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A Y SUBVENIR

L’HOSPITALITE DE NUIT

Cet « hôpital » était l’ancien hôtel d’O, que les Augustines avaient acheté en 1655, lorsqu’elles quittèrent la rue de la Tixéranderie ; il en reste quelques vestiges qui n’ont point été absorbés par le marché i.

L’autre asile, situé à l’angle de la rue Saint-Denis et de la rue des Lombards, appartenant également aux religieuses de la règle augustine, était l’hôpital Sainte- Catherine, fondé en 1188, et avait primitivement porté le nom d’hôpital de Pauvres de Sainte-Opportune ; les sœurs étaient tenues, par vœu spécial, de donner la sépulture aux cadavres réclamés exposés à la morgue du Châtelet, aux détenus morts en prison, et d’accorder, pendant l’espace de trois jours, l’hospitalité à des femmes sans domicile, à la disposition desquelles on pouvait mettre soixante-neuf lits ; les « Catherinettes n’avaient qu’une seule et unique mense pour elles et pour les pauvres ». Le 18 ventôse an III, la maison des Catherinettes et celle des Hospitalières de Saint-Gervais furent réunies à l’administration centrale des hôpitaux, qui ne rétablit pas « l’Hospitalité de nuit », supprimée de fait pendant la Révolution, « parce qu’on ne voulait pas ouvrir un refuge à la paresse et au vagabondage2. » Les administrateurs du système hospitalier de Paris usaient de leur droit en ne réorganisant pas les asiles transitoires, surtout à un moment où l’état de nos hôpitaux réclamait tous leurs efforts. Gardiens et responsables du bien des pauvres, singulièrement diminué par la ruine de toutes les fortunes, la rareté du métal, la dépréciation des assignats, les confiscations, les

1. Un décret du 21 mars 4813 prescrit l’établissement du marché des Blancs-Manteaux, qui ne lut inauguré que le 24 août 1819.

2. M. J. Berthelé, archiviste du département des Deux-Sèvres, a publié, sous le titre de l’Hospitalité de nuit à Paris au quatorzième et au seizième siècle, une très intéressante notice sur l’hôpital du Saint-Esprit. Paris, imp, P. Faivre, 1883 ; brochure de 21 pages.

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disettes et la guerre, les directeurs de ce que nous nommons aujourd’hui l’Assistance publique paraient au plus pressé, c’est-à-dire à la maladie. Ils ne s’intéressaient guère à la pauvreté, qui du reste à cette époque était générale ; ils ne se souciaient pas de savoir si elle couchait à la belle étoile et si elle ne deviendrait pas une recrue pour les routeurs de plaine, les chauffeurs et les détrousseurs de route. On avait bien autre chose à faire que de continuer l’œuvre des béguines et de donner une étape de repos à de pauvres diables que la misère a forcés. Aux mendiants, aux vagabonds, qui devenaient importuns, on offrait les grabats de Bicêtre ou des Madelonnettes, lorsque les aristocrates, les agents de Pitt et Cobourg, ne les occupaient pas.

La charité administrative pouvait agir ainsi, car, avant tout, elle fait œuvre politique et redoute, comme elle dit, a d’encourager le vagabondage et la paresse. » La charité privée a le cœur plus large et l’esprit moins scrupuleux ; dans l’infortune elle ne recherche pas la cause, vice ou malheur, elle ne voit que l'infortune et s’en approche avec compassion ; elle ne punit pas, elle secourt ; elle espère atténuer le vice, elle s’efforce de soulager le malheur. Elle s’offre aux déshérités de la vertu, aux déshérités du sort; elle ne se réserve pas, car elle sait que sa mission est double ; en secourant un malheureux, elle rend service à la société, qu’elle sauve du méfait qui pourrait la menacer. Aussi les hommes bienfaisants qui ont rétabli parmi nous l’antique institution de l’Hospitalité de nuit ne demandent point à celui qu’ils accueillent un certificat de bonnes vie et mœurs; il est misérable, il est errant, il a droit à un lit. Si c’est un brave garçon sans argent et sans ouvrage, tant mieux! il reprendra des forces pour courir après la bonne occasion; si c’est un vaurien, tant mieux encore ! pendant qu’il dormira dans le dor-

toir commun, il ne fera point de mauvais coup et les rues de Paris seront plus tranquilles.

C’est dans le comité catholique, siégeant rue de l’Université, que l’œuvre fut ressuscitée. En 1874, on y lut un rapport sur l’Hospitalité de nuit fondée à Marseille par M. Massabo et qui fonctionne depuis le 25 décembre 1872. On fut frappé des résultats obtenus et l’on se demanda s’il ne serait pas possible de doter Paris, la ville par excellence des chercheurs de condition et des vagabonds, d’un établissement hospitalier analogue à celui qui, chaque soir, démontrait son utilité aux environs de la Cannebière. L’idée était née; peu à peu elle mûrit et l’on décida de la réaliser.

Je crois bien que l’initiateur et le plus ardent à l’action fut le comte Amédée Des Cars, un membre du Jockey-Club, dont la race historique n’a manqué ni d’ambassadeurs, ni de chefs d’armée, ni de cardinaux. Son père, qui fut un des mieux méritants de la conquête d’Alger, commandait une division à la journée de Staouéli; quant à lui, il a consacré sa vie à la bienfaisance; bon veneur dans la chasse à la misère, lorsqu’il est sur une piste, il ne s’en détourne pas. Autour de lui se groupèrent des hommes pour qui la charité est un besoin : Hector Bouruet, que la mort a saisi trop tôt et dont la bonté fut inépuisable; M. de Bentque. le secrétaire du conseil général de la Banque de France, que je retrouve partout où l’on fait du bien; M. Dutfoy, un banquier dont la caisse semble s’ouvrir devant les malheureux; M. Paul Leturc, qui dépense au service des bonnes œuvres une infatigable activité ; d’autres encore, entre les mains desquels le projet prit une consistance définitive.

Un conseil d’administration fut choisi, et la présidence en fut confiée au baron de Livois, qui pendant la guerre franco-allemande porta les épaulettes de colo-

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nel. A Paris, la bienfaisance ne s’exerce pas toujours d’emblée, comme on pourrait le croire; dans bien des circonstances, il lui faut des autorisations, qui ne sont accordées qu’après enquête. On se trouvait en présence d’un cas qui nécessitait l’intervention administrative; en réalité, on allait ouvrir une maison de logeur; or, gratuite ou rétribuée, la maison d’un logeur — le garni — ne peut fonctionner qu’en vertu d’un permis délivré par la préfecture de police. Les formalités à observer sont prescrites par l’ordonnance du 10 juin 1820; nul ne s’y peut soustraire.

On eut donc à s’adresser à la préfecture de police et l’on se mit en rapport avec le chef de la première division; on eut la main heureuse; la bienfaisance avait trouvé son homme. C’était alors M. Lecour; je l’ai connu, je l’ai vu au labeur; par son excellent livre la Charité à Paris (1876), il avait prouvé qu’il avait étudié la question sous toutes les faces et que nulle bonne œuvre ne le laissait indifférent. Ce n’est pas en vain que pendant plus de trente années, employé, chef de bureau, chef de division, il avait concouru ou présidé au fonctionnement de cette énorme machine qui est le maître ressort de la sécurité à Paris. Passionné pour ses fonctions, où il apportait une ampleur de vues, une science de détails, une largeur d’indulgence qui en taisaient un administrateur exceptionnel, il avait imprimé aux multiples services qu’il dirigeait, une impulsion dont l’active ponctualité était pour surprendre. Comme les hommes de cœur chevaleresque qui s’attachent d’autant plus à une femme que cette femme est plus injustement calomniée, il aimait la préfecture de police et s’était donné à elle avec un dévouement que rien n’a rebuté. De tous les fonctionnaires qui en étaient l’honneur et la force, il se retira le premier devant les iniquités municipales. Abreuvé de dégoût, saturé de

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vilenies, se sentant devenir impuissant au bien devant une opposition systématique, il donna sa démission et sortit pour toujours de la maison dont on peut dire qu’il avait été l’âme; il la quitta en pleine maturité, à l’heure même où son expérience et sa sagesse le rendaient indispensable. Dans la retraite où il vit aujourd’hui, il a pu emporter la consolation de n’avoir fait que le bien dans les délicates fonctions qu’il a exercées avec une supériorité dont le souvenir n’est pas près de s’éteindre1.

Avec un pareil homme on pouvait s’entendre et l’on s’entendit. Le baron de Livois ne l’a pas oublié. Par une étrange coïncidence, ce fut M. Lecour qui renouvela un article du règlement des Catherinettes et des Sœurs de Saint-Gervais ; il engagea le président de l’œuvre à limiter l’hospitalité de façon à h’accorder le droit de séjour que pendant trois nuits. En faisant inscrire cette clause dans les statuts soumis à son approbation, j’imagine qu’il avait en vue le nombre toujours croissant des provinciaux qui encombrent Paris et qui s’y prolongeraient au détriment de la sécurité publique si on leur ouvrait un refuge permanent, ou même si on les y recevait à des espaces de temps peu éloignés. C’est ainsi que furent déterminées les conditions qui sont la base même de l’Hospitalité de nuit : on n’y est reçu que la nuit, on n’y est reçu que pendant trois nuits consécutives, on n’y est reçu de nouveau qu’après un intervalle de deux mois; pour éviter toute fraude, les maisons échangent chaque jour entre elles les feuilles de présence de la veille.

L’autorisation de la préfecture de police était accordée ; la première mise de fonds — 50,000 francs environ —

1 . M. Lecour semble avoir résumé sa vie administrative dans cette phrase que je lis à la page 16 de la Charité à Paris : « Sur toutes les espèces, les considérations d’humanité priment la règle écrite. »

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avait été versée par les fondateurs; on était prêt à fonctionner; il ne manquait que le local, qui n’était point facile à trouver. Après bien de recherches, on le découvrit au milieu de la plaine Monceau, dans l’ancienne rue d’Asnières, qui est aujourd’hui la rue de Tocqueville. La plaine Monceau, autant parler du chemin de l’égout de Gaillon, qui est la rue de la Chaussée d’Antin, ou du port de la Grenouillère, qui est le quai d’Orsay. On a le temps à peine de vivre une soixantaine d’années que Paris n’est plus reconnaissable. Au milieu des champs que j’ai vus couverts de moissons, au milieu des prairies artificielles, des jardins maraîchers, s’est élevée une ville dont l’avenue de Villiers est l’artère centrale; des hôtels et même un palais ont pris la place des masures à toits de chaume empanachés d’iris qui jadis étaient disséminées dans la plaine, aux environs du petit village de Monceau.

Je me souviens, lorsque j’étais enfant, d’avoir été conduit dans une ferme où l’on buvait du lait et où l’on mangeait de la galette de paysan. C’était une maison de nourrisseur, qui sentait la vacherie. Une porte charretière s’ouvrait sur une cour, où les poules éparpillaient le fumier à coups de bec en cherchant la picorée; à droite, l’étable abritait les bestiaux; en face, une énorme grange était contiguë aux bâtiments d’habitation; deux charrues rangées contre la muraille semblaient attendre que les chevaux à forte croupe eussent fini de manger l’avoine; c’était actif et gras, comme une bonne exploitation rurale l. Les champs que cultivait cette ferme, appelée la ferme de Monceau, sont à cette heure sillonnés des rues et la vieille maison est la maison mère de l’Hospitalité de nuit. Là où les boeufs

1. La ferme à été utilisée pendant quelque temps par un marchand de comestibles qui y avait établi une sorte d’usine pour la torréfaction du café.

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ont ruminé, où les fléaux ont battu les blés mûrs, où les moutons se sont tassés dans la bergerie, les surmenés du sort, les vagabonds, les pauvres, les abandonnés d’eux-mêmes et des autres, viennent dormir en paix sous le regard de la charité qui leur a préparé un gîte.

Il a fallu diviser la grange en deux étages, dresser un escalier de communication, installer des dortoirs, établir des conduits de gaz, transformer l’étable en lavabo, organiser une pouillerie et modifier si bien les intérieurs de la ferme, que les anciens fermiers ne la reconnaîtraient plus. Gela exigea du temps, et le premier workhouse parisien ne fut inauguré que le 2 juin 1878. L’assimiliation aux workhouses de Londres n’est point rigoureusement exacte. Au début, les workhouses ont été créés en vue de secourir la pauvreté, mais aussi et surtout de réprimer la mendicité; ce dernier caractère tend à s’effacer aujourd’hui, mais il a été le moteur principal de l’œuvre, et il en reste quelque chose. Nul n’est reçu, encore à l’heure qu’il est, dans les maisons de Saint-Marylebone, de West London, de City of London et de Kensington sans avoir été préalablement fouillé et privé de tout instrument qui peut ressembler à une arme.

A l’Hospitalité de nuit, rien de semblable; les statuts sont explicites : « L’œuvre a pour but : 1° d’offrir un abri gratuit et temporaire, pour la nuit, aux hommes sans asile, sans distinction d’âge, de nationalité ou de religion, à la seule condition qu’ils observeront, sous peine d’expulsion immédiate, les mesures de moralité, d’ordre et d’hygiène prescrites par le règlement intérieur; 2° de soulager leurs misères physiques ou morales dans la mesure du possible. » C’est la tradition du moyen âge qui s’est perpétuée jusqu’à nos jours et qui se réveille après un siècle d’assoupissement ; je retrouve là l’esprit des Catherinettes et des Augustines hospita-

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Hères de Saint-Gervais. Écoutez ce qu'en a dit Sauvai :

« Leur hospital est établi pour recevoir les pauvres pendant trois mois, afin que dans cet intervalle ils puissent trouver de l’emploi ou quelque condition l. » Il est impossible de mieux définir le but visé par l’Hospitalité de nuit.

Les débuts furent modestes ; peut-être avait-on trop compté sur la température des nuits d’été qui convie au sommeil en plein air; car aujourd’hui, comme au temps du neveu de Rameau : « Quand le vagabond n’a pas six sous dans sa poche, ce qui lui arrive quelquefois, il a recours soit à un fiacre de ses amis, soit au cocher d’un grand seigneur, qui lui donne un lit sur la paille, à côté de ses chevaux. Le matin, il a encore une partie de son matelas dans les cheveux. Si la saison est douce, il arpente toute la nuit le Cours et les Champs-Elysées. » On ouvrit la maison avec vingt lits, qui, selon les prévisions, suffiraient pendant les premiers temps et donneraient le loisir d’outiller de nouveaux dortoirs. On ne tarda pas à être pris au dépourvu.

Le 2 juin, jour de l’inauguration, trois pensionnaires se présentent; le 3, on en reçoit sept; le 4, on en voit arriver dix-huit, et, le 11, on se trouve en présence de trente-sept individus qui demandent asile; on en couche vingt et les dix-sept autres s’étendent sur le plancher entre deux couvertures. Il fallait aviser au plus tôt; un lit de camp semblable à ceux des postes militaires et vingt nouveaux lits complètement gréés sont établis dès le 28 juin. Donc, en vingt-six jours, on s’était vu dans l’obligation de doubler le mobilier primitif. Rapidement le bruit s’était répandu parmi le peuple errant de la misère que, là-bas, dans la ville nouvelle de la plaine Monceau, on pouvait dormir à l’abri sans redouter les rondes de police et les voleurs « au poivrier » .

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