II. — LES ATELIERS
L’hôpital n’est pas seul à déverser son trop-plein à l’Hospitalité du travail ; la préfecture de police a souvent recours à elle et lui demande de l’aider à faire le bien. La police n’arrête pas seulement les voleurs et les vagabonds de profession, elle ramasse aussi les indigents, compatit à leur détresse et cherche à les secourir ; mais, nous le savons, elle n’a d’autre asile à leur offrir que ses postes ou son Dépôt; elle recule devant cette extrémité ; elle s’adresse alors aux maisons charitables, dont mieux que nul autre elle peut apprécier l’utilité, et
LES ATELIERS
qu’elle soutient par de faibles subventions, en rapport avec son budget. Elle a l’œil exercé; tout de suite elle fait la part de la misère et s’efforce de la mettre sur la voie du salut. Dans ses bureaux, si calomniés et pourtant si maternels, on sait que pauvreté n’est point crime, et l’on sait aussi que la vie des grandes villes a d’impitoyables heures.
Quand une femme sans argent ni logis a marché toute la nuit et qu’épuisée, fourbue, elle est tombée sur un banc, endormie de lassitude et désespérée, elle n’a plus la force de fuir quand les gardiens de la paix s’approchent et l’interrogent. Elle les suit humblement; elle est conduite chez le commissaire de police, qui l’envoie « à la division ». Là, on la questionne et l’on reconnaît la vérité. On ne peut la diriger sur le Dépôt, qui est une prison, car elle n’a commis aucun délit; on ne peut la livrer à « justice », car si elle a fait acte de vagabondage, elle y a été contrainte par les circonstances. On écrit à la supérieure de la maison d’Auteuil : « Voilà une femme qui a été trouvée errante sur la voie publique et dont la misère seule est coupable, en voulezvous? » Puis on l’expédie sous la conduite d’un agent vêtu en bourgeois; la supérieure répond : « Je la garde et je la garderai tant que je n’aurai pas trouvé à la placer. »
Si la première division de la préfecturg voulait ouvrir ses dossiers, on pourrait y rassembler les éléments d’un curieux travail : la police et la bienfaisance. Du mois de janvier 1881 à la fin du mois de décembre 1883, le nombre des femmes entrées à l’Hospitalité du travail sous les auspices que je viens de dire a été de 1,068, et, parmi elles, il y en a plus d’une qui a dû s’étendre dans un lit et manger à sa faim pour la première fois depuis longtemps. Au matin, lorsqu’elles se réveillent, elles sont toutes surprises de se trouver
dans un dortoir et d’être enveloppées d’une couverture. L’une d’elles me disait : « Ah! monsieur, quelles délices! »
On est quelquefois en face de circonstances tellement étranges, qu’elles semblent appartenir au roman plus qu’à la réalité. Lorsque je visitai la maison d’Auteuil, j’aperçus dans la cour une femme aveugle qu’une religieuse tenait par le bras et dirigeait vers un escalier. Je fus étonné et je dis à la sœur : « Vous recevez donc aussi les aveugles? » Elle me répondit : « Nous ne pouvons cependant pas les mettre à la porte et les jeter dans la rue. » J’ai eu la curiosité de faire une enquête sur cette malheureuse, et j'en puis raconter l’histoire. Au mois de mars 1883, on fut surpris de voir une jeune femme aveugle se présenter inopinément à l’hospice des Quinze-Yingts et demander à être admise. Elle arrivait en fiacre avec un petit bagage et venait directement de la gare du chemin de fer de Lyon-Méditerranée. On lui demanda ses titres d’admission, elle n’en avait pas; son âge, vingt-neuf ans; on lui fit observer que l’hospice ne s’ouvrait que pour les personnes ayant dépassé la quarantième année et qu’il était impossible de la recevoir. Le désappointement fut extrême, elle n’avait pas d’argent, elle n’avait point de domicile et ne connaissait personne à Paris.
Le bon roi saint Louis .n’aurait pas refusé d’abriter la malheureuse pendant quelques jours dans la maison qu’il a fondée, mais le bon roi saint Louis est mort, et il n’y a plus de vivant qu’un règlement qui ne supporte pas d’exceptions. La pauvre fille fut menée chez le commissaire du quartier, qui l’envoya au second bureau de la première division de la préfecture de police. On ne pouvait l’y garder ; on ne savait où la mettre en hospitalité. Le chef de bureau la conduisit lui-même au Dépôt, afin de la recommander avec instance à la
LES ATELIERS
supérieure des Sœurs de Marie-Joseph, qui ont la garde des détenues. Dès le lendemain, il écrit pour la signaler de nouveau aux soins particuliers des religieuses. La supérieure répond : « Elle a une literie double et la nourriture de l’infirmerie. » Là, du moins, v elle était en repos et en sûreté ; on avait quelque loisir pour la tirer du mauvais pas où son imprudence l’avait jetée.
Elle se nomme Philippine B... Elle est née aveugle «à Ajaccio, fille naturelle de parents inconnus; la nourrice à laquelle on l’a confiée l’a gardée pendant son enfance. Sa ville natale la plaça à l’Institut des Jeunes- Aveugles de Toulouse; elle y reçut l’instruction compatible avec son infirmité et y resta jusqu’à Page de vingt-six ans; elle revint alors à Ajaccio, persuadée qu’elle y pourrait gagner sa vie en donnant des leçons à des enfants frappés de cécité ; elle fut déçue de tout espoir et tomba dans la misère. Une personne charitable la recueillit pendant quelque temps et lui donna, comme l’on dit, le vivre et le couvert. Elle se fatigue de cette existence subalterne; elle écrit au ministre de l’intérieur et demande à être nommée institutrice dans une maison d’éducation pour les aveugles ; on lui répond que les cadres sont complets et qu’il n’y a point de place pour elle. Gela ne la décourage pas; elle a une haute opinion d’elle, et ses illusions lui persuadent qu’il lui suffirait de venir à Paris pour être reçue par le ministre de l’intérieur et pour obtenir de lui la création immédiate d’une instilution d’aveugles en Corse, dont elle serait la directrice.
Ce projet s’empare d’elle jusqu’à l’obsession ; elle ignore les formalités indispensables, les conditions d’âge imposées, les diplômes dont il faut être pourvue. Paris est pour elle une terre promise ; si elle y touche, elle est sauvée, car là seulement on rend justice au vrai mérite, et le sien ne sera pas méconnu. Elle réus-
sit à faire partager son erreur à une femme qui lui voulait du bien ; elle en reçut le prix de son voyage et partit. On a vu quelles ont été ses premières étapes ; on voulut savoir à quoi s’en tenir sur son compte. Le télégraphe interrogea qui de droit à Ajaccio ; la réponse ne se fît pas attendre : « Philippine B... est d’une irréprochable moralité et très digne d’intérêt. » La préfecture de police entra immédiatement en campagne pour enlever la malheureuse au Dépôt et la placer dans une maison hospitalière.
On pensa d'abord aux Sœurs de Saint-Paul, qui, le lecteur ne l’a pas oublié, se consacrent aux aveugles. Malheureusement la postulante était dans des conditions particulières qui rendaient son admission impossible ; non seulement elle était trop âgée pour se plier à la discipline d’une maison où l’on travaille et où l’on prie, mais on savait, à n’en point douter, que, si elle entrait dans une association, ce serait pour y commander et non pour y obéir. Ses lettres en faisaient foi, lettres parfois emphatiques, un peu exaltées, où l’orgueil ne se dissimulait guère ; on y devinait sans peine que Philippine B... rêvait de fonder une œuvre, elle aussi, de la diriger, d’en être la supérieure. Entre elles et les religieuses de Saint-Paul la lutte eût commencé dès le premier jour; la bonne tenue de la maison exigeait qu’elle n’y prît point place; elle n’y fut pas reçue. Ces considérations morales, beaucoup plus que la question de la pension annuelle qu’elle ne pouvait payer, empêchèrent la supérieure de l’accueillir dans l’ouvroir de la cécité.
La déconvenue de la préfecture de police fut complète ; mais c’est une intelligente personne; elle comprit la valeur des objections qui neutralisaient une bienfaisance désireuse de s’exercer; elle ne se découragea pas; elle commença par donner quelque argent à l’aveugle et
LES ATELIERS
consulta l’aumônier de Saint-Lazare, que ses fonctions mettent en rapport avec les œuvres charitables ouvertes aux femmes malheureuses. Il conduisit Philippine B... à l’Hospitalité du travail. Là, elle serait une exception et ne pourrait, par conséquent, exercer aucune influence fâcheuse sur des compagnes d’infirmité. Pendant les trois mois qu’elle avait le droit d’y rester, on pourrait peut-être la faire rapatrier par les soins du ministère de l’intérieur, ou, invoquant les prescriptions de la loi du 24 vendémiaire an II qui déterminent le domicile de secours, obtenir que la ville d’Ajaccio la prît à sa charge. J’ignore si la supérieure se fit tanl de raisonnements, mais je sais qu’elle accepta Philippine. J’ai dit que pendant trois mois celle-ci pouvait demeurer dans la petite maison d’Auteuil; je le répète d’après le règle-* ment; mais je connais les règlements des institutions secourables ; on ne les délibère, on ne les promulgue que pour avoir le plaisir de les violer ; jamais charte constitutionnelle ne fut moins respectée. Trois mois ! il en faut sourire. Philippine B... est entrée à l’Hospitalité du travail le 5 mars d 883 ; elle y est toujours, et pendant longtemps encore sans doute elle y promènera son ennui, ses illusions et sa cécité.
Elle n’est pas la seule qui prolongera son séjour au delà du terme fixé ; « il y a des précédents, » comme l’on dit en bureaucratie. Le 6 mars 1884, une femme a quitté la maison après y être restée pendant quatorze mois. Ayant atteint la zone trouble qui flotte de la quarante-cinquième à la cinquantième année, défaillant, se relevant, portée à l’hôpital, en sortant, y retournant sans équilibre entre un passé qui s’efforçait de subsister encore et un état nouveau qui avait peine à saisir sa forme définitive, elle était incapable d’un service continu et exigeait tant de ménagements que nul maître n'aurait eu la condescendance de la garder. La foi reli-
gieuse est faite de patience, parce qu’elle ne désespère jamais. La pauvre femme en fit l’expérience à Auteuil. Lorsqu’elle tombait trop malade pour demeurer sans péril à la maison, elle était conduite à l’hôpital Beaujon ; dès qu’elle se sentait effleurée par la convalescence, elle retournait près des sœurs de l’Hospitalité. Cinq fois elle s’en alla, cinq fois elle rentra au bercail. Elle pleurait et perdait courage. La supérieure lui disait : « Ne vous désolez pas, ma bonne; ce n’est qu’un mauvais temps à traverser, votre santé se rétablira et nous vous caserons. » La santé s’est enfin consolidée; une place « très douce » a été offerte et acceptée avec gratitude. Sans la bonté des sœurs et si l’on s’était conformé à la lettre du règlement, que serait devenue cette malheu- ‘ reuse?
Toutes les femmes qui viennent chercher un asile dans la maison ne sont pas valides et ingambes; et les infirmes, et les estropiées, auxquelles toute besogne suivie est interdite par une débilité physique que rien ne peut vaincre, les renverra-t-on précisément parce quelles sont plus à plaindre que d’autres? Non pas; elles sont au repos ; qu’elles y restent ! Elles encombrent la maison, me disait-on; elles l’encombrent indéfiniment, je l’ai vu; le lieu de passage devient un lieu de refuge. Cela aussi est contraire au règlement; on ne s’en soucie, car la charité est insatiable, jamais elle ne se donne assez, jamais elle ne se donne trop. Une sœur, dont l’accent méridional dénonçait l’origine, me disait : « Eh! les pauvres ! ce serait grand’pitié de ne pouvoir les garder, les chères! »
A côté de l’œuvre transitoire, une œuvre ferme va naître ; je le crois du moins, quoiqu’on ne m’en ait rien dit. On aura, — on a déjà, — tant de commisération pour les impotentes, les manchotes, les choréiques, les vieilles affaiblies, qu’on ne saura leur refuser l’accès de
LES ATELIERS
la maison; on ne tardera pas à s’apercevoir qu’elles la remplissent et alors on aura pour elles une maison spéciale dont elles seront les maîtresses et où les religieuses les serviront. La charité a accompli de plus grands prodiges ; si l’on veut savoir comment les œuvres de la bienfaisance privée s’épanouissent, il faut regarder du côté de l’Hospitalité du travail; je serais bien surpris si, de ce tronc qui sort à peine de terre, ne jaillissaient des rameaux féconds. L’arbre sera implanté, car il pousse sur un terrain tellement étroit, qu’il est menacé d’y être étouffé.
La maison est trop petite, si petite qu’elle en devient inhospitalière et qu’elle ment à son titre. Dans le réfectoire, il faut faire deux ou trois tablées successives, car on a beau presser les places les unes contre les autres, on ne peut réussir à y entasser que le tiers environ des pensionnaires. Pour la cuisine, il en est de même, et je ne devine pas comment on parvient à y préparer tant de repas et tant de portions, Escaliers resserrés, dortoirs où les lits se touchent, recoins qui servent de lavabos, cabinets noirs dont on fait des vestiaires, grenier qui est une chapelle, soupente où couchent la supérieure et deux religieuses, loge de tourière qui est une niche, tout est à jeter bas et à remplacer par de larges salles que commande le nombre des femmes hospitalisées et qu’imposent les lois de l'hygiène.
Est-ce sur l’emplacement aujourd’hui occupé que l'on pourra bâtir? Non certes; on est enclavé par des propriétés dont le prix est trop élevé pour ne pas faire reculer une œuvre qui trouve ses plus sûres ressources dans les offrandes versées par des mains charitables. On ne veut pas quitter Auteuil* on ne veut pas s’éloigner du lieu de naissance, je le comprends; mais ce XVIe arrondissement, nouvellement annexé à Paris, possède de vastes terrains, de vieux jardins où des con-
structions pourraient s’élever et s’étaler sans gêne. J'en parle à mon aise; il est plus facile de faire des projets que de les réaliser et je ne devrais pas oublier que le loyer de la maison, qui est de 8,500 francs, est une lourde charge pour l’œuvre qui tend la main au profit des femmes qu’elle accueille.
Lorsque l’on pénètre dans les ateliers, on est frappé de la dimension dérisoire de ces pièces rabougries où les plafonds sont trop bas, les murs trop rapprochés, où les carreaux du dallage se soulèvent d’eux-mêmes, où les portes ferment mal, où tout est vieux et ressemble aux chambrettes d’un « vide-bouteille » abandonné. Là où il faudrait de la place pour installer des tables et donner toute liberté aux mouvements, les ouvrières sont forcées de coudre « les coudes aux corps » , faute d’espace. Dans chaque ouvroir il y a trente ou quarante femmes qui travaillent sous la surveillance d’une religieuse, silencieusement, maniant l’aiguille avec rapidité et faisant de la lingerie. Les ateliers communiquent entre eux par des portes étroites; tout le monde a les veux baissés sur l’ouvrage; je regarde et à bien des mains je reconnais la bague de cuivre qui est l’alliance simulée.
Quelques-unes de ces femmes sont jeunes; peu sont jolies; elles ont je ne sais quoi de flétri et de fané qui ne reverdira plus. Elles ont traversé trop d’angoisses ; elles sont marquées avant Page et ce n’est pas le temps seul qui les a ridées. Presque toutes les chevelures sont ternes, comme si la sève, prématurément tarie, ne les alimentait plus. Bien des mains sont rugueuses, avec des ongles écaillés et une certaine rigidité dans les doigts; on voit qu’avant, de tirer la sonnette de la maison hospitalière elles n’ont reculé devant aucune besogne, qu’elles ont foui la terre, gâché le mortier et bottelé la paille. La plupart sont d’attitude humble; la vie a trop
LES ATELIERS
pesé sur leurs épaules, elles en restent courbées ; deux ou trois ont gardé quelque impudence dans le regard et un sourire narquois qui semble l’expression d’un souvenir que la vie régulière achèvera d’effacer.
Toutes ne sont pas arrivées ici en passant par la grand’route et plus d’une a pris le chemin de traverse, le chemin mal tracé, peu éclairé, coupé de fossés où l’on tombe et de marécages où l’on se noie. Les petites provinciales, ivres d’illusions, que les placeuses ont grugées, auxquelles on a tout offert excepté un métier honnête, sont accourues vers les religieuses. Les pauvres servantes que leurs maîtres ont chassées parce que leur faute devenait trop apparente, ont songé au suicide, ont peut-être essayé de se suicider; une bonne inspiration ou un bon commissaire de police les a conduites à la maison d’Àuteuil. Les femmes abandonnées par leur mari ou qui se sont enfuies de la chambre conjugale, parce qu’il les battait, les volait, et les forçait à céder place aune concubine, sont venues en sanglotant. Toutes les misères, toutes les infortunes, toutes les déceptions sont là ; mais à côté, près du cœur, veille la charité qui ranime l’espérance et le courage. Je regardais ces êtres auxquels les hasards n’ont pas été plus cléments que leurs passions, et je tournai les yeux vers la supérieure; elle me comprit, et à ma muette interrogation elle répondit : « Il n’y a que la mort qui soit sans remède. » Dans une telle bouche, ce lieu commun me parut admirable. Du reste, la moitié au moins de ces femmes sont probes et de bonnes mœurs ; si elles sont tombées si bas que la charité privéô les a ramassées pour leur éviter les lenteurs et l’insuffisance de la charité publique, c’est qu’elles étaient sans ressources.
On n’est ni prisonnier ni cloîtré dans la petite maison d’Auteuil; celles qui trouvent la discipline trop étroite, — elle est fort large, — restent libres de pousser la
porte et de reprendre la vie errante. La supérieure accorde des sorties, mais ces sorties sont toujours inopinées; on ne veut pas les régulariser, on a soin de ne jamais les annoncer d’avance, afin d’éviter les rendezvous concertés et les rechutes qui deviennent souvent mortelles, lorsqu’elles se produisent au cabaret. Là, comme dans tous les refuges où viennent s’abriter des êtres que la brutalité du sort a malmenés, on sait que l’eau-de-vie est mauvaise conseillère, qu’elle désagrège les résolutions les meilleures et qu’elle pousse aux fautes dont les conséquences sont parfois redoutables; aussi sur ce point la règle est inflexible : une femme qui rentre ivre est expulsée; quelles que soient ses protestations, quelle que soit sa conduite antérieure, un seul excès de boisson suffit à la mettre dehors et à lui fermer pour toujours la porte de l’Hospitalité. Gela n’est que juste ; la maison est un lieu de repos, d’éducation morale, de préparation au travail rémunéré. Si l’ivresse s’y introduisait, le bien déjà obtenu serait compromis et toute espérance d’amélioration devrait être abandonnée. La surveillance des religieuses à cet égard est rigoureuse, et j’estime qu’il n’est point facile de la mettre en défaut.
La plupart de ces pauvres femmes sont de volonté molle et d’âme inconsistante; dans leur vie sans lendemain, le hasard a joué le principal rôle ; elles n’ont guère eu que des rencontres, nulle affection sérieuse ne les a soutenues; aussi sont-elles surprises et comme déroutées, dans les premiers temps de leur séjour à Auteuil, lorsqu’elles voient qu’on les protège contre l’oisiveté, qu’on les astreint à un travail en rapport avec leurs forces et qui les défend contre elles-mêmes. Les plus faibles se dénoncent au premier abord lorsqu’elles arrivent; presque toujours elles sont accompagnées d’une autre femme qui, par esprit d’imitation, plus
LES ATELIERS
peut-être que par nécessité, demande à être reçue dans la maison. Le résultat de l’interrogatoire est presque toujours identique : « Quelle est cette femme qui est avec vous! — C’est mon amie. — Depuis quand la connaissez-vous? — Depuis hier. — Où Lavez-vous rencontrée? — Dans une crémerie. » On sait à quoi s’en tenir, et si les deux postulantes sont .admises, on fait en sorte de les isoler Lune de l’autre, autant que le permet l’exiguïté des ateliers et des dortoirs. La précaution est sage; malheureusement, on ne peut éviter les confidences, le récit des aventures qui réveillent et qui tentent l’imagination. Les servantes sans place qui se complaisent à dévoiler les mystères du sixième étage des maisons bourgeoises de Paris, des corridors où s’ouvrent les chambres de domestiques, sont dangereuses entre toutes; pour elles c’est comme le pays des Lotophages, on le regrette et l’on y voudrait retourner.
La supérieure, qui est experte et perspicace, qui a reçu bien des confessions et qui souvent a dù porter la main à son chapelet en écoutant certaines histoires, est à la fois très loyale et très prudente dans le rôle d’intermédiaire qu’elle exerce avec une rare bonté. Aux personnes chez qui elle place ses pensionnaires elle ne dissimule rien ; c’est pour elle un cas de conscience de ne jamais tromper les maîtres et les patrons en quête de servantes ou d’ouvrières que le bon renom de la maison a attirés. Elle dit la vérité, ne plaide même pas les circonstances atténuantes, fait partager l’espérance qu’elle a conçue et ne se trompe guère dans ses appréciations. Lorsqu’une de ces malheureuses a cette bonne fortune d’être désignée pour une place, la supérieure la fait venir et lui apprend qu’elle est pourvue; elle visite ses hardes, pauvres nippes réparées vaille que vaille et où manque plus d’une pièce essentielle ; elle y
ajoute une ou deux chemises, des bas, un fichu, parfois une robe, puis elle la conduit elle-même jusqu’à la porte. Là, au seuil, les pieds déjà sur le pavé de la rue, elle lui remet l’adresse de la demeure où elle est attendue pour prendre condition : « Allez, ma fille, et que Dieu vous garde! » De cette façon, nulle de ses compagnes ne saura où elle va et ne pourra se mettre en correspondance avec elle. Par le fait, elle rompt avec son passé et pénètre dans une vie nouvelle.
Les situations qu’on leur procure ainsi sont nécessairement inégales et correspondent à leurs aptitudes, que l’on a étudiées avec sagacité ; les unes sont « bonnes à tout faire » avec un petit gage et beaucoup de fatigue, mais elles ont le pain du jour et le repos de la nuit; d’autres sont femmes de chambre, ouvrières dans un atelier de couture, blanchisseuses dans une blanchisserie, filles de cuisine, quelquefois cuisinières, et — je dois le dire — institutrices. Oui, de jeunes filles qui ont fait des études sérieuses, qui ont franchi lestement le pas des examens, qui ont en poche le « brevet » du second et du premier degré, peuvent, sans avoir une défaillance à se reprocher, en arriver à un tel degré de dénuement, qu’elles sont heureuses de trouver abri à la maison d’Auteuil. La moitié des institutrices aptes à faire une éducation ou à diriger les classes d’une école battent le pavé, frappent vainement de porte en porte, sont rebutées, tombent dans la misère ou, pour vivre, dans la dépravation.
La mode s’y est mise dans le monde ouvrier qui se grise de rhétorique, a horreur de l’outil et s’imagine qu’un diplôme timbré et parafé assure l’existence. Le résultat était facile à prévoir : la jeune fille ne sait aucun état d’où elle puisse tirer sa subsistance; elle est institutrice, c’est vrai; mais le moindre grain de mil ferait mieux son affaire, car elle ne peut utiliser
LES ATELIERS
sa science acquise; elle n’en vit pas, elle en meurt; les notions historiques ne donnent pas de pain, et la solution des problèmes de géométrie ne paye pas le loyer. On m’a affirmé — et je le répète sans avoir vérifié — qu’aujourd’hui trois mille institutrices, munies de brevet, avaient adressé à la préfecture de la Seine des demandes que l’on est forcé de laisser sans réponse. Que sera-ce donc, lorsque les lycées de filles auront versé leurs produits dans la population féminine? J’ai posé la question à un moraliste, qui m’a répondu : « Ça relèvera le niveau intellectuel des filles entretenues. »
Les pensionnaires de l’Hospitalité du travail qui sont placées par les soins de la supérieure et par les femmes de bien protectrices de l’œuvre, sont de deux catégories : les unes, que la misère, la misère seule, a réduites en cet état, sont sauvées dès qu’elles trouvent le pain, l’abri, la besogne et le gain assuré. Les autres, qui ont des tares dans leur vie, qui ont fait l’expérience des mauvais chemins, et qui, dans la maison d’Auleuil, ont été astreintes à une sorte de retraite dont le calme les a peut-être pénétrées, les vicieuses, en un mot, sontelles relevées? Sans exagération, on peut répondre oui, pour la presque totalité. Le bon traitement, la douceur, la discipline de l’existence, la régularité du travail, la liberté de conscience absolument respectée, ont produit leur effet. L’apaisement s’est fait dans ces âmes inquiètes, l’esprit de révolte s’est éteint, le cœur s’est dilaté sous l’influence des bontés maternelles. « Le petit troupeau marche tout seul, me disait la supérieure, il est rare que je ne sois pas satisfaite. » Une fois dehors, libérées de la règle, livrées à elles-mêmes, en condition, restentelles ce qu’elles ont promis d’être, probes et honnêtes? Oui, et on en a une preuve qui ne laisse aucun doute.
Les médecins aliénistes reconnaissent qu’un de leurs malades atteint d’affection mentale ou nerveuse est radicalement guéri, lorsqu’il conserve pour ceux qui l’ont soigné, pour la maison dans laquelle il a été traité, une gratitude constante, et dont l’expression cherche les occasions de sé manifester. 11 en est de même pour les malheureuses dont je parle : leur reconnaissance est en raison directe de leur persistance dans le bien. On ne s’y trompe pas : on sait que toute femme qui profite de ses jours de congé pour venir voir la supérieure, la remercier, qui s’informe de ses anciennes compagnes et regarde avec attendrissement la maison où elle a été recueillie, on sait que cette femme est dans la bonne Loute et qu’elle n’en déviera pas. Presque toutes celles que l’on a placées dans les circonstances que je viens de dire reviennent et témoignent à leur passé un sentiment qui est un gage pour leur avenir. Le fait est à signaler, car, en général, on aime les gens pour le bien qu’on leur fait et non pour le bien que l’on en reçoit.
La maison, lorsque je l’ai visitée, contenait cent quinze femmes, ce qui est à peu près le chiffre normal, et ce qui est incompréhensible, car il est inexplicable qu’un si grand nombre de personnes puissent être comprimées, sans étouffer, dans un espace si restreint. Cent quinze femmes à héberger, à nourrir, à vêtir pendant les trois cent soixante-cinq jours de l’année, cela coûte cher. Elles ont beau travailler au profit de l’œuvre, l’œuvre ne pourrait subsister si elle n’avait d’autres ressources que les produits de l’ouvroir. J’ai entre les mains les comptes de 1885; ils permettront de surprendre la charité privée sur le fait. Les dépenses se sont élevées au chiffre de 59,628 fr. 40, ce qui est. bien peu, car le loyer compte déjà pour 8?500 francs et les dons en linge et en vêtements pour 5,500 francs. Le
LES ATELIERS
produit, du travail, probablement soumissionné par un entrepreneur, représente 19,000 francs; l’écart est considérable; pour faire face aux exigences de l’hospitalité, il faut ajouter 40,000 francs : où les trouver?
Le ministère de l’intérieur accorde une subvention de 2,000 francs, et la préfecture de police, qui, nous l’avons vu, est en relation de bienfaisance avec la maison d’Auteuil, lui donne 1,000 francs; l’écart est diminué, mais il faut qu’il soit comblé, sinon l’œuvre périrait. On s’adresse à la charité, qui répond en donnant par une quête 720 francs, à une vente 6,450 francs, et enfin 50,768 francs par souscriptions ou de la main à la main. De sorte qu’au 51 décembre, toutes dépenses payées, on reste avec cent quinze pensionnaires dans la maison et 510 francs en caisse. Quelle opération financière! on ne calcule pas, on n’hésite pas, on inaugure avec confiance la nouvelle année. En vérité, le proverbe a raison : il n’y a que la foi qui sauve.
L’économie qui préside aux dépenses de la maison explique en partie la hardiesse avec laquelle on se jette dans l’inconnu avec la certitude de ne pas succomber à la tâche. Pour bien comprendre le rapport ou, pour mieux dire, la différence qui existe entre les nécessités à pourvoir et les ressources dont on dispose, j’ai examiné les comptes de la cuisine et j’ai été stupéfait. La nourriture est bonne, substantielle et supérieure à celle de bien des ménages d’ouvriers. Régulièrement et chaque jour, les pensionnaires font quatre repas : au déjeuner, la soupe et du pain de la veille ; au dîner, la soupe, un plat de viande et un plat de légumes ; au goûter, du pain; au souper, la soupe et des légumes; le dessert est exceptionnel et n’est jamais servi qu’à l’époque de quelques grandes fêtes. La provende est donc abondante; pour l’année 1885, elle n’a coûté
que 51,440 francs, ce qui représente une dépense quotidienne de 0 fr. 86 1/2 pour la table de chaque pensionnaire. Le vin est exclu des repas; pour les prix que l’on y pourrait mettre, on n’aurait que des liquides malsains; on l’a remplacé par de la bière. En récapitulant et en divisant les chiffres que j’ai cités, on voit qu’une femme hospitalisée rapporte 45 centimes par jour, et que son entretien revient à 1 fr. 42. Le déficit entraînerait la perte de l’œuvre si la charité privée se ménageait et ne fouillait dans sa bourse.
Le ministère de l’intérieur, appréciant les services que l’on rend à la population parisienne, n’a pas hésité, je viens de le dire, à octroyer une subvention à l’Hospitalité du travail. Le conseil municipal a été saisi d’une demande de subsides, qui a donné lieu à un incident que je ne pourrais sans déloyauté passer sous silence. M. Cattiaux, rapporteur, a dit : « Cette œuvre est religieuse et votre commission vous propose le rejet de la demande. Il vous semblera peut-être étrange que moi, qui, en principe, refuse toute allocation a une œuvre où l’idée religieuse trouve place, je vienne parler de l’œuvre de l’Hospitalité. J’ai visité hier l’établissement. J’y ai vu venir des femmes qui reçoivent gîte et nourriture et peuvent rester jusqu’à ce qu’on ait pu les placer. J’y ai vu aussi une grande tolérance religieuse. Je me plais à reconnaître l’utilité de cette œuvre.... » Et plus loin, répondant aune interpellation d’un de ses collègues : « J’ai constaté que l’œuvre était excellente, je le dis. Qu’elle vienne de droite ou de gauche, une œuvre bonne est toujours bonne, et je ne puis pas ne pas la trouver bonne. » Le directeur de l’Assistance publique ajoute : « Le grand avantage de cette œuvre, c’est qu’elle place les jeunes filles et les empêche ainsi de tomber dans la mauvaise voie. Elle est très méritante et je déclare que, pour ma part, j’en
LES ATELIERS
suis jaloux1. » C’est là un acte de bonne foi que l’on ne saurait trop approuver; il entraîna le renvoi du projet à la commission.
Plusieurs conseillers municipaux se rendirent à Auteuil; ils purent parcourir la maison, compulser les registres, prendre les faits sur le vif et voir la charité dans son labeur quotidien. La visite eut un résultat qu’il faut louer sans réserve : deux subventions de 1,000 francs chacune furent accordées par le conseil général et par le conseil municipal à l’Hospitalité du travail. Je sais que les robes noires et les guimpes blanches déplaisent à la libre pensée, mais on a eu le bon cœur et le bon esprit de ne point tenir compte de ce détail et de n’envisager que l’ampleur des services rendus. Qu’importe qui fait le bien, pourvu que le bien soit fait? Le jour où à son allocation le conseil municipal ajouterait le dégrèvement des frais d’eau et de gaz consommés dans la pauvre maison, qui est si hospitalière, les ressources employées au salut des malheureuses seraient augmentées d’autant.
Cette hospitalité serait plus fructueuse encore, et presque sans limites, si l’œuvre était assez riche pour se développer sur un espace suffisant et pour s’outiller d’une façon sérieuse. La supérieure est persuadée qu’elle ferait face à tous les frais et se passerait des subventions, des souscriptions, des offrandes, si elle parvenait à réaliser son rêve, qui est de créer une blanchisserie. L’idée n’est point spécieuse et doit être expliquée. Parmi les femmes qui entrent à la maison d’ Auteuil, on trouve des ouvrières, des servantes, des institutrices, nous l’avons fait remarquer; mais la plupart sont des journalières, c’est-à-dire des créatures se sachant aucun métier, qui se disent aptes à tout et
1. Voir le Bulletin municipal officiel du 29 décembre 1885, p. 1838.
ne sont bonnes à rien. Celles-là, auxquelles on n’a pas le loisir d’enseigner la couture, sont employées dans la buanderie; avec le système actuel des lessiveuses mécaniques, une femme peut, sans apprentissage préalable, blanchir le linge convenablement et produire un gain dont profiterait l’œuvre commune.
Aujourd’hui, à l’Hospitalité du travail, la buanderie ne peut contenir qu’un nombre très limité d’ouvrières, et elle est de proportion tellement minime, qu’elle est encombrée par le seul linge de la maison. C’est une sorte de cave ; le fourneau, le cuvier à lessive, les auges à rincer, laissent à peine la place de se mouvoir; le repassage se fait sous les combles, dans un grenier où l’on étouffe. Dans la maison que l’on occupe, ne possédant que des ressources aléatoires, il est impossible de donner à la buanderie des dimensions qui permettraient d’en retirer un produit dont l’Hospitalité, c’està-dire la misère, bénéficierait. Ce serait tout autre chose si l’on pouvait établir une véritable blanchisserie, avec machine à vapeur et cuves de cuivre, dans de larges salles où les laveuses, debout devant les bassins, savonneraient, battraient, rinceraient le linge venu de l’extérieur, apporté des collèges, envoyé par les couvents, expédié par les particuliers. Les journalières, promptement devenues de bonnes laveuses, assureraient la prospérité de l’œuvre, car la rémunération de leur travail serait pour la maison une cause d’accroissement et une source de bienfaits. La supérieure est absolue dans son affirmation : « Le jour où nous aurons une blanchisserie, l’œuvre se suffira à elle-même et croîtra. » Plaise à Dieu qu’elle ait bientôt une blanchisserie1 !
1. Depuis que ces lignes ont été écrites, une ancienne usine établie sur un vaste terrain, avenue de Versailles, à Auteuil, a été acquise, et permettra à Y Hospitalité du travail de se développer dans de larges proportions. Les bienfaiteurs de l’œuvre se sont empressés; un seul d’entre eux, M. Leroux de Villers, a donné la somme de cent mille francs.
LES ATELIERS
La besogne est active dans la maison, où le labeur est rendu plus fatigant encore par la distribution irrégulière et par l’insuffisance du local. Si l’on est étonné d’y voir cent quinze femmes entassées, on est surpris que neuf religieuses seulement puissent subvenir aux nécessités d’un service ininterrompu. C’est du matin au soir qu’il faut être sur pied pour répondre aux malheureuses qui arrivent, pour recevoir les maîtres qui viennent demander une ouvrière ou une servante, pour diriger celles qui partent en condition, pour raffermir celles qui se découragent, consoler celles qui se désespèrent, et verser à toutes le bien dont elles ont besoin. C’est l’œuvre vraiment religieuse et secourable qui à toute minute s’accomplit, se renouvelle et ne se lasse pas.
Une journée passée dans le parloir en apprend plus sur la misère de la femme et sur l’action de la charité que toutes les dissertations des moralistes et que tous les sermons. On les voit aux prises dans ces luttes secrètes où l’âme se déploie. Si multiple, si farouche, si implacable que soit la misère, la charité ne recule pas; elle aussi, elle prend toutes les formes; aux cruautés du sort elle oppose les douceurs d’une maternité que rien n’épuise et qui semble se féconder à mesure qu’elle pénètre plus profondément dans les stérilités de l’infortune. De toutes les voluptés, la plus exquise est peut-être le sacrifice de soi-même.
Une œuvre comme celle de l’Hospitalité du travail pourrait-elle être dirigée administrativement par des fonctionnaires relevant du ministère de l’intérieur ou de la préfecture de la Seine? Je ne le crois pas. Jamais une femme salariée, quel que soit son salaire, ne pourra faire ce que fait naturellement une religieuse qui n’est point payée, qui mange quand tout le monde a mangé, qui se couche quand tout le monde est cou-
ché, et qui se lève avant que personne soit levé. Pour rechercher de tels travaux, les aimer, s’y donner sans mesure, y trouver sa récompense et n’en demander nulle autre, il faut avoir la vocation du dévouement et croire que l’on obéit aux injonctions d’une pensée supérieure. La régularité, l’économie, l’esprit de direction, sont indispensables à de telles fonctions; mais que seraient ces qualités administratives si elles n’étaient dominées et pour ainsi dire enveloppées par la tendresse qui s’inquiète du mal dans l’espoir de le guérir, et qui pénètre l’âme avec la volonté de la sauver? C’est précisément ce qu’il y a de surnaturel dans la foi qui lui permet d’accomplir des œuvres que l’on dirait surnaturelles, tant elles nous paraissent grandes et secourables. Si, à cette foi qui ne doute de rien parce qu’elle ne peut douter d’elle-même, on substitue l’autorité des employés et des bureaucrates, nul effort ne pourra remplacer l’action des croyances qui s’affirment en épousant toutes les douleurs et en s’associant à toutes les infortunes.
L’être humain ne vit pas que d'abstractions; à défaut de réalités tangibles, où il puisse fixer l’espérance qui pour lui est le premier des besoins, il s’attache à des conceptions dont il fait sa force et dont il récolte une inépuisable vigueur pour le bien. A ceux dont la récompense n’est point de ce monde nul sacrifice ne semble onéreux. Au delà de cette vie ils aperçoivent un point éclatant vers lequel ils marchent sans détourner la tête. Plus l’action est pénible, plus le dévouement est absolu, et plus le point lumineux grandit. La certitude d’entrer dans la lumière les pousse à des actes dont profite le peuple de la souffrance. C’est pourquoi il est criminel de chercher à éteindre cette lumière.
J’ai connu un homme de bien qui a subi de dures déceptions en croyant à la vertu des foules et au dé-
LES ATELIERS
sintéressement universel; vieilli, il s’est réfugié dans les idées abstraites. « Vous montez haut, lui dis-je un j0UI\ — Il sourit en me répondant : Oui, mais je monte dans le vide. » — J’ai gardé souvenance du mot. Ce n’est pas dans le vide que s’élèvent les femmes qui protègent et qui dirigent l’Hospitalité du travail.