II. » LA MAISON D’AUTEUIL
Aller à Auteuil, c’était presque un voyage au temps de mon enfance ; des coucous stationnant à l’angle des Champs-Elysées et de la place de la Concorde, qui alors s’appelait la place Louis XV, y conduisaient ; des gondoles, dont le bureau était situé au coin de la rue de Rivoli et de la rue Neuve-du-Rempart, y menaient le matin et en revenaient le soir. C’était un joli coin de province, avec des parcs, des jardins, de véritables châteaux, des maisonnettes, des prairies où paissaient les bestiaux, des champs où travaillaient les moissonneurs, des chaumières de paysans, des rues non pavées, des sentiers circulant à travers les herbes et des guinguettes où, le dimanche, on dansait sous les arbres. Les fortifications ont englobé le village et l’ont soudé à Paris, dont il forme aujourd’hui une partie du seizième arrondissement et le soixante et unième quartier. Encore un peu et ce qui reste des ombrages d’autrefois aura disparu ; le moellon a pris possession des vieilles allées, l’ardoise a remplacé la cime fleurie des acacias; où le crin-crin des ménétriers a grincé, il y a des magasins de confections pour dames, et dans les clos que labourait la charrue on a élevé des établissements hydrothérapiques qui parfois servent de prison d’État.
Au numéro 40 de la rue La Fontaine s’ouvre la maison fondée par l’abbé Roussel ; une porte latérale, appuyée à la loge du portier, côtoie la grille par où l’on pénètre dans une longue allée que rétrécissent des bâtiments de
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construction récente. Au premier aspect, ça ressemble à une usine ; c’en est une, en effet : la blanchisserie de l’enfance contaminée. Là tout est simple et d’apparence, pour ainsi dire, provisoire; on sent que l’on a été à l’économie, que l’on a ménagé les matériaux et que l’on n’a demandé au plâtre, au pisé et aux lattes que d’abriter ceux dont les arches de pont étaient le toit, dont les bancs de nos promenades étaient le lit, dont les tas d’ordures étaient le garde-manger.
Pour les petits vagabonds qui sont venus là chercher un asile contre la misère et un refuge contre eux-mêmes, c’est un palais; pour nous, pour notre espérance, ce n’est que le campement d’une étape, le baraquement transitoire que remplacera un édifice définitif. Je me rappelle la mansarde de Jeanne Jugan, et je me dis que l’on fera des prodiges de charité pour les enfants, comme on en a fait pour les vieillards. La maison d’administration est des plus modestes; le parloir fait ce qu’il peut pour ressembler à un salon et n’y parvient guère ; à la muraille, je vois un bon portrait de l’abbé Roussel entre deux de ses élèves ; sur un socle, le buste de Villemessant ; sur des étagères, de gros albums contenant le nom des protecteurs et des bienfaiteurs de l’œuvre. L’enfant qui est entré là, nu-pieds, décharné, dissolu et qui sort instruit, solide, moralisé, n’a qu’à feuilleter ces volumes pour savoir vers qui il doit diriger sa gratitude. Beaucoup s’en inquiètent-ils? J’en doute ; la reconnaissance est une fleur qui se fane vite dans le cœur de l’homme; elle ressemble peu à la rose des quatre-saisons, elle n’est pas remontante.
Lorsque j’ai visité l'Orphelinat d’Auteuil pour la première fois, les écoliers étaient en récréation après le repas de midi. Je me suis mêlé à eux et je les ai regardés. Ils n’ont, rien de commun avec les « fils de famille » tirés à quatre épingles, bouclés, roses, vêtus de soie, un
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tantinet ridicules, servant de poupées à leurs mères, sachant déjà choisir leurs relations et parlant anglais avec leur gouvernante. Ce sont des enfants rudes et dont le visage semble avoir été modelé par une main brutale qui a laissé son empreinte. En pantalons de toile où j’ai vu bien des pièces, en fortes chemises, les cheveux coupés ras, les pieds chaussés de souliers ferrés, ils ne se ménagent guère et se roulent sur le sable, sans souci de leur costume. A ce sujet, nulle observation ne leur est faite; il faut que l’enfant soit libre dans ses jeux; à cette seule condition, il obtiendra tout son développement physique ; le costume de l’enfant au jeu doit être un costume absolument sacrifié. Le « prends garde, tu vas déchirer ta veste ! )> est d’une bonne ménagère, mais c’est la parole d’une mère qui ne comprend rien à l’éducation corporelle de son fils.
On serait mal venu, je crois, de morigéner les élèves de l’Orphelinat d’Auteuil et de vouloir modérer leur impétuosité. L’abbé Roussel, du reste, ne le tolérerait pas; j’ai assez causé avec lui pour reconnaître que l’homme de religion et de charité se double d’un pédagogue pour qui l’enfant, cet être inconstant et multiple, a peu de mystères. 11 sait qu’il est sage de laisser l’écolier éteindre et mater la précocité de ses instincts par l’exubérance de ses jeux ; la fatigue, sinon l’épuisement, qui succède à des exercices exagérés, est une sorte de sécurité morale où le repos s’appuie sans trouble et sans lutte. Il est hygiénique de harasser l’enfant, on le sait à Auteuil, et je m’en suis aperçu. La violence des jeux de ces gamins est extraordinaire. J’assistais à la récréation de ceux qui ont déjà fait leur première communion et sont considérés comme « des anciens » ; je pouvais donc constater chez eux le résultat du système d’éducation qui leur est appliqué. On est obligé de n’en admettre qu’un nombre limité dans l’enceinte de la gym-
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nastique ; le trapèze, le tremplin, la poutre fixe, la poutre mouvante, la corde à nœuds, la corde lisse, le portique, exercent sur eux une véritable fascination.
Vestes bas et bras nus, s'encourageant, s’applaudissant, se huant, stimulant leur émulation, ils développent une intrépidité et une adresse que j’ai admirées et dont plus d’un gymnasiarque serait fier. Ils y mettent de la passion et cette vanité innée du voyou de Paris qui, en rien, ne consent à se laisser surpasser. La force et l’agilité sont des qualités respectées dans le peuple; comme au temps d’Homère, on est parmi les premiers lorsque l’on ne fléchit pas sous un fardeau trop lourd; dans un monde où le coup de poing est l’argument suprême, la vigueur est une vertu. Les élèves de l’abbé Roussel font ce qu’ils peuvent pour être vertueux, et ils y réussissent.
Leur divertissement le plus cher, après la gymnastique, leur fait des bras infatigables et des mains aptes aux durs labeurs : ils soulèvent des haltères de fonte, ils ramassent des poids de vingt kilogrammes, et, le corps penché en arrière, les jarrets fléchis, la face congestionnée, ils les dressent jusqu’à la hauteur des épaules. J'ai vu là des enfants de quinze à seize ans se dépiter et devenir rouges de honte, parce qu’ils ne pou vaient porter une telle niasse à bras tendu ; les plus âgés, ceux qui ont été recueillis aux premières heures et qui d’apprentis sont devenus contre-maîtres, ne dédaignent point cet exercice; ils le compliquent et y déploient une force surprenante; ils saisissent les poids, se les lancent mutuellement, les attrapent au vol et restent immobiles, fermes sur les reins, malgré la pesanteur du choc augmentée par la projection.
J’ai admiré la vigueur musculaire de ces petits athlètes et j’estime que l’on fait bien de la développer. Le soir, après une journée où les récréations ont été
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employées à de tels tours de force, l’enfant ne rêvasse pas, il ne songe qu’à dormir et il dort. En outre, l’abbé Roussel, qui est un sage auquel la vie et la réflexion ont enseigné l’expérience, ne cherche pas à faire de ses pupilles des bacheliers, des savantasses, des « à-peu-près » : il veut qu’ils soient des ouvriers vaillants, façonnés aux pénibles besognes, résistant à la fatigue et peu gênés pour manier le marteau du forgeron ou virer une pièce d’artillerie. La violence de leurs jeux est aussi une éducation professionnelle ; ils y trouvent l’énergie physique ; quant à l’énergie morale, c’est le prêtre qui la donne.
J’ai pu reconnaître combien les enfants qui résident depuis quelque temps à l’Orphelinat d’Auteuil diffèrent de ceux que Ton y a récemment admis. Autant les premiers sont vivaces, bruyants, élastiques, autant les autres sont mornes, silencieux et veules. A une heure et demie, un coup de cloche annonça la fin de la récréation; on reprit les vestes, on s’ébroua, on rangea les appareils mobiles du gymnase, et deux par deux on se rendit aux ateliers. Lorsque la cour fut libre, j’y vis entrer une cinquantaine d’enfants; ce sont les « nouveaux », ceux qui viennent d’être reçus dans l’asile et qui doivent vivre séparés de leurs aînés jusqu’à ce qu’ils aient fait leur première communion. Ils jouent peu ; ils s’en vont les bras ballants, ne sachant trop que faire de leur liberté, sans entrain, comme en méfiance contre le mode d’existence qu’on leur offre. Appuyés contre un mur, les mains derrière le dos, le regard perdu, ils ont l’air de se bouder eux-mêmes et de n’oser remuer. Moment de transition qui ne durera pas; avant quinze jours on galopera sur la poutre fixe et on fera la culbute entre les barres transversales.
Parmi les nouveaux, les évasions ne sont pas rares; la régularité de la vie les déroute; se lever, manger, jouer, travailler, se coucher à des heures invariables,
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c’est pénible pour ces natures que le vagabondage a ballottées dans tous les hasards de l’imprévu; ce qu’ils ont fui, la veille, avec horreur, les sollicite aujourd’hui d’un attrait irrésistible; c’est un rêve qu’il faut ressaisir; une porte est entre-bâillée, ils décampent. L’équipée ne se prolonge guère; ils reviennent d’euxmêmes, l’oreille basse, la mine déconfite, le ventre creux, quand ils ne sont pas ramenés par un sergent de ville qui les a découverts grelottant et pleurant sous une porte cochère. On les sermonne un peu, pas bien fort, et l’on s’empresse de leur donner à manger avant de les reconduire à la classe ou au catéchisme. « Nul n’est gardé de force dans la maison ; » c’est là le premier principe de l’abbé Roussel, principe excellent que les élèves n’ignorent pas et qui les retient près de leur maître mieux que les consignes, les portiers et les grilles. Lorsqu’un enfant a passé seulement six semaines dans l’orphelinat, il est extrêmement rare qu’il cherche à se sauver. La discipline, du reste, n’a rien d’excessif. Je demandais à l’abbé Roussel de me montrer « les arrêts » ; il me rit au nez et me répondit : « Des arrêts! A quoi bon? Je n’en ai pas besoin, nous ne sommes pas ici à la Petite-Roquette. » — Ron abbé, je sais plus d’un ancien collégien qui voudrait vous avoir eu pour maître !
Dans la maison d’Àuteuil, les récréations sont fréquentes ; l’hygiène s’en trouve bien et l’intelligence en profite. L’abbé Roussel a remarqué ce que les pédagogues ignorent ou feignent d’ignorer ; la puissance d’attention est très restreinte chez les enfants, surtout lorsqu’elle est retenue sur le même objet. Une heure de classe ou une heure d’étude, c’est à peu près ce que supporte avec fruit une jeune cervelle; dépasser cette limite, c’est fatiguer l’écolier en pure perte; l’esprit est saturé, il n’accepte plus rien et exige du repos. Or,
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pour l’enfant, le repos c’est le jeu et c’est le mouvement. Qui ne se souvient des longues classes du collège où, même pour les plus disciplinés, les plus ambitieux de récompenses, les plus ardents au travail, la voix du professeur n’arrivait aux oreilles que comme un bourdonnement indistinct et monotone sur lequel l’imagination brodait ses fantaisies? Cet inconvénient me semble évité, en partie, pour les élèves de l’abbé Roussel, auxquels la gymnastique permanente et la fréquence des jeux apportent un délassement intellectuel qui leur permet de reprendre le travail avec une attention soutenue. Cette méthode qui consiste à renouveler souvent les récréations serait bonne .pour tous les écoliers, mais pour les pupilles d’Auteuil elle est indispensable ; des enfants qui ont vécu comme des chats sauvages ne peuvent, du jour au lendemain, être doués de qualités de réflexion et de raisonnement que l’éducation la plus judicieuse est parfois incapable de donner. Le milieu dans lequel ils ont grandi, où ils ont développé les premiers instincts, leur a fait une nature spéciale qui exige des soins exceptionnels.
Ils arrivent de partout, les pauvres petits. Le vent a enlevé ces mauvaises graines sur des terrains en friche, les a portées jusque dans le jardin de l’abbé Roussel, et on les y cultive. Paris est le rendez-vous des déshérités de l’univers ; ils viennent y tenter la fortune et s’y débarrassent de ce qui les gêne, surtout de leurs enfants. L’abbé Roussel le sait bien, lui qui les recueille et qui n’est pas difficile dans ses choix. Il y a là des Relges, des brésiliens, des Nègres, des Russes; les pro vinces de France semblent avoir envoyé un spécimen de leurs marmots; si chacun ne parlait que son patois, ce serait la tour de Rabel. Au milieu de cette foule, le Parisien se distingue au premier coup d’œil; « le pâle voyou » qu’a chanté Auguste Barbier se fait recon-
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naître ; la bouche est ironique, le regard est impudent, les membres sont grêles, mais agiles ; il a « du son » sur le visage et une manière de hausser les épaules qui dénote un grand fonds de philosophie. On a essayé de le poétiser et l’on a eu tort; c’est la fleur du ruisseau et il en garde le parfum. J’ai examiné ces petites frimousses; beaucoup sont spirituelles, quelques-unes indiquent de l’intelligence ; pas une n’est jolie, pas une n’est régulière ; plusieurs sont absolument laides et quelques-unes ont été ravagées par la variole. La plupart de ces gamins portent des cicatrices à la tête, souvenirs de la vie errante, blessures du vagabondage qui, comme l’image tatouée sur le bras du malfaiteur, constituent une preuve d’identité dont la trace sera persistante.
Sous l’influence de l’abbé Roussel, les natures abruptes ou déjà coudées s’adoucissent et se redressent; quelque chose d’inconnu jusqu’alors — la tendresse — les pénètre et les émeut ; mais tous ne sont pas immédiatement accessibles aux bons sentiments; ce sont les sauvageons de la pépinière humaine; on a beau les greffer, la puissance agreste subsiste et parfois reste la plus forte. Impérieuse pour les animaux, la loi de l’atavisme s’impose aussi à l’homme et dans des proportions considérables dont le moraliste doit tenir compte. Là sont des enfants issus de générations mortes au bagne, car dans le monde du méfait on est voleur de père en fils; comment exiger qu’un tel « produit » ne soit pas empoisonné, dès la conception, de toutes les maladies morales dont ses ascendants ont été affectés? L’aliéniste regarde toujours vers l’hérédité; le pédagogue doit imiter l’aliéniste.
« Où est ta mère? — Elle est en centrale. — Où est ton père? — Il est à la Nouvelle. » Le lecteur a-t-il compris? La mère a été condamnée à la réclusion : elle
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est à Clermont; le père est parmi les Canaques, dans nos bagnes, au delà des océans. L’abbé Roussel se trouve en face d’une double influence; il la neutralisera doucement, sans sévérité inutile, avec la bonhomie patriarcale qui est une de ses forces, et, de ce pauvre petiot issu de deux criminels, il fera un ouvrier alerte, joyeux à la besogne, passant devant les cabarets sans s’y arrêter. Pour entreprendre une œuvre pareille, ne s’en point décourager et la poursuivre, il faut prodigieusement aimer les enfants. Réussit-on toujours à effacer la tache originelle et à baigner l’enfant dans une moralité si salutaire qu’il y perde les tares qui lui ont été léguées? Jé voudrais l’affirmer, mais l’expérience me démentirait. Il en est parfois de ces malheureux comme des loups apprivoisés; on les croit adoucis pour toujours, on les conduit en laisse, on les mêle aux hardes de chiens; un cavalier tombe, ils se jettent dessus et l’attaquent à la gorge.
Parmi quelques exemples que je pourrais citer, il en est un que je ne veux point taire. Un enfant, un Parisien, avait vu son père assassiner son frère à coups de couteau. Il avait été saisi de peur et s’était sauvé. Il avait alors huit ans ; pendant dix mois, il vagua à travers les rues ; il ne manquait point de courage et s’efforçait de vivre; il rôdait autour des marchés, portait le panier des cuisinières, ramassait des bouts de cigares, et parvenait, avec toute sorte de métiers improvisés, à gagner vingt ou vingt-cinq sous par jour, Le soir, il s’en allait aux environs des petits théâtres, et,' au dernier entr’acte, achetait une contremarque qui lui coûtait cinq sous. Il grimpait vers ces hautes régions que le langage populaire a surnommées le paradis ou le poulailler, se glissait sous une banquette au moment de la sortie des spectateurs et y passait la nuit. A l’aube, il courait chercher provende aux environs du carreau des Halles.
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Un soir de pluie, qu’il n’avait pas mis en réserve ce qu’il appelait « son spectacle », il pénétra dans une maison en construction et se coucha sur un tas de sacs de plâtre garantis par une bâche. Malgré le soin qu’il avait pris de se dissimuler, il se déplaça en dormant et découvrit un de ses pieds. Une ronde de police l’aperçut, l’arrêta et le lit conduire au Dépôt près de la préfecture de police. Le juge d’instruction fut touché du sort de cet enfant qu’un crime avait chassé de la maison paternelle et auquel, en somme, on n'avait rien de grave à reprocher. Au lieu de l’envoyer à la Petite- Hoquette, il le conlia à l’abbé Roussel. Peut-être le changement fut-il trop brusque. L’écolier ne se pliait guère, la classe l’ennuyait, la vie vagabonde le sollicitait; cinq fois il s’évada et cinq fois il revint de luimême. L’abbé Roussel lui disait : « Tu as bien fait de rentrer au bercail; tu verras que tu finiras par t’v accoutumer. » Il s’y accoutuma, en effet, et l’on crut qu’il était sauvé.
11 était intelligent, de vive allure et bien découplé. Un homme charitable, qui, je crois, est un des protecteurs de l’orphelinat, prit cet enfant à son service et en fit un groom. Sa conduite fut bonne et tellement régulière que toute défiance s’évanouit. Un jour que son maître lui avait donné un bijou de prix à porter chez un bijoutier, il disparut. La loi de l’hérédité a été, cette fois, plus forte que le bon vouloir de l’abbé Roussel. L'âme du père, endormie chez l’enfant, s’est réveillée chez le jeune homme et l’a poussé au vol. On ne l’a jamais revu ; la police le saisira tôt ou tard et la prison se refermera sur lui. Si, dans ses courses, il a passé devant la maison de l’abbé Roussel, s’il a regardé la longue allée où il courait avec ses camarades* s’il a reconnu le clocher de la petite chapelle où il a communié* soyez certain que son cœur a battu et qu’il s’est
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détourné en pleurant. Si criminel que soit un homme, le souvenir des heures innocentes ne le laisse jamais impassible; j’ai vu plus d’un assassin sangloter en parlant de son enfance.
Quelques enfants ont une raison extraordinaire et donnent des preuves de virilité que l’on n’attendrait pas de leur âge. Un ouvrier veuf vivait avec son fils âgé de neuf ans au fond du vieux Vaugirard; chaque matin, le père, au moment de partir pour l’atelier, remettait à son enfant huit sous et lui disait : « Voilà pour ta journée. » Quarante centimes pour subvenir aux repas, c’est peu. Le pauvre petit ne savait que faire; il se promenait dans les rues, faisait une partie de billes avec des camarades de rencontre, n’apprenait rien, ne savait ni A ni B et s’ennuyait. Le hasard de son vagabondage le mit en rapport avec un évadé de l’Orphelinat d’Auteuil; il entendit parler d’un asile où l’on mangeait à sa faim, où l’on était « éduqué », où l’on devenait apprenti. Sa résolution fut subite; il alla trouver l’abbé Roussel et lui dit : « Voulez-vous me prendre? » Tout de suite on lui fit sa place; il l’a bien occupée et fut de bon exemple. Le père y trouva son compte, un fils de moins et huit sous de plus, c’est tout bénéfice.
Les enfants qui se présentent d’eux-mêmes et demandent un asile que l’abbé Roussel ne refuse jamais sont rares. On ne peut s’en étonner; il est difficile qu’un petit être de douze ans comprenne le danger de la vie errante, l’avantage de la vie disciplinée, la moralité de la vie laborieuse. « Singes laids et étiolés, a dit Chateaubriand, libertins avant d’avoir le pouvoir de l’être, cruels et pervers », presque tous ces enfants, abandonnés ou perdus, sont racolés par des vauriens habiles au vol qui les initient à leurs débauches, les abrutissent d’absinthe, les dépravent et en font leurs « moucherons », c’est-à-dire des sentinelles avancées,
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veillant à ce qu’ils ne soient pas surpris pendant l’exécution de leurs méfaits. Souple comme une anguille, rusé, hardi jusqu’à la témérité, le gamin de Paris est un redoutable auxiliaire pour les voleurs adultes, qui le recherchent, le choient, excitent sa vanité et le manient, à l’heure du crime, comme un instrument de précision.
Quand un enfant s’est mêlé à ces bandes néfastes, quand il s’est enorgueilli de $a première mauvaise action, il fait partie de l’armée de la révolte ; il ne la quittera plus. Pour qu’il aborde au refuge de l’abbé Roussel, il faut qu’il y soit envoyé par un magistrat compatissant qui espère qu’un traitement d’orthopédie morale pourra redresser une nature déjà hossuée par le vice. Beaucoup d'enfants sont dirigés sur l’Orphelinat d’Àuteuil par les juges du petit parquet, qui ont à prononcer sur les délits de droit commun, tels que faits de vagabondage, de tapage nocturne ou de gaminerie ayant troublé le repos public. Les archives de l’abbé Roussel gardent les lettres des magistrats qui demandent l’admission d’un enfant. Le nombre en est considérable, et plus d’une serait à citer à l’honneur de ceux qui les ont écrites. Ai-je besoin de dire que la porte de l’orphelinat est hospitalière et qu’en pareil cas elle est toujours ouverte? « Ce diable d’homme, me disait-on, porte préjudice à la Petite-Roquette. » Heureusement! Le jour où cette sinistre prison sera détruite pour n’être pas remplacée, il y aura du soulagement au cœur de ceux qui l’ont visitée. Les enfants qui l’ont traversée sont reconnaissables; ils en ont gardé quelque chose de farouche; ils ressemblent à des loups captifs qui se blottissent au fond de leur cage; pour eux, l’abbé est le meg et Dieu est le grand dab; ils ont appris le langage des chiourmes, et il leur faut du temps pour l’oublier.
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Ils ne sont point nombreux à l'orphelinat ; leurs parents avaient obtenu contre eux, du président du tribunal de première instance, une ordonnance de correction paternelle; ils ont séjourné dans les mornes cellules, glaciales en hiver; on les en a tirés et on les a conduits chez l’abbé Roussel, où rien ne ressemble à la geôle qu’ils ont habitée. Là, sous l’influence des bons traitements, de la gaîté de leurs camarades, des récréations bruyantes et du travail approprié, leur récalcitrance s’éteint, leur émulation s’éveille et l’ancien petit détenu devient parfois un excellent ouvrier. Ceux-là doivent à l’abbé Roussel une inviolable gratitude; il les a repêchés du milieu du cloaque, il les a nettoyés, purifiés, outillés, sauvés ; il a fermé pour eux la porte des répressions et leur a ouvert celle de la vie honorable ; c’est là un acte de paternité active qu’ils feront bien de garder en mémoire.
La préfecture de police, dont l’action est la plus sérieuse, pour ne pas dire la seule sauvegarde de Paris, surveille le vagabondage et, autant qu’il lui est permis par les lois, le refrène et cherche à le diminuer. Elle a des dépôts pour la mendicité impotente et caduque, elle n’en a point pour l’enfance abandonnée; elle n’a même pas la maison de correction de la Petite-Roquette, qui ne reçoit que l’enfant condamné en vertu d'un jugement ou enfermé par ordre du président du tribunal. Elle n’a donc d’autre ressource que de traduire le délinquant devant les magistrats; elle hésite, car, suivant la formule des lettres de grâce, « elle préfère miséricorde à rigueur de loi. » Elle sait bien qu’à moins d’un miracle l’enfant qu’elle envoie en police correctionnelle et qui de là s’en va à la Petite-Roquette est un être perdu pour les bonnes mœurs et pour la probité. Elle écrit à l’abbé Roussel : « L’enfant a douze ans, il est errant depuis six semaines, le père
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est, mort, la mère a disparu : des agents l’ont arrêté hier aux Halles, en voulez-vous? » L’abbé Roussel répond : « Expédiez-le-moi tout de suite; » et voilà un pensionnaire de plus, un peu ahuri et désorienté pendant les premiers jours, mais surpris de manger régulièrement et de dormir sans crainte d’être réveillé par un sergent de ville. Jamais un enfant, si jeune qu’il soit, qui a subi un jugement et a été frappé d’une condamnation, n’est adressé à l’abbé Roussel, car on sait qu’il refusera de le recevoir. Sous ce rapport, il est inflexible; il accueille avec empressement le vagabond, le vaurien, l’égaré ; il rejette le voleur, et fait bien. Ce médecin soigne les maladies sporadiques et ne peut les guérir qu’à la condition de les tenir en quarantaine, loin des maladies contagieuses.
Des parents plus avisés que bien d’autres, ne sachant plus comment se rendre maîtres de leurs enfants coureurs et brutaux, les amènent à l’abbé Roussel, qui les reçoit gratuitement lorsque la pauvreté est manifeste et qui, dans le cas contraire, exige une rétribution variant entre dix et trente francs par mois, rétribution aléatoire et qu’il n’est pas rare de voir promptement cesser. Ces enfants-là sont les plus durs à manier. L’existence disciplinée leur pèse, ils regrettent la maison maternelle et cette liberté qu’ils savaient y conquérir pour en faire de la licence et du dévergondage. Quand leurs parents viennent les voir, ils pleurent, ils trépignent, ils veulent quitter l’école, qui les « embête ». L’un d’eux disait à sa mère : « Vieille vache ! je te crèverai si tu ne me fais pas sortir de la boîte ! » La mère pleurait : « Ah ! monsieur l’abbé, ne le renvoyez pas, il est capable de m'assassiner. » L’abbé Roussel ne renvoie jamais ses élèves, et quand il les reconnaît atteints de bestialité, il redouble de soins, parvient à les amollir, à réveiller la vie de
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leurs sentiments atrophiés et les rend à l’humanité.
Quand un évadé revient ou est ramené, il lui dit : o Ah ! te voilà, toi ! Je parie que tu n’as pas déjeuné : va à la crédence, tu demanderas un morceau de pain et du fromage. » Le lendemain il l’envoie porter une lettre à la poste d’Auteuil ; il n’est pas d’exemple que l’enfant ne soit rentré à l’orphelinat après avoir fait la commission. 11 en est fier, il dit à l’abbé : « Me voilà ! » L’abbé lui tire doucement l’oreille : « Je sais bien que tu es un honnête garçon. » Parmi ses pupilles, l’abbé Roussel en avait un qui avait la manie de s’enfuir; six fois il s’était sauvé, six fois il avait été repris ou, chassé par la misère, était revenu volontairement. L'abbé lui confia la garde de la grille, avec consigne de s’opposer aux évasions : « Je connais ça, personne ne filera ! » En effet, personne ne « fila », lui moins que les autres. Faire appel aux instincts droits, aux sentiments chevaleresques de l’enfance, c’est bien souvent lui inspirer le respect de soi-même et le goût du devoir.
Les personnes charitables qui, moyennant un capital versé ou un revenu déterminé, ont concouru à la création de l’orphelinat et y ont « fondé des lits », ont le droit d’v faire élever les enfants qu’elles protègent. Ces enfants sont ordinairement des fils de gens de service morts sans laisser d’économies. Ils sont, en général, bons sujets et semblent avoir reçu de leurs parents une soumission native qui se façonne aisément à la discipline. Leurs bienfaiteurs ne se croient pas quittes envers eux parce qu’ils les ont placés chez l’abbé Roussel ; ils les suivent, les encouragent, les font sortir pendant les congés et interviennent souvent, lorsque l’apprentissage est terminé, pour les aider à s’établir et rendre productif l’outil qu’on leur a mis en main. Ces provenances diverses que je viens d’énumérer sont comme des sources qui coulent vers la maison d’Auteuil et la
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remplissent; elle est pleine, car le vagabondage et l’abandon ne chôment jamais. Gela n’arrête guère l’abbé ; il y a dans son cœur place pour tous les petits qui n’onl pas d’asile.
Dans ses courses, il cherche de l’œil les enfants qui peuvent avoir besoin de lui. On crie : « Mouron pour les petits oiseaux ! » L’abbé aperçoit un gamin d’une dizaine d’années. (( Combien gagnes-tu dans ta journée ? — Cinq ou six sous. — Où est ton père? — Je ne sais pas. — Où est ta mère? — Je ne sais pas. — Veux-tu faire quatre repas tous les jours, dormir dans un lit, avoir des camarades, apprendre à lire et savoir un métier qui te fera gagner de l’argent? — Oui. — Donnemoi la main et viens avec moi". » L’abbé rentre à l’orphelinat avec une nouvelle recrue ; on est déjà bien serré ; batli ! on se pressera davantage, on trouvera place à la table, place au dortoir, et voilà encore un petit qui sera sauvé ! Il sera sauvé aussi celui que j’ai vu me regardant d’un air narquois pendant qu’il jonglait avec trois balles. On l’a trouvé au milieu d’une troupe de saltimbanques qu’il avait suivie; demi-nu, le corps peinturluré, la tête empanachée de plumes, il jouait bien son rôle, mangeait des pigeons crus, avalait des étoupes enflammées, hurlait des vocables inconnus et représentait « le jeune anthropophage des rives de l’Amazone ! »
L’œuvre de salut entreprise par l’abbé Roussel est de toutes les minutes, il n’y a jamais failli. Il a en lui quelque chose d’infatigable qui est toujours en quête de labeur. Il faut qu’il aille en l’avant, poussé par son amour des enfants, par sa pitié pour les jeunes souffrances. Instinctivement ces petits comprennent ou du moins devinent le dévouement qui les enveloppe, étaye leur nature chancelante, leur donne le pain du corps et celui de l’esprit, veille pendant qu’ils dorment, jeûne
L’ORPHELINAT DES APPRENTIS
lorsqu’ils mangent et s’en va, frappant de porte en porte, pour leur assurer l’indispensable. Aussi ils aiment leur maître ; quand il paraît au milieu d’eux dans les cours de récréation, ils quittent leur jeu, s’en approchent, lui prennent la main, l’entourent, se frottent à lui comme de jeunes animaux nouvellement apprivoisés. Ils ont un mot : « Bonjour, papa Roussel ! » qui est un aveu d’affection, car l’abbé n’a rien du papa, au sens familier du mot, rien de vieux, rien de rebondi, rien de « ganache » ; tant s’en faut, il est robuste comme un chêne; ses cheveux bruns, son regard bleu plein d’éclairs de tendresse, son sourire sans banalité, qui gardent plus de jeunesse que son âge ne le comporte ; sa carrure et ses larges épaules me font penser qu'il ne serait point en peine, si on lui lançait un poids de vingt kilos, de le saisir, lui aussi, à la volée, et de le porter à la force du poignet. J’imagine que cette apparence vigoureuse n’est pas sans influence sur le prestige qu’il exerce et que sa bonhomie a fortifié dans le cœur de ses élèves. Il les tutoie tous, vit près d’eux, avec eux, pour eux; il les mène paternellement, gaîment et se moque de ceux qui se plaignent. Si l’un de ces galopins refuse d’avaler sa soupe, sous prétexte qu’elle est mauvaise, l’abbé la prend, la mange, fait claquer sa langue et dit : « Ma foi, je l’ai trouvée fort bonne ! » Avec un tel maître, il est difficile de bouder longtemps.