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Antiquités de Paris. I

L’HOSPITALITÉ DE NUIT

La presse périodique avait compris l’importance et le bienfait de cette fondation. Elle en avait parlé, l’avait signalée à l’attention publique et ne lui avait pas ménagé les éloges. En France, toutes les compétitions, toutes les rancunes politiques se taisent lorsqu’il est question de charité. Les journaux des nuances les plus opposées, représentant des partis hostiles, qui bien souvent, entraînés par l’ardeur des polémiques, ne reculent ni devant l’injustice, ni devant la calomnie, sont unanimes et d’accord dès qu’il s’agit de faire acte de bienfaisance. On le vit une fois de plus et on reconnut qu’à Paris la presse quotidienne est la grande, l’infatigable pourvoyeuse des offrandes charitables; à elle aussi, comme à la pécheresse de Magdala, il sera beaucoup pardonné. Grâce à l’empressement des journaux, l’Hospitalité de nuit fut connue et put sans délai atteindre le but qu’elle s’était proposé, non sans redoubler de sacrifices, car quarante nouveaux lits sont montés, et, le 8 octobre, le nombre des pensionnaires est de cent cinq. On peut apprécier l’importance de l’œuvre par ce fait que du 2 juin au 31 décembre 1878, c’est-à-dire dans l’espace de sept mois, elle a reçu 2,874 personnes.

Les bonnes œuvres appellent les bonnes fortunes ; les grands magasins de Paris semblent rivaliser de zèle pour aider l’Hospitalité qui vient de renaître et pour secourir les malheureux. Les magasins du Louvre, du Petit-Saint-Thomas, du Gagne-Petit envoient des couvertures et des objets de literie; M. Théodore Lelong, directeur de la blanchisserie de Courcelles, — une blanchisserie scientifique et modèle, — se charge de blanchir gratuitement le linge de l’hôtellerie de la rue de Tocqueville; un médecin donne ses soins aux pensionnaires malades ; le bon cœur de Paris s’était ému et la maison d’asile fut fournie de façon à abriter bien des pauvres.

LES BIENFAITEURS

Un homme de caractère original, à la fois défiant et bienfaisant, L. Beaudenom de Lamaze, fils d’un ancien notaire, habitait à cette époque Amélie-les-Bains, où l’avait conduit une maladie mortelle qui touchait à son dénouement. 11 lut dans un journal le compte rendu des premières opérations de l’Hospitalité de nuit. Tout de suite il apprécia la grandeur d’une œuvre pareille fonctionnant au milieu d’une population aussi dense et aussi diverse que celle de Paris ; il fit parvenir quinze mille francs au comité directeur par l’entremise d’un abbé de ses amis. Le désir exprimé par M. Beaudenom de Lamaze était que cette somme fût employée à la fondation d’une nouvelle maison d’hospitalité, que l’on établirait, autant que possible, dans la région du Gros- Caillou. Le vœu du donateur ne put être accompli d’une façon absolue. Le quartier du Gros-Caillou, qui renferme le Champ de Mars, le garde-meuble, la manufacture de tabacs, l’hôpital militaire, la pharmacie centrale des hôpitaux militaires, la buanderie de l’hôtel des Invalides, un dépôt de la compagnie des Petites- Voitures et l’hospice Leprince, if offrait aucun emplacement convenable. On ne voulait pas cependant s’éloigner de la zone indiquée et l’on finit par découvrir au n° 14 du boulevard de Vaugirard un vaste immeuble qui pouvait être facilement aménagé.

C’était un immense magasin, loué à la librairie Hachette, qui y avait installé le dépôt de'ses volumes « en feuilles » et des ateliers de reliure. Le bail de 6,500 francs n’expirait qu’au bout de quatre années et représentait une somme de 26,000 francs, trop onéreuse pour l’œuvre qui se fondait. On offrit, en échange d’une cession immédiate du droit de location, les 15,000 francs que l’on devait à la libéralité de M. de Lamaze. Les chefs de la grande maison, que l’on nomme en plaisantant la tribu des Béni-Bouquins, se réunirent

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pour délibérer. La conférence ne fut pas longue, on échangea un coup d’œil, et, en moins de deux minutes, la librairie Hachette consentait un sacrifice de 11,000 francs au profit de l’Hospitalité de nuit, c’està-dire de la misère vague. Est-ce cela qu’en langage anarchiste on appelle la tyrannie du capital? Le 12 juin 1879, un an après l’inauguration de la rue de Tocqueville, l’hôtellerie du boulevard de Vaugirard était ouverte et recevait le nom de maison Lamaze. Ce n’était que correct, car le bienfaiteur, redoublant de bienfaisance, avait donné 100,000 francs afin que l’on pût se rendre acquéreur de l’immeuble. 11 ne devait pas s’en tenir là; lorsque, après sa mort, survenue le 15 juillet 1881, on ouvrit son testament, on reconnut qu’il léguait une somme de 112,000 francs à l’œuvre qu’il avait adoptée. Le peuple de Paris ne devra pas oublier le nom de M. Beaudenom de Lamaze, qu’il n’a sans doute jamais entendu prononcer; c’est celui d’un homme qui lui a voulu du bien et qui lui en a fait.

Au courant de l’été de 1879, l’Hospitalité de nuit était donc en possession de deux maisons pouvant abriter ensemble trois cents personnes, et ce fut un secours extraordinaire pour la population parisienne, car on allait avoir à lutter contre les rigueurs d’un hiver exceptionnel. On se rappelle ce mois de décembre implacable, où, à la suite d’un ouragan qui ensevelit nos rues sous la neige, le thermomètre tomba et se maintint pendant vingt-neuf jours à plusieurs degrés au-dessous de zéro1. Le froid centuple la misère, tous les travaux extérieurs sont suspendus, le sommeil en plein air est meurtrier, les petits enfants n’ont pas encore, les vieillards n’ont plus la force de vivre ; la mort passe et

1. Le 7 décembre, 15 degrés; le 10, 17°, 3; le 16, 14 degrés; le 17, 16 degrés ; le 21, 14 degrés ; le 27, 14 degrés. A l’observatoire de Montsouris, le minimum a été de 23°, 9.

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fait de grandes récoltes. On fut troublé des souffrances que l’on voyait et que l’on soupçonnait. Comme toujours, la presse quotidienne sonna la diane de la charité et réveilla les cœurs.

Le Figaro, qui a l’habitude d’arriver « bon premier )) dans les courses de bienfaisance, provoqua des souscriptions, les recueillit, ouvrit des chauffoirs publics dans les boutiques en location et, voulant avoir son dortoir à lui, son hospitalité de nuit personnelle, fit organiser et meubler un vaste local au boulevard Voltaire, n° 81. Lorsque l’hiver fut apaisé, les lits et les meubles qui avaient servi à outiller cette hôtellerie transitoire furent donnés par le Figaro h l’œuvre de l’Hospitalité de nuit, valeur totale : 24,357 fr. 70. C’est à l’aide de ce mobilier et du legs de M. Beaudenom de Lamaze que l’on put installer une troisième maison, qui est celle de la rue de Laghouat, dans le quartier de la Goutte-d’Or. C’était l’établissement d’un loueur de voitures ; les écuries, les remises, les greniers à fourrages, les hangars furent coupés de refends, divisés en dortoirs, çn salle d’attente, badigeonnés, bétonnés, planchéiés, et cent cinquante nouveaux lits furent occupés chaque soir.

Dans le principe, une société civile s’était formée pour veiller aux intérêts matériels de l’œuvre ; cette société s’est dissoute lorsque l’Hospitalité de nuit fut reconnue établissement d’utilité publique par décret présidentiel, en date du 11 avril 1882. M. Goblet, ministre de l'intérieur, a dit, à la Chambre des députés,

« que l’Hospitalité de nuit est une des œuvres les plus excellentes que connaisse la charité publique à Paris » . Le ministre a eu raison, mais la langue lui a fourché, à son insu, et il a attribué à la charité publique, c’està-dire administrative et budgétaire, ce qui est le fait de la charité privée. Erreur n’est pas compte. Il

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n’existe à Paris qu’une charité, qu’une assistance publique, c’est celle dont le siège central est situé avenue Victoria, n° 3, et que la Constitution de 1848 a rendue obligatoire pour n’avoir pas à inscrire le droit au travail que réclamait Proudhon, appuyé par l’éloquence de M. Billault, le futur ministre de la parole de Napoléon III. A cette heure, l’Hospitalité de nuit a donc une personnalité civile; elle peut posséder, recevoir des legs, accepter des donations; elle en profitera pour donner à ses bonnes œuvres une impulsion que ses débuts et les résultats obtenus font déjà pressentir.

Il ne suffisait pas d’avoir des dortoirs et des lits, d’y attirer, d’y retenir les noctambules; il fallait mettre chacune des maisons hospitalières sous la direction d’un homme qui eût de la commisération parce qu’il avait vu la souffrance de près, qui eût l’habitude du commandement parce qu’il avait exercé l’autorité, qui eût la science de la discipline parce qu’il avait appris à obéir. Ces trois conditions indispensables en présence d’un public fort mélangé où la paresse et la misère, le vice et la souffrance se côtoient, n’étaient pas faciles à trouver réunies chez le même personnage ; on vit juste, et l’on choisit des capitaines retraités et décorés, auxquels le ruban rouge passé à la boutonnière et le képi à trois galons d’or qu’ils portent au front, donnent un prestige réel aux yeux de la tourbe famélique que l’on doit maintenir dans l’observation d’un règlement très paternel, mais assurant la bonne tenue de la maison. Les capitaines, — on les appelle toujours ainsi, — représentent le pouvoir exécutif; c’est à eux que le comité a délégué l’autorité disciplinaire, mais il s’est réservé l’autorité morale, qu’il exerce par ses vice-présidents, qui sont au nombre de trois, et qui ont chacun une hôtellerie dans leurs attributions.

La maison de la rue de Tocqueville est placée sous la

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haute main de M. Ch. Garnier, ancien juge au tribunal de commerce, dont un de ses collègues me disait qu’il pousse la bonté jusqu’au paroxysme. Il est familier aux actes de charité prolongée. Son gendre, M. Hamelin, que je me souviens d’avoir rencontré à Constantinople au mois de novembre 1850, avait fondé un orphelinat de jeunes filles dans le quartier de la Glacière. Après la mort de M. Hamelin (janvier 1880), son fils, M. Émile Hamelin, alors âgé de vingt ans, a hérité de cette bonne œuvre, et il veille aujourd’hui sur trois cents orphelines qui, depuis la guerre de 1870, ont été transportées, grandissent et travaillent aux Andelys. La maison du boulevard de Yaugirard reçoit le comte Amédée Des Cars, qui semble s’être créé l’obligation d’apporter chaque soir quelques paroles d’encouragement à ceux qu’il appelle volontiers « mes bons amis ». La maison de la rue de Laghouat, qui a été aménagée sous la surveillance de M. Paul Leturc, secrétaire de l’œuvre, dont le dévouement a été de toutes minutes, relève de M. Th. Sauzier, ancien notaire, à la bienveillance duquel l’esprit ne nuit pas.

Le baron de Livois,qui est président du conseil d’administration, s’est réservé le rôle de visiteur, comme l’on disait au temps du carbonarisme; il va d’une maison à l’autre, dans le jour, afin de vérifier les registres, d’examiner la comptablité, le soir pour assister au coucher des pensionnaires, et s’assurer que rien ne manque au confortable relatif qu’on leur offre. Donc, par les capitaines, qui sont ses employés, par son président et ses vice-présidents, qui sont ses représentants immédiats,- l’œuvre de l’Hospitalité de nuit s’efforce de demeurer fidèle à son programme et « de soulager les misères physiques et morales dans la mesure du possible ».

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