Les Veuves et la Charité, par l’abbé Chaffanjon, p
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la connaître. Mais le bien a ses exigences, qui procèdent souvent par voies mystérieuses et qui saisissent les âmes qu’elles consolent en leur imposant des tâches imprévues. De la douleur d’une veuve était né le Calvaire de Lyon, de la douleur d’une veuve allait naître le Calvaire de Paris. Mme Jousset, femme de l’imprimeur qui a laissé et transmis un haut renom dans le monde de la typographie parisienne, avait perdu son mari vers les premiers mois de l’année 1873 ; à la fois pieuse, spirituelle et bonne, apte aux bonnes œuvres comme aux déterminations viriles, admirant Mme Garnier dont elle connaissait la vie, elle se sentit emporter par le désir de doter Paris d’un hospice pour les câncérées, analogue à celui qui est une des gloires de la ville de Lyon. Lentement et avec la prudence des âmes sérieuses qui envisagent les difficultés pour les mieux vaincre, elle mûrit son projet. Elle se rendit à Lyon pour étudier la maison du Calvaire, elle alla prier sur la tombe de Mme Garnier, et quand elle revint à Paris, elle était résolue; son plan était arrêté. Elle le communiqua à quelques veuves, qui l’approuvèrent ; les premiers fonds furent réunis, puis on se mit en quête ; on mendia : « Pour les pauvres câncérées, s’il vous plaît! » Les ressources que l’on avait recueillies permettaient d’ébaucher une installa- . tion; on était prêt; mais il manquait une supérieure; on la découvrit et l’on eut la main heureuse. Mme veuve Léchât possédait plus d’une des qualités qui avaient fait la force de Mme Garnier ; elle avait de l’autorité, l’esprit de direction et une inappréciable bonté, que ne démentait pas son visage solidement modelé, qui lui donnait quelque apparence d’un bouledogue attendri. Elle s’empara de l’œuvre avec passion ; elle en fut le bras et le cœur. Sa propagande et celle de Mme Jousset furent actives, si actives que bientôt on put louer et outiller une maison, où l’on entra le 8 décembre 1874 et qui fut
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solennellement inaugurée deux jours après. Actuellement abandonnée par les Dames du Calvaire, cette maison existe encore ; je l’ai visitée ; c’est un berceau ; je me suis repris, j’allais dire : une crèche.
Elle est située à l’angle de la rue Léontine et de la rue Alphonse. Je me doute bien que cette indication n’apprend rien au lecteur. Dans le quinzième arrondissement, où fut jadis la plaine de Grenelle, que j’ai encore connue presque déserte, au fond du quartier de Javel, on a percé des rues que bordent quelques masures. Près d’un terrain maraîcher où verdissent des poireaux et des laitues, à proximité de la petite chapelle Saint- Alexandre, dont les murs en plâtre ne semblent pas bien solides, on avait établi un ouvroir qui, faute d’ouvrières, fut bientôt abandonné. La maisonnette était bien exiguë, bien insuffisante, mais on se répéta le vieux proverbe : « Petit à petit l’oiseau fait son nid, » et Mme Léchât, assistée de quatre veuves, loua la maison pour y établir l’infirmerie du Calvaire. On s’aménagea ; l'ancien parloir et l’ancienne classe réunis purent contenir douze lits; des chambrettes placées au premier étage, c’est-à-dire sous le toit, furent réservées aux dames résidentes; on improvisa une chapelle dans une sorte de cabinet qui prenait jour sur le jardin maraîcher; une cahute en pisé recrépi, qui aujourd’hui est une crémerie, faisait l’office de chambre des morts. C’était étroit et incommode, actuellement c’est fort sale; lorsque c’était « l’hospice des femmes incurables », c’était propre et fourbi tous les jours. L’œuvre semblait douée d'une force d'expansion naturelle, car lorsque l’on tenta de s’installera Paris, on ne comptait que cinq dames associées ; au bout d’un an il y en avait deux cent quarante-six. Comme Lyon, Paris s’empressa d’écouter les voix qui l’imploraient pour la souffrance intolérable.
La maison, assise sur un terrain bas, n’était pas assez
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éloignée de la rivière ; on s’en aperçut lors des inondations de 1875; une nuit, on cria au secours et sauve qui peut ! L’eau se précipitait. Aller chercher de l’aide à la mairie, il n’y fallait pas songer, la course eut exigé une demi-heure, et c’était plus qu’il n’en fallait à la Seine pour battre les frêles murailles et les jeter bas. On appela quelques chiffonniers du voisinage, qui s’empressèrent, ; on fit un barrage de tous les matériaux qui tombaient sous la main ; on n’arrêta pas, mais on retarda l’invasion de l’eau ; les malades ingambes s’enfuirent, on emporta les autres, et tout ce pauvre monde effaré, guidé, encouragé par les Dames du Calvaire, put se réfugier à l’asile Payen1. Les voisins ne s’étaient pas réservés; ils avaient protégé la maison, dont le rez-dechaussée baignait déjà dans l’eau, ils avaient concouru activement au déménagement des incurables. On voulut les récompenser, ils refusèrent toute rémunération ; on insista, ce fut en vain ; ils disaient : « Nous savons bien que vous êtes des « madames », mais vous soignez les malades et nous sommes heureux de vous avoir donné un coup de main. » Ils n’en démordirent pas ; à leur façon, ces braves gens s’étaient associés à l’œuvre du Calvaire.
Le second vicaire de la paroisse de Grenelle, l’abbé Raymond, était l’aumônier du petit hospice ; il visitait les pauvres femmes que mange la bête cancéreuse, il leur disait la messe et les réconfortait à l’heure inéluctable qui si souvent sonne au-dessus des lits où reposent les condamnées. C’était, — c’est encore, — un homme jeune, dont l’accent méridional dénote l’origine. Avant de venir à Grenelle, il était à Belleville, où pendant la Commune il connut les Trinquet, les Ranvier
1. L'asile Payen, qui reçoit en hospitalité vingt-quatre vieillards de Grenelle même, a été fondé et est entretenu par Mlle Payen, fille du célèbre chimiste, membre de l’Institut, laquelle consacre sa fortune à des œuvres de charité.
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de l’endroit et ne faiblit point devant leurs menaces; il y était pendant la guerre et il suivit les troupes qui allaient livrer la bataille de Champigny, où l’on pouvait avoir besoin de son ministère; en tout cas, un infirmier de plus, robuste et dévoué, n’est jamais inutile aux blessés. Les soldats qu’il escortait n’étaient point très solides au feu; il y eut de l’hésitation quand éclatèrent les obus ; puis on se débanda et l’on tourna les talons. L’abbé, à ce moment, ne se souvint que du Dieu des armées, que l’on invoque avant le combat, auquel on rend grâce après le triomphe ; il se jeta au-devant des fuyards et les ramena. Au pas de course et face à l’ennemi cette fois, on passa devant un général de brigade; un officier lui cria: « Où faut-il aller? » Le général répondit en riant : « Suivez cette soutane, elle est dans la bonne route ! » Hélas ! malgré cette soutane et malgré la bonne route, on n’était pas dans le chemin qui conduit à la victoire !
L’hospice était de dimensions trop restreintes, on s’en apercevait tous les jours. Où bâtir? La place manquait; on acheta un chalet portatif et on le roula dans un coin de la cour ; c’était un agrandissement, mais si médiocre qu’il était illusoire. À peine établie depuis une année, la maison ne pouvait plus suffire ni aux malades ni aux volontaires du pansement. Ne trouverat-on pas, comme sur les collines de Lyon, un clos de La Sarra, où l’on pourra construire un hôpital définitif dont les incurables et les Dames du Calvaire pourraient prendre possession? Le clos existait rue Lourmel, non loin de la rue Léontine, à portée du boulevard de Grenelle et près d’un marché où il serait facile de s’approvisionner. Comment acheter, et surtout comment bâtir? Toujours de la même façon, en s’adressant à cette charité française, à cette charité chrétienne, qui jamais ne se récuse.
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Les femmes mirent de l’ardeur à demander et à donner; l’une d’elles a livré ses diamants, qui étaient nombreux et de choix, à la seule condition que son nom ne serait jamais prononcé. Plus d’une de celles dont parle le monde, qui ont des titres retentissants, qui habitent des châteaux historiques et dont les pères ont suivi Pierre l’Ermite, ont fait des économies sur leur toilette, n’ont pas renouvelé les harnais de leurs équipages, pour glisser quelques billets de mille francs dans l’aumônière des dames zélatrices; au fond des bourses de quête on trouva des bracelets et des bagues. Je sais une femme élégante, et jeune, et jolie, qui pendant deux hivers consécutifs ne porta que des robes de laine; j’en fus étonné; à cette heure, je n'en suis plus surpris.
Trois mille mètres de terrain furent achetés ; au fur et à mesure des ressources, on y éleva une maison hospitalière, dont on prit possession à la fin de 1880. La première supérieure de Paris, Mme Léchât, qui par son activité avait tant contribué à la construction du nouvel hospice, n’y entra pas ; on peut dire qu’elle mourut sur le seuil, le 24 septembre 1879. Pas plus que Mme Garnier, elle ne s’était ménagée; mais, moins heureuse qu’elle, elle partit avant d’avoir vu ses malades établies dans les conditions qu’elle avait rêvées pour elles. Le sceptre, — qui est une pince à charpie, — a passé aux mains de Mme veuve Jousset, dont il a fallu combattre les hésitations et vaincre la modestie ; si son règne n’est pas fait de mansuétude, je serai trompé.
Une petite porte basse, qui pendant le jour n’est jamais fermée, comme si l’on craignait que la souffrance n’entrât pas assez vite; un jardin en contre-haut soutenu par un mur de pierres meulières, jardin trop jeune encore pour avoir de l’ombrage ; les arbres, — qui
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pousseront, — sont actuellement remplacés par un hangar à l’abri duquel les incurables peuvent s’asseoir et s’envelopper d’air sans craindre ni le vent ni les ardeurs du soleil. Au bout du jardin, l’hospice, vaste bâtiment construit de matériaux simples et solides, ouvert de larges baies, comme il convient à la demeure des malades; l’orientation est bonne: si l’on montait sur les toits, on apercevrait les coteaux de Passy, les verdures du bois de Boulogne et le Mont-Valérien. Audevant de l’hospice, semblable à la guérite d’une sentinelle avancée qui a repris son poste de combat, le chalet, le petit chalet roulant, annexe de la maison primitive, souvenir de l’ouvroir où l’on campa d’abord, que l’on a démonté et remonté ; il fait bonne figure et n’a point souffert pendant le voyage. Aujourd’hui, c’est le cabinet de la supérieure et le parloir ; aux murailles, deux bons portraits de Mme Léchât, et de Mme Jousset, le Christ d’après le Titien, Sainte Monique et Saint Augustin d’Ary Scheffer, le Repos en Égypte et la croix d’argent, la croix d’uniforme, qui est le seul emblème qui distingue les Dames du Calvaire lorsqu’elles sont de service.
La maison est intelligemment distribuée, aérée, lumineuse, bien faite pour l’objet qu’elle doit remplir. Les couloirs de dégagement sont spacieux et l’on peut y circuler sans troubler le repos des malades. Une officine avec un fourneau pour les préparations pharmaceutiques contient des lavabos qui ne sont que trop indispensables aux infirmières; à côté s’ouvre la pharmacie, où je remarque un meuble en bois blanc et à tiroirs; sur chaque tiroir, Un nom; c’est là que les dames agrégées serrent le tablier d’hôpital et les finisses manches. En face ou à peu près s’étend le dortoir, où vingt lits entourés de rideaux de cotonnade reçoivent les incurables; une ou deux chambres particulières sont réser-
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vées pour des enfants malades que l’on a recueillis dans le quartier. De plain-pied avec le dortoir, la chapelle, froide et nue comme toutes les constructions trop neuves; aux murailles, les tableaux d’un chemin de la croix. Un escalier, accosté d’une pente douce munie de rails sur lesquels peut glisser un cercueil, conduit à la salle mortuaire, où sont déposées les pauvres femmes enfin délivrées. Là, mieux que dans les hôpitaux, on respecte les cadavres ; on ne les couche pas sur la dalle de pierre ou sur la planche de chêne ; on les étend sur un lit garni de matelas, et l’on prie à leur côté jusqu’au moment où le couvercle de la bière se referme sur eux.
En pénétrant au second étage, on comprend que l’hospice compte s’agrandir et offrir plus de place aux malades. Là, en effet, tout est provisoire ; les cloisons du corridor central et des chambres sont en bois; il suffira d’un coup de marteau pour les démonter, et l’on aura un second dortoir. Actuellement et en attendant des ressources nouvelles, cet étage est réservé au logement des dames résidentes, que l’on pourrait aussi bien nommer les dames pensionnaires, car non seulement elles soignent les cancérées, dirigent l’approvisionnement, veillent à la lingerie, à la buanderie, à la confection des bandes et des compresses, sonnent la cloche du réveil, tiennent les comptes, font les correspondances, passent les marchés avec les fournisseurs, assistent les malades à leur dernier moment, les lavent, les ensevelissent, les accompagnent à la chapelle, mais elles payent pension comme des voyageuses de la bienfaisance descendues au caravansérail de la charité. Jamais nulle rétribution n’est réclamée aux malades, mais les infirmières payent le droit de vivre à leur côté et de se lever la nuit pour leur porter secours. Les chambres sont gaies et vivantes; elles n’ont rien de la
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régularité morne qui parfois est si pénible à contempler dans « la clôture » des communautés religieuses.
Chacune des dames résidentes s’est meublée à sa guise ; le lit est en acajou et muni d’une bonne literie où le sommeil peut réparer les forces prodiguées ; il y a des rideaux drapés, des tables couvertes de ces gracieux ustensiles dont les femmes aiment à se servir ; des portraits sont pendus aux murailles et maintiennent en permanence le souvenir des absents ; des gants jetés sur un guéridon, un chapeau de dentelle noire accroché à une patère, un vague parfum d’héliotrope ou de verveine rendent plus éclatant encore le contraste qui s’accuse entre des habitudes élégantes et une fonction devant laquelle plus d’un cœur viril succomberait. Du fond du dortoir des cancérées monte une odeur d’acide phénique qui est comme un rappel à la réalité; ici, au second étage, c’est le lieu du repos transitoire; en bas, c’est le lieu du labeur, du dégoût à vaincre, du sacrifice. Là les Dames du Calvaire, les veuves, ont pu faire l’expérience que les chagrins s’allègent d’eux-mêmes lorsqu’on leur donne pour compagne la mission de soulager la souffrance, et elles reconnaissent que le meilleur moyen de ne pas trop penser à ses propres douleurs est de penser aux douleurs d’autrui.
Au dernier étage habitent les filles de service, jeunes pour la plupart, se dévouant aussi, car elles ne reçoivent pas de gages, vêtues d’un costume semblable et que je trouve d’apparence trop monacale, car il convient avant tout de laisser à l’œuvre son caractère expressément laïque. Elles dorment dans un dortoir commun et vivent dans une salle commune, où je vois des machines à coudre, où l’on raccommode les draps, où l’on ourle les torchons, où l’on roule les bandes fraîchement lavées pour le pansement du lendemain. Ces trois étages s’élèvent sur un vaste sous-sol bituminé