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Le début fut heureux. On s’adressa à une femme qui est une grande dame, que je n’ai point à nommer, quoique sa main, — sa main d’or, diraient les Arabes, — s’aperçoive partout où l’on fait du bien. Par son père et par son mari, elle appartient aux familles historiques de France : Ante mare undæ , dit sa devise paternelle; Ferro , non auro, répond la devise conjugale ; l’une et l’autre ont eu des heures glorieuses. Les sœurs quêteuses n’eurent point de déconvenue ; l’offrande res-
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semblait à une largesse. L’impulsion était donnée ; elle fut féconde, car elle partait de haut. Les femmes s’empressèrent, elles entraînèrent les hommes, et bientôt on put entreprendre un premier essai. Dès l’abord, une difficulté se présenta : on ne pouvait songer à établir une infirmerie de poitrinaires à Paris, mais il fallait l’installer non loin de la maison mère, presque dans la banlieue, afin de pouvoir rester en communications quotidiennes et faciles. Après quelques recherches, on loua quatre petits pavillons à Livry, dont Mme de Sévigné disait : « Je comprends mieux que personne les sortes d’attachement qu’on a pour les choses insensibles et, par conséquent, ingrates ; mes folies pour Livry en sont de belles marques. »
Quatre pavillons : je répète ce que j’ai entendu dire, mais je n’en crois rien. Le souvenir excelle à parer les choses, à les agrandir, et j’imagine que les quatre pavillons étaient quatre maisonnettes où l’on se casa, vaille que vaille, sans aise et avec une distribution de chambres qui rendait le service pénible. La supérieure couchait dans le grenier, sous les tuiles disjointes d’un toit fatigué par l’âge; pendant les nuits pluvieuses, elle ouvrait son parapluie. On put rassembler là une quinzaine de malades ; c’est tout ce que permettait la dimension des quatre pavillons, et encore faisait-on des chambrées trop nombreuses. On était tellement à l’étroit, que l’on en était réduit à refuser d’encombrer encore plus une maison déjà trop peuplée. On avait un jardin, on y séjournait lorsque la température était tolérable ; les pauvres petites aspiraient à pleins poumons l’air des champs, qui ne ressemble en rien à l’haleine empestée de Paris. On comprenait que ce n’était là qu’une première étape, et que si l’œuvre voulait prospérer, elle devait échapper au milieu trop resserré qui menaçait de l’étouffer.
Des gens de bien se réunirent, et formèrent entre eux une société immobilière afin d’acquérir un domaine dont les Sœurs de Marie-Àuxiliatrice deviendraient locataires et où elles pourraient donner à leur infirmerie des proportions qui en feraient un institut de haute utilité. Ce fut alors — * 1881 — que l’on acheta le château de Yillepinte, à 18 kilomètres de Paris et qui est desservi par le chemin de fer du Nord, à la station de Sevran. Le fief de Yillepinte était autrefois dans la mouvance de l’abbaye de Saint-Denis; au douzième siècle, il appartenait au seigneur Hugo Lupus, le même sans doute qui possédait le clos ou les ribauds et les ribaudes avaient installé « le clapier » que Charles IX fit détruire le 27 mars 1565; par la contraction des deux noms de son propriétaire, le clapier s’appelait le Hueleu ; le peuple de Paris, habile à dénaturer les étymologies, nous en a conservé la tradition par les rues du Grand et du Petit- Hurleur.
Le château, qui n’est qu’une maison de plaisance, a des origines plus modernes ; il date de la fin du règne de Louis XIII ou du commencement de celui de Louis X1Y. On voit, dans un rôle de 1549, qu’un sieur de Flexelles, président ès comptes, est imposé pour une maison à Yillepinte ; est-ce lui qui a bâti le château? La propriété a eu des fortunes diverses, elle a été morcelée, puis reconstituée dans l’état primitif ; actuellement elle se compose de la maison d’habitation, de bâtiments ayant fait office de ferme, et d’un parc de onze hectares. L’œuvre s’y installa le 19 mars 1881. Si le développement des constructions était en rapport avec l’étendue des jardins, ce serait la plus belle infirmerie du monde.
On n’y est pas admis d’emblée ; c’est Paris qui alimente Yillepinte, le château n’est qu’une dépendance de la maison de la rue de Maubeuge ; là fonctionne le dispensaire que toute malade doit traverser avant d’être
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dirigée sur l’asile. Deux fois par semaine, des maîtres ès sciences médicales, les docteurs Cadier et Gouël, examinent les pauvres fdles postulantes que la maladie étreint et qui, dans le milieu où elles vivent, où elles meurent, ne trouvent que l’accroissement de leurs souffrances et le découragement. Le cabinet de consultation est petit, presque obscur, car il prend jour sur la cour sans clarté qu’assombrissent les murs de la maison où sont installés le pensionnat et le chômage; mobilier modeste, quelques gravures de sainteté appendues aux murailles; des fioles, des instruments d’investigation à la portée du médecin ; un bec de gaz flambe et projette sa lumière à travers le tube d’un laryngoscope.
Le docteur a passé sur ses vêtements la serpillière blanche ; la supérieure, un crayon et un registre en mains, se tient à ses côtés, prête à écrire « l’observation » et à donner ordre de délivrer gratuitement, par la pharmacie de la maison, les médicaments ordonnés. Une à une, on fait entrer les malades, ouvrières de Paris pour la plupart, en robes de laine, coiffées de chapeaux prétentieux, obligées peut-être, par économie, de se restreindre pour la nourriture, mais ne pouvant faillir à la nécessité de s’affubler d’un faux chignon et de s’augmenter de ce que nos grand’mères appelaient « une tournure ». Elles sont émues. Le laryngoscope, le miroir à long manche qui permet de voir les cordes vocales, les fioles massées dans une boîte ouverte, les pinceaux, les effrayent un peu. Quelques-unes se défendent contre l’examen et se mettent à pleurer; on les rassure par de bonnes paroles, et pour les plus récalcitrantes, la supérieure — la révérende mère — a des câlineries qui réussissent à les vaincre. Le médecin, expert en son art, a vite fait d’ouvrir une bouche qui voudrait rester close, de rabattre la langue, d’éclairer les fosses de la gorge jusqu’en leur profondeur et de
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les barbouiller de créosote. La malade écarquille les yeux et a une seconde de stupeur, comme si elle venait d’échapper à un danger. L’auscultation est lente et minutieuse, car le plus ou moins de matité dans la sonorité thoracique est un indice précieux pour déterminer la période et, par conséquent, la gravité du mal.
Presque toutes les malades que j’ai vues se présenter à la consultation sont pâlottes; la main est moite, l’ongle est bombé, la voix semble fêlée; leur carnation a quelque chose de diaphane qui donne de l’étrangeté au visage ; elles ont des gestes doux, un peu enfantins et parfois des rougeurs subites. Quelques-unes expliquent très bien le genre de souffrances dont elles se plaignent; elles parlent de « la petite fièvre », des sueurs nocturnes, des chaleurs de la poitrine, de leur voix « qui siffle sans qu’elles sachent pourquoi ». Chez plusieurs d’entre elles, le mal a déjà rompu l’équilibre nerveux ; elles ont le tourment de l’inconnu : « Je voudrais m’en aller. — Où? — Je ne sais pas ; bien loin, bien loin! » Pour celles-là l’anémie a fait son œuvre, la névrose n’est pas loin. Quelques-unes, parmi les plus âgées, sont obtuses. Elles souffrent, c’est tout ce qu’elles peuvent dire. Aux questions paternelles du médecin, elles répondent : « Peut-être bien! » Une vieille poitrinaire qui n’avait plus qu’une dent, maigre, parcheminée, s’était débarrassée de son corsage pour faciliter l’auscultation, et découvrait des épaules pointues, où les clavicules creusaient des « salières ». On lui disait : Qu’avez-vous? Où souffrez-vous? » Elle répétait : « Je ne sais pas, c’est quelque chose qui me « tribouille » dans l’estomac. »
Lorsque les poitrinaires présentes ont été examinées, on voit arriver les petites filles rachitiques, scrofuleuses, malingres, bouffies par la lymphe, pâlies par l’hydrémie, la tête de côté, le cou gonflé de glandes,
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encombrées de mucosités, parfois sourdes et parfois clignotant de la paupière, comme si la moindre clarté les éblouissait. Ces créatures chétives sortent des mansardes de Paris; ce n’est pas l’insalubrité du logement qui les a faites ce qu’elles sont, c’est l’insalubrité paternelle. Les plus faibles, les plus étiolées restent entre les mains des sœurs ; Marie Auxiliatrice ne les repousse pas, et je dirai plus tard quel asile la charité vient de s’ouvrir à leur débilité ; car l’œuvre n’accueille pas seulement les jeunes filles poitrinaires, elle emporte sous ses ombrages les toutes petites filles qui pourraient le devenir. La fondation est récente et la fille d’un grand architecte y a attaché le nom de son père.
Quand, après l’examen médical, une malade a été reconnue atteinte, à un degré quelconque, dans le principe même de la vie, elle est dirigée sur Villepinte, à la condition que l’on puisse lui faire une place et que la maison ne soit pas trop pleine. Il est rare que l’on ne soit pas obligé d’attendre que la mort ait vidé un lit. Cependant j’ai vu une malade à neuf heures du matin dans le cabinet de consultation et je l’ai retrouvée installée à l’infirmerie de Villepinte, le même jour, à une heure de l’après-midi. Je m’y étais rendu par le chemin de fer; le petit omnibus de l’asile était venu me chercher à Sevran; au bout d’un quart d’heure, j’étais arrivé devant le château rouge, ainsi que disent les gens du pays. Deux tourelles à queue d’aronde sont reliées par un corps de logis ; le tout est en briques, dont un badigeon a exagéré la couleur primitive. La supérieure générale m’avait précédé, et j’ai pu, grâce à sa complaissance, parcourir la maison jusque dans ses recoins les plus secrets. La distribution des logements est selon le mode des anciens architectes, dont l’idéal paraît avoir été d’établir partout une différence de niveau. Dans le salon primitif, qui sert de parloir
aux sœurs, quelques boiseries sculptées, quelques trumeaux noircis rappellent le souvenir des propriétaires d’autrefois et sont l’indice d’un luxe oublié aujourd’hui ; de toutes les pièces, c’est la seule qui ne soit pas consacrée aux malades ; la maison leur appartient ; elles y sont chez elles, le savent et s’y plaisent.
La cuisine est de dimensions sérieuses et outillée d’instruments en fer émaillé qui dédaignent l’étamage et sont réfractaires aux accidents ; les casseroles qui mijotent sur le fourneau et les broches qui tournent devant le feu sont d’aspect rassurant ; on comprend que l’hygiène alimentaire est particulièrement surveillée et que, dans le traitement appliqué aux malades, la sœur cuisinière donne la main à la sœur pharmacienne. De la cuisine au réfectoire, il n’y a qu’un palier à franchir. Le réfectoire, c’est la salle, comme disent les petits bourgeois de Normandie ; on y mange pendant les repas ; le reste du temps on s’y tient et on y travaille . Une trentaine de jeunes filles se sont levées lorsque j’y suis entré, laissant sur les tables couvertes de toile cirée leur tricot commencé, le linge qu’elles raccommodaient, le livre qu’elles lisaient. C’était l’heure de la récréation, mais une petite pluie fine interdisait la promenade dans le parc. Je les ai regardées, et malgré leur sourire avenant, malgré leur air de jeunesse, j’ai été saisi de commisération, car un tiers d’entre elles, sinon plus, est frappé du mal qui ne pardonne pas, dont peut-être on ralentit l’action, mais que la science ne sait pas encore vaincre, et qui ne lâche point la proie qu’il a touchée.
On était gai pourtant dans ce réfectoire où la vie n’a déjà plus d’avenir; l’âge des malades les faisait insouciantes, et ce n’est pas entre dix-sept et vingt-trois ans que l’on peut se croire sur le chemin sans issue. La maladie elle-même, — la phtisie, — à mesure qu’elle
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prend possession d’un être et le détruit, semble verser en lui des espérances plus fermes, des aspirations plus étendues et des rêves plus vivaces. Il semble que le corps, en s’affaiblissant, donne à l’âme des forces de conception que la santé ne connaît pas ; on dirait que toutes les années qui vont être enlevées à la durée d’une existence normale se concrètent pour douer la malade, la moribonde, d’une activité cérébrale qui la fait vivre de longs jours en quelques minutes. La rêverie les enlève, les maintient au-dessus de la réalité, leur ouvre des horizons où elles se précipitent avec une sorte d’ivresse qui est souvent le bonheur et qui est toujours de l’espérance. A l’instant même de la mort, elles ne parlent qu’au futur. J’ai vu mourir autrefois une jeune femme phtisique ; étendue sur son lit, quelle n’avait pas quitté depuis deux mois, veillée par des Sœurs de l’Kspérance qui se relayaient autour d’elle, ayant reçu les onctions suprêmes, environnée des appareils funèbres, ne pouvant se faire aucune illusion sur son état, le matin même du jour dont elle ne devait pas voir la fin, elle me disait : « L’an prochain, quand je conduirai ma fillette à Florence, viendrez-vous avec nous? » Toutes celles qui sont à Villepintè sont ainsi ; à la qualité même des projets, on pourrait jusqu’à un certain point reconnaître celles qui ne survivront pas. Dans quelques mois, elles seront mortes, et elles se racontent ce quelles feront lorsqu’elles seront grand’mères. On pourrait affirmer que les plus tristes sont les moins malades.
On s’ingénie à les rendre heureuses et il m’a semblé que l’on y réussissait. La maison a-t-elle une discipline? Je ne sais trop; il serait plus juste de dire qu’elle a des habitudes auxquelles se conforment les soixantetreize malades qui l’habitaient lorsque je l’ai visitée. On doit être levé pour assister au premier repas, qui est
servi à huit heures et demie du matin; puis l’on fait le ménage et l’on reste sans occupation déterminée jusqu’à onze heures et demie; on dîne et on a ensuite deux heures de récréation ; de deux heures à trois heures et demie, on travaille; dans une telle infirmerie, il ne manque pas de draps à recoudre, de taies d’oreiller à réparer* de serviettes à ourler, en un mot, de linge à « entretenir » , et on y emploie les malades valides ; à trois heures et demie, on goûte; de quatre à cinq heures, on reprend l’œuvre de la couture ; à cinq heures on est en liberté, on soupe à six heures et à huit heures on se met au lit.
Gomme on le voit, la journée est distribuée de façon à éviter l’ennui; le travail est une distraction et ne devient jamais une fatigue. Selon la saison, les pauvres filles vivent en plein air ou dans le logis; ce sont des plantes frileuses, on les rentre en hiver, on les sort en été; elles redoutent le froid et s’épanouissent au soleil. La maison est un asile religieux, dirigé par des sœurs qui se conforment à une règle inflexible, je le sais; mais c’est avant tout un asile thérapeutique. Chaque jour, la messe est dite à sept heures et demie pour la communauté, nulle malade n’y assiste ; le dimanche, elle n’est célébrée qu’a dix heures, mais celleslà seules auxquelles le médecin en a donné l’autorisation sont admises à la chapelle. De même, pour la table des malades, qui ne connaît ni les jeûnes, ni les carêmes, ni les abstinences. L’hygiène appropriée aux anémies, aux tuberculoses, aux phtisies exige une nourriture substantielle où la viande n’est pas épargnée ; on le sait à Villepinte, et le vendredi a ses filets de bœuf comme un simple dimanche. La cuisinière en chef, c’est le médecin; il ordonne les repas, comme il prescrit les potions.
Les malades, sans qu’elles s’en doutent, sont divi-
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sées par catégories correspondant au degré de leur maladie : les moins malades, les plus malades, les très malades, les agonisantes. Les deux premiers groupes ont des dortoirs garantis du nord par un couloir qui fait à la fois office de double muraille et de ventilateur; un calorifère entretient une chaleur égale et douce, dont les poumons délicats n’ont rien à redouter. Les pièces sont vastes, ouvertes sur le parc, et découvrent un horizon de verdure que nulle bâtisse n’enlaidit. La propreté, utile dans les salles hospitalières, indispensable dans une infirmerie de poitrinaires, est poussée jusqu’aux limites extrêmes ; comme disent les frotteurs, on peut se mirer dans les parquets. Les lits sont aussi séparés que le permet l’espace trop restreint, lits en fer garnis d’une bonne literie; sur plus d’un traversin j’aperçois trois ou quatre oreillers; celles qui occupent ces couchettes si bien munies ne peuvent, sous peine d’étouffer, dormir que le torse relevé, presque assises.
Tous les lits sont vides, bien bordés, enveloppés du couvre-pied de piqué blanc, sauf un où je vois une belle fille blonde qui n’est pas bien souffrante, et qui se dépite d’être forcée de rester étendue dans le dortoir pendant que ses camarades rient et bavardent entre elles. Toute rose, montrant son joli cou blanc et sa chevelure cendrée, elle cache sa tête sous son hras et pleure parce qu’elle s’ennuie. Elle est honteuse de faire l’enfant, elle s’excuse, sa voix est déjà brisée par le mal ; la pauvrette en est à la seconde période; sa main est noueuse, le pouls est aigu et rapide ; une quinte de toux la soulève ; elle dit : « Ce n’est rien, c’est un rhume que j’ai négligé. » Avant deux ans, si la science ne fait un miracle, elle ira dormir dans le petit cimetière de Villepinte.
Au-dessus des lits on a inscrit le nom des donateurs,
car chaque lit représente une fondation faite par une ou plusieurs personnes. Ces noms, je ne les lis pas sans émotion; je les connais, je les ai aperçus dans presque toutes les œuvres de charité privée où j’ai regardé. Si, comme au moyen âge, on entaillait les armes du bienfaiteur ou de la bienfaitrice sur la muraille, j’y verrais plusieurs fois reproduit l’écu de gueules à trois bandes d’or, qui est celui d’une ancienne vicomté souveraine qu’en 1565 et en 1572 Charles IX érigea en duché-pairie.
On ne soupçonne pas le bien que font certaines femmes du monde, dont la vie extérieure a du retentissement, que jalousent les âmes médiocres et qui semblent s’être imposé la tâche de soulager les misères. On les croit occupées à leurs plaisirs, engourdies dans le luxe, frivoles, travaillant avec leur « couturier », pariant aux courses, veillant sous la clarté des lustres et s’enivrant au milieu des hommages. Je l’ai cru comme tant d’autres, et j’en suis honteux. Sous la robe de mérinos noir, elles vont panser des plaies hideuses, elles s’assoient dans les ouvroirs, y restent trois heures de suite silencieuses et donnent aux meilleures ouvrières l’exemple de l’adresse et de l’habileté. Je sais que les pauvres n’ont jamais tendu vainement leur main vers elles, et lorsque, chaque jour, elles montent dans les mansardes, dans les greniers, pour y porter des secours et des consolations, on dirait qu’elles y sont descendues. Donner son argent, c’est quelque chose; mais donner son temps, donner sa vie, pour ainsi dire, quitter brusquement ses habitudes élégantes, pour s’engouffrer aux bas-fonds de la souffrance, cela est rare et mérite d’être signalé; lorsqu’elles partent pour leurs expéditions de bienfaisance, elles sont si simplements vêtues, qu’on les croirait déguisées, comme si elles allaient en bonne fortune.
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Au delà et loin des dortoirs où brillent ces noms lumineux de charité, s’ouvrent deux chambres qui contiennent chacune cinq ou six lits. On ne fait qu’y passer, la mort guette à la porte. Quel poète grec a donc dit : « Le carquois de ma vie est épuisé, j’ai lancé ma dernière flèche ? » Celles qui entrent là sont de pauvres petits archers désarmés pour toujours. La dernière chambre change souvent de nom : c’est la chambre rose, la chambre bleue, la chambre grise; plusieurs fois, au cours de la même année, on remplace le papier, que l’on se hâte d’arracher, comme si le bacille de la tuberculose que le docteur Robert Koch a montré, le 24 avril 1882, à la Société médicale de Berlin, pouvait s’y loger et se jeter sur de nouvelles victimes.
Lorsque je suis entré dans cette chambre funèbre, une sœur auxiliaire, assise sur un tabouret et tricotant, gardait deux malades, deux enfants de dix-sept ans qui sont à peine encore de ce monde. La maladie les a amaigries jusqu’à la transparence ; l’esprit semble dégagé ; il s’est affiné et comprend des choses mystérieuses que la résistance de la matière l'empêchait d’apercevoir. Dans cet état, on dirait que l’âme bat de l’aile au-dessus du corps anéanti; elle ne s’est pas encore envolée et déjà elle n’est plus sur terre, L’une de ces moribondes a la tête enveloppée de langes ; elle est déformée par un abcès fistuleux qui a gonflé le visage et tuméfié les paupières de l’œil droit. Sur la table qui est près de son lit, je vois toutes sortes de friandises à côté d’une tasse de bouillon froid et d’un verre de vin de Malaga ; la pauvre petite n’y touche pas ; elle est aplatie sur l’oreiller, de profil, sans remuer, comme envahie par une lassitude très douce où elle se complaîl ; je lui parle, ses lèvres me répondent et n’émettent aucun son perceptible.
L’autre est charmante, immobile, les yeux fixés de
vant elle, regardant vers des choses invisibles. Chateaubriand a dit : « Pourquoi n’y aurait-il pas dans la tombe quelque grande vision de l’éternité?)) Ses cheveux blonds dessinent un nimbe d’or autour de son front bombé ; son visage est si pâle, qu’il paraît d’un blanc mat; ses yeux sont agrandis par une ombre d’azur; le pouls se hâte comme s’il voulait en finir plus vite ; le souffle est bien court, lui aussi il se précipite. Les mains sont allongées sur la couverture, brûlantes et agitées d’une très faible trépidation. J’ai demandé à la pauvre enfant : « Quel âge avez -vous ? » Une toute petite voix m’a répondu : « Au mois de mai j’aurai dixhuit ans. — C’est le mois où fleurissent les roses, je vous en apporterai un gros bouquet. » Elle ébaucha un sourire et dit : « Cela me fera plaisir. » Je me suis éloigné rapidement ; la vue de ceux qui vont mourir rappelle ceux que l’on aimait et qui sont morts.
Je me suis trouvé dans un couloir; une porte était en face de moi, machinalement je l’ai poussée et je suis resté saisi. Dans une pièce très étroite, éclairée par une large fenêtre qui semble s’ouvrir vers l’infini, sur un lit drapé de blanc, j’ai vu une jeune fille couchée. Derrière elle, une veilleuse et deux flambeaux étaient allumés, clarté trinaire qui est une profession de foi. Une sœur auxiliaire et une mère de Marie Auxiliatrice, agenouillées, priaient. Le frêle cadavre est vêtu de blanc, un large ruban bleu contourne les épaules et descend jusqu’aux pieds; les mains, — comme elles sont blanches! — sont entourées d’un chapelet et semblent être jointes pour une oraison suprême ; un long voile de mousseline enveloppe le corps tout entier. Les paupières closes, la pâleur rendue plus éclatante par le contraste des cheveux noirs, la lèvre encore souriante, donnent au visage une expression de béatitude dont je suis frappé. Une phrase de saint Paul me revient
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à la mémoire : « Ne soyez point tristes comme les païens, qui n’ont point d’espérance. » La supérieure, qui m’accompagnait, s’est inclinée et a récité une prière pour le repos de l’âme de la pauvre petite. — Où pourrait-elle aller, cette âme enfantine, si ce n’est dans l’apaisement et dans la quiétude sans fin? — Elle était partie, le matin même, au lever du jour. Est-ce bien la chambre des mortes où je l’ai vue? N’est-ce pas plutôt la chambre de la délivrance?
En suivant un corridor dont les fenêtres donnent sur la place du village, on parvient à la chapelle, qui est une sorte de grenier approprié aux besoins du culte; la sacristie n’est pas luxueuse, c’est une armoire dont on a retiré les planches. Gela désespère les religieuses, qui voudraient avoir une belle chapelle pour y entendre la messe quotidienne et y venir prier en commun. Le lieu est insuffisant, mal aménagé, situé sous les combles, je le reconnais; mais qu’importe? on y prie aussi bien que dans les cathédrales, et la crèche de Bethléem, où s’agenouillèrent les rois des pays d’Orient, n’était pas aussi grande. Si j’osais, je dirais : « Mes sœurs, ne songez à modifier votre chapelle qu’après avoir construit des logements pour toutes les malades qui vous invoquent; c’est le moyen de plaire au Dieu que vous servez. »
Si Dieu est mal logé à Yillepinte, les religieuses sont encore plus mal logées que lui. Les malades les ont chassées de la maison; à force de reculer pour faire place aux poitrinaires, elles sont arrivées jusque sous les toits, dans des chambrettes en brisis, traversées par des poutres contre lesquelles on se heurte le front, où le papier humide se détache des murs, où le sol n’est même pas carrelé, mais composé d’un mélange de plâtre et de pisé. C’est inhumain et c’est imprudent, car il faut de la vigueur pour résister aux fatigues de la
fonction, et l’on compromet sa santé en dormant dans ces galetas que visitent les courants d'air et que le froid pénètre. En revanche, la pharmacie est irréprochable, rien n’y manque, pas même les énormes bocaux rouges et bleus qui servent d’enseigne aux pharmaciens, et à l’aide desquels, le soir, ils aveuglent les passants. Là le travail ne chôme pas ; la mère pharmacienne et la sœur qui l’assiste sont à l’œuvre tout le jour; elles excellent à dissimuler les amers, afin de les faire accepter aux malades que leur mal rend capricieuses et qui détournent volontiers la tête quand il s’agit d’avaler l’huile de foie de morue réglementaire.
La vie des religieuses de Marie Auxiliatrice est dure. Levées à cinq heures, couchées tard, lorsque nulle dans la maison ne peut plus réclamer leur secours, elles sont sur pied toute la journée pour les soins à prodiguer, pour la surveillance à exercer, pour l’impulsion à donner aux divers services qui font mouvoir l’œuvre. Ont-elles le temps de prier? Je ne sais. Mais quelle prière vaut l’acte de dévouement, quelle litanie peut remplacer la dépense de soi-même au profit d’autrui? Le jour, elles ont mille occupations qui ne leur laissent pas un instant de repos; la nuit, elles ne sont jamais certaines de n’être pas appelées auprès d’une malade. Elles m’ont paru actives, empressées et chaudes de cœur. Où se recrute cette communauté qui n’a rien de platonique et dont l’existence est un labeur perpétuel ? Un peu partout, comme les autres ordres religieux. J’ai causé avec une tourière qui m’a paru être une paysanne, et il est possible que j’aie côtoyé, rue de Maubeuge ou à Villepinte, l’arrière-petite-fille d’un des maréchaux de France dont la gloire de Louis X1Y a profité.
Elles sont très maternelles avec leurs malades et s’ingénient à leur éviter quelque fatigue ou à les maintenir
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dans l’exercice du traitement prescrit. Il faut reconnaître, du reste, que la plupart des malades sont des fillettes déjà atteintes de sagesse. Il est extrêmement rare que les affections chroniques des poumons ou du larynx se produisent avant l’âge de seize à dix-sept ans. La phtisie proprement dite, comme l’aliénation mentale, est presque inconnue chez les enfants. Avant la puberté, la tuberculose ne se manifeste guère que sur les enveloppes du cerveau (méningite tuberculeuse), ou sur les ganglions du mésentère (carreau); quant à l’hémoptysie (crachements et vomissements de sang), elle n’existe pas au-dessous de la septième année et elle est exceptionnelle avant la quinzième.
Les poitrinaires de Villepintc ont donc dépassé depuis longtemps l’âge de raison lorsqu’elles sont admises dans l'asile ; aussi n’a-t-on point de reproches â leur adresser; mais si la malade est obéissante, la maladie ne l’est pas. Bien souvent il faut user de subterfuge et susciter des complices pour empêcher une fillette qui s’affaiblit, et ne s’en aperçoit pas, de faire son lit, de balayer la chambre, de se livrer, en un mot, au travail quotidien, qui pour elle est une sorte de passe-temps. Ceci n’est pas très difficile, car cette maladie a cela de particulier qu’on la reconnaît chez les autres et qu’on l’ignore pour soi-même; aussi pendant la première et la seconde période on parvient, sans trop de peine, à les occuper et à les satisfaire, même lorsque l’anémie développe chez elles un appétit que rien ne semble pouvoir apaiser et qui se traduit par une consommation de pain prodigieuse (11 700 kilogrammes en 1883); mais lorsqu’elles entrent dans la dernière période, lorsque le tubercule a creusé sa caverne mortelle, lorsque l’ongle est recourbé et que l’extrémité du doigt a la forme d’une spatule, lorsque la toux nocturne est incessante et que les sueurs sont profuses, la maternité des sœurs reste
parfois impuissante devant l’irrégularité des caprices et les exigences d’une volonté qui ne s’appartient plus.
La prédominance nerveuse est la plus forte, la malade y obéit. Elle devient instable; elle est animée d’un désir incessant que bien souvent elle ne pourrait formuler; partout ou elle est, elle croit quelle serait mieux ailleurs; chaque jour, presque chaque heure, elle veut changer de place; tant que l’on peut, on lui obéit; le règlement de Yillepinte est fait en faveur des malades et non point au profit des infirmières. Et la nourriture : « c’est une affaire d’État, » me disait une sœur. Malgré ' deux plats de viande et deux plats de légumes variés, qui permettent de faire un choix, les malades auxquelles la mort a déjà fait signe goûtent les aliments les uns après les autres, les repoussent et ne peuvent manger. Ainsi quelles le disent ellesmêmes, elles ont des « envies » ; elles demandent des crevettes, du homard, des sardines, des huîtres. On leur en trouve, coûte que coûte ; devant la fantaisie satisfaite, l’appétit se réveille et, le plus souvent, se rendort aussitôt.
A Yillepinte on ne reçoit pas seulement, les malades du troisième degré, pour les aider à mourir; celles du premier et du second degré sont acceptées avec empressement; on les prend avec l’espoir de les guérir, et dans bien des cas on les guérit. Sous ce rapport, le traitement prescrit par le docteur Lefebvre (d’Aulnaylôs-Bondy), médecin de l’asile, et les soins des religieuses ont produit des résultats qu’il m’a été facile de constater sur les registres de l’œuvre. Du 1er janvier au 51 décembre 1885, deux cent vingt-neuf malades sont entrées dans la maison ; sur ce nombre, soixantequatorze (premier degré) sont sorties guéries ; cinquante-neuf (second degré) ont éprouvé une amélioration assez sérieuse pour faire espérer que l’existence
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sera prolongée de plusieurs années ; vingt-trois (troisième degré) sont mortes; au 1er janvier d 884, l’asile contenait soixante-treize poitrinaires. Ces chiffres ont de l’importance et semblent prouver que le malade atteint de tuberculose pulmonaire, transporté, dès le début, dans un milieu sain, fortifié par une alimentation réparatrice, soigné avec vigilance et selon des prescriptions intelligentes, peut ressaisir la santé et vivre de longs jours.
Le recrutement des malades n’est que trop facile; Paris est un infatigable pourvoyeur de phtisiques ; on peut quintupler les lits de l’infirmerie à Villepinte, il ne faudra pas une semaine pour qu’ils soient occupés ; à voir la quantité de pauvres filles qui se pressent dans le cabinet de consultation de la rue de Maubeuge, on comprend que s’il y a beaucoup d’appelées, il y a bien peu d’élues. Tout donataire qui a « fondé )> un lit, moyennant une rente annuelle de 1000 francs, a le droit de le réserver à telle jeune poitrinaire qu'il désignera, ce qui n’est que correct; les donateurs qui ont une moitié, un tiers ou un quart de lit se concertent pour décider dans quel ordre chacun d’eux fera entrer une malade à l’asile. Lorsqu’un lit est libre et n’est pas réclamé par son donateur, on ne tient compte ni de la qualité ni de la quantité des recommandations ; on n’apprécie que le degré du mal et de l’indigence, et on l’attribue à la malade qui en a le plus besoin.
Les familles sont admises, le dimanche, à visiter les malades dans une pièce spéciale ; on permettait autrefois les promenades dans le parc, il en est résulté des inconvénients, et on les a interdites. Pendant le temps des visites, le parloir reste sous la surveillance d’une des religieuses; les parents ne se gênent guère pour apporter toutes sortes d’aliments frelatés et de mauvaises boissons; on a beau leur expliquer qu’ils compro-
mettent le résultat du traitement suivi, ils ne s’en soucient, font semblant de se rendre aux remontrances qui leur sont adressées et glissent, en cachette, dans la poche des malades les cervelas à l’ail et autres denrées de même acabit qu’ils ont apportées. L’entêtement des gens à cet égard est tel, que l’on a dû renoncer à accorder des sorties aux poitrinaires; il suffisait parfois à une malade en voie d’amélioration de passer deux ou trois jours près de ses parents pour perdre le bénéfice de la vie régulière et du régime observés dans l’asile. « Les sorties provoquaient trop de rechutes, me disait une sœur; nous avons été obligées de les supprimer.
J’ai déjà signalé le fait, en parlant de l’Orphelinat des Apprentis à Auteuil : jour de congé, jour de « noce ». Moralement et physiquement, le mieux obtenu est compromis; à Villepinte, on est tellement convaincu du danger que les malades courent dans leurs familles, qu’on ne laisse sortir que les incurables, et encore le plus rarement possible. Quant aux autres, à celles pour lesquelles toute voie de retour à la santé n’est pas définitivement close, on s’appuie sur les prescriptions du médecin et on les garde dans la bonne maison, dans la maison vraiment maternelle, qui ne s’ouvrira devant elles qu’après guérison ; dans ce cas, « le chômage » de la rue de Maubeuge, le recevra et leur laissera le loisir de trouver une condition. Ainsi l’œuvre de protection est complète; on peut comprendre pourquoi les anciennes malades de Livry ou de Villepinte, dès qu’elles ont une heure de liberté, viennent voir celles qu’elles nomment « nos mères » .
A côté de l’infirmerie des poitrinaires, qui est l’œuvre maîtresse, l’œuvre originale des religieuses de Marie Auxiliatrice, le château rouge accepte quelques pensionnaires. Des femmes malades, ne pouvant se faire soigner chez elles, redoutant la sécheresse de bien des
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maisons de santé, viennent demander secours à Villepinte, où trois chambres leur sont réservées. Le grand parc les attire, mais surtout la douceur des religieuses. Un de ces immenses magasins qui occupent tout un peuple d’employés s’est adressé à la maison de Villepinte pour y faire traiter ses « demoiselles » lorsqu’elles sont malades. Là elles sont l’objet de soins qu’elles ne trouveraient peut-être pas ailleurs, car le médicament n’est pas l’unique agent de guérison. J’ai voulu savoir ce que l’un des chefs du grand établissement auquel je fais allusion pensait du régime de Villepinte ; je lui ai écrit et j’extrais de sa réponse le pasage suivant, qui est intéressant à plus d’un égard et qui m’a paru l’expression même de la vérité :
« Il faut connaître les misères des demoiselles de magasin pour apprécier l’importance de l’œuvre confiée aux religieuses de Marie Auxiliatrice. Ces jeunes filles débutent vers dix-sept ans; il huit qu'elles soient rendues à leur rayon à huit heures du matin, pour le quitter vers neuf heures du soir. Ces treize heures de travail sont coupées par deux repas, seuls moments de la journée où il soit permis de s’asseoir, car il faut sans cesse être prévenante et empressée auprès des clientes, faire les étalages le malin, ranger les rayons et faire le déplié le soir. L’air enfermé des magasins où la foule s’est succédé au long du jour, la poussière apportée par cette foule, celle qui sort des tapis, celle encore plus ténue qui provient des tissus de toute sorte, le gaz qui déverse ses résidus de combustion, tout contribue à développer les maladies des voies respiratoires chez des femmes surexcitées par l’ardeur nerveuse mise à la vente et épuisées par la station debout qui est la nécessité même de leur profession. Comment l’anémie n’exercerait-elle pas ses ravages chez elles, malgré la bonne nourriture par laquelle on les
soutient, malgré les ressources que leur apporte uu gain quotidien supérieur à celui des ouvrières et des autres femmes vivant du produit de leur travail ? Beaucoup viennent de province et sont dans un isolement d’autant plus périlleux qu’elles ont sous les yeux toutes les séductions du luxe et qu'elles sont constamment en relations avec des jeunes gens pour les mille nécessités du service. Vient la maladie ; point d’épargne, l’abandon, l’hôpital qui vous rejette à peine convalescente sur le pavé pour faire place à d’autres, le retour prématuré au travail afin d’avoir de quoi manger et gîter, les rechutes et la ruine définitive de la santé, sinon de la vie. A ces êtres jeunes qui ont besoin d’un asile pour le cœur autant que pour le corps, il faut ces autres femmes qui voient en elles des sœurs et les aiment pour l’amour de Dieu. Que demande-t-on à Villepinte ? Une profession de foi religieuse? Non; une adhésion à des statuts? Pas davantage ; rien que d’épargner à la maison toute manifestation inconvenante et de se laisser soigner de bonne grâce. Silence sur le passé, bon vouloir pôur le présent, espérance pour l’avenir, voilà tout ce qu’il faut aux Dames de Marie Auxiliatrice. Elles nous ont fait un bien énorme et ont déjà sauvé plus d’une de nos demoiselles malades. »
Lorsque j’ai visité la maison de Villepinte, deux demoiselles de magasin y étaient en pension et ne semblaient point s’y déplaire.
La maison a beau se croire un château, elle est trop étroite pour loger les jeunes poitrinaires, les pensionnaires, les religieuses, les tilles de service; si l’on en était réduit aux dortoirs et aux chambres de l’asile proprement dit, il faudrait renvoyer la moitié des malades. Pour parvenir à les loger, on a utilisé les bâtiments d’une ancienne ferme qui ont appartenu à l’exploitation du domaine. On a eu beau réparer les
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murs, soutenir les plafonds par des étais, badigeonner les couloirs au lait de chaux, c’est vieux et d’aspect triste ; cela ressemble à une maladrerie. Tout est de guingois, comme l’on disait jadis. Les escaliers sont des échelles de meunier, le sol est en terre battue et de gros poêles en fonte indiquent que la température n’y est pas clémente. C’est du reste une simple annexe, on ne fait qu’y coucher. La cour a de l’animation : les volailles picorent le fumier, les pigeons roucoulent sur le toit et de belles vaches ruminent près des chèvres qui cabriolent. Le lait entre pour une proportion considérable dans l’alimentation des malades et, grâce à ce petit troupeau, on est certain de l’avoir dans sa sincérité primitive.
Dans une des chambrettes de la ferme j’ai vu une femme d’une cinquantaine d’années, grande, très pâle, qui a dû être fort belle aux jours de sa primevère. La supérieure m’a dit en souriant : « Je vous présente un prix Montyon. » La femme a baissé les yeux, pendant qu’une buée rose montait à son visage. L’histoire est touchante et doit être rappelée,
Née en 1831 à Saint-Paul-de-Varces, ftans le canton de Vif, au département de l’Isère, elle s’appelle Marie Armand et a gardé le surnom de Mariette, qu’on lui a donné au temps de son enfance. Elle était de famille pauvre et nombreuse ; elle perdit sa mère et, quoique enfant, la remplaça auprès de ses deux frères et de ses sœurs. A l’âge de dix-sept ans, elle entra en condition à Grenoble, chez Mme X.... Elle y resta trente ans, ne conservant rien de ses gages, qu’elle remettait à son père âgé, infirme et incapable de travail. Mariette, après la mort de Mme X...., resta au service de la fille de celle-ci. La famille était riche; un désastre financier l’atteignit et la ruina. Ce n’était pas seulement la gêne qui pénétrait dans la maison, c’était la misère,
La fille de Mme X.... vint à Paris, désespérée, malade et fut admise au pensionnat de Marie Auxiliatrice. Mariette avait suivi sa maîtresse, dédaignant les offres de place et de mariage qu’on ne lui avait pas ménagées à Grenoble. Elle servit en qualité de cuisinière chez un magistrat et elle portait régulièrement à à Mlle X.... le produit de son gain. Un jour, elle tomba évanouie dans la cour du pensionnat ; les religieuses la secoururent, le médecin l’examina; la malheureuse était atteinte de phtisie et de ce que l’euphémisme des gens bien élevés appelle tumeur fibreuse, c’est-à-dire d’un cancer. Les sœurs la firent transporter à Yillepinte. Elle y reste ce qu’elle a été toute sa vie, un exemple d’abnégation et de dévouement ; quand ses souffrances lui accordent quelque répit, nulle n’est plus active auprès des jeunes poitrinaires. Grâce au legs de M. de Montyon, il a été possible de récompenser tant de vertu. Ce n’est pas sans orgueil que je constate, au cours de ces études, que partout où je rencontre une action exceptionnelle, j’aperçois l’Académie française attentive et prête à la signaler.
Lorsque je fis ma première visite à l’asile de Villepinte, j’y étais attendu; la supérieure générale m’y avait précédé; on était venu me chercher à la station de Sevran. La maison m’était apparue comme une infirmerie modèle, où les malades, les agonisantes, les mortes mêmes sont entourées de soins maternels. Je n’en avais pas pas été surpris; mais une enquête, pour être sérieuse, a besoin d’être contrôlée, et tout en parcourant les dortoirs irréprochables, en soulevant le couvercle des casseroles bien garnies, en voyant les jeunes filles rieuses, en me sentant ému devant le petit cadavre si bien paré, je me promettais de revenir un jour que je ne serais pas attendu et, comme disent Aes bonnes gens, d’arriver à l’improviste.
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Je suis parti de Paris en voiture, j’ai effleuré Pantin et je me suis engagé sur la route des petits ponts, qui est la route de Meaux et que le langage administratif appelle la route n° 24. Le paysage est affreux ; dans les champs, des bandes de corbeaux; en marge du chemin, quelques masures où l’on vend de l’engrais animal; par-ci, par-là, un cantonnier remue de la boue avec sa pelle ; à l’horizon se dressent des coteaux attristés par l’hiver; pas une voiture, pas une charrette; de loin en loin, on aperçoit un homme qui dort à l’abri d’une meule de paille. Aux environs d’Aulnavlès-Bondy, l’aspect du pays s’égaye un peu et des bouquets d’arbres en rompent la monotonie. Deux heures après mon départ, je sonnais à la porte du château rouge.
La maison était en ordre, dans l’état même où je l’avais vue lorsqu’on me la montrait et que j’avais pu la croire un peu préparée à mon intention. Tel j’avais vu l’asile à ma première visite, tel je le voyais à la seconde. Tout de suite je dis à la supérieure : « Et la petite fille aux cheveux d’or? » Elle me répondit : « Elle est morte cette nuit. » Je gravis l’escalier, j’ouvris la porte de la chambre funèbre. L’enlant était couchée sur le lit qu’elle ne quittera que pour être mise au cercueil ; elle est vêtue de la robe blanche, le ruban bleu descend jusqu’à ses pieds, ses mains sont entourées par le chapelet, le voile de mousseline la couvre tout entière, les trois lumières symboliques brillent derrière elle, des femmes agenouillées prient pour son repos. C’est bien ; c’est ce que j’ai vu lorsque l’on m’attendait ; il n’y a que la petite morte qui ne soit pas la même.