‹ La Charite Privee a ParisChapitre 15 sur 39 · I.— MADAME VEUVE GARNIER · texte numérisé non relu

I.— MADAME VEUVE GARNIER

Chevalier errant de la monarchie que l’on allait décapiter, blessé, boursouflé de petite vérole, agonisant, abandonné par le capitaine du navire qui devait le transporter hors de la France, contre laquelle il avait combattu, Chateaubriand fut recueilli, soigné, sauvé par la femme d’un pilote anglais ; il lui dut la vie et ne l’a pas oublié. En rappelant dans ses Mémoires cet épisode de sa jeunesse, il s’écrie : « Les femmes ont un instinct céleste pour le malheur. » Cette exclamation, je n’ai pu la retenir en visitant la léproserie des Dames du Calvaire. Les femmes que j’ai vues là ne sont point réunies en congrégation religieuse; elles forment une association libre et laïque ; aucun vœu ne les enchaîne, aucun costume ne les distingue; elles sont du monde et ne l’ont point quitté ; elles soignent leurs malades à l’infirmerie, il est vrai, mais elles veillent sur leurs enfants à la maison; elles ont leurs relations, leurs plaisirs, leurs devoirs de société; si elles consacrent une partie de leur temps au soulagement d’incurables misères, si elles abandonnent spontanément les raffine-

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inents de leur existence pour venir panser des cancers et laver des dartres rongeantes, c’est qu’il leur plaît de faire ainsi pour obéir aux impulsions de la foi qui les anime.

L’œuvre est d’hier; elle germe à Lyon à peu près à l’époque où les Petites Sœurs des Pauvres commencent à Saint-Servan leur apostolat de charité, mais nul prêtre ne l’inspire; elle est conçue tout entière par une femme veuve, que la douleur et les regrets conduisent à l’amour de ce qui souffre et au sacrifice de soi-même. Elle était née à Lyon le 17 juin 1811 et s’appelait Jeanne-Françoise Chabot; son père, négociant de quelque aisance, lui fit donner l’éducation qui suffisait alors aux filles de la bourgeoisie moyenne. Elle me paraît avoir été douée d’une nature exubérante ; elle a été extrême dans le bien, elle aurait pu être excessive dans le mal; elle devait être passionnée, « de primesaut», passant avec rapidité de la résolution à l’action, 11e réfléchissant guère et sautant volontiers par-dessus les obstacles; elle était de celles dont on dit familièrement : « Mauvaise tête et bon cœur. »

Lorsque l’âge fut venu de l’apprentissage scolaire, 011 la mit au couvent de la Visitation. Elle n’y fut point docile ; elle regimbait contre la règle, chansonnait les religieuses et n’était point matée par les châtiments. Un incident futile la délivra. Volontairement ou involontairement, elle avait brisé une cruche; il paraît que le méfait était grave ; l’écolière fut prunie plus que de raison et humiliée. L’enfant, blessée dans son bon sens et dans son esprit de justice, se révolta et déclara qu’elle mettrait le feu au couvent. Les Visitandines 11e crurent pas devoir garder une élève aussi récalcitrante, elles la rendirent à sa famille. Vingt ans auparavant, Lamartine s’était, sauvé d’un pensionnai lyonnais où ses maîtres le martyrisaient.

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La future mère des Dames du Calvaire chassée d’un couvent, il y a de quoi faire réfléchir. J’y insiste, car le mal est permanent et ne semble pas près de prendre fin. Le but de la pédagogie doit être de reconnaître les facultés de l’enfant, de les développer, de les féconder et de le mettre à même d’en tirer parti au cours de l’existence pour l’agrandissement intellectuel, l’accroissement de la richesse ou les services à rendre au pays. Dans l’état actuel de l’enseignement, quel que soit le principe en vertu duquel il est distribué, quelle que soit la bannière qu’il ait arborée, on ne tient compte ni du caractère, ni des sentiments, ni des vocations de l’écolier ; on ne lui demande, on ne lui impose que la soumission à une règle uniforme. Hors de la discipline point de salut ! La discipline est inflexible, elle ne se plie à aucune exception, mais les natures les plus exceptionnelles sont contraintes de s’y * plier. Il en résulte des révoltes de l’esprit, des actes d’insubordination, la stérilité des études et l’absence d’éducation. Les maîtres n’en sont pas moins persuadés de l’excellence de leur système, qui laisse la cervelle en friche. Quelques-uns d’entre eux, ivres de leur importance, s’imaginent que c’est là le moyen de « forger les âmes » ; ils ne s’aperçoivent pas qu’ils les dépriment, les corrompent ou les exaspèrent. Jeanne-Françoise Chabot ne s’est pas laissé « forger » au couvent de la Visitation, et j’estime qu’elle a bien fait.

Dans le milieu où elle était née, où elle se sentait aimée, elle se façonna elle-même, Dieu merci ! Elle sut conserver l’indépendance de son caractère ; elle sauva la vitalité de son initiative, sans quoi l'on ne fait rien de bon en ce monde. O11 peut se figurer qu’il y eut des bourrasques, des rêves exaltés, des aspirations vers un idéal entrevu et que la destinée ne permet pas d’atteindre ; qu’importe ! Les âmes appelées

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aux fortes œuvres sont saisies par des conceptions que le vulgaire ignore. En 1830, Mlle Chabot épousa M. Garnier; elle avait alors dix-neuf ans. Union médiocre dans le petit commerce ; le mari travaillait, la femme tenait le comptoir; la jeune fille qui s’était insurgée contre la discipline conventuelle fut une épouse modèle dans toute l’acception du terme. Elle aimait son mari, et elle employait son énergie, — cette énergie virile que l’on avait souvent essayé d’efféminer, — à mieux se soumettre et à ne résister jamais. Elle était heureuse; mais le bonheur n’a point de durée dans la race humaine. Deux fois elle fut mère : à vingttrois ans, elle avait perdu ses enfants et elle était veuve.

L’ardeur de sa nature éclata ; elle fut violente, elle fut outrée ; sa maternité était brisée ;. la mort avait précipité trop de vides autour d’elle ; elle sombrait et se sentait si accablée qu’elle en poussait des cris de détresse. Elle fut lente à se résigner, à se courber sous® un destin que rien ne pouvait réparer, à accepter de n’avoir plus personne à aimer. J’imagine que la lutte a été très dure et que, sans la piété dont elle était pénétrée depuis l’enfance, elle n’en fût point sortie sans dommage. Elle n’avait pas de fortune ; la mort inopinée de son mari compromettait le succès des opérations commerciales; elle liquida sa situation et se retira avec 1200 francs de rente, à peine de quoi ne pas mourir de faim. C’est avec de telles ressources qu’elle sera bientôt conduite à entreprendre une œuvre de charité inexprimable. Une fois de plus, je ferai remarquer que ces créateurs d’institutions bienfaisantes, de maisons de refuge pour les malheureux, les enfants estropiés, les vieillards délaissés, pour les incurables, sont des gens qui ont souffert et que la vie a broyés. L’œuvre des Dames du Calvaire est née de la douleur d’une veuve.

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Avec la fougue qui était dans son caractère, Mme Garnier se tourna plus vivement encore que par le passé vers la religion; elle fui demanda, non pas de lui rendre ce qu’elle avait perdu, mais de la calmer, et de lui donner de quoi apaiser ce que la mort de tant d’êtres adorés laissait d’inassouvi en elle. Elle se consacra aux œuvres de paroisse; elle quêta pour les pauvres, habilla les petits enfants nus, tricota des bas, fit des vêtements, et grimpa dans les mansardes pour y porter des aumônes, des consolations et du pain. Ils sont nombreux, sous les toits de Lyon, les pauvres gens auxquels la misère n’est pas clémente. Pendant le règne de Louis-Philippe, les émeutes, les épidémies1, les chômages n’ont point épargné la ville ; Perrache, la Croix- Rousse et la Guillotière peuplent les hospices et meurent dans les hôpitaux. Là il y a deux villes : le siège du primat des Gaules et Commune-affranchie, la ville catholique et la ville révolutionnaire; l’une panse l’autre, l’aide à vivre, l’aide à mourir. Mme Garnier parcourait un champ d’action d’une fécondité lamentable; sa charité pouvait s’y répandre à l’aise. C’était une quêteuse intrépide et que rien ne rebutait ; elle se montrait résolue jusqu’à l’importunité en demandant pour les autres. On. avait remarqué son activité sans lassitude; on eût dit qu’elle réclamait les besognes les plus dures, les plus fatigantes, comme si elle eût voulu se fuir et ne point rester seule avec elle-même. On satisfaisait, autant que possible, à ce besoin d’expansion qui la tourmentait et, parmi les visites à faire aux malades, on lui réservait les plus lointaines.

Un jour on lui indiqua une femme qui demeurait dans le quartier de la Glacière; c’était, disait-on, une

1. Par une exception encore mal expliquée et dont les Lyonnais sont fiers, leur ville n’a point été touchée par le choléra.

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femme abandonnée de tous et rongée par un mal incurable. Était-ce une lépreuse? On l’a dit, je ne le crois pas. Dans une bauge mansardée, au milieu d’exhalaisons fétides, Mme Garnier trouva une femme couchée sur des chiffons empestés et dont le corps n’était qu’un ulcère. L’ivrognerie, la débauche et ce qui s’ensuit semblaient avoir frappé sur cette créature leurs coups les plus formidables. Elle était farouche et ne répondait pas lorsqu’on l’interrogeait. En vain, Mme Garnier essaya-t-elle de l’attendrir, elle n’en put tirer un mot. Le spectacle était affreux et la puanteur était horrible. Mme Garnier revint le lendemain et les jours suivants. Elle s’était fait une sorte de blouse qu’elle passait pardessus ses vêlements avant de pénétrer dans le cloaque; elle nettoyait la chambre, secouait le paquet de haillons et de copeaux qui faisait office de lit, lavait la malade, la pansait; elle était obligée d’aller sur le palier aspirer une bouffée d’air et revenait continuer sa besogne. La misérable n’y comprenait rien et se laissait faire; tant de dévouement, des soins si pénibles amollirent enfin son cœur. Un jour, elle baisa la main de Mme Garnier et pleura.

Lorsque Job, assis sur la cendre, frappé de lèpre depuis les pieds jusqu’à la tête, eut pris « un tesson pour se gratter», ses amis vinrent le voir; ils se placèrent près de lui et pendant sept jours et sept nuits ils le regardèrent sans oser parler. Aucun d’eux, ni Éliphaz de Théman, ni Bildad de Schoua’h, ni Tsophar de Naamah, ne pensa à faire couler de l’eau sur ses plaies vives, à changer sa tunique souillée, à entourer ses ulcères de linge propre; nul n’imagina de lui venir en aide et d’emporter dans un lieu de secours cet homme qui avait été « le plus grand des pays d’Orient ». Ses trois amis se contentèrent de philosopher avec lui, d’échanger des arguties scolastiques

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et d’écouter une dissertation d’histoire naturelle sur Béhémot et Léviathan.

Mme Garnier ménagea les aphorismes ; mais elle ne ménagea ni la charpie, ni le vin sucré, ni la bonne nourriture, ni les consolations. Elle ne ménagea pas non plus ses démarches, car elle réussit à obtenir pour sa protégée une place à l'hôpital. L’aspect, l’odeur de cette infortunée étaient tels, que la première fois que l’aumônier s’approcha d’elle, il recula et fut sur le point de s’enfuir. Mme Garnier était là, elle comprit l’horreur dont le prêtre était saisi, et, comme pour lui donner courage, elle s’assit sur le lit de la malade et la tint embrassée. « La lépreuse » ne pouvait survivre, elle mourut bientôt; mais elle partit fortifiée, sans haine, sans colère, et regardant vers des régions lumineuses qu’on lui avait fait apercevoir au delà du tombeau.

Pour les intelligences exceptionnelles un simple fait suffit à ouvrir le domaine de l’inconnu. Une pomme tombant d’un arbre révéla, dit-on, à Newton les lois de la gravitation ; dans le monde moral et pour les cœurs fervents les phénomènes sé produisent de la même manière. Les soins prodigués à une lépreuse perverse et résistante furent pour Mme Garnier le point de départ d’une création dont la grandeur est pour surprendre. Ce qui s’agita en elle, on peut le deviner. — Quoi! dans nos villes, à côté du luxe qui s’affiche, de la débauche qui s’étale, il y a des misères pareilles, des maux sans merci, des décompositions anticipées, des souffrances sans nom et des êtres que nul espoir ne soutient! Ces malheureux ne peuvent être admis dans les hôpitaux ordinaires, parce qu’ils sont incurables; les hospices réservés aux incurables refusent de les recevoir parce qu’il n’y a pas de place ; faut-il donc les laisser périr au milieu de leurs sanies, sans secours,

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sans une parole promettant les compensations futures, sans un verre d’eau pour étancher leur soif, comme des loups blessés crevant au fond des bois? Non, il faut les rechercher, les recueillir, apaiser le tumulte de leur âme, laver leur corps et nettoyer leur esprit. Les femmes seules sont capables de ces dévouements prolongés qui ne reculent ni devant la fatigue, ni devant le dégoût, ni devant l’ingratitude; et parmi les femmes, celles qui gardent au cœur le deuil permanent du veuvage, qui se sont données à Dieu pour être, non pas consolées, mais rassérénées, qui ont demandé à l’amour divin de calmer les douleurs de l’amour terrestre, les veuves, en un mot,' convaincues des vérités supérieures et chauffées par la foi, sont plus que toutes autres aptes au labeur de la charité. — Donc on adoptera les femmes incurables et on les confiera aux soins des femmes veuves. C’est là le principe de l’œuvre; on n’en a pas dévié.

Forte de son projet et résolue à le réaliser, Mme Garnier se mit en chasse; l’expression n’a rien d’excessif; elle pénétra dans les Brotteaux et fouilla la Guillotière, où ne manquent ni la misère, ni la maladie. Elle y trouva une jeune fille, retirée' de la fournaise d’un incendie, vivante encore, défigurée, excoriée, sanguinolente. Elle loua une chambre et y installa Marie « la Brûlée », dont elle devint la mère et se constitua la sœur gardienne; auprès de cette malade elle put bientôt conduire deux cancérées. Que l’on se rappelle la chambre de Jeanne Jugan, où Marie Jamet et Virginie Trédaniel apportaient les vieilles infirmes de Saint-Servan! A Lyon aussi, l’œuvre va naître sous l’inspiration d’une pauvre femme qui ne s’inquiète ni de sa faiblesse ni des difficultés, et qui ne compte que sur son grand cœur, à travers lequel elle aperçoit la Providence. Deux veuves s’étaient jointes à elle et l’aidaient. Le noyau de l’association était formé.

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La chambre était petite, les trois malades la remplissaient et s’y trouvaient à l’étroit. Mme Garnier rêvait de louer une maison, d’y transporter ses incurables, d’v amener toutes celles qu’elle pourrait découvrir et d’appeler près d’elle les veuves, chrétiennes dont la foi désirait s’exercer par des actes moins platoniques que la prière et la méditation. 11 lui fallait de l’argent et l’on sait qu’elle était sans fortune; pour augmenter ses ressources et pourvoir à ses charités, elle fabriquait et vendait des fleurs artificielles en papier. Elle entra en campagne, expliquant son projet et demandant qu’on s’y associât. On l’écouta avec étonnement, on leva les épaules, et plus d’une fois on lui dit : « Vous êtes folle! » Non, elle n’était point folle, mais elle était exaltée, et, dans la vie, un grain d’exaltation ne nuit pas à ceux qui, pour toucher au but, doivent secouer l’indifférence, vaincre l’égoïsme et réveiller la générosité. Elle était hardie, elle était tenace; dix fois dans la même journée elle livrait assaut à la même personne; pour se débarrasser d’elle, on déliait les cordons de la bourse ; elle emportait l’aumône et courait à ses malades. Elle avait de l’emphase dans le geste et dans la parole ; elle plaidait si passionnément la cause à laquelle elle s’était dévouée, qu’on la prenait pour une visionnaire et même pour une actrice. Elle ne s’en blessait pas ; elle avait la vision nette du bien qu’elle voulait faire ; elle jouait son rôle de solliciteuse, elle le jouait si parfaitement, que souvent elle se retirait les mains pleines.

Tant d’objections s’élevaient néanmoins contre elle, tant d’observations lui avaient été adressées, qu’elle éprouva quelques doutes et se demanda si l’œuvre qu’elle voulait entreprendre ne serait pas frappée d’impuissance dès le début par sa grandeur même et par le courage, pour ne pas dire l’héroïsme, qu’elle exigerait. C’était une femme de résolution subite; l’idée lui vint

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d’aller soumettre son projet à l’archevêque de Lyon, qui était le cardinal de Bonald ; elle se rendit près de lui et lui exposa le plan de l’association qu’elle voulait former. Le cardinal la laissa parler sans l’interrompre, puis il lui dit : « Votre projet est bon, la réalisation en sera difficile, mais Dieu vous aidera ; marchez sans crainte, et comptez sur moi. » Puis, après un instant de réflexion, il ajouta : « Votre œuvre sera nommée : l’association des Dames du Calvaire1. » L’œuvre était approuvée et baptisée. La parole du cardinal ne fut pas inutile; dans Lyon la catholique, ce fut un encouragement, ce fut un ordre. Bien des bourses jusque-là fermées s’ouvrirent et l’on put loüer, dans la rue Vide-Bourse, une maisonnette où les incurables déjà recueillies furent installées. Marie « la Brûlée », impotente et ne pouvant marcher, était tellement hideuse, qu’un cocher de fiacre refusa de la recevoir dans sa voiture. Mme Garnier la chargea sur ses épaules et l’emporta. La date est précise : 5 mai 1845.

On avait « déménagé » trois malades; la maison était assez spacieuse pour en contenir dix-sept, qui y furent bientôt; le nombre des pensionnaires, celui des veuves qui les servaient et quêtaient pour elles avaient augmenté. L’ardeur de Mme Garnier, dont on avait souri jadis, n’excitait plus que de l’émulation; l’œuvre de la « visionnaire » commençait à convaincre les incrédules et on s’empressait d’y participer. On put se déplacer, aller occuper une maison plus vaste, et le 5 mai 1845 on s’établit à un endroit nommé les Bains-Romains, non loin de Notre-Dame-de-Fourvières, qui est un lieu de pèlerinage cher à la popula-

1. On ne doi L pus confondre l’Association des Dames dn Calvaire avec la congrégation et avec la communauté des sœurs de Notre-Dame du Calvaire, qui elles-mêmes diffèrent entre elles.

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tion lyonnaise. La maison, bien située, était déjà presque un hospice ; les dames veuves ne suffisaient plus à la besogne quotidienne, on leur adjoignit des fdles de service qui purent les soulager et ne laisser aucune malade en souffrance.

L’œuvre s’était développée dans des proportions et avec une rapidité inespérées; on dut songer à lui donner une sorte de discipline définitive, et Mme Garnier en rédigea elle-même le règlement organique tel qu’il est en vigueur aujourd’hui. L’œuvre se compose : 1° de dames veuves agrégées qui viennent à l’hospice panser les incurables ; 2° de dames veuves qui résident dans l’hospice et soignent les malades ; 5° de dames veuves zélatrices qui quêtent pour accroître les ressources nécessaires au traitement des malades et à l’entretien de la maison ; 4° d’associées qui versent une cotisation annuelle, dont le minimum est de vingt francs. L’œuvre entière ne repose que sur des veuves, c’est l’ordre de la viduité : « Cette pauvre veuve, dit Jésus, a donné plus que les autres. »

Un article des statuts dit expressément : « Les dames sociétaires ne forment point une société religieuse proprement dite. L’association n’exige de ses membres aucun vœu, ni perpétuel, ni temporaire. On peut en faire partie sans renoncer entièrement à sa famille, à ses biens, à sa liberté. » C’est là l’originalité de l’œuvre et sa force ; c’est ce qui lui permet un recrutement facile ; c’est ce qui offre à certaines natures désireuses du bien, mais redoutant la contrainte, un attrait auquel elles s’abandonnent; l’acte de la volonté individuelle est permanent et provoque l’acte de sacrifice'. Cette disposition est à la fois ingénieuse et habile ; on ne déserte point le poste que l’on a librement accepté et l’on accomplit avec joie la tâche que l’on s’est imposée à soi-même.

Mme Garnier encourageait les autres par son exemple*

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l’exemple des autres l’animait; entre ces veuves l’émulation était incessante : on était joyeux de découvrir de nouvelles incurables, on était heureux d’avoir réuni de nouvelles ressources; celles-ci ne manquaient pas à Lyon, qui est une ville riche, peu luxueuse, économe et charitable. Mme Garnier savait solliciter; son dévouement, du reste, était si large, que l’on aimait à y participer. Elle le vit bien, lorsque, ne consultant personne et obéissant à une de ces impulsions qu’elle ne savait pas modérer, elle fit une « folie » qui aurait dû compromettre son œuvre et qui lui donna de plus fortes assises.

Quoique l'on eût changé de logement, on était toujours à l’étroit, car les malades étaient plus nombreux que les lits dont on pouvait disposer. On avait utilisé tant bien que mal d’anciens bâtiments, mais ils devenaient insuffisants à mesure que l’œuvre se dilatait, et Mme Garnier ambitionnait d’avoir un véritable hospice, construit sur ses plans, aménagé pour le service des incurables et assez vaste pour permettre de ne jamais fermer la porte aux postulantes. Elle apprit qu’un vieux domaine, nommé le clos de La Sarra, situé sur les coteaux de Fourvières, était à vendre; l’ancienne maison, un peu délabrée, avait la réputation excessive d’être un château. Tout autour s’étendait un terrain où bien des bâtisses pouvaient trouver place. Mme Garnier alla trouver le propriétaire, le vit huit fois au cours de la même journée, lui livra huit assauts consécutifs, l’émut, le troubla, obtint de lui une réduction de 30,000 francs sur le prix demandé; on se frappa dans la main et le marché fut conclu.

Mme Garnier aurait pu fouiller dans la caisse de l’association des Dames du Calvaire, elle n’y aurait même pas trouvé de quoi acquitter les frais de vente. Aidée de Mme Girard, que l’on pourrait appeler sa première as-

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sistante, elle redoubla d’efforts et d’éloquence ; elle réunit toutes les personnes qui, à un titre quelconque, participaient à l’œuvre, et leur expliqua qu’il lui fallait de l’argent, non seulement pour payer le clos de La Sarra, mais encore pour édifier un hospice, parce que la maison d’habitation ne pourrait servir qu’au logement des Dames sociétaires et des filles servantes. C’était de quoi faire pousser des clameurs; nul ne se plaignit; on avait adopté l’œuvre, on désirait lui donner un développement approprié au but entrevu, on s’imposa des sacrifices qui furent onéreux ; on apporta toutes les sommes que l’on put recueillir; pour le reste, on prit des engagements qui furent régulièrement tenus. On était propriétaire du clos, on avait de quoi bâtir et l’on se mit au travail.

A mesure que l’œuvre grandissait, Mme Garnier sentait s’élargir la mission de bienfaisance dont elle était l’apôtre. Non contente de ramasser les incurables, elle voulut rechercher les cancers de l’âme et les guérir. Puisque l’on allait avoir de la place, pourquoi ne pas ouvrir un refuge aux filles perdues que la débauche a lassées et qui peut-être n’ont besoin que de secours moraux pour rejeter toute bestialité et reprendre rang parmi les créatures humaines? Comme Mme de Beauharnais de Miramion au dix-septième siècle, comme aujourd’hui les dames du Bon-Pasteur, elle eût voulu avoir sous sa houlette le troupeau des filles repenties et ramener dans la voie droite les brebis égarées. Ç'a été le rêve de bien des grands cœurs et les désillusions ont atteint la plupart de ceux qui ont tenté de le réaliser. Lorsque Mme Garnier fit confidence de ce projet aux Dames du Calvaire, elle se heurta contre d’invincibles objections; elle céda, ou, pour mieux dire, elle sembla céder. La charité est entêtée, elle a si souvent triomphé des obstacles qu’elle n’en veut tenir compte ; elle s’obs-

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tine, elle persiste; elle excelle à se dérober aux observations, et, s’il le faut, elle se cache pour faire le bien, comme on se cache d’une action mauvaise.

Dans ses courses à travers les misères, elle avait découvert une fille plus fatiguée ou moins rebelle que d’autres, qui avait semblé écouler ses paroles avec douceur. Il n’en fallut pas davantage pour faire croire à Mme Garnier qu’elle avait rencontré une âme que l’on pouvait purger de toute corruption. Elle emmena cette fille au Calvaire, n’en souffla mot, l’enferma dans sa propre chambre, et, à force de soins maternels, d’encouragements et -de tendresse, s’imagina qu’elle parviendrait à l’arracher au vice. La conversion n’était point du goût de la pécheresse, qui, un beau matin, saula par la fenêtre et reprit la clé des champs, la clé de la débauche et de la dégradation. Aventure qu’il était facile de prévoir et qui attrista Mme Garnier, mais qui du moins eut pour résultat de lui démontrer que son projet était de ceux auxquels il est sage de renoncer. Les Dames du Calvaire n’eurent donc à soigner que les cancers matériels; cela est suffisant.

L'installation nouvelle était terminée ; de grands dortoirs, un jardin, des ombrages, de l’air et du soleil donnaient à l’hospice une ampleur et des facilités de service que l’on ne connaissait pas encore. On en prit possession le 2 juillet 1833; là on était chez soi, sur son terrain, dans sa maison ; la fondatrice put se réjouir et espérer que des jours nombreux lui permettraient de veiller longtemps encore sur l’œuvre qu’elle avait créée seule et malgré des difficultés qui eussent fait reculer un cœur moins vaillant que le sien. Elle avait alors quarante-deux ans, elle était de bonne santé, point jolie malgré une expression qui ne manquait pas de douceur, très alerte, de mouvements brusques, démonstrative jusqu’à l’excès, et demandant à son énergie morale plus

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que ses forces physiques ne pouvaient produire. Depuis son veuvage, depuis bientôt vingt années, elle avait haleté sur les chemins de la bienfaisance, chemins rudes qu’il faut gravir plusieurs fois avant d’y récolter le fruit que l’on cherche ; sans repos ni merci pour elle, marchant nuit et jour, brûlée d’une ardeur qui dévorait sa substance, elle avait été le Juif errant de la charité, et plus lasse qu’elle ne le croyait, elle avait continué sa route, les yeux fixés vers le but qu’elle s’était promis d’atteindre.

Ses angoisses avaient dû souvent être poignantes au milieu des obstacles à travers lesquels elle se lançait avec une impétuosité que ni les déceptions, ni les tracasseries des hommes de loi ne parvinrent à ralentir. Elle n’avait, rien ménagé en elle, ni l’âme, ni le corps. Il arriva un instant oû la matière surmenée refusa d’obéir. La pauvre femme était non pas au bout de sa tâche, mais au bout de sa vie, qu’elle avait usée dans un travail surhumain. Elle devait mourir à la peine, tuée par son propre apostolat. La révoltée qui était en elle, qui jadis, aux jours de l’enfance, menaçait d’incendier le couvent et qui, après tout, lui avait peut-être insufflé son indomptable volonté, la révoltée subsistait. Elle se redressa contre la mort et n’en voulut pas ; il lui semblait qu’elle avait encore du bien à faire et elle se refusait à partir. Il lui fallut un grand effort pour se soumettre; elle pensa à ceux qu’elle avait aimés, à ceux qui l’avaient précédée, à ceux qu’elle comptait revoir, et elle se résigna.

Au moment oû tout espoir de la conserver était perdu, il se produisit un fait que je ne dois pas omettre. Dans ses courses à la recherche de ceux qu’elle pourrait sauver, Mme Garnier avait rencontré une femme de vie dissolue, quelle avait amenée au repentir. Cette femme, par suite d’héritages authentiquement établis, possédait

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un bijou précieux, qui était la croix d’or que saint François de Sales avait portée. Dans l’effusion de sa gratitude, la fdle repentie l’avait donnée à Mme Garnier. Sur son lit de mort, aux approches de l’agonie, la fondatrice de l’œuvre du Calvaire priait et tenait cette croix pressée sur ses lèvres. Le cardinal de Donald la fit réclamer comme une relique appartenant à l’Église ; Mme Garnier feignit de ne pas comprendre ; le cardinal fit plus que d’insister, il ordonna ; il agissait en qualité de supérieur ecclésiastique. On fut contraint d’obéir, mais, pour ne point répondre par un refus, la moribonde dut subir avec elle-même un combat cruel1. Je regrette un tel acte d’autorité : j’estime que le cardinal de Bonald eût chrétiennement agi en laissant Mme Garnier, — une sainte, — mourir avec la croix de saint François de Sales entre les mains, et je pense que la place de cette relique était non pas dans le trésor de la cathédrale du primat des Gaules, mais dans la petite chapelle de l’hospice des Dames du Calvaire. Mme Garnier avait fait assez de bien au cours de sa vie pour qu’on ne lui fit point de mal à l’heure de sa mort. Deux ou trois jours après la violence morale qui avait été exercée sur elle, le 28 décembre 1855, elle mourut.

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