George Sand, Correspondance, t. II, p
AVANT-PROPOS
Il est étrange, il est presque douloureux d’avoir à défendre ces doctrines. Le spiritualisme a fait la gloire de l’humanité; c’est la lumière dont sont éclairées les âmes les plus hautes et les plus généreuses; c’est de lui que sont nées les trois vertus théologales, la foi, l’espérance et la charité, qui sont aussi les trois vertus sociales, sans lesquelles les peuples ne sont plus que des troupeaux combattant pour l’existence, selon la formule de Darwin, se dévorant les uns les autres, mangeant, jouissant et crevant, au lieu de mourir. « Rien dans le monde moral n’est perdu, a dit Joubert, comme dans le monde matériel rien n’est anéanti. Toutes nos pensées et tous nos sentiments ne sont, ici-bas, que le commencement de sentiments et de pensées qui seront achevés ailleurs. » C’est sur de tels principes que s’appuient ceux qui font du bien sans autre préoccupation que de faire le bien.
Les âmes mystiques, emportées par un amour surhumain, s’évadent du monde, s’enferment dans une cellule; à force d’adoration, elles arrivent à l’extase et presque à la contemplation du Dieu auquel elles brûlent de s’unir; leur joie est ineffable. Elles ont quitté la terre dont les misères leur deviennent invisibles, elles planent parmi les espaces et semblent perdues dans un éther divin où fleurissent les voluptés de l’esprit. Celles-là sont heureuses, elles ont atteint ici-bas une sorte d’immatérialité que nulle souffrance ne peut détruire et qui n’est plus touchée par les réalités de l’existence. Il n’en est pas de meme des êtres charitables qui, renonçant par libre volonté à ce que la vie contient ou promet, recherchent la caducité, la maladie, l’infortune, afin de leur porter secours. Loin de fuir les misères humaines, ils y plongent avec ardeur, ne reculant devant aucun dégoût, devant aucune fatigue, devant aucune humiliation, pour les mieux sou-
AVANT-PROPOS
lager. Dans l’homme, ils ne s’enquièrent que du malade, dans le malade ils ne recherchent que l’incurable et vivent en contact avec le rebut du mal, de l’impotence, de l’infirmité. Quel sentiment les pousse à tant d’abnégation, au labeur dans les maladreries, à l’adoption des abandonnés, à cette sorte de maternité dont le dévouement ne se lasse jamais et qui semble retrouver des forces dans son exercice même? Le désir de plaire à Dieu en aimant le prochain, le besoin de spiritualiser sa vie en la sacrifiant aux malheurs d’autrui. C’est là un spectacle admirable, et je l’ai admiré.
Dans ce Paris tumultueux qui, plus que jamais, plus que sous le règne de Louis-Philippe, plus que sous le second Empire, semble devenir le mauvais lieu du monde entier, dans ce Paris où les libertés publiques se transforment en licence, où les étrangers apportent leur argent, leur immoralité, leur dépravation pour mieux médire ensuite de nos mœurs faciles, il faut parfois s’éloigner des boulevards, des Champs- Elysées, des cafés empoisonnés d’absinthe, de ces théâtres, de ces Édens, de ces Folies que l’on prendrait pour un étal de chair à vendre, et s’en aller dans les quartiers lointains, anciennes zones suburbaines que la grand’ ville a absorbées, et frapper à une de ces maisons d’apparence un peu triste, que nul emblème ne signale et qui paraissent discrètes comme un bienfait anonyme. À tout heure de jour et de nuit la porte s’ouvre, car l’hospitalité ne dort jamais. Aux murailles des corridors est appendu un crucifix que l’édilité n’a point encore décroché; dans les dortoirs, les lits sont pressés les uns contre les autres; tout emplacement a été utilisé, car c’est sans relâche que l’on heurte à la porte; dans les salles communes les pensionnaires sont réunis, la buanderie fume, la cuisine mijote; on souffre à l’infirmerie; s’il y a un rayon de soleil, on s’assoit
AYANT-PROPOS
au jardinet; tout est lavé, fourbi, reluisant; à force de soin et de propreté, on écarte les épidémies. L’asile est calme, c’est à peine si les bruits du dehors y parviennent. La vie individuelle est libre, mais, par esprit d’ordre, la vie commune est réglée : on se lève, on mange, on se couche à heure fixe. Les pensionnaires sontils heureux? Je ne sais; ils sont paisibles et en repos sur eux-mêmes, car la maison ne rejette plus ceux qu’elle a recueillis.
Ces pensionnaires, qui sont-ils? Hélas! ceux dont la civilisation frivole se détourne, car ils lui font horreur; les Lazares qui n’ont point attendri le mauvais riche. Ici les vieillards, les caducs, les gâteux, que les familles repoussent, que les asiles publics n’ont pu accepter, là les incurables, ceux que dévorent les cancers, que le lupus ronge comme une proie certaine. Pourquoi ne sont-ils pas à Pncêtre ou à la Salpêtrière, au quartier des grands infirmes? Parce qu’il n’y a plus de place à la Salpêtrière, parce que Bicêtre est plein, et aussi, je dois le dire, parce que les malheureux atteints de ces maux horribles savent que la science n’a que des remèdes, tandis que la religion a des paroles qui fortifient les cœurs et ouvrent Pâme à l’espérance. Ailleurs, ce sont des enfants, lèpre vivante, engendrée par la pourriture de la promiscuité, ramassée sur le fumier du vice et de la dégradation; lèpre morale plus difficile à guérir, plus pénible à soigner que la lèpre physique. Pour arracher ces pauvres petits au mal qui les sollicite, pour les débarrasser des corruptions qui les ont pénétrés, il faut une ardeur de charité, une puissance de dévouement que rien ne doit décourager. Il est impossible de voir à l’œuvre les hommes qui ont entrepris cette tâche sans se rappeler la fable de Sisyphe : on a beau repousser le rocher, il retombe; rien ne les lasse cependant ni n’affaiblit leur
AVANT-PROPOS
vaillance; ne parviendraient-ils à sauver qu’un pupille sur cent, sur mille, la semence du bon vouloir n’a pas été perdue.
Ceux qui se sont sacrifiés à ces travaux appartiennent ou se rattachent à des congrégations religieuses ; robe de bure ou robe d’étamine, tête rasée ou béguin blanc; l’œuvre de charité n’interrompt point l’œuvre de la prière ; on prie pour ceux que l’on sauve, on prie pour qui maudit et pour qui persécute; xlans l’être humain, on voit l’infirmité physique et l’infirmité morale; on cherche à panser l’une et l’autre. Leur nom? ils n’en ont plus : ils s’appellent frère Gaétan ou sœur Madeleine de la Rédemption; la charité se refermant sur eux les a forclos du monde, où ils ne retournent que pour chercher des malheureux à secourir et de quoi secourir les malheureux. Abnégation, fatigue, soins répugnants, à la maison ; dans la rue, les quolibets des polissons; tout autour un vent d’athéisme qui souffle et menace de détruire les refuges, d’abattre les asiles, de disperser les misères aux hasards de la tempête. D’où viennent ces héros de la charité? De partout, de la ville et de la campagne. Parmi les hommes, je vois des prêtres, des soldats, des paysans, des avocats, des professeurs ; au milieu des femmes, je compte des servantes, des ouvrières, des filles de la petite bourgeoisie, des filles de la haute bourgeoisie, des filles de la noblesse qui gardent peutêtre le souvenir des fêtes où elles ont brillé avant d’appliquer l’eau phéniquée sur les dartres persistantes ou de laver le linge des gâteux; il en est plus d’une que je pourrais nommer.
Sœur Marie, je vous ai reconnue ; lorsque devant vous la supérieure a prononcé mon nom, vous avez tressailli et votre tête s’est abaissée, comme si elle eût voulu disparaître sous les ailes blanches de votre coiffe.
AVANT-PROPOS
Votre aïeul maternel, le général... était mon proche parent; lorsque j’étais enfant, j’ai souvent joué avec votre mère, car nous étions à peu près du même âge. Je vous ai vue toute petite, je vous ai vue jeune fille ; vous souvenez-vous qu’un soir vous m’avez chanté Y Adieu de Schubert? Vous aviez un cou charmant que je prenais plaisir à regarder. Votre frère est comte et suit son chemin dans la vie. L’existence avait bien des séductions pour vous. Quant vous avez été majeure, on vous a dit : « Il est temps de te marier. » Vous avez répondu : « Je serai l’épouse de Celui qui est et je soignerai ses pauvres. » Vous avez revêtu la lourde robe, vous avez coupé vos cheveux blonds, — ont-ils blanchi? je n’ai pu les voir, — et vous êtes devenue la mère de ceux qui gémissent. La pâleur du cloître est sur votre visage, qui n’a rien perdu de sa placidité enfantine ; votre main fine qui avait de si jolis ongles en amande, s’est durcie, s’est ridée à retourner les paillasses, à panser les ulcères, à égrener le chapelet d’ébène. Les malheureux vous contemplent avec tendresse quand vous passez dans le dortoir en leur adressant une bonne parole. Lorsque vous étiez jeune, près de votre mère, dans la maison qui regardait un grand jardin, vous étiez triste et songeuse, comme si vous aviez porté la lassitude des jours trop longs; quand je vous ai rencontrée, après plus de vingt ans, dans votre infirmerie, vous m’avez semblé alerte, enjouée, prête à rire et cherchant à égayer vos malades. Est-ce donc que la sérénité se trouve là où vous êtes? Sœur Marie, ma cousine et ma sœur, ces lignes ne tomberont jamais sous vos yeux, ce qui permet de vous dire que vous êtes une sainte.
Est-ce l’âme de Paris qui s’est réfugiée dans ces maisons? Parfois je l’ai cru ; âme bénigne, adjuvante, apte au bien, désireuse de la perfection qu’elle atteint
AYANT-PROPOS
parce qu’elle est parvenue à s’isoler du Paris sensuel dont elle ramasse les débris et recueille les rebuts. Il est consolant de savoir que, pendant que l’oisiveté parisienne mène le branle des bacchanales, la charité humblement vêtue, la main ouverte, veille, prie, se prodigue et brille au-dessus de nos sottises, comme un fanal au-dessus d’un abîme. Les maisons où l’œuvre du salut et d’hospitalité est poursuivie avec une persévérance que seule peut-être la foi sait soutenir, sont nombreuses à Paris, car là, plus que partout ailleurs, la misère est active, les chutes sont fréquentes et les secours sont urgents. Je ne puis étudier toutes ces maisons bénies où nul n’a frappé en vain; j’en choisirai quelques-unes qui peuvent servir de type et d’exemple. Je dirai comment elles ont été fondées, à quel genre spécial d’infortune elles portent secours, à l’aide de quelles ressources elles réussissent à remplir la mission qu’elles se sont imposée et, tout en conservant la discrétion, qui n’est que correcte dans un pareil sujet, je dirai par quels efforts souvent pénibles, parfois rebutants, elles parviennent, non seulement à subsister, mais à prospérer, pour le plus grand bien des malheureux.
A PARIS