I. — LES PREMIÈRES ÉTAPES
Dans le beau et savant livre sur la Chevalerie auquel l’Académie française a décerné le grand prix Gobert, M. Léon Gautier a réduit à dix commandements le code des barons qui cherchaient aventure, sonnaient du cor à lloncevaux, fondaient des royaumes et combattaient les Sarrasins. Au troisième commandement je lis : « Tu auras le respect de toutes les faiblesses et t’en constitueras le défenseur. » Ge mot d’ordre n’est point devenu lettre morte lorsque la chevalerie disparut. 11 a été recueilli par les groupes religieux, et pour plus d’un il est la loi. Les Petites Sœurs des Pauvres, les frères de Saint-Jean-de-Dieu, les Dames du Calvaire, sans le savoir peut-être, l’ont adopté pour devise dans leur œuvre de commisération et de salut. Ces familles composées d’êtres isolés, réunis dans un but charitable, «respectent toutes les faiblesses » et les protègent, comme faisait le chevalier d’autrefois qui voulait rester fidèle à sa règle. Non seulement elles les respectent, mais elles les recherchent et pénètrent au plus profond des désespérances humaines, pour y découvrir quelque misère plus lamentable que les autres, afin de la secourir.
Derrière l’humilité d’une existence volontairement dénuée, il y a une persistance de dévouement qui arrache des cris d’admiration aux plus sceptiques ; sous le scapulaire de certains hommes, sous la guimpe blanche de bien des femmes, on sent battre des cœurs* héroïques auxquels nul sacrifice n’est inconnu. Dans ces maisons closes où je suis entré de jour et de nuit, sans être attendu, et où je n’ai jamais vu qu’un spectacle fait pour attendrir, on s’ingénie à embaumer la souffrance dans les bonnes paroles et dans les bonnes actions. Entre le mal et la charité, la lutte est incessante ; quelque habile, que soit le mal à multiplier ses formes, la charité le guette, le poursuit, l’atteint et l’affaiblit sans oser concevoir l’espérance de le vaincre.
À mesure que les grands centres de population se sont développés, l’indigence et les maladies y ont trouvé des proies nombreuses sur lesquelles elles se sont jetées. Dans les villes trop peuplées, le fléau est permanent et n’a qu’un ennemi : la charité permanente. Au milieu des cités immenses comme Paris, la charité ne peut rester générale : elle y succomberait, sans profit pour elle et au préjudice des malheureux; elle a dû limiter son action, catégoriser son œuvre, pour ainsi dire, afin de ne point manquer à la mission qu’elle s’est imposée. De même qu’il y a des médecins qui ne traitent que certaines maladies, de même les associations charitables n’ouvrent leurs bras qu’à certaines misères. On l’a vu déjà : les Petites Sœurs des Pauvres n’accueillent que les vieillards indigents, les frères de Saint-Jean-de-Dieu ne soignent que les enfants détruits par les scrofules, les Dames du Calvaire n’admettent que les cancérées dans leur infirmerie sans pareille, l’Orphelinat des Apprentis ne ramasse que les petits vagabonds. On dirait que près de chaque défaillance de la matière et de l’esprit la foi envoie un de
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ses apôtres pour panser les plaies et purifier l’âme.
L’œuvre dont je vais essayer de parler est spéciale ; elle est de création récente, essentiellement parisienne, et cependant elle est née à Gastelnaudary, dans cette ville jadis hérétique, qui fut « le château neuf des Ariens », castellum vovum Arianorum. Celui qui en conçut la première idée ne se doutait guère qu’elle se ramifierait en plusieurs branches et qu’elle se diviserait vers des buts différents qu’il n’avait pas entrevus. C’était un prêtre de noble lignée, qui s’appelait Louis- Jean-Marie de Souhiran. Sa famille, qui habitait le château de la bouvière, dans le canton de Salles-sur-Lhers, avait émigré pendant la Révolution ; le futur fondateur de la communauté des Sœurs de Marie Auxiliatrice naquit en Espagne, à Carthagène, le 25 août 1797. Il rentra en France lorsque les temps furent apaisés, fit ses études dans je ne sais quel séminaire, obéit à la vocation qui l’entraînait, et fut nommé vicaire à Saint- Michel de Castelnaudary, au mois de septembre 1820. Il aimait la ville où il vint dire sa première messe, s’y plaisait, et ne la quitta que pendant quatre ans, de 1829 à 1855, lorsqu’il dut aller à Carcassonne pour y exercer les fonctions de vicaire général du diocèse. Le fardeau lui parut sans doute un peu lourd, il l’abandonna volontairement et retourna vivre à Castelnaudary, non loin du lieu natal. Il fut successivement aumônier du couvent de Notre-Dame et supérieur de la congrégation des filles.
C’était un homme intelligent et austère, un de ceux que brûle le feu intérieur et auxquels la vie est trop courte pour accomplir le bien qu’ils ont rêvé. Il avait voulu établir aux portes mêmes de la ville, là où est situé aujourd’hui le collège de Saint-François de Sales, un béguinage analogue au petit béguinage qui fut fondé à Gand en 1254 et qui reçoit les jeunes filles trop
pauvres pour payer leur dot dans un couvent. Cela est approprié au tempérament belge, un peu froid, facilement soumis, et pénétré par le calme du climat. L’abbé de Soubiran avait compté sans le soleil du Midi, qui chauffe les cervelles, accélère l’action du sang dans les veines, pousse aux farandoles et convie aux promenades deux à deux. Au soir, les garçons donnaient des sérénades le long des murs du béguinage, et pendant les récréations les filles oubliaient les pieuses exhortations en dansant à perdre haleine. Le pauvre abbé désespéra de son entreprise, et le béguinage fut fermé.
J’imagine, sans le savoir, que c’est par la confession qu’il arriva à la conception de l’œuvre qui a déjà rendu tant de services aux dédaignées de l’existence et aux élues de la maladie. Je me figure qu’il a reçu la confidence de bien des filles qui, chassées par la pauvreté, avaient quitté « le pays » pour chercher condition dans les grandes villes, où l’état de servante, si pénible qu’il soit, assure le pain quotidien, le gîte et quelques gages. Elles étaient allées à Carcassonne, à Toulouse, à Lyon; les plus vaillantes avaient osé pousser jusqu’à Paris. Comment la plupart étaient-elles revenues? Découragées, harassées de misère, traînant l’aile et tirant le pied, égarées sinon perdues, ayant tâté de tous les métiers et mangé un pain si amer que le dégoût d’ellesmêmes les avait saisies.
Son cœur s’émut au récit des souffrances éprouvées, des périls affrontés si souvent sans victoire, et il se demanda s’il ne serait pas possible et s’il n’était pas chrétien de fonder une œuvre pour les filles, les femmes sans place, qui, au lieu de vaguer sur le pavé des villes, trouveraient un abri momentané où du moins elles pourraient se réfugier, se reposer et dormir pendant la nuit. 11 savait bien que l’heure est propice à la chute lorsque, après une journée de courses inutiles et déce-
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vantes, la femme voit descendre les ténèbres et n’a pas d’asile. Plus d’une alors, par lassitude et troublée des angoisses de la peur, a suivi le premier venu ou a demandé une hospitalité qu’elle a payée .si cher qu elle ne s’en est jamais consolée. Assurer à ces malheureuses une chambre et une couchette pour une redevance Insignifiante qui ne dépasserait pas un sou par jour; les garder pendant un laps de temps suffisant à se pourvoir , c’est-à-dire pendant trois mois ; les soigner en cas de maladie, les aider par des conseils et au besoin par des démarches, les sauver de la misère aux aguets et du vice aux écoutes, parut a l’abbé de Soubiran un acte salutaire. Afin d’atteindre le but qu’il avait visé, il organisa, en 1854, la communauté des Sœurs de Marie Auxiliatrice. Les deux premières religieuses qui acceptèrent la règle et se consacrèrent à l’œuvre nouvelle furent ses nièces.
Castelnaudary ne fut et ne pouvait être qu’un berceau ; l’œuvre y naquit, s’y condensa dans la conception du bien à faire plus que dans l’action du bien même, et reconnut qu’elle était dans un milieu trop stérile. Malgré le canal du Midi qui la côtoie, malgré le grand bassin dont elle est fière, Castelnaudary est une petite ville de 10,000 habitants; la charité devait promptement y devenir impuissante ; car il lui était facile de secourir le nombre restreint des malheureux qui s’adressaient à elle. On le comprit avant même que l’expérience l’eût démontré, et, semblable aux tribus de pasteurs qui abandonnent un terrain épuisé pour aller chercher des pâturages abondants, on émigra. On n’alla pas bien loin d’abord et l’on s’arrêta à Toulouse. La première étape était bien choisie : grande ville où s’agitent près de 120,000 âmes, ville de fabriques et vieille ville parlementaire, qui attire les filles des paysd’alentour par l’espoir du gain de l’ouvrière et du gage
de la servante. L’action qu’on exerçait était surtout une action morale, elle était bienfaisante, mais elle n’avait pas encore, elle ne devait avoir que longtemps plus tard cette puissance secourable qui la rend si précieuse aujourd’hui. L’œuvre vivait, mais ne se dilatait pas; or il est de l’essence même de la charité de s’accroître et de chercher les voies nouvelles. Son imprévoyance, sans laquelle elle n’existerait pas, ne lui laisse pas de repos. — Où vas-tu? — Secourir les misères. — Avec quelles ressources? — Avec l’aide de Dieu.
En 1870, l’abbé de Soubiran avait quitté notre bas monde, où il avait été un exemple; la communauté des Sœurs de Marie Auxiliatrice perdit en lui un directeur paternel, dont les conseils avaient toujours été écoutés. Son âge, sa prudence, son expérience de la vie étaient plutôt pour modérer que pour exciter l’ardeur entreprenante de l’œuvre qu’il avait créée. La femme est plus hardie que l’homme; son cœur l’entraîne et souvent la précipite aux périls qu’elle n’a pas mesurés, qu’elle n’a pas même prévus. On rêvait une émigration plus lointaine, du côté du Nord, vers ce Paris où, quelque active que soit la charité, elle est toujours en retard pour prévenir des misères dont les causes de production sont incessantes et multiples. Paris exerce une irrésistible attraction sur les âmes bienfaisantes comme sur les âmes ambitieuses. Pour celles-ci, c’est le royaume des surprises et des coups de fortune; pour celles-là, c’est le pays de la souffrance, de l’infortune, de la déception, où le malheur ne chôme pas et où les mamelles de la charité ne sont jamais assez gonflées.
On désirait donc venir à Paris; mais l’heure était mauvaise pour plier sa tente et commencer un nouvel exode. L’invasion marchait sur nous ; la haine et l’envie, évitant de faire face à l’ennemi, s’armaient pour profiter de la défaite et saccager la France. La patrie
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oscilla; sans l’armée, qui la soutint, elle s’écroulait. Dès que la lassitude plutôt que la raison eut calmé les passions furieuses, les Sœurs de Marie Àuxiliatrice accoururent à Paris, où la guerre et l’insurrection avaient rassemblé tant de misères et où le champ de la charité s’était agrandi en raison de nos désastres. En 1872, elles s’établirent rue de Maubeuge, au centre meme de la cité dolente qui a plus de cercles que l’enfer. Les œuvres contemplatives peuvent vivre à la campagne, dans le désert môme; leur platonisme ne s’en trouve que mieux ; mais les œuvres actives perdent leur raison d’être si elles ne se fixent dans des milieux où la richesse, le vice, la bienfaisance, la maladie leur assurent une moisson de misères et d’aumônes.
L’œuvre encore indécise fondée par l’abbé de Soubiran venait de prendre possession de son véritable domaine; elle allait y rencontrer des infortunes qui devaient déterminer sa mission définitive. Dès les premiers temps de son séjour à Paris, la communauté sentit que des accroissements considérables lui étaient imposés; à la diversité des misères, ou tout au moins des inquiétudes qui heurtaient à sa porte, elle reconnut que l’appui moral accordé à des filles en quête de condition n’était qu’une œuvre utile, mais secondaire, dont la vraie charité, — qui est sans limite, — ne pouvait se contenter. L’œuvre s’amplifia donc sous l’influence même des nécessités qui la sollicitaient et se généralisa, sans cependant sortir des bornes où son fondateur l’avait circonscrite : secourir et aider par tous moyens les jeunes filles, les jeunes femmes sans travail et ne pouvant vivre que du produit de leur labeur. Les accroissements ont été successifs et l’on peut dire qu’ils s<i sont engendrés les uns les autres ; la charité ressemble au figuier des Banians, dont les branches retombées jusque sur le sol y prennent racine et forment
des arbres nouveaux. Il suffit, du reste, de visiter la maison pour comprendre qu’elle s’est agrandie par juxtaposition au fur et à mesure des exigences qu’elle acceptait de satisfaire et qu’elle-même avait appelées.
Elle s’ouvre rue de Maubeuge, n° 25, par une grille donnant accès à une « allée » étroite qui aboutit à une porte vitrée, derrière laquelle une sœur tourière est en permanence, j'allais dire en faction. On gravit un escalier de quelques marches et l’on se trouve dans un préau, plutôt caillouté que sablé, qui est accosté par un jardin auquel des arbres de belle venue donnent une apparence assez grandiose. On voit tout de suite que l’on est dans, une communauté religieuse initiée aux mystères de l’économie; le résidu des tables, les débris de la cuisine engraissent des canards qui se dandinent au long des plates-bandes, des dindons qui gloussent et semblent toujours en quête de pâture, des poules réunies sous un auvent masqué d’un grillage, des lapins qui vivent l’un contre l’autre dans leur boîte à claire-voie, et des pigeons, auxquels on a construit un abri pareil aux minarets des petites mosquées de la Basse-Egypte ; je parierais qu’il y a là, dans quelque coin que je n’ai pas découvert, un tect à porcs où les eaux de vaisselle sont attendues avec impatience.
Pour un jardin de Paris, le jardin a de l’ampleur ; il est serti de trois côtés par de hautes constructions ; au fond, il monte en pente douce jusqu’à une petite maison, un peu vieillotte, qui ressemble à un cottage bâti par un bourgeois retiré des affaires. Au premier abord, on comprend assez difficilement l’économie générale de la construction ; c’est un quadrilatère qui occupe la profondeur des terrains compris entre la rue de Meubeuge et la rue de La Tour-d’ Auvergne, sur lesquelles l’immeuble prend façade. En somme, ce sont plusieurs maisons que l’on a tant bien que mal réunies et raccor-
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dées. Dans le jardin, dans le préau, on voit passer les sœurs, affairées comme toutes les religieuses, si bien prises entre les obligations de la règle et les devoirs de la charité, qu’elles se hâtent toujours comme si elles n’avaient point le temps de suffire à leur double tâche. Les sœurs novices sont vêtues de blanc ; les mères portent le costume noir ; sur le bonnet blanc et la guimpe blanche flotte un long voile noir. A la ceinture elles suspendent le rosaire, qui à chaque mouvement bat leur genou et dit : « Pensez à Dieu ! »
Les bâtiments qui touchent à la rue de Maubeuge sont affectés à une école, car les sœurs de Marie Auxiliatrice sont munies de brevet, — cela se dit ainsi, — et enseignent. Dans leur école libre, il y a un internat et un externat; j’ai vu les dortoirs, qui sont aérés, et les classes, qui sont vastes. Les écolières sont de tout âge; les grandes se promènent dans le jardin avec la tranquillité un peu factice de jeunes fdles qui veulent ressembler à des femmes ; les petites jouent dans le préau, courent après les canards, appellent vainement les pigeons et regardent respectueusement les dindes, dont le bec ne les encourage pas aux familiarités. 11 paraît que l’école est très sérieuse et qu’elle n’a jamais eu de défaillance aux examens de l’Hôtel de Ville; du moins on me l’a raconté, je le répète de confiance. L’école est « payante », excepté cependant pour les élèves qui ne peuvent payer, et c’est ainsi, je le dis en passant, que devrait être la gratuité dans toutes les écoles, aussi bien dans celles qui ont chassé le Christ que dans celles qui l’invoquent.
Au delà du jardin, lorsque l’on a traversé e pavillon dont j’ai parlé, on pénètre dans une cour qui donne accès à la rue de La Tour-d’ Auvergne. Là une maison est consacrée à une institution que l’on pourrait nommer l’asile des femmes seules et qui se divise en trois
« sections » différentes. La première est réservée à des femmes veuves ou isolées qui, n’ayant qu’une fortune modique, sont obligées de se réduire à un minimum dont l’existence, si coûteuse à Paris, ferait du dénûment, si les prodiges d’économie opérés par les sœurs ne leur permettaient d’en faire presque du confortable. 11 faut l’art extraordinaire des femmes, et surtout des religieuses, pour tirer parti d’une pension mensuelle plus que médiocre, et répondre à des besoins qui parfois ont quelque exigence. Ce quartier des dames pensionnaires ressemble à une Àbbaye-au-Bois en miniature.. Tout y est propret; on voit que l’œil des supérieures y regarde; les chambres sont chaudes, bien meublées, assez recueillies ; il y règne une sorte d’atmosphère à la fois douce et triste, comme si celles qui habitent là vivaient repliées sur elles-mêmes, s’entretenant avec leurs souvenirs et absorbées dans les choses d’autrefois.
La seconde section ne ressemble en rien à la première; elle s’ouvre sur l’avenir, le protège et parfois l’assure. C’est là, en effet, que l’on accueille les institutrices sans position et qui sont en quête d’une « éducation à faire ». Pour celles-là, plus encore peut-être que pour d’autres, le danger de l’isolement, à Paris, est redoutable; jeunes pour la plupart, souvent jolies, toujours instruites, parfois obligées de soutenir une famille besogneuse, elles sont exposées à bien des tentations et même à bien des tentatives. J’ai côtoyé dans ma vie beaucoup de ces pauvres filles qui, dans bien des cas, sont supérieures aux familles dont elles dégrossissent les produits; toutes n’étaient point impeccables, et chez plus d’une j’ai surpris des boursouflures de vanité et de lancinements d’envie ; mais elles sont nombreuses celles qui ont un dévouement sérieux, une abnégation dont la pratique a dû coûter, un amour sincère et près-
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que maternel pour leurs élèves, et j’ai compris qu’elles étaient dignes d’égards respectueux que l’on ne devrait jamais leur ménager.
Le travail de préparation des examens les a épuisées ; elles ont en poche le brevet de capacité supérieur, elles ont entamé leur petite réserve, — toute leur fortune, — pour avoir une mise descente, sans laquelle chaque porte se fermerait devant elles; elles battent le pavé, sollicitant des recommandations, déjeunant d’une tasse de café au lait, dînant d’un morceau de pain et de deux sous de charcuterie, s’étonnant que leur diplôme ne dégage pas les issues, gravissant les escaliers, interrogées par des mères ignorantes, lorgnées par les jeunes gens, morguées par la valetaille, ne se décourageant pas, ne pouvant se décourager sous peine de mourir de faim, et se trouvant heureuses, s’estimant sauvées lorsqu’on leur donne trois enfants à élever, cent cinquante francs par mois, le lit et la table. A ces infortunées, — le mot n’est pas excessif, — les Sœurs de Marie Auxiliatrice ouvrent leur maison et donnent une chambre ; elles les protègent autant qu’elles peuvent contre la solitude, mauvaise conseillère, et leur permettent d’attendre, sans privations trop dures, que leur bonne ou leur mauvaise fortune les envoie en province, en Russie, en Allemagne et même à Jaffa, où, en 1850, j’en ai rencontré une qui enseignait le piano à un vieux Turc.
La troisième section porte un nom caractéristique : c’est le chômage, œuvre antérieure au « secours mutuel des jeunes ouvrières », et qui cependant semble en être devenue l’annexe. Moyennant une cotisation de cinq centimes par jour, les jeunes filles sans travail, — ouvrières et servantes, — peuvent s’assurer les soins et les médicaments lorsqu’elles sont malades et le payement d’un mois de loyer pendant les périodes de chô-
mage. Tel est le principe de l’œuvre du secours mutuel ; les Sœurs de Marie Àuxiliatrice ont développé ces dispositions premières, car elles accordent au « chômage » une hospitalité de trois mois : ce qui laisse aux filles sans place le temps de se retourner, comme elles disent, de multiplier leurs démarches et d’arriver à un résultat satisfaisant. Les services que rend l’institution du chômage sont considérables dans l’ordre moral et dans l’ordre physique. Elle est la sauvegarde de bien des jeunes filles qui, livrées à elles-mêmes et aux hasards de la grand’ville, s’en iraient à la dérive jusqu’au tourbillon où l’on fait naufrage ; chaque soir, pendant trois mois, avoir la certitude de trouver le bon lit où l’on répare les fatigues du jour, dormir en paix sans voisinage inquiétant, être accueilli par le conseil qui redresse, par la parole qui fortifie, c’est bien souvent être sur le seuil du salut.
Ce n’est pas tout : en cas de maladie, on est soigné dans la maison même par les sœurs, dont les mains ont des chatteries maternelles, et c’est un grand bienfait que de savoir que l’on évitera l’hôpital, qui cause aux pauvres gens une terreur d’autant plus vive qu’elle est sans motif et qu’elle repose sur des légendes absurdes que l’on se raconte tout bas à l’oreille et que la réalité ferait évanouir si l’on se donnait la peine de la regarder de près. Le peuple de Paris, — comme le peuple detoutes les fourmilières humaines, — vit de confiance sur un certain nombre de fables que les ancêtres ont léguées, qui se sont perpétuées de siècle en siècle et que « le progrès des lumières » n’a guère pénétrées, car elles sont aussi bêtes et aussi fausses qu’au premier jour. Nos hôpitaux sont excellents et ils seront irréprochables lorsqu’on leur aura rendu les sœurs hospitalières.
Au chômage, il n’y a point de chambres séparées
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comme pour les dames pensionnaires et pour les institutrices : il en faudrait trop ; car le nombre est grand des femmes qui s’adressent à la maison de la rue de Maubeuge pour fuir la promiscuité et le péril des garnis où « on loge à la nuit ». Des dortoirs sont à leur disposition, où les lits sont épais et les lavabos bien outillés; de sept heures du soir à sept heures du matin, elles sont tenues d’être présentes au logis ; pendant le jour, on est en quête, comme disent les veneurs, el bien souvent on rentre après avoir fait buisson creux. C’est du chômage qu’est née l’œuvre des Jeunes Poitrinaires. Bien des femmes sont venues au dortoir commun, non point parce qu’elles étaient sans place, mais parce que l’état de leur santé les forçait à quitter la place dont elles vivaient.
Les sœurs avaient remarqué qu’un grand nombre de jeunes filles « en hospitalité » étaient atteintes de maladies des voies respiratoires et, sans qu’aucun projet de création d’une œuvre nouvelle germât dans leur esprit, elles s’étaient dit que Paris, avec ses logements insalubres, ses chambres obscures et sans air, l’agglomération des locataires dans les vieilles maisons, était impitoyable pour les enfants de constitution délicate. Vaguement on avait rêvé des infirmeries larges et baignées de soleil, où l’on pourrait soigner ces êtres débiles qui dépérissent, meurent dans leur milieu et qui peut-être se vivifieraient ailleurs; mais on n’était à Paris que depuis quelques années, les charges des premières installations avaient été lourdes ; lorsque l’on avait des malades, — et on en avait souvent, — on était contraint de solliciter des offrandes, afin de ne point les laisser manquer de soins. On ajournait, on se disait : <i Plus tard nous essayerons ; quelle joie ce serait d’arracher tant de pauvres filles à la misère, à la souffrance, de les guérir peut-être, ou du moins d’ouvrir aux incurables
ces horizons où l’âme s’élance avec ferveur ! » On espérait quelque sourire de fortune et l’on attendait. Un incident moral émut les sœurs et fortifia leur volonté de bien faire.
Parmi les femmes admises au chômage, il y en avait une, jeune encore, pour qui la vie n’avait point été indulgente. Depuis longtemps elle. avait lancé son bonnet et le reste par-dessus les moulins; servante par-ci, ouvrière par-là, de nature instable, plus faible que vicieuse, ramassée par les uns, courant après les autres, elle avait vécu au hasard, quelquefois en chapeau et souvent nu-tête. Malade et pauvre, elle avait été recueillie par un vieux soldat qui avait quelques économies et l’avait mise « en chambre », comme l’on dit dans ce monde-là. Son mal avait augmenté et elle était entrée à l’infirmerie du chômage. Elle n’avait rien dissimulé de son histoire et l’avait racontée avec la bonne foi un peu inconsciente de ceux qui s’abandonnent volontiers aux autres, parce qu’ils se sont toujours abandonnés euxmêmes. Les sœurs l’écoutaient, la réconfortaient, lui faisaient quelque morale ; elle levait les épaules avec découragement et répondait : « Que voulez-vous que je fasse! » On l’engageait à lutter contre elle-même et à quitter celui qu’elle appelait son vieux troupier.
La pauvre fille disait : « Si je suis vos conseils, que vais-je devenir? je n’ai ni père, ni mère, ni frère, ni sœur; s’il me reste une famille, je ne sais où elle est, et elle ne me connaît pas; je suis malade pour longtemps, peut-être pour toujours; vos règlements vous défendent de me garder plus de trois mois. Où irai-je en vous quittant? je n’ai plus que mon vieux troupier, il n’y a que lui qui m’aime ; sans lui je coucherais dans la rue et je n’aurais pas de quoi manger. Vous me dites d’avoir du courage, je n’en ai plus, je n’en ai peut-être jamais eu. Ab ! si vous pouviez me garder, je ferais
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tout ce que vous me demandez, car j’en ai assez de la vie que j’ai menée et qui ne m’amusait guère. » — La mère supérieure, qui l’écoutait, fut touchée : « Si vous voulez rompre avec le vieux troupier, je ne vous abandonnerai jamais. — Et je pourrai rester toujours dans la maison? — Toujours. — Bien vrai? — Je vous le promets. » — Le jour même, « le vieux troupier » était congédié; à l’hospitalité transitoire on substituait l’hospitalité définitive; le chômage devenait maison de retraite.
Ce fut là le premier fait autour duquel se cristallisèrent les rêves confus dont les sœurs de Marie Auxiliatrice étaient tourmentées ; un autre fait exclusivement matériel suscita leur vocation et détermina la création de l’œuvre des Jeunes Poitrinaires. J’ai dit que lorsque des malades se trouvaient à l’infirmerie du chômage, on sollicitait des offrandes en argent et en nature pour parer aux nécessités, parfois coûteuses, de la médication. Plusieurs femmes atteintes de pleurésie ou d’affections pulmonaires étaient en hospitalité pendant les premiers mois de 1880. Deux sœurs quêteuses, parties en course, entrèrent dans une petite boutique où l’on vendait des étoffes de laine, et elles prièrent la marchande de leur donner quelques coupons de flanelle dont elles pourraient faire des camisoles pour leurs poitrinaires.
La marchande les écouta et se mit à pleurer : « Vous soignez les poitrinaires! Ah! si vous voyiez dans quel état est ma fille? » et, se levant, elle conduisit les sœurs dans une soupente sans lumière, sans fenêtre, véritable cabinet noir, où, sur un lit de sangle, une fillette de dix-sept ans était couchée. La pauvrette mettait sa maigre main sur sa poitrine, toussait avec effort, essayait de sourire et avait les yeux pleins de larmes. Une des sœurs dit : « 11 faudrait la transporter dans une chambre meilleure. » La mère répondit : « Où voulez-vous que
je la mette? je lui ai donné ma chambre et je couche dans la boutique. » Le mot d’hôpital fut prononcé à voix basse; la mère répliqua : « Elle n’est pas encore assez malade, ça durera trop longtemps; on l’a refusée. Ah ! vous devriez bien la prendre chez vous ; au moins, elle sera dans un endroit où elle pourra respirer. » Rentrées à la maison de la rue de Maubeuge, les sœurs quêteuses racontèrent à la mère supérieure ce qu’elles avaient vu. Bien vite on alla chercher la petite malade et on l’installa dans une pièce ouverte de fenêtres par où pénétraient les rayons du soleil. C’était contraire aux règlements, mais la charité ne s’en soucia guère ; elle y trouvait son compte.
Il y a donc à Paris des jeunes filles qui, faute de soins, faute des précautions hygiéniques les plus élémentaires, souffrent, s’affaiblissent et meurent ! On en a vu une, mais combien en existe-t-il que peut-être on parviendrait à sauver? Cette pensée poignit les religieuses de Marie Auxiliatrice et s’empara d’elles jusqu’à l’obsession. On s’informa et l’on apprit que les hôpitaux repoussent les phtisiques pendant la première et la seconde période de leur maladie; on ne les accepte que pendant la troisième, — la dernière, — lorsque la science déclare que tout espoir doit être abandonné; en un mot, on leur prête un lit pour mourir. Que l’on n’accuse pas l’Assistance publique de cruauté, elle obéit à une nécessité implacable. La durée de la phtisie varie entre un mois et quarante ans ; c’est à Paris une affection très fréquente; il est impossible, dans l’état actuel de notre système hospitalier, d’immobiliser un nombre considérable de lits au détriment des malades transitoires qui doivent être soignés dans nos hôpitaux, sous peine de mourir sur le grabat de leur mansarde. Lorsque l’on a étudié ou fréquenté les hôpitaux, on sait que les malades se pressent à la porte,
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qu’on en est réduit à faire une sélection parmi les plus dangereusement atteints, et qu’un lit est à peine refroidi que déjà il est occupé. Le mal n’attend pas, il est de toutes les minutes ; on a beau multiplier les ressources du « traitement à domicile », nos hôpitaux sont encombrés; en temps de santé normale, ils sont insuffisants : qu’est-ce donc lorsqu’une épidémie, — variole ou choléra, — s’abat sur la ville?
Je l’ai dit et je le répéterai sans cesse : malgré sa fortune personnelle, malgré les subventions du département, l’Assistance publique est pauvre; l’indigence, la maladie, la vieillesse, l’incurabilité la débordent, et il lui faut accomplir un effort prodigieux pour porter secours aux exigences immédiates qui, chaque jour, se reproduisent avec une désespérante régularité. 11 lui faudrait à la campagne, au plein air, en lisière des bois, quelque vaste domaine, analogue à l’asile de Vaucluse, où elle pourrait réunir son peuple de poitrinaires et le garder, loin des causes morbides, jusqu’à la dernière heure. Elle ne l’a pas encore, elle ne l’aura peut-être jamais. La foi qu’elle laisse expulser de ses maisons a compris qu’il y avait là une lacune à combler, un bienfait à exercer; elle s’est adressée à la charité privée, qui a répondu.
Les sœurs de Marie Auxiliatrice, en présence de la femme « au vieux troupier » et de la jeune poitrinaire enlevée de sa soupente, ont conçu l’œuvre; elles l’ont aperçue avec tous ses développements et elles ont compris que la première condition pour qu’elle fût vraiment secourable, était de l’établir hors de Paris, loin du centre infecté d’où s’échappent à flots les poisons de la phtisie, de la subordonner à des principes d’hgyiène qui primeraient toute autre considération et de ne se préoccuper que de la maladie des malades sans leur demander ni acte de baptême ni profession de foi. Par un ha-
sard singulier, la fille qu’elles avaient retirée de la boutique de sa mère était issue d’une famille juive et d’une famille protestante. C’était, par un exemple éclatant, démontrer que la question de secte paraissait secondaire, et que la souffrance seule était un titre à des soins dont on était résolu d’être prodigue.
La charité, comme l’ambition, a ses châteaux en Espagne; les rêveurs se plaisent à les bâtir, mais les âmes ferventes ne s’en peuvent contenter. Ce n’est donc pas tout de concevoir de bons projets, il faut les mettre à exécution; comment faire sans argent? La communauté était pauvre. Comme les Petites Sœurs des Pauvres, comme les frères de Saint-Jean-de-Dieu, on se dit : Cela ne doit pas nous arrêter; nous ferons pour les malades ce que nous ne ferions pas pour nous-mêmes, nous tendrons la main, et avec l’aumône des riches nous soignerons, nous sauverons les enfants des pauvres. Une fois la résolution arrêtée, on partit en quête.