‹ La Charite Privee a ParisChapitre 12 sur 39 · III. — LES ATELIERS · texte numérisé non relu

III. — LES ATELIERS

La maison est grande ; elle est neuve et déjà paraît vieille, tant les matériaux dont elle est construite sont légers, et tant le petit peuple qui l’habite, mû par

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loi

l'instinct destructeur de l’enfance, la détériore et la souille. Elle est du reste en cela semblable à bien des pensionnats de haut renom. Lorsque le seigneur d’Anglure, pèlerin champenois, visita l’Égypte au quatorzième siècle et pénétra dans la grande pyramide, il déclara que c’était « un lieu moult malflairant ». J’en pourrais dire autant de quelques endroits de l’Orphelinat d’Àuteuil et le lecteur me comprendra sans que j’aie à m’expliquer. Le petit Français est en général d’une saleté révoltante et les élèves de l’abbé Roussel n’échappent point à ce privilège de la race latine. Je connais un Anglais qui voulut faire élever son fils à Paris. Il parcourut successivement nos lycées et mit son enfant en pension à Cantorbéry. L’aspect et l’infection de certains cloaques, qui ne manquent dans aucun collège, l'avaient à jamais dégoûté de l’éducation française. C’est là un inconvénient qui n’a rien d’impérieux et auquel il serait facile de remédier. Les pédagogues, quels qu’ils soient, devraient savoir que les soins extérieurs, que les ablutions multipliées sont indispensables à la santé de l'enfant, et qu’il vaut mieux passer une demi-heure à se débarbouiller que d’employer cinq minutes à apprendre que cornu est indéclinable ; ils devraient savoir également que la propreté est l’emblème visible de la moralité. Sous ce rapport, les petits vagabonds qui ne s’étaient lavés les mains que dans les ruisseaux, ont besoin, dès qu’ils sont entrés à l’orphelinat, de recevoir un supplément d’instruction. Le savon est un instrument scolaire dont il est sage d’abuser.

En gravissant les escaliers étroits, en traversant la cuisine, en jetant un coup d’œil aux dortoirs et aux classes, on comprend que l’abbé Roussel, condamné à l’économie forcée, n’a pas été maître de donner à la maison l’ampleur qu’il avait rêvée. Patience ! cela viendra ; le développement d’une œuvre ne dépend pas

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de l’exiguïté de son berceau, elle dépend de son utilité, de son action secourable, du salut dont elle contient le germe. Or l'œuvre de l’abbé Roussel est indispensable et elle croîtra parce qu’elle s’impose comme une nécessité sociale. Qu’importe si la chapelle n’a rien de monumental? on y prie Dieu aussi bien qu’ailleurs; si le réfectoire est obscur? si la classe n’est chauffée que par un poêle en fonte ? si l’infirmerie n’a pour préau qu’un toit en zinc ? La maison n’en est pas moins hospitalière et féconde; depuis qu’elle existe, elle a recueilli, abrité, nourri, moralisé, dressé au travail plus de 6,000 enfants qui, sans elle, rôderaient aux barrières, ronfleraient sous la table des cabarets et peut-être habiteraient malgré eux Melun ou Clairvaux. C’est là le résultat qu’il faut admirer, sans se soucier s’il a été obtenu dans des maisons en pierres de taille ou sous des murs en torchis.

Le recrutement pour l’orphelinat se fait, en général, parmi les enfants qui ont atteint leur douzième année, car, à cette heure de la vie, ils ne doivent plus compter que sur eux-mêmes. Ceux que l’Assistance publique avait soutenus jusque-là en sont repoussés. « Tuas douze ans, tu t’appartiens; vis ou meurs, soit probe ou filou, cela ne me regarde plus. » Je n’exagère rien. En interprétant le décret du 19 janvier 1811 sur les « enfants trouvés, abandonnés, orphelins ou pauvres », l’Assistance publique a inscrit l’article 19, qui est ainsi conçu : « Les enfants au-dessus de douze ans ne sont plus admis à la charge du budget départemental l. » L’abbé

1. Ceci n’est plus rigoureusement exact; l’Assistance publique, que l’on ne saurait trop louer en cette circonstance, a rompu avec son ancien règlement. Depuis le 1er janvier 1881, elle a installé un nouveau service au profit des entants moralement abandonnés; elle les recueille, entre douze et seize ans, et les place, soit à Villepreux, dans une école d’agriculture, soit à Montevrain (Seine-et-Marne), dans un atelier d’ébénisterie. Les résultats obtenus dans ces deux établissements, créés à l’aide du budget départemental de la Seine, paraissent jusqu’à présent répondre aux prévisions les meilleures.

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Roussel se substitue aux défaillances administratives ; ceux dont la société ne veut plus, il les recherche, les trouve et les garde; pour lui, il n’y a pas de limite d’âge, car il n’y a pas de limite de misère. Aux petits il ouvre l’école, aux plus grands l’atelier, à tous il offre l’adoption.

Les enfants travaillent; dès qu’ils ont reçu une instruction élémentaire et qu’ils ont fait leur première communion, ils entrent dans les ateliers. Une vingtaine d’élèves choisis parmi les plus robustes et parmi ceux qui, jusqu’à ce jour, ont vécu à la campagne, sont employés à ce que l’on nomme un peu emphatiquement l’agriculture; il serait plus exact de dire le jardinage. Un vaste terrain vallonné, séparé des cours de récréation par une barrière en bois, appartient à la maison et a été converti en un jardin que cultivent les écoliers sous la direction d’ouvriers habiles. Là on n’impose pas seulement à ces enfants des travaux de manœuvre, ils font autre chose que de ratisser les allées, de porter les arrosoirs de cuivre, de relever une platebande ou creuser une rigole. On leur enseigne à greffer, à tailler les arbres; on leur apprend la différence des terres lourdes et des terres légères, à quelles plantes elles conviennent, l’époque des semailles, le choix des espèces et l’art de faire produire sans épuiser. Là l’ancien vagabond retrouve quelque chose de sa vie en plein air et devient souvent un maître en son métier.

À l’extrémité du jardin s’élève un chalet de bonne apparence, en bois bituminé, sur un massif de pierre meulière. J’y suis entré et j’y ai trouvé la charité au travail. Des religieuses de l’ordre de l’Enfant-Jésus, attachées à l’orphelinat, et quelques dames des quartiers voisins, visitent les vêtements, cousent le linge, raccommodent les nippes des élèves et réparent, autant que possible, ce que la gymnastique, le saut de mouton,

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la culbute et les coups de poing ont endommagé. C’est le tonneau des Danaïdes : quand on a pansé les blessures d’un pantalon, il en arrive dix qui sont en loques. Parmi les dons en nature qui sont adressés à la maison d’Auteuil, les vieux vêtements ne sont point dédaignés; on les rajeunit tant bien que mal, on les réduit à des dimensions convenables, et on en habille les enfants. Ça fait des costumes un peu bigarrés, costumes de jeu, costumes de classe, qui, le dimanche et lesjours fériés, sont remplacés par un uniforme.

Vingt cordonniers tirent le fil poissé et ajustent le cuir sur la forme de bois. Ils sont adroits, et le contremaître en remontrerait à saint Crépin. Les oeuvres charitables se soutiennent entre elles ; les communautés religieuses sont les clientes de la cordonnerie des orphelins d’Auteuil, et plus d’un bienfaiteur de la maison ne se fournit pas ailleurs ; c’est encore un moyen de protéger les enfants que de ne les point laisser manquer de travail. Quatorze tailleurs, les jambes croisées sur l’établi et le dé au doigt, maniant la courte aiguille, seront peut-être plus tard des « pompiers » recherchés par les coupeurs à la mode. Dix menuisiers marchent au milieu des copeaux frisés ; les plus jeunes rabotent le sapin, les plus âgés ont l’honneur de raboter le chêne. Douze serruriers forgent, liment, assemblent les barreaux des lits en fer et font mouvoir la machine à tarauder. Le maître forgeron avait placé une harre rouge sur l’enclume ; il la martelait et lui donnait la forme ; le petit compagnon, — celui que l’on appelle le souffleur ou le cachalot, — avait saisi son frappe-devant et à grands coups il battait le fer, qui lançait des étincelles; du revers de la manche il s’essuya le front, il était en sueur, et glissa vers moi le regard orgueilleux d’un enfant qui a bien accompli une tâche au-dessus de ses forces. Quatre cuisiniers épluchent les carottes, pè-

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lenl les pommes de terre et surveillent les marmites. Si jamais ceux-là deviennent chefs de Brébant, j’en serais surpris, car l’éducation première ne les y aura pas destinés. Quatre mouleurs apprennent à modeler la terre glaise, à réparer les « coutures » et font preuve d’habilité dans la confection des statuettes de sainteté, qui, entre deux bouquets de fleurs, orneront l’autel des églises de village ; ils sont peintres aussi et enluminent les Christ, les Vierge et les saint Joseph, emblèmes visibles de croyances abstraites.

Le grand atelier de l’Orphelinat d’Auteuil est un établissement considérable. C’est une imprimerie, à laquelle sont annexés un atelier de fonderie de caractères et un atelier de brochure-reliure. Dans ces divers travaux cent vingt-sept enfants sont occupés ; la « composition » seule en réclame cinquante-cinq. Là tout est actif et silencieux ; debout devant sa « casse » , la « copie » sous les yeux, le composteur en main, les petits typographes « lèvent la lettre » ; le prote les surveille, il est à la fois leur maître et leur professeur. La besogne ne languit pas, et les presses, mises en mouvement par une machine à vapeur, sont servies avec régularité. Les enfants que j’ai regardés travailler ont déjà de l’adresse et de la rapidité dans le geste ; commencé de si bonne heure, à treize ou quatorze ans, l’apprentissage sera fructueux ; il initie celui qui le reçoit à toutes les finesses du métier et lui donne une agilité extraordinaire ; aussi l’on peut assurer, dès à présent, que les ouvriers imprimeurs formés à l’école de l’abbé Roussel seront facilement embauchés plus tard et ne seront point en peine de gagner leur vie. Pour alimenter P imprimerie et n’avoir point de chômage à subir, l’abbé Roussel a créé deux journaux, la France illustrée et l'Ami des enfants, qui, je n’ai pas besoin de le dire, ne font pas leurs frais, car on n’v parle que de moralité, de vertu,

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on n’y cite que de nobles exemples et on en écarte tout ce qui n’est pas un appel aux sentiments généreux dont l’enfance peut être virilisée.

Si j’ai réussi à faire comprendre de quels métiers se compose l’école professionnelle de l’Orphelinat d’Auteuil, on a vu que ce ne sont que des métiers sérieux, permanents, d’utilité constante, et par cela même assurant le travail à celui qui les possédera. J’insiste sur ce point, qui dénonce les intentions dont l’abbé Roussel a été animé lorsqu’il s’est décidé à parfaire des ouvriers et non pas seulement à ébaucher des apprentis. Les entrepreneurs de travaux faciles n’ont point manqué de lui adresser des propositions ; il les a repoussées ; on a essayé de le tenter en lui montrant l’appât des bénéfices à l’aide desquels il pourrait soutenir son œuvre de charité ; il a secoué la tête et a refusé toute combinaison dont l’avenir de ses orphelins n’aurait pas à profiter d’une façon durable.

De quoi s’agissait-il ? D’assimiler en quelque sorte la maison d’Auteuil à une maison de correction et d’imposer aux enfants une besogne qui n’a point besoin d’apprentissage, dont l’utilité est illusoire et qui ne peut jamais être un gagne-pain assuré. En moins de huit jours un enfant devient habile à la fabrication des chaînettes, des éventails en papier, des boîtes en carton, à l’assemblage des cahiers d’écolier, à la reliure des calepins, à la frappe des boutons de cuivre; on le sait bien à la Petite-Roquette, où les jeunes détenus sont employés à ces bimbelots ; mais les jeunes détenus savent aussi que ce n’est point là un état qui pourvoit aux nécessités de la vie, et plus d’un de ces malheureux, qui a passé deux ou trois ans à coudre ensemble des feuilles de papier ou à boucler des fils de laiton, en est réduit plus tard à se faire terrassier ou coltineur pour ne point mourir de faim.

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En recueillant le vagabond, en lui donnant de l’instruction, en le ramenant à la dignité d’homme dont il s’écartait, l’abbé Roussel acceptait charge d’âmes. Il n’a pas répudié le fardeau. 11 négligea son intérêt, n’eut en vue que celui de ses pupilles et, au risque de ce qui pourrait advenir, ne voulut introduire dans sa maison que des métiers graves dont l’apprentissage est lent, mais dont l’exercice et la rémunération n’offrent pas trop d’aléa. Le résultat était facile à prévoir et avait été prévu; on s’est fié à la charité humaine; la charité n’a point été sourde, elle a répondu. Les ateliers coûtent plus qu’ils ne rapportent, j’entends ceci au sens matériel du mot, car au sens moral le bénéfice est inappréciable. Les apprentis qui sont à Auteuil auront le loisir de s’en convaincre plus tard ; plus d’un en doute aujourd’hui. Ceci est douloureux et je ne dois pas le cacher.

Dans le monde où l’abbé Roussel ramasse ses élèves, la bienveillance ne paraît pas être la vertu dominante ; dans ces cœurs que la paresse, l’ivrognerie, ou des circonstances néfastes ont souvent fait souffrir, il y a un fonds d’envie qui fermente et bouillonne. Pour certains écoliers, et surtout pour certains parents, il est admis que l’abbé Roussel tire bénéfice du travail des enfants. On connaît le thème : exploitation de l’homme par l’homme, tyrannie du capital, le tout assaisonné de quelque sueur du peuple. Tel individu dont le fils a été recueilli par charité s’en va répétant ces vieilles sornettes et affirme qu’à l’Orphelinat des Apprentis les maîtres font fortune en accaparant le produit du travail des élèves. 11 est puéril, je le sais, de rétorquer de telles balivernes; il est superflu, je le sais encore, de s’imaginer que l’on fera taire la calomnie, mais la vérité est toujours bonne à dire, et je la dirai. J’ai vérifié la comptabilité de la maison d’Auteuil, et j’en pourrais

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communiquer les chiffres au lecteur, atelier par atelier ; ce serait fastidieux; un total d’ensemble suffira.

En 1882, les ateliers, y compris la France illustrée et l'Ami clés enfants , ont coûté 29,645 fr. 75 centimes; ils ont rapporté 27,294 fr. 60 centimes ; perte sèche : 2,351 fr. 15 centimes. C’est là le bénéfice ordinaire de la charité. Sans la bienfaisance qui l’a secouru et qui le secourt, l’Orphelinat d’Auteuil se verrait contraint par ministère d’huissier de fermer ses portes et de rendre à la rue le vagabondage qu’il en a arraché. La proposition n’a rien d’excessif, il est aisé d’en faire la preuve. Les dépenses totales pour l’année 1882 ont été de 211,755 fr. 50 centimes, qui ont pourvu à l’habillement, à la subsistance, à l’instruction de trois cents enfants. Chacun d’eux exige une dépense quotidienne de 1 fr. 77 centimes, qui s’élève à 1 fr. 94 centimes si l’on y ajoute les frais d’entretien de la maison. En résumé, l’on peut dire que le produit des ateliers suffit à peine à couvrir le prix de la main-d’œuvre des ouvriers chargés de l’éducation professionnelle des apprentis.

Pour arriver à ne dépenser par jour et par élève que 1 fr. 77 centimes, il faut des prodiges d’économie; il faut, comme dans d’autres œuvres secourables, tirer parti de tout, des vieux vêtements que la commisération envoie, des couvertures qu’elle donne, du linge quelle expédie. Tout est calculé pour ne point dépasser un budget dont l’équilibre serait rompu par la plus légère imprévoyance ; une dépense de cinq centimes par jour et par élève, qu’est-ce que cela? Nous en sourions ; au bout de l’année, on se trouverait en présence d’un déficit de 5,475 francs et peut-être n’arriverait-on pas à le combler. En été, la dépense est tout à coup augmentée dans des proportions redoutables; il faut mener les enfants aux bains froids; cet exercice est

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pour eux le plus apprécié et le plus salubre de tous ; ou a obtenu une réduction notable, on y va à moitié prix : dix centimes par écolier trois fois par semaine ; quand arrive l’automne, on s’aperçoit que le plaisir de la natation coûte cher, mais on ne le regrette pas, car on sait que la santé des enfants en a profité ; on se contente de redoubler de parcimonie. Autrefois, le jeudi et le dimanche on servait du dessert sur la table, on y a renoncé; c’était trop coûteux et pas assez substantiel. Je crois cependant qu’en certaines circonstances on ne recule pas devant quelque confiture ; du moins, j’ai vu dans la cour une voiture chargée de pots de raisiné. Malgré « les fondations de lits », — 100,000 francs, malgré le produit de la pension des enfants payants, 2-4,600 francs, — la maison d’Àuteuil a eu, en 1882, un excédent de dépenses de 87,183 fr. 50 centimes, qui a été couvert par le produit des dons, des quêtes, des sermons et des ventes de charité. 11 est bien placé l’argent qui préserve des enfants et fait des hommes.

J’ai dit que l’ahbé Roussel, depuis que son œuvre a pris naissance, avait recueilli, réconforté, guidé plus de 6,000 enfants; les a-t-il tous sauvés, au sens absolu du mot? Non ; mais on peut affirmer que, sur cent enfants qui ont séjourné à l’orphelinat et y ont terminé leur apprentissage, quatre-vingts resteront dans la voie de la probité. Tous, certainement, ne conserveront point intactes leurs croyances religieuses, tous n’iront pas à la messe le dimanche et ne feront point leur prière le soir avant de se coucher ; mais ils ne demanderont qu’au travail le droit de vivre, ils aimeront le métier qu’on leur a enseigné, ils n’insulteront pas le prêtre qui passe dans la rue, et le commissaire de police ne connaîtra pas leur nom.

Les vingt autres retomberont en péril. Lorsque le grain est semé sur le roc ou dans la fange, il se des-

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sèche ou il pourrit. Pour ceux-là, la germination no s’est point faite ; on les avait enlevés au mal, le mal les ressaisira, et ils iront grossir la tribu lamentable que les tribunaux recherchent, que les geôles réclament, qui aux jours de paix publique font état d’escrocs et de voleurs, qui aux jours de fièvre furieuse égorgent les otages et brûlent les villes. En sortant de la douce maison où l’on a essayé de les imprégner de bien, ils repren dront la vie sans frein qu’ils ont aimée aux jours de leur enfance ; ils soutiendront quelque fille qui les nourrira de ses vilenies, ils s’embaucheront dans une bande de malfaiteurs, ils dépouilleront un passant, tueront un homme et mourront ferrés sur le grabat du bagne.

Quatre-vingts pour cent, c’est énorme ; et cette proportion serait plus considérable encore, si, comme son titre l’indique, l’Orphelinat d’Àuteuil ne recevait que des orphelins. Quelques-uns n’ont plus de famille, la mort a tout emporté, ils sont seuls dans la vie et n’ont à s’appuyer que sur eux-mêmes ; d’autres sont orphelins aussi, orphelins par la volonté du père et de la mère qui ont poussé l’enfant dehors et versent au cabaret l’argent qu’eût exigé son éducation; ces orphelins-là ont des parents que la police ramasse souvent dans le ruisseau; l’absinthe a noyé le sentiment paternel et empoisonné la maternité. Ces orphelins, du fait de la nature ou de l’abandon, sont les plus flexibles et entrent, sans exiger trop d’efforts, dans une régularité qui déviera peu. Il n’en est pas de même pour les enfants qui restent en relation avec leurs parents, car l’influence que la famille exerce sur eux est presque toujours mauvaise et souvent néfaste. Pour ces gens d’existence dissolue, comptant sur le hasard — sur la rencontre, comme ils disent — bien plus que sur le travail, l’enfant est un instrument qu’ils mettent en œuvre à de vilaines besognes.

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Ils ont un mot qui les peint et découvre les difficultés contre lesquelles l’abbé Roussel est obligé de lutter : a 11 faut que le petit rapporte ! » Or, quand il est à la maison d’Auteuil, apprenant son catéchisme et faisant son apprentissage, « le petit ne rapporte pas » . Comment « rapporter » ? En exerçant un de ces métiers interlopes où le gamin de Paris excelle, en enlevant le porte-monnaie des badauds, en allant voler chez l’épicier la bouteille d’eau-de-vie que son père voudrait boire sans la payer, et dont il aura sa part. Dans l’asile de la rue Lecourbe, chez les frères de Saint-Jean-de- Dieu, il faut parfois résister aux parents qui veulent reprendre leur enfant difforme, afin de l’envoyer mendier et de tirer parti de son infirmité. Avoir un enfant, le contraindre à quémander en pleurnichant dans les rues, lui imposer une redevance quotidienne, c’est, pour plus d’un parent, exercer une industrie. La plupart des petits mendiants qui nous harcèlent au long des trottoirs sont des « soutiens de famille », dans la poche desquels rien ne reste de ce qu’ils ont récolté. J’ai entendu le dialogue suivant, au cours d’un interrogatoire en police correctionnelle : « Quels sont vos moyens d’existence? — J’ai mon petit qui est bancroche; on lui donne sur le boulevard; il fait quelquefois de bonnes journées. »

A l’Orphelinat d’Auteuil, il est nécessaire de ne pas laisser sortir l’enfant que son père attend pour l’associer à ses méfaits, que la mère guette pour en faire un marmiton auquel elle apprendra à voler dans les cuisines, de la nourriture d’abord et bientôt après des couverts d’argenterie. Dans cette maison de si large hospitalité pour les enfants, il se passe le contraire de ce qui se produit dans les lycées et dans les pensionnats où sont élevés les fils des parents honnêtes. Là, dans ces grands instituts d’enseignement, le maître —

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proviseur ou professeur — est presque toujours certain, même lorsqu’il a tort, de trouver un appui dans la famille, qui. par les conseils et les remontrances, l’aide à accomplir sa tâche parfois difficile. Dans les établissements de redressement moral, alors que l’on s’évertue à transmettre à l’enfant des principes qui l’éloigneront du mal, l’ennemi du maître, son adversaire le plus redoutable, c’est la famille, famille le plus souvent sans foi ni loi, ne croyant ni à Dieu ni à la justice, ne redoutant que le gendarme et sachant l’éviter. Il suffit qu’un enfant sorte une fois, pour que le travail de moralisation entrepris, le bénéfice de résistance déjà acquis, s’écroule devant les exemples qu’on ne lui ménage pas.

L’enfant arrive à la maison paternelle : « Ab! puisque voilà le petit, — on dit le gosse ou le môme, — nous allons « gouaper » un peu ; et on « gouape » ; on va au cabaret, dans les plus infimes; on y rencontre « les amis » , quels amis ! on y retrouve même «les amies», ce qui est pire; on boit, on force l’enfant à boire; on trouve amusant de développer chez lui des précocités ordurières; le père s’enorgueillit et dit : « Ce sera un gaillard ! » L’enfant est ivre, on le ramène à l’orphelinat; si l’on adresse une observation au père, celui-ci répond : « De quoi? N’avait-il pas congé? Fallait-il pas s’amuser un peu? » Essayer de faire comprendre à ces gens-là l’espèce de crime qu’ils commettent, c’est peine perdue; aussi on y a renoncé depuis longtemps, et l’on se contente, autant que possible, de parquer l’enfant loin de sa famille, c’est-àdire loin du foyer d’infection où il désagrège ses bons instincts et multiplie ses mauvais penchants. J’ai vu récemment la concierge de l’orphelinat refuser l’entrée à une mère ivre, — pour ne pas dire soûle, — qui demandait à voir son fils.

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Comprend-on maintenant la bataille que l’abbé Roussel est obligé de soutenir contre les habitudes viciées, sinon vicieuses, du petit vagabond qu’il recueille, contre les parents qui détruisent les bons résultats que la discipline, la vie régulière, la moralisation' ont obtenus? Entre l’enfant qui ne « sort » jamais ou qui ne sort que chez ses bienfaiteurs, et l’enfant qui, de temps à autre, va passer une journée dans sa famille, la différence est éclatante. On peut affirmer presque à coup sûr que l’un sera un ouvrier probe et que l’autre ira fabriquer des chaussons de lisière à Poissy ou ailleurs. L’amour paternel est heureusement sans exigence chez - les natures de cette sorte, et l’auteur de l’enquête que j’ai déjà citée, parlant de l’œuvre de l’abbé Roussel, a pu affirmer en connaissance de cause que les rapports avec les parents sont « très rares1 ». Il y a là une question délicate, hérissée de difficultés, car elle touche à ce qu’il y a de plus sacré dans la société moderne, au droit du père de famille. Cependant, si l’on consulte les directeurs ou les directrices d’asiles ouverts aux enfants, garçons ou filles, il n’en est pas un, il n’en est pas une, auxquels l’expérience n’ait enseigné que leurs efforts d’amélioration sont neutralisés par l’influence des parents. Tous réclament l’action d’une loi nouvelle qui les investirait d’un droit que le père et la mère sont indignes d’exercer, car ils ne l’exercent qu’au détriment de l’enfant.

Les plaintes et les désirs de ces bienfaiteurs de l’enfance abandonnée et pervertie semblent avoir été résumés par la Société des agriculteurs de France , qui, dans son assemblée générale du 5 février 1880, formule le vœu « qu’une loi permette : 1° de dessaisir de la puissance paternelle, au moins jusqu’à la majo-

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