I. — LES BIENFAITEURS
Les gens de bien qui ont ouvert à Paris trois vastes asiles où quatre cents personnes peuvent trouver un refuge pendant la nuit, n’appartiennent à aucune communauté, à aucune congrégation religieuse; l’œuvre qu’ils ont fondée est exclusivement laïque ; néanmoins elle a été inspirée par la foi en Dieu et par la charité envers le prochain. On n’y aperçoit ni le scapulaire des Hospitaliers de Saint-Jean-de-Dieu, ni la soutane de l’abbé Roussel, ni la robe noire des Sœurs de Saint- Paul, mais on y sent planer l’esprit de miséricorde qui s’ingénie à soulager la souffrance et à ramener dans le bon sentier ceux qu’une circonstance adverse ou le vice en a écartés. Les officiers en retraite, les hommes du monde, les négociants, les anciens notaires qui dirigent cette association où la richesse vient au secours de la misère, ne donnent pas seulement leur argent, ils ne se tiennent pas quittes avec une cotisation plus ou moins généreuse; ils s’empressent, comme des volontaires de la bienfaisance, de veiller eux-mêmes à la réception, à l’installation, au salut de ceux qu’ils ont recueillis.
L’HOSPITALITÉ DE NUIT
Ce spectacle a sa grandeur et les résultats sont appréciables. Tel qui est entré dans la maison révolté, farouche et murmurant des blasphèmes, en est sorti apaisé, vivifié par un repos momentané, réconforté par le bon vouloir dont il a été l’objet et résigné à faire acte de courage pour arracher son pain à un métier mal rétribué. En telle matière il faut s’attendre à des déceptions et ne s’en point émouvoir. La conséquence immédiate de la charité est d’être un bienfait pour celui qui l’exerce; si elle atténue la pauvreté et la douleur d’autrui, elle a touché son but ; si elle ne réussit pas, elle n’en est pas moins un agrandissement moral et une jouissance pour celui qui a tenté l’aventure. C’est pourquoi les hommes qui se consacrent aux bonnes œuvres ignorent les découragements.
Lorsque la première maison de l’Hospitalité de nuit fut ouverte à Paris, en 1878, ce fut un applaudissement général ; on célébra l’ingéniosité de la philanthropie moderne ; on compara notre temps aux anciens, et l’on s’enorgueillit de la marche incessante du progrès. Je l’approuve avec autant d’énergie que quiconque, mais à la condition de ne point mettre en oubli les droits de l’histoire. Je ne voudrais, sous aucun prétexte, être maussade envers les fondateurs de ces asiles, mais il m’est impossible de ne pas constater que leur invention est renouvelée des Grecs. Le. nom originel l’indique : XsvoSo^sîov1, le lieu où l’on héberge les étrangers; c’est le Xenodochium de l’Église primitive, qui se souvenait du mot de saint Paul aux Romains : « Empressez-vous d’exercer l’hospitalité, » et qui ne ménageait point ses refuges aux pèlerins, aux voyageurs, aux infirmes, aux malades. La plupart des hôpitaux et des hospices n’ont pas d’autre origine ; ainsi l’on peut dire que c’est le vieil
1. Le grec moderne a conservé le mot, mais avec le sens exclusif d’auberge.
LES BIENFAITEURS
esprit de l’Église, l’esprit de fraternité, qui a inspiré les créateurs de ces nouvelles maisons hospitalières.
Au moment où la Révolution va bouleverser l’ancienne société française et mettre à néant ses abus aussi bien que ses grandeurs, deux asiles temporaires, datant du douzième siècle, fonctionnent encore à Paris et relèvent de la même congrégation religieuse. Le premier, dont une charte mentionne l’origine dès 1171, est l’hôpital Saint-Anastase et Saint-Gervais, dirigé par les Hospitalières de Saint-Augustin, et qui occupait remplacement où s’élèvent aujourd’hui les constructions du marché des Blanc-Manteaux. Là on ne recevait que des hommes, qui couchaient un peu pêle-mêle, comme il était d’usage alors dans les hôpitaux; les salles pouvaient abriter jusqu’à deux cents « passagers », auxquels on donnait à souper et qui n’avaient droit de séjour que pendant trois nuits. V intermédiaire a publié, dans sa livraison du 25 mars 1884, l’inscription entaillée sur la façade de la maison, qui existait encore au mois d’août 1815 :
l’hospital
DE SAINT ANASTAZE DIT SAINTS GERVAIS OU LES PAUVRES ET RANGERS EN PASSANT PAR CET VILLE DE PARIS SONT RESUS A LOGER ET COUCHER POUR TROIS NUIS LES PERSONNES CHARITABLE POURON Y CONTRIBUER DE LEURS AUMOSNES POUR AYDER