de nuit
Nous n’avons trouvé, ni dans les récriminations des correctionnaires, ni dans la correspondance des Frères, aucune mention de châtiments corporels, pas plus que de séquestration dans une cage ou un cachot. On peut affirmer que la fustigation n’était pas en usage à Senlis, tandis que le fouet était employé à Saint-Lazare, ainsi d’ailleurs que dans les collèges de jeunes gens. Au surplus, l’article Punilion ci-dessus ne mentionne que l'isolement.
Les faits témoignent des résultats favorables de la «pénitence» et de la « correction », du point de vue de la prophylaxie de la délinquance juvénile. Les libertins en effet ne sont pas tous des « scélérats » ; nombre d’entre eux sont de simples déséquilibrés, que des états passionnels ont épisodiquement détournés du droit chemin. Pour ceux-là, sensibles à la « compassion » des religieux, le changement de milieu, le temps, les pratiques de piété, l’isolement, les exhortations des Frères les amendent progressivement ; réconciliés avec leur famille, ils sont rendus à la liberté « corrigés » et « rentrés en eux-mêmes » (1).
$ 5. Régime intérieur
Quels étaient, pour les hôtes de la Charité, « l’ordre et la discipline » ? Toutes les heures de leur existence quasi conventuelle étaient strictement réglées. Grâce aux ordonnances et
aux Règlements, on peut tracer l’esquisse de la vie de «Messieurs les Pensionnaires ».
Une fois le « prisonnier » admis en vertu d’ordres en règle, on inscrit ses nom, surnom, âge, pays et qualité, etc., sur le
est la règle » ; ils peuvent être séquestrés durant quinze jours dans un cachot obscur, avec une paillasse pour tout mobilier (Guillot, Les prisons de Paris, p. 326, 327).
(1) Le régime, à Senlis, paraît avoir été moins rigoureux qu’à Saint-Lazare. Les Règlements ne parlent pas de l’organisation du travail intellectuel, comme à Saint- Lazare, « maison de pénitence et d'instruction », et à Saint-Von, qui possédait, pour les correctionnaires, une école avec cours d'écriture, d'orthographe, d’arithmétique, de géométrie, de dessin, d'architecture. Il est probable que les jeunes libertins recevaient à la Charité quelque instruction, mais aucun texte ne permet de l’affirmer. On lit dans les Réflexions sur l'Eclaircissement des Frères de la Charité : «Ne pourrait-on pas attacher à quelques maisons des salles de travail pour éviter l’oisiveté ; les longues méditations affermissent quelquefois dans le crime, ou on se décourage, ou on médite
des projets de vengeance ; le travail, la lecture, l'écriture est un remède salutaire. » (Arch. Iile-et-Vilaine, C. 161; 1784).
Registre des entrées. On lui donne le pseudonyme (saint Louis, saint Joseph, saint Théodose...) sous lequel il sera dorénavant connu ; puis on le conduit dans sa chambre où l’on fait l’inventaire de ses effets d’habillement et celui de ses objets de valeur : « papiers, bijoux, argent lui sont enlevés et sont portés sur deux registres spéciaux ». Sa « chambre particulière est garnie d’un bon lit, d’une chaise et d’une table. ; le logement est propre, bien aéré et garni des petits meubles nécessaires (1) ».
Vêture. — Après la fouille, le pensionnaire revêt les habits de la maison. Le Règlement (art. 11) précise ce qui a trait au costume uniforme des pensionnaires « destiné à les faire reconnaître en cas d’évasion ».
Ceux qui sont à l’entretien des religieux seront vêtus d’une robe de chambre, avec la veste de calmande, ou de moleton à fleur, un gilet, une culotte de drap d’Elbeuf doublée de peau, un bonnet, des bas de laine et des pantoufles ; les chemises seront de toile blanche honneste, mais ne seront point garnies, et les mouchoirs seront communs. Quant à ceux qui sont entretenus par leurs parents, ils pourront leur donner le linge et étoffes qu'ils jugeront à propos.
Une journée à la Charité (2). — On se lève tôt à la Charité : à 6 heures du matin en été, à 7 heures en hiver (l’Éclaircissement dit 4 h. 1/2 en été). Les pensionnaires font leur toilette et s’habillent. Le garçon porte-clefs vient alors ouvrir les portes des chambres : « Ils ont la faculté de se promener dans les cours jusqu’à l’heure de la prière, dite par un religieux préposé, à haute et intelligible voix, et suivie d’une lecture ou d’une exhortation ». Ensuite, c’est la messe, à 7 heures (8 heures en hiver). Cette messe, « les pensionnaires l’entendront tous les jours ». Ils font trois repas par jour : déjeuner, dîner et souper. Le déjeuner est distribué, à l’issue de la messe, dans la chambre de chaque pensionnaire, qui dispose d’une chopine, d’un demiseptier et d’une salière. A l'issue du déjeuner, promenade dans le grand jardin, « dont ils ont la jouissance pendant tout le jour », ou dans les cours « avec le F. Directeur et quelques garçons ».
(1) Les chambres et corridors sont blanchis deux fois au cours de chaque triennat. Un certain nombre de chambres sont tapissées de « papier chinois ». (2) D’après le Règlement et l'EÉclaircissement.
À 10 h. 1/2, chacun doit regagner sa chambre pour le diner, car les pensionnaires prennent toujours leurs repas seuls. L’aprèsdîner, comme la matinée, est consacrée aux passe-temps ; le dimanche, assistance aux vêpres ; à 4 heures, prière du soir, dite, comme le matin, par le religieux préposé. À 5 h. 17/2, souper. Puis la cloche sonne la retraite : « À 8 heures en été,
7 h. 1/2 en hiver (l'Éclaircissement dit 9 heures en été, 7 heures en hiver), l’on renferme chaque prisonnier dans sa chambre. Il doit se coucher. On lui retire alors sa lumière. On ne laisse de lumière et de feu qu’à ceux qui sont gardés et veillés comme malades... »
Rappelons que chaque jour, les pensionnaires étaient visités par le sous-prieur et par le « Directeur, principalement dans les temps des repas, et après la retraite, c’est-à-dire après l'heure du soir où ils doivent être tous enfermés dans leurs chambres ». L’aumônier leur fait aussi des visites périodiques, ainsi que le confesseur.
Nourriture. — L'article 13 du Règlement précise la composition des repas :
Nourriture. — Chaque prisonnier pourra faire trois repas ; on lui donnera à déjeuner du pain autant qu'il en voudra.
Il aura à dîner une chopine (0 !. 466) de vin, mesure de Paris ou le demi-septier (0 1.233) de la grande mesure, une soupe, un bouilli, une entrée ; il lui sera servi pour son souper le dimanche, le mardi et le jeudi, du veau et du mouton rosty, ou volaille et gibier. Le lundi et le mercredi un ragoût de viande de boucherie, ou de volaille, ou de gibier.
Ils auront, en été, une salade le dimanche et le jeudi, et seulement le dimanche pendant l'hiver ; il en sera de même pour les desserts.
Les jours maigres, on leur donnera du poisson de rivière ou de mer, frais ou salé, à dîner ; ils auront le soir à souper des légumes ou des œufs, et on en donnera à ceux qui n’aimeront point la nature de poisson qu’on leur servira. Le vin sera du pays.
L'Éclaircissement donne les indications suivantes :
La nourriture. consiste, savoir : à déjeuner, un morceau de très beau pain et un demi-septier de vin; à diner, un bouilli de bœuf, mouton ou petit-salé, une entrée et un demi- -septier de vin. À souper, un rôti de veau ou mouton, un demi-septier de vin. Les dimanche, mardi et jeudi de la volaille, de la salade et du dessert.
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Les jours maigres, à dîner un potage, un plat de légumes et un de poisson. À souper, un plat d'œufs et de légumes, et, à l’un et l’autre repas un demi-septier de vin... la viande ainsi que le pain seront de la meilleure qualité, quant à la quantité on se règlera sur l’appétit
du prisonnier, prenant garde, cependant, que sous ce prétexte il n’en abuse.
Une ordonnance règle la distribution des aliments
Les religieux qui sont aux pensionnaires veilleront à ce que le pain, le vin, les portions et le dessert soient toujours servis en leur présence afin qu'il n’arrive aucun abus de la part des domestiques ; ils feront leur tournée chez chacun de ces Messieurs pour voir s’ils ont ce qu’on leur a envoié (1).
À Senlis, les pensionnaires avaient comme boisson du vin d'Orléans (vin ordinaire), du vin de Roussillon et du Bourgogne. On leur donnait aussi du vin de liqueur (2).
L'article 12 du Règlement traite du logement, du couchage et du linge :
Les pensionnaires « seront tous logés séparément dans une chambre où il y aura un lit composé d’une paillasse, un bon matelas, un traversin, un oreiller, deux couvertures, deux draps, une table, un pot à l’eau... un chandelier, une chaise, un pot de chambre... Les matelas seront rebattus tous les six mois, on changera les draps au moins tous les mois ; il sera donné à chaque prisonnier deux serviettes par semaine ; quant aux chemises et autres linges à leur usage, il leur en sera donné autant qu'ils en auront besoin, et le Prieur veillera qu'ils soient tenus proprement ».
« Les malades seront changés de linge au moins une fois par semaine (3). Le blanchissage est compris dans le prix de pension » (Éclaircissement).
L’éclairage se faisait à l’aide de lanternes et de chandeliers. Il y avait 5 lanternes de verre dans les corridors du pensionnat. Les pensionnaires (Éclaircissement) étaient « éclairés » : chacun avait dans sa chambre un chandelier de fer et une bougie.
(1} Ordonnance du Provincial du 4 mars 1730 (Archiv. Nation., FF1584).
(2) Inventaire de 1771 (Arch. hosp. Senlis). « La nourriture qu’on sert à Charen- 4on, écrit Latude, est en général assez bonne. »
(3) Arch. hosp. Grainville la Teiniurière, Ordonnance de 1737.
Le chauffage avait lieu au moyen de cheminées, mais seulement dans certaines chambres et moyennant un supplément. de pension : c’étaient «les chambres à feu, les chambres à cheminées ». Il y avait 8 chambres à feu à la Force. Dans le premier bâtiment de Demi-liberté, le seul sur lequel on a des renseignements, toutes les chambres possédaient une cheminée. Des poêles en fonte ou en tôle chauffaient les corridors, les « chauffoirs » et les salles de malades. « Il y a, pour l’usage de MM. les pensionnaires, trois poêles de fonte et un dans la salle de MM. les officiers invalides (1). »
Il y a, dit l’Éclaircissement, un chauffoir commun dans chaque corridor ou galerie pour les pensionnaires dont les chambres n’ont pas de cheminée. Ils ont la faculté de s’y chauffer, depuis le moment où leurs chambres sont ouvertes jusqu’à celui où on la referme.
Telles sont les règles générales qui président à la vie de la plupart des pensionnaires. Mais ceux qui payent une pension « fort au-dessus du prix commun » bénéficient d’avantages spéciaux : domestiques particuliers, logement plus confortable, garni au besoin de leurs propres meubles, «chambres à cheminée, plus vastes et plus agréablement décorées que les autres » (Éclaircissement). De plus, la nourriture est améliorée : « Il leur sera donné de la volaille tous les jours à dîner et à souper (2). »
$ 6. Disiractions. Correspondance. Visites
Promenades, distractions, lecture, correspondance et visites sont l’objet d’articles du Règlement et de l’Éclaircissement. Les religieux en savent l’utilité et l’heureuse influence sur le moral. On a vu les « libertés » qu’on accorde à certains pensionnaires « sages » : « liberté de la maison », sorties « en ville ou dans les environs ».
Les prisonniers, dit le Règlement (art. 8), jouiront le reste de la journée de la liberté des corridors et même des cours. Si le Supérieur
(1) Inventaires, 1771, 1774, 1780, Arch. hosp. Senlis.
Le poids et le nombre des bûches de bois et des chandelles sont réglementés : six chandelles par semaine en été, et huit en hiver à Vincennes (cf. Dupont, XL et. Mirabeau, op. cit., II, p. 18 et 21).
(2) Ordonnance du 23 déc. 1724 (Arch. Nation.).
le juge à propos, on leur permettra toutes sortes de jeux compatibles à leur état pendant le temps des récréations.
L'Éclaircissement ajoute, à l’article Délassement :
Dans les moments du jour qui ne sont pas remplis par les repas et les exercices de piété, l’un des religieux, Directeur des pensionnaires, escorté de plusieurs domestiques affidés, accompagne à la promenade dans les jardins une partie des prisonniers, tandis que ceux qui sont, restés dans la maison de force s'occupent à la lecture ou à quelques jeux, tels que les échecs, le tric-trac, les dames, le billard, etc. (1).
Chacune des trois divisions (Force, Demi-liberté, Liberté) possède ses «cours » ou ses jardins distincts (2). Il existe un billard « fourni, en 1780, de billes et queues » ; en 1777, on achète un loto, un tric-trac. Enfin les pensionnaires peuvent avoir de l’argent en dépôt pour leurs menus plaisirs et leur tabac.
La lecture n’est pas oubliée : une bibliothèque permet aux uns l’étude, aux autres des lectures édifiantes ou récréatives. C’est dans ia chambre du directeur des pensionnaires que se trouva placée, pendant un temps, la bibliothèque (199 livres de piété, de morale, de physique, de droit, d’histoire profane, de jurisprudence). Puis la bibliothèque des pensionnaires s’agrandit : riche de 559 volumes en 1786, on lui affecte un local spécial dans la Demi-liberté (3). De plus, la Charité était abonnée à des gazettes. Dans les Dépenses, il est fait mention d’achat de livres, par exemple en 1784 : « 10 livres, 16 deniers de livres pour un pensionnaire (4). » En février 1753, Moncrif, à la Force, demande des livres « pour s’amuser » : on lui en donne. Le
(1) A Charenton, écrit Latude, il y a des salles de jeux ; un pensionnaire élève des oiseaux, un autre travaille à des ouvrages de paille et d’osier qu’il revend. Quelques pensionnaires se réunissent pour les repas, organisent des concerts. A la Charité de Pontorson, les pensionnaires sont « libres dans une très grande cour, où ils peuvent, communiquer et s'amuser, où ils font de petits jardins pour s'occuper » (Joly).
(2) Colombier veut que les « aliénés pratiquent des promenades qui leur procurent la douceur et la liberté de respirer un air libre. Ces promenades doivent être ombragées pour éviter qu’ils ne s’exposent au soleil... ». Ces pratiques étaient depuis longtemps en usage dans les Charités.
(3) Inventaires de 1771 et 1786. La Bibliothèque de la Charité est actuellement conservée dans la salle des Archives de l'Hôpital général de Senlis. Certains livres ont l’ex-libris des Frères de la Charité.
(4) Arch. Senlis, KE.
P. Dupré adresse au lieutenant de police une requête pour passer dans le «Bâtiment de Liberté », afin de profiter dela bibliothèque: le prieur déclare la chose « tout à fait impraticable », mais il propose de lui accorder « la facilité des livres, une clé à sa chambre (dont on a le double) et toutes autres douceurs qui pourront dépendre des religieux ». Le lieutenant de police approuve ces propositions : « [l a des livres et autres douceurs que vous lui procurez ; cela suffit (1). »
La correspondance était soumise, comme de nos Jours, à des règles que précise le Règlement, article 4 :
Permission d'écrire. — Toutes les lettres que les prisonniers écriront ou recevront seront remises au Prieur et lorsqu'il ne croira pas devoir rendre au prisonnier celles qui lui sont adressées, 1l les enverra tout de suite au Ministre ou au Magistrat (le lieutenant de police) en les instruisant des raisons qui l’ont empêché de remettre la lettre ; il enverra aussi au Ministre toutes celles qu'ils écriront, à moins que les familles n’ayent obtenu de les leur faire passer directement ; il se conformera là-dessus aux instructions qui lui seront données par le Ministre ou le Magistrat ; et il prendra les précautions les plus sûres pour que les prisonniers n’écrivent point clandestinement, et par d’autres voies que la sienne, et si quelques domestiques faisaient passer ces lettres, il en instruira promptement le Ministre.
L'Éclaircissement insiste sur la nécessité du contrôle des lettres :
L'on ne refuse pas au prisonnier le papier, l'encre et les plumes qu’il demande, mais il doit rendre compte du papier qu'il a reçu. S'il a écrit des lettres, elles sont remises au Supérieur qui les adresse au Ministre ou au Magistrat chargé de la police de la maison, qui les fait parvenir à leur adresse s’il le juge à propos.
Divers dossiers fournissent des renseignements sur l’application des règles précédentes. Le prieur Giraud mande au lieutenant de police :
Je n’ai pu refuser à M. de Longchamp, notre pensionnaire, la permission d'écrire à V. Gr., ne le connaissant pas encore et ne sachant pas de quoi il s’agit sur son compte.
(1) Ravaisson, Archiv. Bastille XV, p. 371, lettre du 12 avril 1754.
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Mais Longchamp ne cesse d’importuner de ses réclamations le ministre et la maréchale de Villars : ses lettres sont toutes envoyées au lieutenant de police. Lorsque celui-ci n’entend pas les faire parvenir à destination, il met en apostille : « Joindre au dossier (1). »
Moncrif adresse aux autorités d’incessantes réclamations. Le lieutenant de police envoie alors l’ordre de ne plus le laisser écrire. Mais, au cours de l’inspection de l’intendant, Moncrif se plaint à ce dernier de cette défense ; l’intendant lui donne alors « par bonté » la permission d’écrire « à qui bon luisemblerait » eb même de remettre ses lettres directement au subdélégué et non au prieur, contrairement aux instructions du lieutenant général. Quelques années plus tard, Moncrif est interné à la Charité de Château-Thierry. Le lieutenant de police ayant donné Pordre de le laisser écrire, le prieur lui répond :
Quant à ce qui est d'écrire, je lui fournirai tout ce qu’il aura de besoin pour le faire, puisque c’est votre volonté... J'ai à cette occasion une demande à vous faire, qui est de savoir s’il me sera permis de faire à son sujet, comme il est d'usage pour tous les autres, qui est de décacheter toutes les lettres qui lui seront adressées avant de lui remettre, comme aussi de n’en laisser sortir aucune, sans, auparavant, en avoir pris lecture et les cacheter de notre cachet. Je me persuade que V. G. ne doute pas que cela soit de conséquence avec ces Messieurs (2).
Pour les visites, l'autorisation des autorités est nécessaire. Celles-ci tiennent compte des indications des familles. Voici ce qu’en dit le Règlement :
ART. 4. — Permission de parler : Le Prieur ne souffrira point qu’aucun prisonnier ne voye ni ne parle à qui que ce soit du dehors sans une permission du ministre ou du magistrat par lui préposé pour l'inspection de la dite maison de force.
Et l’Éclaircissement insiste encore :
L'on ne peut voir le prisonnier, fût-on son proche parent, sans une
(1) Arsenal, ms. 11496, lettre du Prieur du 21 sept. 1741. (2) Arsenal, ms. 11811 ; et Ravaisson, Arch. Bast,, XVI, p. 263, 272 ; lettre du 7 juin 1758.
permission du ministre. — Personne ne peut parler à un prisonnier, sans y être autorisé par une permission du Ministre ou du Magistrat chargé de la police de la Maison. L’entrevue se fait à un parloir où le prisonnier se trouve séparé par une grille de celui à qui il parle et tout se passe en présence du religieux directeur des pensionnaires (1).
Le parloir est « une petite chambre tapissée, située dans le passage conduisant au pensionnat ». Il n’est pas fait mention d’une grille.
Dans l'affaire suivante, la famille d’un jeune libertin, Dionis du Séjour, demande l'interdiction des visites de ses compagnons de débauche. Son oncle et tuteur représente au lieutenant de police que
Les émissaires du jeune homme se vantent partout qu'ils auront. assez de crédit pour faire révoquer cet ordre [d’internement], ou tout au moins pour obtenir une permission de luy parler. Toute notre famille vous conjure instamment de ne point consentir ny à l’un, ny à l’autre. Ce serait perdre le jeune homme qu’elle espère faire revenir à luy, en le retirant des mauvaises compagnies et des mauvais conseils.
En marge, le lieutenant général note : « Ne point donner de permission de luy parler, si l’on m’en demande, à moins que M. Dionmis, conseiller de la Cour des Aides, qui m’écrit, n’y consente (2). »
Pour un autre pensionnaire, le P. Dupré, le lieutenant de police écrit au prieur :
Vous pouvez lui procurer tous les adoucissements qui vous parattront justes et raisonnables et qui s’accorderont avec la sûreté de sa personne, comme aussi lui permettre de voir et parler à ceux qui auront à l’instruire de ses affaires de famille et qui ne porteront pas un air suspect et composé.
Le P. Dugauguet objecte : « M. Dupré voudrait admettre dans sa chambre indifféremment toutes sortes de personnes, dont il en pourrait arriver de grands inconvénients, comme cela est déjà arrivé par la communication que l’étranger se trouvera avoir avec une ving-
(1) Pour obtenir cette permission, on adresse une supplique : « Michel Chéreau supplie très humblement Mgr le lieutenant général de police de lui accorder la permission de voir Marcoul Chéreau, son frère, détenu par ordre du Roy à Senlis dans la Maison des Frères de la Charité. Le suppliant.…., ete.» ?
Aposlille du lieutenant de police : « Marquer ce qu’on veut lui dire et signer le placet. » (Arsenal, ms. 11854 et 11925, 7 avril 1756).
(2) Arsenal, ms. 11928, f. 139, lettre du 12 oct. 1756.
taine de nos messieurs ;.. pour lors le lieu de retraite deviendrait lieu public. Pour donc en éviter toutes les difficultés, M. Dupré devrait se contenter, soit du parloir, soit d’une salle de réception ou d’une chambre hors du jardin ; là il aurait la faculté de s’entretenir, autant et si longtemps qu'il jugerait à propos, avec les personnes qui lui rendraient visite, sans être interrompu en aucune manière. Vous voyez par notre exposé qu'il n’y a aucune contradiction de notre part à lui procurer ce qu'il désire ; le lieu de sa conférence doit lui être indifférent... J’attendrai vos ordres là-dessus.
Le lieutenant général répond au prieur :
.…ÎJ’approuve vos représentations, et que Dupré ne puisse recevoir ses visites dans sa chambre païticulière, quoi qu’il le demande, attendu qu’il a la liberté de les recevoir dans le parloir, dans la salle de réception, ou même dans une chambre qui est hors du jardin. Il ne convient point, ainsi que vous me l’observez, qu’il y ait concours de personnes du dehors, ni dans les chambres particulières, ni dans le jardin, et je vous prie d'y veiller (1).
Les autorisations de visite, en pratique, sont délivrées assez facilement : deux pensionnaires de Senlis, Moncrif et Chéreau, alors qu’ils étaient à Vincennes, pouvaient conférer avec leurs avocats et hommes d’affaires (2). Des « accommodements » permettent aux pensionnaires de Demi-liberté et de Liberté de recevoir « qui il leur plaît » et non pas au parloir, mais « dans leur chambre ».
$S 7. Les Pensionnais des religieux de la Charilé el l'opinion
Au cours du xvrrie siècle, les témoignages sont unanimes, ceux des autorités administratives, comme ceux des familles et même celui d’un ancien pensionnaire (Latude), pour donner une opinion favorable des maisons d’aliénés et de correctionnaires des Frères de la Charité (3). Grande est la réputation des
(1) Ravaisson, Arch. Bastille, XV ,p. 373-374, lettres des 19, 26 juillet et 3 août 1757.
(2) Lorsqu'il s’agit de prisonniers d’État et que l’ordre du Roi n’a pas été délivré sur sa propre demande, le lieutenant de police n’accorde aucune « permission de parler » sans l’autorisation du ministre. (Lettre de Duval, premier commis de la lieutenance de police, au père d’un pensionnaire, Férouillat. Ravaisson, Arch. Bast., XVI, p. 276).
(3) Les critiques de certains pensionnaires de Charenton et de Senlis sur le régime de ces maisons seront exposées au chap. X.
«remèdes », des « soins », du «traitement suivi » qu’on y recevait, de la « compassion » des religieux. Ministres, lieutenants de police, intendants, tous savent qu’ils se dévouent à la «correction» des libertins, qu’ils « administrent aux insensés les remèdes propres au rétablissement de leur tête », qu’ils les « traitent pour éviter qu'ils ne deviennent incurables », que ces malades « reçoivent les secours nécessaires à leur situation »... À propos d’un particulier « paraissant l'esprit altéré », envoyé à Charenton, le ministre Pontchartrain écrit : « C’est un lieu où l’on traite fort bien ces sortes de maladies et il faut espérer que par les soins qu’on en prendra, il pourra guérir »; et il mande au prieur : « Prenez soin de lui et tâchez de le remettre en bonne santé (1). » Au sujet d’un aliéné de Charenton, il est dit dans une note de la lieutenance de police (1712) : « Le ministre sait parfaitement qu’il n’y a dans tout le royaume, aucune maison où l’on traite les personnes de cette espèce avec plus de soin et de charité (2). » Le commissaire Labbé, au sujet d’un mélancolique, dont « la faiblesse d'esprit et l’exténuement du corps... demandent un soin particulier », rend compte au lieutenant de police : « C’est un grand bien que cet homme ait été conduit aux Pères de Charenton. Il pourra bien revenir de son état car 1l a beaucoup d’esprit.… Les Pères en paraissent assez contents. » Et, quelque temps après, le malade déclare « qu’il est content de rester dans cette maison (3) ». Pour Aubert de Saint-Étienne, persécuté dont on signale « l’extravagance », M. d’Argenson propose son transfèrement de la Bastille à Charenton « pour voir si les remèdes qu’on lui ferait faire ne rétabliraient pas sa santé » (4). Un officier interné à la Bastille donne des marques de « dérangement d'esprit » : le commissaire enquêteur mande au lieutenant de police : « Ce serait une charité très grande de le mettre à Charenton. » I] y est transféré. « On en a un très grand soin, écrit R. d’Argenson, on est surtout attentif à lui faire prendre l’air…. On va l’exciter à se mettre dans les remèdes et l’on espère que s’il se soumet à prendre exactement ceux qui lui conviennent,
(1) Ravaisson, Arch. Bast., XI, p. 18, lettre du 2 août 1702.
(2) Bibliot. Nation., ms. 8121. Cité par Ph. Châtelin, op. cit., p. 50.
(3) Ravaisson, Arch. Bast, X, p. 170, 172, lettres des 9 et 19 avril 1718. (4) Id., Ibid., X, p. 342, année 1706, et Arsenal, ms. 5133, 12539.
il pourra guérir. » Le malade est en effet rendu à la liberté l’année suivante (1). M. de Sartine propose au ministre de transférer Adam, atteint de délire mélancolique, à Charenton « où on lui administrera les remèdes propres au rétablissement de sa santé » (2).
Un officier, J. de la Valette, étant « tombé dans des égarements d'esprit », d'Argenson écrit : « ce serait une charité très. grande que de l’envoyer pour deux ou trois mois dans la maison des religieux de la Charité {de Charenton], afin qu’il y pût prendre l’air avant que de le renvoyer en Languedoc en cas que sa raison revienne un peu (3). » Le ministre Pontchartrain, au sujet d’un ministre protestant, devenu « faible d’esprit », mande au prieur de Charenton : « Ayez en grand soin et tâchez de rétablir sa santé s’il est possible (4). » Le sieur Hardy tombe à la Bastille « dans une faiblesse de raison qui le conduirait bientôt à l’imbécillité, si l’on ne prend soin d’y pourvoir ». Il est transféré à Charenton pour « mélancolie habituelle ». « Depuis quelques mois, écrit d’Argenson, le bon air de cette maison l’a remis dans son premier état. On est même fort content de ses mœurs et de sa docilité (5). » Le ministre, M. de Maurepas, fait placer à Charenton son ancien précepteur, M. Bonnié, de l’Académie des Sciences, « pour le traiter et médicamenter à cause de son état faible et languissant. Il dort toujours (6) ».
Froment, secrétaire du Cabinet du Roi, écrit en 1754 les pensionnaires « sont traités [à Charenton] avec beaucoup de douceur par les religieux... et bien traités pour la nourriture (7) ». Un texte de 1732 montre les Frères de Charenton s’occupant « des réparations qui procureraient la sûreté, la propreté et
1) Id., Zbid., XIII, p. 85, année 1714.
2) Td. Zbid., XIX, p. 250, année 1766.
8) Ravaisson, Arch. Bast., XI, p. 427, rapport de 1714.
4) Ibid., X, p. 267, lettre du 29 avril 1705. ) Arsenal, ms. 10566, Bibl. Nation., Clairamb. 983, f. 311, 985, f. 400. Année 1706. ) État de Charenton, année 1732 (Arsenal, ms. 12687).
de Paris, ms. 18937.
Un brevet royal de 1765 loue les Frères de la Charité « de leur bonne conduite dans la régie des biens, de leur grande expérience dans l’art de la chirurgie el pharmacie, de leur zèle et de leur affection au service des pauvres malades. » (Viple).
l’aisance de faire dans toutes les saisons de l’année les remèdes convenables à MM. les Pensionnaires (1) ».
De même pour la Charité de Senlis. On spécifie maintes fois que tel malade y est conduit « pour être soigné et médicamenté ». Le général d'Espagnac, gouverneur des Invalides, écrit au prieur de Senlis : « Il est inutile de vous recommander nos officiers ; les soins que vous voulez bien en prendre ne laissant rien à désirer et étant tels que, quoique votre pension soit plus chère que celle de plusieurs maisons qui m'ont demandé la préférence, je n’ai pas hésité à proposer la vôtre comme celle où les officiers sont les mieux tenus (2). » On a vu qu’il existait un bâtiment de Demi-liberté comportant 11 places, pour les officiers «tombés en démence », transférés des Invalides,
Le clergé tient aussi la Charité de Senlis en grande estime, comme le prouve le nombre important d’ecclésiastiques qui y furent placés. Le roi et la noblesse partageaient cette opinion : on trouve en effet à Senlis nombre de « pensionnaires du Roy », des membres de la haute noblesse, un protégé de S. A. R. la Princesse de Conti, qui paye sa pension, d’autres protégés d’une fille de Louis XV, du marquis de Marigny, etc.
Dans leurs demandes de placement les parents manifestent, comme les diverses autorités qu’on vient de citer, leur confiance dans les «soins » des Frères de la Charité. La famille d’un religieux interné à Bicêtre demande son transfèrement à Charenton :
Il y aurait lieu d’espérer de la grande jeunesse le rétablissement de la raison, s’il était traité convenablement de sa maladie, avec une continuité de remèdes propre à son malheureux état. Le lieu où il est est peu propre à lui faire tous les remèdes indiqués par des médecins éclairés (3).
La veuve Thénot, en demandant un « ordre » pour mettre son fils, « dont l’esprit se trouve dérangé », chez les Frères de Charenton, « espère que les remèdes qui lui seront donnés pourront opérer sa guérison ; ce n’est que dans cette vue qu’elle
(1) Arch. Nalion., FF1584, 29 juin 1732.
(2) Arch. Senlis, F5, lettre du maréchal de camp de Sahuguet, baron d'Espagnac, ‘du 11 janvier 1778.
(3) Arsenal, ms. 11237, f. 157, année 1733.
demande un ordre (1) ». « Je suis persuadée, écrit la sœur d’un pensionnaire au prieur de la Charité de Romans, que vous ferez votre possible pour travailler à sa guérison (2). » Les parents d’un pensionnaire de Saint-Lazare demandent son transfèrement à Charenton où « les bons Pères de la Charité auront [pour lui] plus de douceurs et d’égards (3) ».
Étudiant les archives de la Charité de Cadillac, Monguet conclut : on donnait aux aliénés «les soins matériels que réclamait leur état. ils n’y furent pas toujours traités comme des prisonniers... les soins médicaux même ne leur furent point ménagés. Ces religieux jouissaient d’une certaine notoriété dans le pays. L'un, physicien-magnétiseur, écrivait des articles remarqués dans le journal La Guienne vers 1785, un autre avait la réputation d’un très habile chirurgien (4) ».
Voltaire, parlant des Frères de la Charité, écrit : « Ce sont, avec les religieux de la rédemption des captifs, les seuls moines utiles » (Lévy-Valensi). Un philantrope expérimenté, Howard, loue, en 1783, « la propreté et les attentions » qu’on trouve dans toutes les maisons des religieux de la Charité (5). Un autre contemporain, Sébastien Mercier, qui ne ménage pas ses critiques aux institutions de l’ancien régime, tout en regrettant de « voir les Frères de la Charité métamorphosés en geôliers, et les hospices transformés en petites Bastilles », déclare : « On doit des éloges à l’administration des Frères de la Charité, à leur vigilance, à leur soin. Ces religieux sont utiles et doivent être distingués de beaucoup d’autres (6). » Un subdélégué « rend bon témoignage de l’ordre qui s’observe actuellement [à la Charité de Château- Thierry] par rapport à la nourriture et aux soins (7) ».
Pendant la Révolution, mêmes appréciations favorables. La Rochefoucauld-Liancourt, sévère dans ses critiques sur Bicêtre et la Salpêtrière, fait, en 1790, l'éloge de Charenton :
C’est un asile ouvert à des infortunés que leur état de démence,
(1) Arsenal, ms. 11300, f. 80, mémoire au lieutenant de police Hérault. (2) Arch. hosp. Romans, III F3, lettre de 1757.
(3) Ravaisson, Arch. Bastille, XV, p. 229, lettre du 5 août 1740.
(4) Monguet, op. cil.
{5) Howard, Etat des prisons.…., I, p. 301.
(6) Mercier, Tableau de Paris, XII, p. 21; année 1789.
(7) Arsenal, ms. 10177, année 1745.
d’imbécillité ou de fureur, a fait séparer de la société... Il y a dans cette maison de force une infirmerie pour les fous malades ; les religieux en ont le plus grand soin et cherchent tous les moyens de rendre leur captivité aussi douce qu'il est possible et que l’état des personnes l'exige et le permet. Cet établissement mérite la plus grande faveur (1)...
La même année, une délégation de la municipalité de Paris, à la demande du Comité des lettres de cachet de l’Assemblée nationale (22 décembre 1790), inspecta à plusieurs reprises la maison de Charenton « pour s’informer scrupuleusement » de la manière dont on y traitait les pensionnaires
Les commissaires firent « le rapport le plus favorable, déclarant formellement calomnieux les faits dénoncés. Nous avons vu dans un état de folie ceux qu’on avait présentés comme victimes de l’autorité arbitraire ; sur 89 pensionnaires. il n’y en avait que 6 dont la raison ne fut pas altérée. Ceux-ci restent librement, deux exceptés. » Les commissaires, après avoir fait l'éloge de l’organisation intérieure « commode et agréable » de la maison, rendent hommage aux « religieux zélés, formés à l'exercice du soin et du devoir, victimes quelquefois de leur zèle. et d'événements que leur sagesse n’avait pu prévoir (2) ».
Tenon, qui avait visité Charenton, parle ainsi des Frères de la Charité (1790) : « Ils sont à la fois administrateurs, infirmiers, chirurgiens, apothicaires.… On leur a l'obligation d’avoir devancé le Gouvernement dans l’administration des hôpitaux (3). »
Rappelons enfin divers témoignages des familles sur les heureux résultats de la « correction » des libertins : l’un est « totalement changé »; tel autre « paraît entièrement rentré en lui-même ».. ; d’un autre « la famille se flatte qu’il est revenu de ses égarements ».. ; un autre « doit beaucoup [aux religieux] à tous égards... », etc. Latude, après un séjour de deux ans
(1) Rapport au Comité de mendicité de l'Assemblée Constituante. A Charenton « les fous. étaient aussi bien soignés que possible » (Camille Bloch, p. 86).
(2) Esquirol, II, p. 558-560. Citons encore un autre texte contemporain : « IE est bien à désirer que ceux qui succéderont aux Frères de la Charité héritent de leur zèle et de leur habileté dans le traitement des malades ; il faut convenir qu'aucun établissement de ce genre ne paraît comparable à celui que ces religieux ont formé. » Le Rapport des commissaires nommés par l’Assemblée nationale pour visiter Charen- RENE US écrit Tuetey, les religieux des accusations portées contre eux. (T. I, p. 498.
(3) Bibl. Nationale, ms. nouv. acq., 22743, f. 289. Cité par Châtelin, p. 52.
à Charenton, garde bon souvenir des religieux de la Charité. Les Frères l’ont, dit-il, activement aidé à recouvrer sa liberté. Il parle de leur « bonté », de leur « compassion » : « Mon cœur jouit en se rappelant leurs touchants égards et en publiant ma reconnaissance : le P. Facio, supérieur de la maison... prit sur lui d’intercéder pour moi près de M. de Malesherbes [le ministre] ; il fut le voir pour l’assurer de ma soumission. et demander au moins qu’on adoucît mon sort. » Avant l'inspection du lieutenant de police, le prieur, « ce vertueux religieux qui me secourt », recommande à Latude de « préparer un discours court et bon » ; et les religieux, au cours de la « visite », «attestent sa bonne conduite et sa rare docilité ». Le lieutenant de police, « forcé de répondre à leurs instances », lui promet sa sortie. « Alors, le P. Prudence, directeur [des pensionnaires], me tira par le bras pour me faire sortir, par la crainte qu'il avait que par quelque parole indiscrète, je ne gâtasse le bien qui avait été résolu (1). »
Ces divers témoignages montrent quelle fut l’œuvre des Frères de la Charité. Ces religieux, véritables médecins aliénistes, vivant en contact intime avec leurs pensionnaires, apparaissent expérimentés, zélés et paternels. L'organisation de leurs maisons révèle une connaissance pratique des aliénés et des correctionnaires qu’ils traitent avec « amour et charité ». L'opinion des contemporains ne les a pas méconnus.
(1) Latude, Mémoires authentiques, éd. Funck-Brentano, p. 151, 152.