I. — L’ABBÉ ROUSSEL
Il existe à Paris cent vingt-six maisons charitables où 10,1 80 enfants pauvres sont recueillis, reçoivent quelque instruction et acquièrent les premières notions d’un métier. Parmi ces maisons, qui sont des refuges aussi bien que des écoles et des ateliers, trente et une appartiennent aux Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, et, sur les trente et une, il y en a dix-huit pour lesquelles les recettes sont inférieures aux dépenses1. Gela n’arrête pas ces saintes fdles. L’esprit du fondateur, de leur premier maître, ne s’est pas éteint. Elles se souviennent qu’il s’en allait à travers les rues, ramassant les enfants abandonnés, les réchauffant contre sa poitrine, les enveloppant d’un coin de sa soutane et les arrachant à la mort. Elles s’appellent les Filles de la Charité et ne mentent pas à leur nom. Les misères de leur pays ne leur suffisent pas, elles émigrent comme des oiseaux de bienfaisance, portant avec elles le génie
1. Voir Enquête sur les Orphelinats et autres établissements de charité consacrés à l'enfance. Annexes au rapport de M. Théophile Roussel, 2* partie (Sénat) ; dép. de la Seine, notes complémentaires, p. 581 et suiv.
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du sacrifice et l’amour de ce qui souffre. Dans toutes les contrées que j’ai parcourues, au milieu des sectes les plus hostiles à la religion quelles professent, je les ai vues à l’œuvre, cachant leur visage sous la vaste coiffe qui ressemble aux ailes d’un cygne blanc, instruisant les petites filles, visitant les malades, secourant les pestiférés et bénies par nos marins, qu’elles soignent dans les hôpitaux que la France possède sur les rivages étrangers. A Paris, elles se multiplient et ne reculent devant aucun labeur ; elles maintenaient la gaîté dans l’école, elles apportaient l’espérance à l’hôpital; on les en a chassées. Elles y reviendront.
Si ample que soit leur action, elles ne peuvent suffire à toutes les infortunes; il faut qu’elles en laissent à d’autres qui glanent derrière elles dans le sillon trop fertile des misères humaines et se baissent pieusement pour relever les rebuts d’une société que rongent les maux et les vices. Je viens de parler du dévouement des frères hospitaliers de Saint-Jean-de-Dieu; infirmiers, sinon médecins, ils rassemblent autour de leur robe de bure les enfants que les scrofules ont détruits ; mais il n’y a pas que les scrofules physiques que l’on badigeonne de teinture d’iode et que l’on cache sous des bandelettes; il y a les scrofules morales, issues comme les autres de la dépravation et du délaissement de soi-même. L’enfant qui en est frappé pourra être robuste et éviter le lit des hôpitaux publics, mais il s’assoira sur la sellette devant des juges; il connaîtra les geôles, il dormira sur le grabat cellulaire; il grandit pour le bagne et peut-être pour l’échafaud. Combien en ai-je vus qui ont débuté par le vagabondage, ont glissé dans l’ivrognerie, sont tombés dans le vol et ont fini par l’assassinat! La société réprime et ne prévient pas; elle punit le délit et ne l’empêche point de se produire. La justice condamne un enfant errant, l’administration s’en
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saisi I, l’enferme et le garde pendant un temps déterminé par la loi ; si elle l’isole, elle le laisse avec luimême, c’est-à-dire avec son propre vice; si elle le place près de ses congénères, elle le mêle aux vices d’autrui, qui le pénètrent. Dans le premier cas, méditation périlleuse; dans le second, émulation vers le mal; danger des deux parts; on a reçu un vaurien, on rend un criminel.
A Paris, la prison qui enclôt les enfants condamnés et la prison où l’on est momentanément déposé avant de partir pour les pénitenciers, se font vis-à-vis, presque sous les ombrages du cimetière de l’Est. L’une est l'antichambre de l’autre. Un surveillant de « la correction paternelle » me le disait en termes qui m’ont frappé : « Ici, à la Petite-Roquette, nous semons et nous plantons; c’est la Grande-Roquette qui récolte. » Ce brave homme avait raison; je lui demandai : « Si votre fils était un mauvais sujet, le feriez-vous enfermer ici? » Il me répondit brusquement, comme un homme dont l’expérience a formé la conviction : « Ici? pour en faire un galérien, jamais! J’aimerais mieux l’étrangler! » J’ai visité plusieurs fois ce bagne de l’enfance, j’ai ouvert la porte des cellules, j’ai causé avec les pauvres petits, j’ai demandé la grâce de ceux que l’on ficelait dans la camisole de force parce qu’ils étaient récalcitrants; j’ai pu constater à l’infirmerie leur périlleuse précocité; je les ai vus bâiller dans les box de la chapelle pendant les offices; je les ai regardés travailler sans courage, se promener avec ennui dans leur étroit préau, 'et j’ai trouvé que, moralement et physiquement, cette maison était impitoyable; elle emmure l’enfant et ne fait rien pour lui. Elle m’a paru être le contraire d’un instrument de préservation sociale. Tant que la prison ne sera pas un hospice moral, on n’aura même pas ébauché la réforme pénitentiaire.
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Traiter un enfant vagabond, d’âge irresponsable, échappé de la maison paternelle et le plus souvent abandonné, sinon chassé par sa famille, comme on traite un voleur, c’est lui apprendre à voler. J’ai vu juger un gamin d’une douzaine d’années, maigre, à peine vêtu, à la fois ironique et respectueux dans ses réponses. On l’avait rencontré vaguant autour des Halles et cherchant un abri pour y dormir. On l’avait arrêté, mené au poste, transféré au Dépôt et traduit devant le tribunal de police correctionnelle. 11 raconta son histoire, qui était simple et commune à plus d’un. Son père s’en était allé on ne sait où; sa mère s’était accouplée avec un ouvrier qui, estimant que l’enfant était onéreux à nourrir, l’avait' mis à la porte en lui disant qu’un « homme » doit gagner sa vie. L’enfant errait depuis deux mois, attrapant par-ci par-là une pièce de deux sous à ouvrir la portière des fiacres à la sortie des théâtres, mangeant on ne sait comme, couchant partout excepté dans un lit, restant probe et se défendant contre la tentation. Les juges avaient de la sympathie pour lui, mais le délit était moins que douteux, il était avoué; l’article 271 du Code pénal est précis : « Les vagabonds âgés de moins de seize ans ne pourront être condamnés à la peine d’emprisonnement; mais, sur la preuve des faits de vagabondage, ils seront renvoyés sous la surveillance de la haute police jusqu’à l’âge de vingt ans accomplis. » Or, en l’espèce, la surveillance de la haute police s’exerce dans une des cellules de la Petite-Roquette.
A quelques mots dits par le substitut, l’enfant comprit ce qui l’attendait. De cette voix grasseyante qui est familière aux gamins de Paris, il parla. Ce qu’il dit, je ne l'ai point oublié : « Pendant deux mois, j’ai vécu avec des trognons de choux et dormi en plein air afin de ne pas voler, et vous allez me faire enfermer comme
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un voleur! Est-ce là votre justice? » L’impression fut vive au tribunal; on ajourna le prononcé du jugement à huitaine, en sollicitant l’intérêt des personnes bienfaisantes sur cet enfant qui n’avait commis d’autre délit que de n’être pas en âge de pouvoir travailler. L’appel fut entendu; ce vagabond malgré lui fut mis en apprentissage et est devenu un bon ouvrier. Celui-là du moins fut sauvé; mais combien ont été perdus, perdus à jamais, pour n’avoir pas rencontré au bord de l’abîme la main qui tire en arrière et remet dans le bon chemin! Si avec les 100,000 petits vagabonds qui errent en France on établissait dans nos possessions algériennes une colonie d’enfants de troupe, on formerait sans peine ni dépense un corps de soldats dont la vigueur et la résistance ne seraient pas superflues en certains cas.
À Paris cent vingt-six maisons, pour le département de la Seine cent soixante-trois, sur lesquelles dix-huit seulement recueillent des garçons; toutes les autres sont réservées aux petites filles et aux jeunes filles. On dirait que la charité, dédaignant le premier-né de la création humaine, ne veut s’occuper que de sa compagne, de l’être fragile et curieux auquel les traditions bibliques attribuent la déchéance de notre race. La foi s’ingénie à sauver la femme; elle la prend au berceau, lui ouvre la crèche, la salle d’asile, l’école, l’atelier professionnel. C’est la femme qui exerce la charité; elle s’adresse de préférence à la femme, dont sa réserve n’a rien à redouter et vis-à-vis de laquelle elle reste en confiance; l’occasion de pécher ne naîtra point pour elle. L’œuvre de chair est une œuvre maudite; le diable est mâle ou femelle, selon qu’il apparaît aux femmes ou aux hommes. En réalité, il n’est qu’un instinct naturel et on le combat par l’isolement.
Dans les instituts de charité, sauf de très rares ex-
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ceptions, dont la congrégation des Petites Sœurs des Pauvres est le plus mémorable exemple, les hommes s’occupent des garçons, les femmes ne se consacrent qu’aux petites filles, et comme l'homme n’a pas la bienfaisance active et persistante de la femme, il en résulte qu’un des sexes est presque abandonné, tandis que l’autre est incessamment secouru. C’est, un tort ; l’homme est aussi faillible, aussi vicieux que la femme; tous deux sont frappés de la tache originelle, c’est-à-dire de cette bestialité qui subsiste en nous, comme le mal héréditaire transmis par les ancêtres de la première heure. L’animal, le bipède luxurieux et féroce que nous avons été dans les temps préhistoriques, n’est point mort; les civilisations, les religions, les philosophies se sont efforcées de l’humaniser et n’ont pas complètement réussi; la bête est domptée plutôt qu’apprivoisée; souvent elle échappe au belluaire; les tribunaux le démontrent tous les jours.
On dirait qu’en ceci la question de moralité, au sens étroit du mot, domine toutes les autres; prendre la petite fdle, la pénétrer de bons conseils, la revêtir de sagesse, c’est enlever des auxiliaires à la débauche, je le sais ; mais saisir le petit garçon, le forger pour le combat de la vie, le détourner del’improbité, lui mettre en main l'outil rémunérateur, c’est diminuer l’armée du crime. Qui peuple l’école dépeuple le bagne. De même que tout soldat a dans sa giberne un bâton de maréchal, de même tout enfant errant porte le bonnet vert dans son bagage. L’État a charge d’âmes, il ne paraît pas s’en douter ; devant ce danger, il reste inerte ou se perd dans de vaines logomachies. L’auteur de l’enquête que j’ai citée a pu dire sans commettre d’erreur : « Les maisons d’éducation correctionnelle et la prison sont encore, pour les garçons, le grand refuge ouvert par la société. »
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Aussi doit-on approuver, doit-on encourager par tous moyens les hommes qui réunissent autour d’eux les pauvres petits que la précocité du vice ou l’abandon a jetés, comme des chiens perdus, dans le désert de notre grande ville. C’est la foi qui les émeut et leur enjoint de courir après les déserteurs de la vie régulière pour les ramener dans le rang. Œuvre de charité, œuvre sociale, c’est tout un. Recueillir les vieillards, les abriter, les nourrir, éveiller en eux l’espérance de la minute suprême, c’est bien; ramasser les enfants, les soustraire au mal, au méfait, aux répressions obligées, c’est mieux. Dans le premier cas, on soulage une infortune et souvent on répare une injustice; dans le second, on cicatrise une plaie morale, on conjure un péril qui est à la fois individuel et collectif. En neutralisant un futur malfaiteur, on lui rend service et l’on rend service à la société.
Un luit accidentel détermine le plus souvent la vocation des hommes de bienfaisance. Un jour, par hasard, ils rencontrent une brebis malade, ils l’emportent, la réchauffent et la nourrissent; puis une autre vient rejoindre la première, puis encore une autre, et bientôt le troupeau est si nombreux qu’il faut lui bâtir des bergeries. L’œuvre que dom Bosco a créée à Turin et qui rayonne sur l’Italie possède maintenant des établissements spacieux où les enfants délaissés forment de véritables corporations de métiers. Avant de tels établissements, on avait une simple maison; avant la maison, un hangar; avant le hangar, un pré : pendant le jour on y travaillait, pendant la nuit on y dormait sur l’herbe, à la belle étoile. Au mois de décembre 1841, dom Bosco allait dire la messe et le sacristain cherchait un enfant qui pût la servir. Un vagabond âgé de seize ans, nommé Barthélemy Garelli, se promenait dans l’église, regardant les tableaux et
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bayant aux statues. Le sacristain le requit, l’enfant refusa; on en vint aux gros mots et aux gourmades. Dom Bosco intervint, calma l’enfant, le garda près de lui, l’interrogea et constata qu’il ne savait même pas faire le signe de la croix. De cette minute, il se promit de se vouer à la jeunesse abandonnée. Il s’est tenu parole; plus de 80,000 enfants lui doivent aujourd’hui d’être des hommes probes, travailleurs et de n’avoir point trébuché.
L’Orphelinat des Apprentis dont je vais parler est né d’une illumination pareille. Dans la nuit, il suffit d’un , éclair pour découvrir les points les plus éloignés de l’horizon. Un fait isolé révèle parfois des profondeurs de misère que nul n’aurait soupçonnées. Comme dom Bosco, l’abbé Boussel s’est trouvé inopinément en face d’un enfant vagabond et il en est résulté l’Orphelinat d’Auteuil. Les documents concernant cette fondation bienfaisante sont entre mes mains ; pour les consulter, je n’ai eu qu’à ouvrir les archives de l’Académie française. Un soir, à la fin de l’hiver de 1865, l’abbé Roussel aperçut un enfant qui fouillait dans un tas d’ordures : « Qu’est-ce que tu fais là? — Je cherche de quoi manger. » L’abbé prit l’enfant, l’emmena, le fit dîner et le coucha. L’œuvre venait de naître. Le lendemain, l’abbé Roussel se mit en quête et rentra avec un autre vagabond; huit jours après sa première trouvaille, il hébergeait six enfants, qui encombraient sa chambre. On y campait comme à la veille d’une bataille, un peu pêle-mêle. L’abbé nourrissait son petit monde de son mieux, mais ses ressources étaient limitées ; souvent on ne vivait que de pain sec trempé d’eau claire et parfois on se couchait sans souper. L’abbé Roussel n’était point homme à se décourager ; on doit s’attendre à d’autres difficultés lorsque l’on a compris que la prêtrise est une mission et non pas un métier.
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Il a une chaleur de générosité qui ne lui laisse guère de répit et ne lui permet pas de reculer. Saint Martin coupait son manteau en deux pour couvrir la nudité d’un mendiant; j’imagine que l’abbé trouverait que c’est perdre du temps et qu’il est plus expéditif de donner toute la soutane.
11 est né en 1825, dans le département de la Sartlie, à Saint-Paterne, mince bourgade où Henri IV séjourna jadis. A portée d’horizon, verdoie la forêt de Perseigne, que fréquentent les loups, et dans laquelle j’ai vu, il y a quelque cinquante ans, des bandes de bûcherons, de charbonniers et de sabotiers vivre comme des tribus nomades, tribus sylvestres qui dormaient sur la mousse et dont les huttes me faisaient envie. La nature y a des soubresauts: là, sèche, plate et dure; ailleurs, à quelques enjambées plus loin, humide, frissonnante de fouillées et délicate. Au long de laSarthe, à Saint-Cénery, à Saint-Léonard-des-Bois, à Fresnay-le- Vicomte, on voit des paysages charmants. C’est la contrée des belles lilles et des beaux gars. La race est forte, ergoteuse, méfiante ; d’opinions profondes et parfois passionnées, elle a fourni plus d’une recrue aux Chouans qui tenaient la campagne et faisaient la chasse aux Bleus. La femme tisse la toile et rêve ; l’homme, penché vers la terre, laboure et cache, dans le sillon, un fusil de braconnier. Là, le paysan est lent à se mouvoir, mais lorsqu’il a reçu l’impulsion et qu’il s’est mis en marche, rien ne l’arrête, il est tenace. Cette qualité du terroir, l’abbé Boussel la possède; mais, à l’inverse de ses compatriotes, il y joint l’activité, l’éloquence et une confiance en Dieu qui ressemblerait à un défaut de prévision, s’il n’avait la foi, cette foi par laquelle les montagnes sont soulevées.
Dans sa petite chambre, avec les six gamins qu’il avait recueillis en marge du ruisseau, il se trouvait fort
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empêché de subvenir aux nécessités quotidiennes; il s’en ouvrit à quelques amis, qui lui vinrent en aide; on vécut, ou du moins on ne mourut pas de faim. L’abbé Roussel a l’imagination vive, son cœur l'échauffe, et il est emporté par des rêves dont son énergie fait des réalités. Tout en dégrossissant les matériaux humains qu’il avait récoltés, il se demandait avec angoisse combien d’enfants, évadés ou chassés de la maison paternelle, échappent à la paroisse et grandissent dans la vie, incultes, sans lecture, sans religion, sans morale. Que fait-on pour eux? Rien. Ne pourrait-on, du moins, leur donner quelques notions élémentaires, clarifier leur âme, y déposer un germe de bien et leur enseigner les premiers principes d’une religion dont le Dieu a dit : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas que l’on te fasse! »
Il était séduit et ne raisonnait pas. Un marinier se jette à l’eau pour sauver un homme qui se noie ; un prêtre se jette dans l’impossible pour sauver une âme qui se perd : l’un et l’autre croient ne faire que leur devoir; l’un joue son existence, l’autre joue son repos. Le projet fut conçu : mais comment l’exécuter? Pas de maison pour donner asile aux enfants perdus; pas d’argent pour acheter la maison. Un homme d’affaires n’eût point liésjté, il eût renoncé à un dessein dont la réalisation n’offrait que des apparences d’insuccès; grâce au ciel, l’abbé n’était point un homme d’affaires, il n’hésita pas non plus et il se précipita tète baissée dans l’œuvre entrevue à la lueur de la charité.
Il apprit qu’une « villa » abandonnée était à vendre, rue de La Fontaine, à Auteuil. Une villa! voilà bien le langage emphatique du Parisien, qui ne peut plus désigner les choses par leur nom, qui appelle les portiers des concierges, les rhumes des bronchites, et le mérinos du cachemire. La villa était une masure située au
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bout d’une allée de vieux peupliers, dans un terrain que les chardons, les chicorées sauvages et la folleavoine avaient envahi. A la rigueur, on pouvait loger dans la maison, à la condition d’y être mouillé les jours de pluie, de remplacer par du papier les vitres absentes et de dormir avec les portes ouvertes, parce que les portes ne fermaient pas. L’abbé marchait au milieu des hautes herbes, faisait le tour de la maison, la jaugeait du regard, la réparait, l’agrandissait, la meublait par l’imagination. « 11 faut l’avoir, je l’aurai ! » Alors, comme Jeanne Jugan à Saint-Servan, comme Jean de Dieu à Grenade, comme ces illuminés frappés de la « folie de la croix », il se constitua mendiant pour le rachat des petits vagabonds, et il alla mendier. Les frères de la Merci délivraient les chrétiens captifs de l’islamisme ; l’abbé Roussel a entrepris son pèlerinage afin de délivrer les enfants de la captivité du vice.
L’œuvre était de choix et digne d’être savourée par les raffinés de la bienfaisance. L’abbé Roussel a de la verve; il plaidait une cause sacrée, celle de l’enfance misérable et délaissée ; il émut les cœurs ; on lui donna, non point partout; il rencontra des accueils revêches, il subit des rebuffades; il lui fallut compter avec les révoltes de son amour-propre ; il eut l’orgueil d’éteindre toute 'vanité en lui et de se faire humble pour secourir les petits. 11 put acheter la maison et l’on s’y installa le 19 mars 18G6 : VOEuvre de la première communion était logée, elle était fondée. Cette dénomination détermine le but que l’abbé Roussel visait alors et qui aujourd’hui a été singulièrement dépassé : prendre les enfants vagabonds, leur enseigner la lecture, l’écriture, un peu de calcul, les mettre à même de comprendre le catéchisme et en état de faire leur première communion; puis s’adresser aux Sociétés de patronage, aux personnes charitables et placer ces enfants en appren-
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tissage dans des ateliers où ils pourraient acquérir la pratique d’un métier. Ainsi limitée, l’œuvre était déjà considérable et produisit de bons résultats ; on la soutenait avec des quêtes, quelques loteries et l’aumône anonyme, qui en France ne manque pas aux entreprises de commisération.
Ils sont parfois récalcitrants, les voyous de Paris, et l’abbé Roussel en fit l’épreuve ; il fallait calmer par de bonnes paroles, et même autrement, les plus indomptés, plier à la discipline, à la vie régulière ces petits êtres malfaisants qui, dans la liberté sans limites de leur vie errante, avaient acquis une force de résistance extraordinaire, lis avaient toutes les élasticités du corps et toutes les ankylosés de l’esprit; ils excellaient à marcher sur les mains, à grimper aux arbres, à faire le saut périlleux; mais quand on leur enseignait la règle des possessifs ou que l’on cherchait à leur faire comprendre un dogme religieux, ils tombaient en rêverie et regrettaient les heures où, vagues, morveux, affamés, ils jouent à « la pigoche » sur les berges de la Seine. Ce n’est qu’à force de patience que l’on parvenait à fixer leur attention ; bien souvent la toile de Pénélope, que l’on avait eu tant de peine à tisser, se défaisait d’elle-même, et il fallait recommencer le lendemain la besogne de la veille.
L’abbé Roussel, fort heureusement, a été doué par la nature d’une rare énergie; un de ses amis me disait :
« 11 est infatigable ; depuis trente ans que je le connais, je ne l’ai jamais vu en repos. » Levé le premier, couché longtemps après ses élèves, il leur donnait l’exemple de l’activité. 11 ne les quittait guère, les instruisait, partageait leurs repas, et, retroussant bravement sa soutane, jouait avec eux ; il était à la fois leur directeur, leur professeur et leur camarade. L’expansion, qui est une de ses forces, séduisait les enfants et adou-
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cissait les plus rebelles. L’abbé pouvait être content de son œuvre, et cependant il n’en était point satisfait. Dès qu’il avait dégrossi ses petits vagabonds, qu’il les avait appelés à une croyance féconde et initiés au bien, ils lui échappaient, car on les plaçait, en qualité d’apprentis, dans la périlleuse promiscuité des ateliers; plus d’un s’en est échappé, a repris la vie d’aventures et, harassé, est venu demander à l’abbé Roussel un asile qui ne lui a pas été refusé.
Vers 1869, l’abbé comprit que l’œuvre#de la première communion n’était, en quelque sorte, qu’une œuvre préparatoire, qui devait être complétée et prolongée pour devenir matériellement et socialement utile aux enfants. Il mettait ses pupilles en état d’être apprentis, c’était beaucoup; mais s’il parvenait à en faire des ouvriers, il assurait leur sâlut et les munissait d’un gagne-pain définitif. À l’école, où les enfants apprenaient à lire et à écrire, il se décida à joindre une école professionnelle, où ils apprendraient un métier; au lieu de confier l’apprentissage de ses élèves à des patrons étrangers, il ferait faire cet apprentissage, sous ses yeux, par des contre-maîtres qu’il surveillerait. Pour installer des ateliers, il faut de la place, et l’on n’en avait pas ; toute la maison était occupée par les dortoirs, le réfectoire et les classes; restait un hangar extérieur qui servait de débarras ; on le déblaya et l’on y établit un atelier de cordonnerie avec un patron et deux élèves. L’âme de Henri-Michel Buch, qui en 1664 donna les statuts de la communauté des frères cordonniers de Saint-Crépin et de Saint-Crépinien, a dû en tressaillir de joie.
Au moment où l’abbé Roussel s’occupait de modifier l’œuvre de la première communion en y annexant l’Orphelinat des Apprentis, il fut brusquement arrêté. La guerre venait d’éclater, temps peu propice pour les