L ’ O R P 11 E L I K A T DES APPRENTIS
instituts de bienfaisance; lorsque les hommes s’entretuent, on ne pense pas aux vagabonds. Après la guerre, ce fut la Commune; après le désastre, le crime. Les obus des batteries de Montretout n’épargnaient point Auteuil, dont les fédérés déménageaient les maisons particulières. Les orphelins, les enfants abandonnés ne manquaient pas dans nos rues; nos soldats les nourrissaient; le matin, aux portes des casernes, on apercevait des bandes de petits affamés qui regardaient du côté des gamelles. Le cardinal Guibert, récemment nommé archevêque de Paris, poussa une clameur de détresse. Son prédécesseur arrêté, transféré au Dépôt, du Dépôt à Mazas, de Mazas à la Grande-Roquette, avait été massacré et était mort en bénissant ses meurtriers. Les meurtriers, leurs complices et leurs congénères, tués en combattant, fusillés, en fuite ou déportés, avaient laissé derrière eux des enfants que la faim menaçait et que le vice allait prendre. L’archevêque s’émut et par une lettre pastorale invita la charité à venir en aide à ces orphelins rouges qu’il adoptait. Si c’est là ce que l’on nomme le a cléricalisme », il faut reconnaître que le cléricalisme a du bon.
L’abbé Roussel, non plus, ne pouvait rester indifférent; les événements avaient triplé le nombre de ses pupilles. Les orphelins refluaient vers lui ; on lui en amenait, il en ramassait; quelques-uns bien avisés venaient d’eux-mêmes. La plupart des ateliers de Paris étaient en chômage; dans beaucoup de corps d’état, il fallait, avant de fabriquer de nouvelles marchandises, écouler le stock que la guerre et la rupture des relations commerciales avaient immobilisé. Le placemenl des apprentis devenait presque impossible ; les circonstances étaient tellement urgentes, que la création d’une école professionnelle, essayée dans de très étroites proportions avant la guerre, s'imposait à la charité
L’ABBE ROUSSEL
de l’abbé Roussel. Successivement, avec plus d’espérances que de ressources, des ateliers pour des menuisiers, des serruriers, des mouleurs, des tailleurs, des feuillagistes se groupèrent autour du premier atelier de cordonnerie, qui lui-même avait reçu un développement considérable.
Au lieu de quitter l’œuvre à douze ou treize ans, après leur première communion, les enfants y pouvaient rester jusqu’à dix-lmit, jusqu’à vingt ans et ne s’en aller que nantis du bon outil qui fait vivre. Dieu seul saura jamais ce qu’il a fallu de persistance dans le dévouement, de foi dans la charité humaine et de fatigues pour ne pas succomber à la tâche! L’abbé Roussel sut 11e point faiblir ; il avait accepté, il avait recherché de subvenir aux besoins, à l’instruction, à l’apprentissage des enfants qui lui demandaient asile ; pour parer à tant d’exigences, il n’avait que son bon vouloir. Là aussi on vécut au jour le jour; plus d’une fois on fut aux expédients; avec une admirable imprudence, l’abbé Roussel empruntait; sans regarder devant lui, il engageait sa signature, persuadé qu’aux jours d’échéance Dieu ne laisserait pas protester le sort des orphelins.
En 1878, un dossier signalant la conduite de l’abbé Roussel fut adressé à l’Académie française, qui le transmit à la commission chargée d’apprécier les actes dignes de figurer sur les tables d’or de la vertu. M. Montyon n’a pas voulu seulement que la vertu fût récompensée, il a voulu surtout qu’elle fut signalée, et c’est pourquoi le soin de la découvrir et de la mettre en lumière a été confié à la Compagnie qui parle dans des assises solennelles et dont la voix éveille les échos de la publicité. L’Académie apprécia tant d’efforts vers le bien, tant de sacrifices accomplis pour soulager des infortunes, pour préserver le corps social d’un péril futur, et elle accorda à l'abbé Roussel la plus forte
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récompense dont son budget lui permettait alors de disposer, elle lui décerna un prix de 2500 francs.
La somme réservée aux actes de vertu n’est jamais en rapport avec ces actes mêmes, je le sais; l’Académie française en souffre, mais elle est limitée par les legs qu’elle a acceptés. L’effet moral dépasse singulièrement la valeur matérielle ; mais hélas ! ce n’est point avec un effet moral que l'on paye des dettes; l’abbé Roussel en fit l’expérience. A l’heure où l’Académie française le « couronnait » et désignait son œuvre à la reconnaissance publique, il devait environ 200 000 francs, empruntés de toutes mains pour nourrir ses enfants et ne s’en point séparer. La situation était grave et ne pouvait se prolonger sans péril. On était arrivé au bord du fossé, il fallait y tomber ou le franchir; on le franchit, grâce à une intervention que l’on ne saurait trop louer. 11 est de mode de médire de la presse périodique et de la charger des méfaits du monde; et le bien qu’elle fait, n’en peut- on parler?
H. de Villemessant dirigeait alors le journal le Figaro qu’il avait fondé. Comme tous les hommes qui ont combattu pour une cause et qui sont de tempérament agressif, il eut des adversaires et plus d’un ennemi, mais aucun d’eux n’a pu lui reprocher de n’avoir pas une bienfaisance inépuisable et de ne pas mettre au service de la charité la forte publicité dont il disposait. Ce qu’il a secouru d’infortunes est considérable ; il connaissait bien le public français ; il savait l’émouvoir et l’entraînait à sa suite vers les bonnes actions qui sauvent les malheureux. Il apprit, je ne sais comment, la position où se trouvait l’abbé Roussel. Habitué « aux affaires », il vit d’un coup d’œil le dilemme qui s’imposait : — ou payer les dettes d’une bienfaisance imprévoyante comme la foi qui l’avait inspirée, ou voir rejeter aux hasards de la démoralisation les enfants auxquels on avait
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promis du pain et de l'instruction. 11 n’hésita pas.
M. Bûcheron, qui signe ses articles du nom de Saint- Genest, fit un article et raconta ce qu’il savait de l’œuvre de l’abbé Roussel. Au nom du dévouement d’un prêtre et de l’avenir des orphelins, il remua les âmes ; c’est presque la paraphrase de l’allocution de saint Vincent de Paul : « Ils seront tous morts demain si vous les délaissez! » La souscription est ouverte; le Figaro s’inscrit pour 10,000 fr.; Villemessant pour 5,000; la rédaction du Figaro pour 1 ,000 ; Alexandre Dumas fils pour 500 ; la baronne S. de Rothschild pour 1 ,000. Le premier jour on récolte plus de 41 ,000 francs ; à la fin de la semaine, la souscription est close sur un total de 551,167 fr. 55 centimes.
Je viens de revoir les listes, rien n’est plus touchant; de toutes parts on s’empresse, on accourt du salon, de la mansarde et de l’antichambre ; de pauvres gens envoient quelques sous en timbres-poste, des invalides déposent leur obole, qui figure à côté des grosses sommes versées par les banquiers ; dans les écoles on a quêté ; des petites filles se sont cotisées, des simples soldats ont donné leur prêt ; des athées, des protestants, des israélites se sont inclinés devant le prêtre catholique et ont ouvert leur bourse dans sa main. Pour sauver un homme de bien, assurer l’existence des orphelins qu’il avait recueillis, développer l’œuvre de préservation qu’il avait créée, neutraliser le vice et féconder l’intelligence, il avait suffi qu’un écrivain fit appel au bon cœur de notre pays. — O France ! sois bénie pour ta charité!
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