‹ La Charite Privee a ParisChapitre 17 sur 39 · L’ INFIRME RIE DES CÀNGÉRÉES · texte numérisé non relu

L’ INFIRME RIE DES CÀNGÉRÉES

qui renferme les appareils d’un calorifère et d’un ventilateur, la cuisine étincelante de cuivres, la chambre aux provisions, une serre qui m’a paru glaciale et la salle à manger, — beaucoup trop froide, — où les dames résidentes prennent leurs repas.

La maison était à peine inaugurée qu’elle a failli être détruite; l’inondation avait menacé la petite maladrerie de la rue Léontine, l’incendie s’est attaqué à l’hospice de la rue Lourmel. Dans la nuit du 17 décembre 1881, le feu prit dans une fabrique de câbles télégraphiques juxtaposée à la maison du Calvaire. Ce fut une des dames qui, réveillée à deux heures du matin par l’intensité des flammes, donna l’alarme en sonnant la cloche de la chapelle. Promptement tout le monde fut sur pied ; on ferma les compteurs à gaz, on ouvrit les robinets des bains, on leva et on babilla les malades, afin de les sauver d’abord si le péril devenait trop pressant; à cinq heures du matin, les pompiers, grâce à la pompe à vapeur de Passy, étaient maîtres du feu ; les murs de l’hospice étaient noircis et calcinés, on n’eut qu’à les réparer et l’on en fut quitte pour la peur; mais la peur fut vive et le souvenir ne s’en est point effacé de la mémoire des dames résidentes.

Je n’ai encore parlé que des annexes où sont groupés le service et les servantes de la vraie maison, qui est le dortoir où l’on souffre, où l’on gémit, où l’on meurt, triste chambre, tendue de blanc, comme la chambre nuptiale de la mort, de l’éternelle fiancée, impatiente et toujours en avance ; on pourrait l’appeler la salle de l’extrême-onction. Celles qui viennent s’y coucher n’en sortent guère que pour aller dans un monde où les plaies vives et les dartres rongeantes sont inconnues. Vingt lits : en 1882, vingt-six décès. L’infatigable faucheuse y est à demeure et ne se lasse pas de frapper. Pour les malheureuses qui sont là, défigurées, ouver-

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tes, tuméfiées, la mort est l’anéantissement souhaité d’une chair saturée de tortures et la libération d'une âme à laquelle nulle aspiration n’est interdite; lorsqu’elle approche, on lui sourit. L’une me disait, — comme Alfieri, celle-là avait au front il pallidor délia morte e la speranza , la pâleur de la mort et l’espérance — : « Puisque je suis incurable, pourquoi ne pas finir tout de suite ! » C’est une clinique de cancers d’une incomparable richesse, et le médecin, — le docteur Eugène Legrand, — qui soigne ces infortunées, a sous les yeux des objets d’étude et d’observation dont la diversité est désespérante. La nature est inépuisable dans l’invention des supplices qu’elle inflige aux humains, qui heureusement ne sont que des mortels; on dirait qu’elle s’ingénie à dérouter la charité et à la vaincre; peine perdue; plus le mal est horrible et repoussant, plus la charité se fait active, ardente et courageuse. Quelque effroyable que soit la tâche, nulle Dame du Calvaire n’a reculé.

Les lits, convenablement espacés, sont enveloppés de rideaux; des formes étranges entourées de bandelettes, mouillées de sanies sanguinolentes, disparaissent à demi sur les oreillers : ce sont les malades; pourquoi la vie s’acharne-t-elle à ne point abandonner ces matières en décomposition? En passant devant ces lits, plus lamentables à voir que les dalles de la Morgue, sur lesquelles reposent du moins des corps devenus insensibles, je me rappelais mes courses à travers le cimetière de Damas, lorsque je cherchais au milieu des tombes la masure où vivaient les lépreux, juifs et musulmans, parqués loin de la ville, jetés hors de l’humanité, qui s’en écartait avec épouvante, psalmodiant une plainte sans parole, car le voile de leur palais était effondré, tendant une main sans doigts, car leurs phalanges étaient tombées, levant la tète pour voir, car

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leurs paupières boursouflées fermaient les yeux. Gonflés, recouverts d’écailles, ils achevaient de pourrir ensemble dans une puanteur telle, que les chiens hurlaient et se sauvaient à leur approche. A cette époque (septembre 1850), un seul homme venait chaque jour les consoler et les secourir : c’était le supérieur de nos lazaristes. La parole de Mahomet : « Fuis le lépreux comme tu fuirais le lion, » n’avait pas été prononcée pour lui.

Il n’y a point de lépreuses à l’infirmerie du Calvaire, car la lèpre n’existe plus qu’exceptionnellement dans notre pays, qu’elle a tant ravagé jadis; au quatorzième siècle, dix-neuf mille léproseries en Europe, dont deux mille en France. On ne dit plus la messe des morts sur « le ladre » ; on ne le conduit plus solennellement, en chantant le De profundis , jusqu’à sa « borde » ; on n’a plus à lui remettre en main « la cliquette », qu’il devait faire bruire pour indiquer sa présence. Xavier de Maistre le chercherait en vain dans le val d’Aoste, il n’y est plus. Où le trouverait-il? On dit qu’il existe encore dans certaines régions de la Suisse, de la Norvège et de la Suède; en dehors de Damas, je l’ai vu à Rhodes, à Jérusalem, à Naplouse, à Birket-ek-Karoum, dans la Calabre ultérieure deuxième, à Catanzaro, sur les bords du golfe de Squillace1.

Pour n’être point la lèpre, les maladies que l’on soigne à l'hospice de la rue Lourmel n’en sont pas moins hideuses ; il faut avoir le courage de les regarder en face, car, sans cela, on ne pourrait apprécier comme il convient le dévouement des Dames du Calvaire; que le lecteur m’excuse donc si j’appelle son

1. Depuis que ce chapitre a été écrit j’ai acquis la certitude qu’une Léproserie, l'ondée en 1846 à San Remo par le roi Charles-Albert, contenait au mois de janvier 1884 deux lépreuses et un lépreux caractérisés (tuberculose du derme).

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attention sur des objets d’autant, plus dignes de pitié que leur aspect seul est pour inspirer le dégoût. L’odeur d’acide phénique qui plane dans le dortoir et baigne les lits d’une atmosphère purifiante indique tout de suite que l’on vient d’entrer dans le domaine des plaies vives. Quelques malades ne sont point couchées ; assises et s’occupant à de faciles besognes, elles ont de la vaillance encore et peuvent, dans les beaux jours, marcher au long des allées du jardin. Un bandeau bossué de charpie leur coupe le visage en deux ; la paupière est rouge, l’œil est anxieux, les lèvres sont blafardes ; des boursouflures violacées marbrent la peau des joues; si l’on enlève le bandeau, on voit le mal dans toute son horreur : c’est le lupus vorax, le loup dévorant, qui de préférence se jette au visage et le ronge. Lorsque le moyen âge voyait cette plaie abominable, il lui criait : « Noli me tangère ! Ne me touche pas! » Lentement, avec des précautions de gourmet qui savoure un morceau succulent, il a mangé le nez, qui n'est plus qu’un nez de tête de mort, mais de la tête de mort vivante, humide et saignante. Deux des malheureuses ainsi défigurées prisent encore et fourrent du tabac dans cette blessurer qui met à nu les os et découvre les membranes intérieures. Une vieille tradition, qui date sans doute de l’antiquité, règne dans nos campagnes. Pour les paysans cette dartre persistante et perforante, ce lupus, est une bête qu’il faut nourrir, car elle a toujours faim et détruit l’homme lorsqu’on la laisse manquer d’aliments ; de là un seul mode de médication : une tranche de viande appliquée et maintenue sur la plaie. On essaye aujourd’hui de la traiter par des scarifications répétées, par de l’acide azotique; on cite quelques cas de guérison; mais les lupus que l’on a arrêtés dans leur marche étaient-ils bien des lupus?

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Ce mal qui lacère le visage, qu’il rend à la fois ridicule et horrible, est très douloureux; sa persévérance n’est jamais stationnaire, mais sa progression est si lente, qu’elle paraît insensible ; il* n’a point pitié du malade, il le tue en détail, seconde par seconde et pendant des années. A la Salpêtrière, j’ai rencontré une femme qui occupait une place d’honneur dans la section des cancérées. Elle était alerte, un peu agitée, très loquace et vivait, le tête abritée sous un vaste cornet en carton revêtu de calicot bleu qui ressemblait à un éteignoir et qui lui cachait le visage. Jamais elle, ne se regardait au miroir, elle s’épouvantait. Je voulus la voir, mal m’en prit. Un jour quelle passait près de moi dans le couloir de la salle Sainte-Cécile, je frappai du doigt le sommet de son cornet de façon à le faire basculer et à la découvrir. Elle me cria une injure et me donna un coup de pied; je l’avais aperçue : le visage était une plaie où l’on ne distinguait plus que les dents et les yeux ; le lupus avait fait sa proie des lèvres, des joues, des paupières, du nez. Comme le Philoctète de Sophocle, « elle était consumée par un mal affreux et déchirée par la morsure de la vipère homicide. »

Elle avait sa légende; on disait qu’elle s’appelait Médée, comme la magicienne, qu’elle avait été actrice dans un petit théâtre, fort jolie, recherchée et de vie à outrance. 11 n’en était rien. C’était une ouvrière émailleuse, nommée Victoire Médez, veuve de Charles Lerévérend. Née au mois de juin 1799, elle fut admise d’urgence à la Salpêtrière en 1853, car déjà elle était hideuse et à demi rongée. Elle n’est décédée qu’en 1871, âgée de soixante-douze ans; une demi-heure avant sa mort, les maxillaires inférieurs se détachèrent et l’on vit les fosses de l’arrière-gorge ; est-ce le lupus qui lui a donné le repos? Non, c’est une fluxion de

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poitrine. J’ai cité cet exemple, qui n’est point une exception, pour montrer que le caractère de cette maladie est son implacable lenteur.

Parfois l’action est plus raide, mais alors elle semble superficielle, ne s’attaque qu’au derme, respecte les muscles et ne broie pas les os. Une malade est là debout, on la dit guérie ; comment était-elle donc avant de l’être? Le visage paraît en laque carminée, luisant, parsemé de pellicules épaisses et grisâtres, comme les squames d’un poisson mort ; le nez est tiré en bas, les lèvres sont rétractées, on dirait que la figure est contenue dans une, peau trop étroite; les sourcils sont tombés, les cheveux, ternes, sont rares, le cou est strié de rugosités, un œil est couvert d’une taie laiteuse ; l’épiderme, en se refermant après l’excoriation, a complètement oblitéré l’ouverture des oreilles, dont les lobes ont disparu. La pauvre créature entend, vaille que vaille, et peut répondre aux questions qu’on lui adresse. Elle n’est point sotte et se dit satisfaite d’être en si bon état. Elle va et vient dans la maison, et peut-être plus d’une malade dont la tête est entourée des langes du pansement, la trouve heureuse et envie son sort, qui est de rester épouvantable à voir.

Sur un lit bas j’aperçois une fillette d’environ treize ans; le visage, déformé par le gonflement des maxillaires, a une apparence japonaise que ne démentent ni la vivacité des yeux, ni la chevelure relevée à la chinoise. L’expression est intelligente, la parole est vive, le sourire doux et reconnaissant. Elle reste étendue sur le dos, immobile, diminuée, presque aplatie, n’ayant plus que l’usage de la main gauche, qui s’agite au bout d’un bras maigre dont la chair est flasque et la peau jaunâtre. L’absence de phosphate de chaux dans les os les a réduits à l’état gélatineux; avec un peu d’effort on nouerait les jambes comme un câble; le bras

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droit à tellement dévié aux articulations, que les doigts de la main sont retournés sur eux-mêmes. La vie semble réfugiée dans la tête; elle a délaissé ce corps chimiquement si mal composé ; au-dessus de ce frêle cadavre, il y a un cerveau qui pense, raisonne et ne paraît point s’étonner d’être lié à la mort. Cette enfant ne souffre pas, elle meurt cependant et ne s’en doute guère. Bientôt cette matière incomplète sera dissoute, et la pauvre petite âme sera libre.

Près d’elle et paraissant la regarder avec curiosité, un gros animal est assis dans un fauteuil muni d'une planchette qui l’empêche de se lever. Est-ce un phoque ? Non, c’est une femme, car elle parle. Les pieds et les mains, de substance molle, sont relevés en sens inverse par une contracture des extrémités résultant sans doute de quelque convulsion antérieure à la naissance; la langue, énorme et charnue, sort de la bouche et pend sur des lèvres épaisses; la face, blême et bouffie, est enlaidie de deux yeux saillants qui semblent rouler au hasard d’impulsions que l’on ne devine pas; la parole est embarrassée et comme gonflée de bestialité; l’intelligence n’est point fermée, elle s’entr’ouvre et comprend. Cette créature embryonnaire, qui rappelle les méduses inconsistantes que soulèvent les vagues, qui ne peut marcher, qui ne parvient pas à surveiller ses fonctions naturelles, est aujourd’hui âgée de trente-six ans; elle a réussi à s’approprier quelque enseignement religieux et on vient de lui faire faire sa première communion.

L’angio-leucite n’est point rare à l’hospice de la rue Lourmel ; c’est là une appellation bien scientifique : il s’agit de l’éléphantiasis, mot excellent, peignant bien cette déformation des tissus qui fait ressembler les membres humains à ceux de l’éléphant; maladie redoutable, qui presque toujours s’attaque aux jambes. Héro-

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dote raconte que, pour s’en guérir, les Pharaons prenaient des bains de sang humain; Paracelse est moins cruel, il recommande l’or potable et l’eau distillée de perles fines. On ignore au Calvaire si ce traitement est efficace. Une vieille est assise sur son lit, les pieds posés sur une chaise; je lui demande pourquoi elle ne se couche pas, elle me répond : « Je suis asthmatique et j’étouffe dès que je suis allongée. » Elle découvre ses jambes; l’éléphantiasis les a envahies; le derme est épais, violet, écailleux; les tissus sont engorgés; les chevilles, perdues dans le soulèvement des chairs, n’apparaissent plus au-dessus du pied, tellement gonflé qu’il semblait près d’éclater. Pour diminuer la tension de l’éléphantiasis, il faudrait maintenir la malade sur un plan incliné qui relèverait légèrement les jambes ; pour empêcher l’asthme d’oppresser les poumons, il faudrait que la malade restât debout, ou du moins fût placée de façon à avoir le torse droit. Problème insoluble et impitoyable; les deux supplices se combinent et l’on ne peut soulager l’un qu’en exaspérant l’autre. Il en est plus d’une ainsi dans le dortoir ; lorsque pendant le sommeil le corps s’abaisse automatiquement en arrière, elles suffoquent, se réveillent avec un cri : « De l’air ! de l’air! »

Adossée contre un rempart d’oreillers, je vois une jeune femme d’une pâleur terreuse ; elle respire un flacon d’eau de Cologne et secoue la tête avec découragement. Je m’approche d’elle et j’y reste avec effort. Je lui demande : « Pourquoi flairez -vous ce flacon? est-ce que vous craignez de vous évanouir? » Un nuage rose passe sur ses joues, elle répond : « Oui, monsieur. » Elle se trompe ; elle cherche à fuir son odeur et n’y réussit pas. C’est une ouvrière du Gros-Caillou; employée à la manufacture des tabacs, elle a préparé « la tripe», taillé « la robe » et roulé le cigare. Elle est

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tombée par une fenêtre, du haut d’un second étage et s’est brisé la jambe droite. La fracture était compliquée, on a pratiqué l’amputation; j’ignore quel accident est survenu, mais je regrette que, dans sa chute, la malheureuse ne se soit pas tuée sur le coup. Un cancer s’est emparé d’elle, l’a saisie à la jambe coupée et s’étend jusqu’à la hanche ; sa cuisse blanche et démesurée ressemble à un sac de farine; le derme s’est fendu sous l’expansion des tissus désagrégés et laisse échapper des putridités nauséabondes. Lorsque les bouffées horribles montent vers elle, elle prend sa petite fiole d’eau de Cologne et se désespère. Je la regardais pendant qu’on la pansait, et involontairement j’entendais bourdonner dans mon souvenir l’air de la Juive : « Je suis jeune et je tiens à la vie ! »

Quelques jours après ma première visite, je suis revenu ; en entrant dans le dortoir, j’ai cherché des yeux la petite ouvrière en cigares, je ne l’ai pas aperçue. Elle est ailleurs, dans l’endroit où l’on se souffre pas et ou sans doute on a compris la raison de la souffrance. Un matin, une Dame du Calvaire lui demanda si elle voulait une nonnette pour son dessert ; en souriant elle répondit : « J’en voudrais deux. » Tout à coup elle cria : « Voilà quelque chose qui part ! » On se précipita vers elle: le sang ruisselait; pour arrêter plus promptement l’hémorragie, on coupa les bandes du pansement ; la pauvrette inclinait la tête comme un oiseau blessé ; les lèvres décolorées ne parlaient plus, le regard flottait vers le ciel pour y chercher la réalité des espérances, le corps sembla s’amollir et s'affaissa. Le cancer avait mordu l’artère fémorale, et en moins de deux minutes l’âme avait ouvert ses ailes.

La place d’où elle est partie n’a pas eu le temps de refroidir, j’y ai vu une apparition. Vous rappelez-vous les contes de fées : « 11 y avait une petite vieille, si

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vieille, si vieille, que son menton touchait à ses genoux. » Elle est là, au Calvaire, accroupie sur son lit, toujours assise, car elle ne peut se tenir autrement, noueuse, ramassée sur elle-même, semblable à ces momies d’incas que l’on retrouve dans des amphores. L’ankylose l’a prise aux articulations inférieures et l’a ployée en trois. Le long de ses bras décharnés des pralines cancéreuses sont disséminées sur sa peau ridée. C’est une Bretonne bretonnante ; elle est du pays qui est entre Josselin et Ploërmel. Aux jours de son enfance, elle a dù jouer près de l’Étang-au-Duc et sous les chênes de la Mivoie, où les Trente ont combattu. A cette heure, c’est un petit fantôme desséché ; on dirait que le sang n’y circule plus et laisse les chairs mourir d’inanition. Sa voix fêlée est si grêle, qu’on croirait entendre la voix d’un ventriloque qui parlerait derrière les rideaux. Elle dit : « Je voudrais fumer ma pipe ; voilà quarante ans que je fume ; ça me manque beaucoup de ne pas fumer. » Elle demande qu’on lui donne du butun. — Butun en bas-breton, c’est du tabac. — Lorsqu’il fait beau et qu’un rayon de soleil échauffe le jardin, on pose ce pauvre squelette sur un fauteuil et on le roule en plein air; alors la petite vieille recroquevillée fume tout doucement ; elle ferme à demi les yeux et rêve. Peut-être, dans sa somnolence, revoitelle les filles et les garçons aux longs cheveux s’arrêter sous sa fenêtre et se répète-t-elle la chanson du rossignolet sauvage, du rossignolet d’amour, la chanson de la mariée, qu’elle a écoutée, le cœur battant et le front brillant la jeunesse :

Recevez ce bouquet que ma main vous présente ;

Il est fait de façon à vous faire comprendre

Que tous ces vains honneurs passent comme des fleurs !

Je me suis arrêté auprès d’un lit ; celle qui l’occupe

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et ne le quittera que pour la couche éternelle est une vieille femme qui a dû être jolie autrefois ; elle est proprette ; sous son bonnet les cheveux éclatants de blancheur sont bien rangés. Elle aussi, elle dort assise, non pas quelle soit asthmatique, mais parce que le poids de son cancer l’étouffe lorsqu’elle est étendue sur le dos. Elle se découvre le thorax: la poitrine plate est mamelonnée de glandes cancéreuses et ressemble à la carte en relief d’un massif de montagnes. L’ablation même n’est point possible; depuis les clavicules jusqu’à la dernière des fausses côtes, ce n’est qu’une cuirasse formée de nodosités couleur marron, nuancée de tons livides. La pauvre femme ne se fait point d’illusion. Le regard a une expression navrante et l’on dirait que ses lèvres répètent la phrase de Chateaubriand : « Je me décourage de durer! » — Elle n‘a pas « duré » longtemps; deux jours après ma visite, son corps s’est endormi pour ne plus se réveiller ; on l’a porté à la chambre des morts, et bien vite on a préparé le lit pour y placer une postulante dont le visage est déjà presque disparu.

A l’autre extrémité du dortoir, il est une malade que je n’ai pu voir sans frémir ; immobile, étendue sur le dos, elle est l’image même de la souffrance. Est-elle pale, est-elle blafarde, est-elle livide? Je ne sais; la couleur de sa peau n’a pas de nom dans le langage des peintres. Le front est toujours plissé, les sourcils sont toujours contractés ; il n’est pas un trait qui n’indique l’angoisse. La bouche a pris la forme du fer à cheval, qui est la forme invariable que revêt le spasme du désespoir. Les yeux sont grands ouverts et fixes. Au fond de l’œil gauche, derrière la cornée transparente, on aperçoit une blancheur irisée qui ressemble à une plaque de nacre : c’est le cancer; il est là, sous l’orbite, tout près du cerveau, sur le nerf optique qu’il ronge,

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au siège même de la sensibilité. La torture est de toutes les secondes; elle tue le sommeil, disperse la pensée, anéantit le souvenir et jie permet pas de prier ; l’oraison commencée s’achève dans un cri d’horreur. Je suis resté seul pendant un instant près de cette infortunée ; je lui ai dit : « Puis-je quelque chose pour vous? » — D’une voix forte et sans modulation, elle a répondu : « Oui, tuez-moi ! » Je me suis informé d’elle plusieurs fois, elle ne parvient pas à mourir ; la mort est sourde, puisqu’elle ne s’arrête pas à ce lit où sans relâche elle est appelée. En regardant ces malheureuses, je me suis souvenu d’un vers de l’Arioste :

Né giovar lor puô medico nè mago.

« Ni le médecin ni le magicien ne les peuvent soulager. »

Que l’on ne s’imagine pas que j’aie outré le tableau, je l’ai atténué ; j’ai reculé devant certaines descriptions; il y a des faces que je n’ai pas dévoilées, des plaies dont j’ai volontairement détourné les yeux. Ce que les femmes souffrent ne se peut imaginer ; derrière les rideaux blancs on entend les plaintes étouffées ; parfois, la nuit, le silence du dortoir est troublé par un cri : c’est la bête féroce qui mord une malade et l’arrache au sommeil. Les Dames du Calvaire ne sont jamais loin, et il n’est pas besoin de les appeler deux fois pour qu’elles accourent. Elles savent administrer l’hydrochlorate de morphine comme de vieux praticiens et l’art des injections sous-cutanées leur a été révélé. Pour ces maux incurables qui sont une aberration de la nature, le médecin n’a jamais trop de compassion ; là où le médicament reste inefficace et ne peut guérir, la parole affectueuse est un allègement. C’est moins la maladie qu’il faut considérer que la malade , à

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laquelle on ne prodiguera jamais assez de consolation, de tendresse et d’encouragement. Les Dames du Calvaire ne l’ignorent pas; elles calment les suppliciées et les endorment par des paroles fortifiantes qui sont les litanies de la commisération ; elles apaisent celles qui se révoltent de tant souffrir, s’agenouillent près du lit, prient et font descendre l’espérance dans les cœurs des plus exaspérées.

En quel lieu prierait-on, si l’on ne priait pas dans cette infirmerie où l’on n’a plus rien à attendre de la science humaine, où chaque minute apporte une torture, où la veille est fafte d’angoisse, où le sommeil est un cauchemar, où l’àme n’a de refuge que dans l’espoir des destinées d’outre-tombe? Une femme ankylosée des genoux, les jambes ravagées par une dartre vive, me disait : « Ah ! que je voudrais pouvoir marcher ! » Je lui demandai en souriant : « Pourquoi ? pour vous promener au soleil ? » Elle me répondit : « Oh non ! monsieur, pour aller à l’église. » Elles ne peuvent en effet aller à l’église, mais l’église vient à elles. Chaque matin, à sept heures, les cloisons du dortoir glissent sur des galets de cuivre et découvrent la chapelle, d’où s’échappe un air frais qui s’approche des lits comme une caresse. Les dames résidentes s’agenouillent, derrière elles sont les filles de service : le prêtre est à l’autel, la clochette résonne et la basse messe est dite. Les malades se tournent dans leur lit, tendent les mains vers Celui que l’on invoque et s’inclinent quand on élève l’hostie. Tout le cœur s’élance lorsque l’aumônier termine la récitation de l’Oraison dominicale. Quelle ferveur en répondant : Et libéra nos a malo ! Et délivrez-nous du mal! Car là plus qu’ailleurs le mal est tangible et farouche ; il est si effroyable qu’il ne peut être que l’œuvre du maudit. C’est l’œuvre du diable, en effet ; les Orientaux le savent et leurs histo-

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riens le racontent. Il faut les écouter et apprendre d’eux où ce mal est né aux premières heures des légendes et pourquoi l’homme n’en est pas encore absous.

Zohak, le cinquième roi de la dynastie persane des. Pichsdadiens, le descendant du géant Caïumarath, qui fut un arbre avant d’être homme et de réduire la terre en servitude, était un roi méchant. Il se plaisait aux cruautés, et pour n’être jamais à court d’inventions malfaisantes, il se faisait aider par Éblis le Lapidé, qui est Satan. Lorsque, au bout de plusieurs années, Zohak congédia Éblis, celui-ci lui demanda pour récompense de ses services la permission^de lui baiser les épaules. Zohak y consentit, et à la place que venaient de toucher les lèvres réprouvées, deux ulcères apparurent où grouillaient des serpents qui lui mangeaient la chair. On assembla les savants, qui déclarèrent que le seul moyen de guérir le roi Zohak était d’appliquer chaque jour sur les plaies diaboliques la cervelle d’un homme récemment tué. On tua d’abord les criminels, puis les innocents; on enleva des enfants pour les enfermer dans l’endroit où l’on gardait les malheureux réservés à l’honneur d’être utilisés par la thérapeutique royale.

On vola les fils d’un forgeron d’Ispahan, qui se nommait Gao. 11 mit son tablier de cuir au bout d’une perche, sortit en criant: «Aux armes! » souleva le peuple, réunit une troupe de mécontents; à la tête des révoltés, il se rendit auprès de Féridoun, fils d’Alkian, petit-fils de Giamschid et le proclama roi. Zohak fut vaincu, le jour même de l’équinoxe d’automne, et enfermé dans une des cavernes de la montagne de Damavend. 11 n'était point guéri, parce qu’on l’avait trompé et qu’on lui avait fourni des médicaments inférieurs. En effet, les apothicaires chargés de massacrer des hommes et de préparer les cervelles humaines laissaient, par pitié, les portes de leur laboratoire ouvertes et les.

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prisonniers s’évadaient ; on remplaçait leurs cervelles par des cervelles de mouton, et Zohak ne s’en apercevait pas. Les fugitifs se sauvèrent par des chemins détournés et se réunirent dans des pays alors inconnus; il en résulta la nation des Kurdes. Zohak avait eu beaucoup d’enfants, qui se répandirent à travers le monde, car le peuple d’Iran les haïssait en souvenir de leur père et les avait chassés. Ils s’établirent dans les contrées d’Asie, d’Afrique et d’Europe; ils y propagèrent le mal dont ils étaient dévorés; car, encore aujourd’hui, tous ceux qui descendent de la lignée de Zohak portent sur le corps la trace des baisers de Satan. Lorsque Zohak, qui est dans la géhenne, aura été pardonné de Dieu l’unique, — sur qui soient les saints du Prophète ! — ce mal disparaîtra de la terre.

Je crois que la science moderne n’acceptera pas sans contestation cette explication de l’origine des cancers et des dartres vives, mais l’Orient ne s’en préoccupe guère ; il a vu une maladie tellement horrible qu’il l’a crue surnaturelle et il en a fait remonter la responsabilité jusqu’au diable, qui est le principe de tout mal; c’était logique et d’une orthodoxie irréprochable. Les dévastations que produit ce mal sont indescriptibles, je m’en suis aperçu en les décrivant; elles ont tout ce qui révolte les sens, tout ce qui appelle le dégoût, tout ce qui effraye la compassion repoussée par l’aspect et par l’odeur. Pour mieux remplir la mission qu’elles ont choisie, les Dames du Calvaire ont vaincu leur répugnance, répudié toute faiblesse et acquis une résistance qui en remontrerait à celle des infirmiers de profession.

Un matin du mois d’avril (1885), je suis arrivé rue Lourmel un peu avant l’heure de la visite du médecin.

11 faisait sec et froid ; l’hospice avait Pair presque gai avec ses murailles blanches éclairées par le soleil et son

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petit chalet reluisant. Les dames résidentes et les dames agrégées étaient là : j’en ai compté vingt-trois; le tablier de calicot blanc à bavette attaché sur la robe noire, qui est la livrée des veuves, les fausses manches passées au bras, la pince à charpie en main, elles causaient entre elles, se promenaient dans le corridor de l’infirmerie, en attendant le moment de pénétrer dans le dortoir. Sur la poitrine, elles portent la croix d’argent, qui est la décoration du Calvaire; aux doigts, un seul anneau, celui que le prêtre a bénit au jour de l’union nuptiale où est éclose l’espérance, qui, en s’envolant, n’a laissé place qu’à la foi et à la charité. Si les ducs, les princes, les marquis, les comtes, les officiers supérieurs, les magistrats, les grands industriels qui ont vécu peuvent voir ce que font leurs veuves aujourd’hui, ils doivent se sentir heureux d’avoir si bien placé l’honneur de leur nom et le souci de l’âme de leurs fils.

Les Dames du Calvaire sont entrées dans le dortoir, je les ai suivies. Elles se sont agenouillées sur le parquet, les épaules courbées, la tête inclinée ; une d'elles a récité une courte prière dont je n’ai retenu que la dernière phrase : « Daignez, Seigneur, donner à nos malades la patience et la résignation, et à nous l’esprit de foi et de charité. » Elles se relèvent et vont vers les malades. J’étais auprès du docteur Eugène Legrand, qui avait bien voulu me permettre de l’accompagner; il allait de lit en lit, prescrivant une ordonnance, remontant les courages défaillants et disant des paroles d’espoir auxquelles il ne croyait guère ; pour bien des maux, le mensonge, — est-ce bien le mensonge? — est la part effective du traitement. Tout en marchant à côté du docteur, en écoutant ses explications techniques, je regardais les Dames du Calvaire. J’admirais la douceur et l’agilité des gestes. 11 n’y a pas au monde un instrument plus parfait que la main d’une femme

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adroite ; ces long^ doigts, assouplis par l’élégance même du travail choisi qui combat l’oisiveté, ont de merveilleuses délicatesses pour toucher les plaies sans les aviver, pour les laver, pour y étendre la charpie, pour les entourer de bandelettes et pour caresser la joue de la malade, quand le pansement est terminé. La besogne est horrible, on ne s’en douterait pas à voir celles qui l’accomplissent.

Je me suis arrêté devant le lit de la petite fille qui semble se liquéfier. J’ai regardé les mains qui la pansaient; pareilles à des fuseaux d’ivoire, elles avaient une agilité spirituelle : « Esprit de Mortemart, » a dit un vieil adage. Je les admirais; elles étaient souples et prévoyantes lorsque, avec mille précautions ingénieuses, elles soulevaient sans les faire souffrir ces pauvres membres plus flexibles qu’un rouleau de linge mouillé ; on eût dit que les bandes se déroulaient d’elles-mêmes comme si une fée les eût touchées ; la petite malade s’apercevait à peine qu’on l’entourait de charpie. Elles ne sont point faibles, ces mains, elles ont une vivacité résistante qui parfois ne doit point manquer de vigueur. Elles doivent savoir maintenir un cheval qui devient nerveux et fait des réactions en entendant les trompes sonner un un bien-aller ou un volcelest. O chasseresse, que je ne nommerai pas et que j’ai contemplée avec attendrissement, ce n’est pas Endymion que vous cherchez près de ces lits cancéreux !

Joinville raconte que lorsque saint Louis chargeait sur ses épaules les corps des pestiférés pour les porter au lieu de sépulture, il était escorté de l’archevêque de Tyr et de l’évêque de Damiette, qui, assistés de leur clergé, récitaient les prières des morts. Prêtres et soldats, épouvantés par la crainte de la contagion et suffoqués par la puanteur des cadavres, tenaient des mouchoirs tamponnés sur leur visage : « Mais oncques ne fut vu au

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bon roy Louis estouper son nez, tant le faisoit fermement et dévotement. » Les Dames du Calvaire non plus « ne s’estoupent point le nez » ; et près de certains lits il y a du mérite; sous les regards féminins, j’ai tenu bon, mais je me suis senti pâlir. Non seulement elles pansent les plaies, mais elles enlèvent le bonnet des malades : « Voyons, la mère, que l’on vous fasse belle ! » Elles dénouent les cheveux rugueux où l’on croit voir encore quelques gourmes de l’enfance, elles peignent, elles nettoient tout cela sans détourner la tête, sans haut-le-cœur, « fermement et dévotement » comme le bon roi Louis.

Les Dames du Calvaire sont ce que les femmes du peuple appellent des mijaurées; ce sont des femmes accoutumées au luxe ou du moins au bien-être. La plupart sont frêles, avec la prédominance nerveuse des Parisiennes ; plus d’une a du se sauver à la vue d’une araignée et pousser des cris de détresse en apercevant une souris; pour éponger la putridité des cancers, elles ont accompli sur eWes-mêmes un effort dont seules elles peuvent apprécier la puissance. Seraient-elles parvenues à dompter leurs instincts, à modifier leur nature, à triompher de leur répugnance si elles n’avaient pas eu la foi? — Non.

Au temps de ma première jeunesse, — c’est une vieille histoire, — j’avais aperçu deux yeux bleus que je n’ai pas oubliés. Jamais plus belles pervenches ne se sont ouvertes à la rosée, jamais expression plus douce n’a été l’âme d’un regard. La femme dont ils illuminaient le visage était charmante; ses cheveux noirs, son rire vermeil rehaussé par l’éclat de ses dents, ses épaules bien tombantes, son cou flexible et sa ferme taille en faisaient une beauté rare. On l’admirait, on répétait son nom ; elle venait de se marier et semblait éclairée par un de ces nimbes de bonheur que rien ne peut ob-

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scurcir. Elle chanta; sa voix était juste et d’un timbre exquis. On battit des mains; elle eut un triomphe : triomphe de salon, il est vrai, mais dont la qualité n’était point à dédaigner. Bien souvent, à l’âge où l’on rêve encore, j’ai pensé à cette soirée, à cette jeune femme étincelante de jeunesse et de grâce, que je ne devais plus revoir. Qui de nous, aux jours de la primevère, n’a eu son apparition? Qui de nous, la voyant s’évanouir, ne s’est dit : Le bonheur était peut-être là ? Parfois j’en parlais ; que devient-elle ? Je savais qu’elle était de vie irréprochable et qu’elle traversait l’existence en ferme devoir, sans qu’une éclaboussure l’ait effleurée. Puis le souvenir s’affaiblit, il s’effaça ou s’endormit dans un coin de ma mémoire. J’étais à l’infirmerie de la rue Lourmel, près du lit d’une cancérée, dont le bras gauche est à la fois dévoré et momifié par un cancer qui a abattu les phalanges de la main. L’infirmière me dit : « Elle souffre parfois cruellement. » Je regardai la femme qui me parlait, nos yeux se rencontrèrent et je reconnus les siens. La vision de ma jeunesse est aujourd’hui Dame du Calvaire.

On ne soigne pas seulement les malades reçues en hospitalité; la maison s’ouvre à celles du dehors que leur mal n’immobilise pas et qui viennent en consultation. Quand on en a fini avec l’infirmerie, on s’occupe d’elles ; celles-là on les panse, on les peigne, on a môme la précaution de les débarbouiller, et cette précaution n’est pas superflue ; je ne suis pas bien certain que l’on ne glisse pas quelque argent dans leur poche pour les aidera acheter une nourriture plus substantielle que l’ordinare de la pauvreté. Plus d’une parmi celles qui, le matin, traversent le Calvaire afin d’y recevoir des soins, y reviendra, et s’y couchera pour ne plus se relever; leur présence à l’heure du pansement est une sorte de stage auquel le cancer donnera un caractère définitif.

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Ces malheureuses, — les hospitalisées aussi bien que les externes, — sont à examiner lorsque l’on s’avance vers elles pour enlever leurs bandes et renouveler leur charpie; elles ont toutes des préférences, cela se voit tout de suite. Elles ont, pour ainsi dire, adopté certaines dames et semblent n’en point vouloir d’autres ; l’une d’elles a de telles contractions dans son bras malade lorsqu’elle est approchée par une infirmière qui ne lui plaît pas, que le pansement devient impossible. Les Dames du Calvaire les plus recherchées sont celles qui appartiennent à la haute aristocratie ; il suffit d’être princesse ou duchesse pour se voir réclamée près de tous les lits. La malade qui a été servie par une grande dame ne peut réprimer un sourire de satisfaction. Une cancérée qui a des prétentions aux lettres et au bel esprit dit volontiers : « La duchesse est venue aujourd’hui dans sa petite charrette anglaise ; c’est elle qui s’est occupée de moi ; elle a été charmante! » Qui se serait imaginé que le cancer a ses vanités ?

Chaque jour, à neuf heures du matin et à cinq heures de l’après-midi, on panse les malades, sans compter les pansements supplémentaires exigés par quelques plaies où la putréfaction se hâte et ne veut s’arrêter. Est- ce tout? Non pas. Les bandes, les compresses, tous ces langes qui ont bu la sanie des cancers, qui ont essuyé la bave du loup enragé, ne séjournent point à la maison ; il faut les envoyer au blanchisseur. On doit les trier, les appareiller, les réunir en paquets d’un nombre déterminé qui permette une vérification sûre et rapide, car, dans un tel hospice, le linge, le vieux linge, est un objet de nécessité première ; c’est ce qu’en plaisantant on appelle : le bouquet spirituel. A qui échoit cette besogne abominable? Aux filles de service, paysannes peu dégoûtées, qui, à la ferme, ont balayé le

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poulailler, vidé le tect à porcs, creusé des rigoles au purin ? — Non ; aux Dames du Calvaire. J’en ai vu deux, assises sur un tabouret, devant une manne putride ; élégantes, éclairées d’un sourire, ayant parfois aux lèvres le petit souffle qui chasse une odeur importune, elles avaient dans les poignets des inflexions plaisantes à voir. Au temps d’Élisabeth de Hongrie, la manne se fût remplie de roses.

Les chambres des dames résidentes ont quelque chose de personnel que j’ai signalé; bien plus encore l’infirmière a une individualité qui lui est propre. Son costume, sa coiffure, sa démarche sont à elle ; dans les mouvements, dans le port de la tête, elle a son attitude personnelle qui la distingue des autres ; elles n’ont de commun que le tablier blanc et les manches blanches qui sont leur parure. C’est ce qui les rend originales et ne permet pas de les confondre avec les sœurs des congrégations, chez qui tout est semblable, la robe et la guimpe, le geste et l’expression, le regard et le sourire. Qui a vu une religieuse les a vues toutes. Pour les Dames du Calvaire rien de pareil ; elle n’ont abdiqué ni leurs noms, ni leurs habitudes. Telle qui a passé sa soirée au bal ou à l’Opéra, et s’y est divertie, sera debout, le matin, près d’un lit de cancérée, rabattra les couvertures et nettoiera la plaie infecte que le lupus a creusée. Elle reste femme du monde à côté des agonisantes, dans sa façon de se mettre à genoux et de joindre les mains, dans sa grâce en secouant la charpie, dans son élégance à faire bouffer les oreillers affaissés, dans les modulations de sa voix, lorsqu’elle console une malade qui dit : « Je souffre trop ! » Entre cette distinction de bon aloi et cette misère faite de tortures, le contraste est éclatant.

Plus j’avance dans ces études, plus je soulève les voiles qui cachent les œuvres de la charité privée, plus

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je pénètre dans ces arcanes de souffrance, de compassion et de foi, plus j’en arrive à être convaincu, malgré les déclamations envieuses et les revendications furibondes, que la parabole du mauvais riche n’est pas de notre temps et n’a jamais été de notre pays.

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