II. — LE DORTOIR DES HOMMES
Quoiqu’elles aient eu jadis des destinations différentes, les trois maisons se ressemblent aujourd’hui : la ferme, le dépôt de librairie, les remises du loueur de voitures sont pareilles; on dirait que le même architecte les a disposées suU un plan analogue. Après avoir franchi la porte d’entrée, on pousse une barrière qui doit rester close pendant la nuit et qui précède la cour, pavée et à ciel ouvert, rue de Tocqueville et à Vaugirard ; bétonnée et couverte d’un vitrage à Laghouat. Le logement, le bureau du capitaine occupent une des ailes; l’autre est réservée à la pouillerie, au vestiaire, au lavabo; à Vaugirard, une chambre spéciale, munie d’un large lit, forme une infirmerie temporaire où l’on peut garder un malade pendant quelques jours, où l’on héberge une femme ahurie, qui s’est trompée, qui a pris l’Hospitalité de nuit pour la Société philanthropique et qui vient demander un asile. Au fond de la cour, faisant face à la grande porte, s’élève le bâtiment de l’Hospitalité proprement dite. 11 est vaste, avec quelques apparences de ces hautes constructions où les théâtres placent leurs décors en réserve.
Deux étages : au rez-de-chaussée, le bureau d’inscription, la salle d’attente garnie de bancs, une estrade munie de chaises, un dortoir; au premier, deux dortoirs; des poêles de fonte dont les tuyaux rampent audessous des plafonds, attiédissent les nuits d’hiver; de distance en distance, des becs de gaz; sur une table,
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des bidons pleins d’eau et des gobelets en fer; au bout de chaque dortoir, une estrade pour le lit du surveillant, qui peut ainsi, d’un coup d’œil, apercevoir toutes les couchettes; à la muraille, le Christ et un rameau de buis bénit. Les lits, suffisamment espacés, sont en fer, avec un sommier en treillage, un matelas de varech, un traversin, des draps d’excellente toile et deux couvertures, qui m’ont, paru plus moelleuses et plus chaudes que les couvertures du soldat en campagne. A l’extrémité du dortoir du rez-de-chaussée, un lit de camp divisé en boxes recueille les retardataires qui ont trouvé les lits occupés, ou est réservé aux « pratiques » trop sales pour être confiées à des draps. Au-dessus des lits une pancarte porte le nom des donateurs; j’y vois quelques « anonymes », des initiales; parfois un pseudonyme : « Patchouna. »
La réception des pensionnaires est fixée par le règlement de sept à neuf heures du soir; j’ai pu me convaincre que l’horloge du règlement n’hésite jamais à retarder. Les premiers arrivés prennent quelque volume dans la bibliothèque pauvrement approvisionnée, s’assoient sous un bec de gaz et lisent; d’autres s’installent à une table et écrivent des lettres; on leur fournit le papier, l’enveloppe, et l’on se charge de l’affranchissement; de ce seul fait, en 1883 l’œuvre a dépensé 482 fr. 75, représentant 3,218 timbres-poste. On reconnaît tout de suite l’homme qui a traversé les prisons : il apporte sa lettre ouverte, pensant qu’elle doit être lue et visée comme dans le greffe des pénitenciers. Je n’ai pas besoin de dire qu’on l’engage immédiatement à coller son enveloppe.
Peu à peu la salle d’attente se remplit ; le bruit que le nouvel arrivé produit en entrant est déjà une indication d’origine; le soulier ferré du terrassier sonne autrement, sur les dalles que la savate du rôdeur ou le
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sabot du paysan. On est silencieux, ou tout au moins l’on parle à voix basse ; le lieu ne paraît point propice aux confidences, on a l’air de se méfier de son voisin, et l’on ne regarde pas trop fixement le surveillant, qui se promène les mains derrière le dos et le képi galonné sur la tête. Les costumes sont bien disparates : blouses, tricots, vestons délabrés, quelques redingotes qui ne sont plus et s’efforcent d’être encore ; çà et là, sur le dos des domestiques sans place, un habit noir luisant aux coudes, fripé aux manchettes et dont les boutons n’ont plus que des capsules de métal. Les pantalons sont lamentables, le linge est au moins douteux, quand il y a du linge. A ce sujet j’ai entendu une réponse qui mérite de n’être pas réservée. Un homme allait s’installer au lit de camp; je me suis approché de lui et j’ai été surpris de son odeur, qui me rappelait celle des vieux sangliers à demi forcés, faisant tête aux chiens, à l’instant où l’on va les porter bas d’un coup de carabine. Je lui dis : « Vous n’avez pas de linge? — Non, monsieur. — Pourquoi? — Je ne peux pas en porter. — Pourquoi? — Quand je mets une chemise, ça me donne des maux de tête. »
Il est huit heures. Le capitaine est venu rejoindre le secrétaire assis dans un bureau vitré, ouvert d’un large vasistas devant lequel chaque pensionnaire doit se présenter successivement, tenant en main ses papiers d’identité, s’il en a. Chacun dit ses noms, son lieu de naissance, son âge, sa profession, que le secrétaire inscrit à la suite d’un numéro d’ordre sur « le livre des logeurs », que les agents du service des garnis visent et relèvent tous les jours. Les papiers d’identité sont des passeports d’indigent, des livrets d’ouvrier, des certificats, ou simplement une adresse de lettre. Parfois, à la demande : « Vos papiers? » l’homme répond : « Je n’en ai pas ; » on rappelle alors que l’œuvre acquitte.
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les frais du livret et le fait délivrer à ceux qui sont en droit d’en avoir. Lorsque l’inscription est faite, on remet à chaque individu une planchette en bois, sur laquelle est timbré le numéro du lit et le nom du dortoir où il doit coucher. Bien souvent le pensionnaire, muni de la planchette, qui représente pour lui un bon de sommeil, s’approche du capitaine et lui dit quelques mots à l’oreille. Le capitaine fouille dans sa poche, en tire un petit carton carré et le remet, aussi discrètement que possible, au pauvre homme, qui lui fait un sourire et un clin d’œil de reconnaissance.
Qu’est-ce donc que cette fiche mystérieuse? C’est un bon de pain, un bon de fourneaux pour le repas du lendemain. Pendant l’année 1883, les 34,071 individus qui ont défilé devant le bureau des capitaines, qui ont passé 101,482 nuits dans les trois maisons hospitalières, ont reçu 29,485 bons de pain et 18,754 bons de fourneaux. Ces fourneaux économiques fonctionnent d’une façon permanente ; les portions que l’on y distribue sont suffisantes et la qualité de la nourriture est bonne. Ce système est supérieur aux mesures que l’on adoptait jadis pendant les jours de'grande disette : « Le 2 juillet 1586, on établit dans les vingt-sept rues des marmites, après avoir enjoint aux bourgeois d’y apporter, vers midi, les restes de leurs « potages et viandes », qui seront distribués aux indigents1. »
Lorsque la distribution des numéros de lits est terminée, il n’est pas loin de neuf heures; c’est en général vers ce moment qu’arrive le vice-président, qui a charge d’une des trois maisons. Avec le capitaine et le secrétaire, il prend place sur l’estrade faisant face à la rangée de bancs où sont assis les pensionnaires. Il lit le
1. Voyez Paris , ses organes , etc., t. IV ; chap. XIX : L’ Assistance publique. Le Bien des pauvres.
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règlement et le commente ; il parle de courage, de résignation, du devoir pour tout homme de lutter contre les difficultés de l’existence, de l’espérance, qu’il ne faut jamais répudier, et de la dignité humaine, qui se relève par le travail, quel que soit Je travail, quel que soit le salaire. En deux mots, il explique que, si tant d’inconnus se trouvent réunis dans un asile ouvert et subventionné par d’autres inconnus, c’est que ceux-ci obéissent aux suggestions de la charité inspirée par la foi et la croyance à une vie future. Puis il se lève pour réciter la prière, en avant soin de faire remarquer que nul n’est forcé de s’y associer, car on a les hypocrites en aversion, mais que chacun doit y assister avec décence, tête nue et debout. On dit l’Oraison dominicale et la Salutation angélique.
Dans chacune des maisons, j’étais présent à l’instant de la prière; placé sur l’estrade, je dominais les cent ou cent cinquante pensionnaires, que j’examinais attentivement. J’ai été surpris. Le vice-président, à très haute voix, disait la première partie de la prière ; toute l’assistance répondait en récitant l’autre moitié; non pas en forme de murmure, mais d’une façon distincte, sans fausses simagrées, sans ricanement. Priaient-ils du fond du cœur, je l’ignore et me garderais de l’affirmer; mais les paroles qu’ils prononçaient parvenaient à mon oreille, ce qui prouve qu’ils les connaissaient, qu’ils les avaient apprises et ne les avaient pas oubliées. Echo du souvenir de l’enfance, réveil d’une conscience endormie, acte d’imitation involontaire, désir de se soumettre à une formalité facile qui accompagne un bienfait? Je ne sais; je raconte ce que j’ai vu; il m’a semblé que ceux pour qui la vie est sans clémence n’étaient pas fâchés de croire qu’il y a des compensations futures.
Après la prière, on fait l’appel; chacun répond,
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gagne son dortoir et se couche. Le coucher est silencieux et d’une extrême décence. Dès qu’un homme est fourré, dans son lit, il rassemble ses vêtements sur lui, comme si deux couvertures ne suffisaient pas à le réchauffer. Tous ne font pas ainsi, car quelques-uns ont été se déshabiller à la pouillerie et en reviennent couverts d’une longue chemise de cretonne, qu’on leur a prêtée pour la nuit : demain ils reprendront leurs hardes purgées des parasites qui les habitaient et les leur rendaient insupportables. Jour et nuit, la pouillerie chauffe : le jour au profit de la literie, la nuit au profit des vêtements des pensionnaires. On ne ménage pas les désinfectants ; en 1883, on a dépensé 256 fr. 80 pour le soufre, le chlorure de chaux et l’acide phénique. Mesures excellentes pour les costumes dépenaillés, meilleures pour les hommes, auxquels on les applique régulièrement. Les lavabos sont primitifs, et je reconnais que les cuvettes ne sont que des baquets; mais l’eau chaude ne manque pas, ni les outils de propreté, voire même les rasoirs, que l’on prête à ceux qui les demandent; le savon est en pâte liquide comme le savon de Naples, ce qui est de notable avantage dans ces hôtelleries, car on peut s’en servir et l’on ne peut l’emporter. Le soir, à l’arrivée, le lavage est facultatif; le matin, avant le départ, il est de rigueur. Parfois un homme vient se faire inscrire, reçoit son numéro de lit et ne répond pas à l’appel de son nom. Il sait que son inscription lui donne droit à une station au lavabo ; il s’y est fourbi des pieds à la tête et s’en est allé.
D’où vient le monde qui, chaque soir, se presse dans les salles d’attente ? De tous les coins de l’horizon social. Je ne crois pas que les gens qui viennent là soient dignes d’un prix Montyon ; il n’y a pas que des brebis dans le troupeau humain; mais j’estime que l’on se tromperait si l’on s’imaginait que le plus fort contin-
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gent est fourni par le vagabondage et la fainéantise. Certes j’ai vu là le rôdeur, « le cagou de vergne, » comme dit le langage du méfait, le sacripant à longs cheveux gras et bouclés, baissant les yeux pour cacher l’inquiétude de son regard, vêtu d’une blouse où l’on peut dissimuler le produit du vol, portant sous le bras un petit paquet bien ficelé qui laisserait peut-être échapper un « monseigneur » si on le déroulait, et tenant en main ce gourdin noueux que les réquisitoires appellent volontiers un instrument contondant; j’ai vu l’homme sauvage, qui n’a jamais eu de domicile, qui dort avec le bétail, couche sur la litière des chevaux, s’embusque dans les fossés pour détrousser les maraîchers endormis, et passe ses journées à flâner du côté d’Asnières ou de la Grande-Jatte, au long de la Seine, très capable d’y jeter un « pantre » après l’avoir dépouillé, très capable de repêcher un baigneur qui se noie afin de toucher la prime de sauvetage. J’ai vu le Parisien âgé de seize à vingt ans, le voyou, apte aux besognes interlopes, dangereux entre tous, adroit, menteur, fanfaron, sans préjugé ni scrupule, sachant ne reculer devant rien, ni devant le délit, ni devant le crime, pour s’approprier de quoi se vautrer dans les plaisirs crapuleux où il se délecte.
En revanche, combien ai-je vu d’ouvriers, de courtiers en librairie, d’employés, de commis de magasin, de domestiques brutalisés par la misère, par le chômage, par la malchance, qui viennent demander abri parce que la vie errante leur fait horreur, auxquels on tend la main, auxquels on s’intéresse et que l’on aidera à trouver une condition ou de l’ouvrage. J’ai successivement causé avec trois pensionnaires qui représentent assez complètement le public de l’Hospitalité de nuit. L’un était un homme de cinquante-huit ans qui, sur un visage ravagé et bouffi, conservait quelques traces
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de beauté ; les cheveux grisonnants à peine, prétentieusement séparés sur le milieu de la tête, étaient plus longs qu’il ne convient ; l’œil avait de la langueur et la bouche souriait en découvrant des dents douteuses ; les mains, sales, portaient trois grosses bagues qui semblaient être en or. J’ai pris les papiers d’identité; c’était une levée d’écrou de la maison de répression de Saint- Denis : vagabondage et mendicité. La note indiquait que l’homme y était resté sept mois et qu’il en était sorti la veille avec une masse de trente-neuf francs. Je l’interrogeai : « Hier matin vous aviez trente-neuf francs, combien vous reste-t-il? — Pas un sou. — A quoi avezvous dépensé votre argent? — J’ai fait la noce. Dame! vous comprenez, après sept mois de fèves et d’eau claire, c’est bien naturel. » C’était si naturel, que je ne me permis pas une observation.
L’autre était presque un enfant; dix-sept ans, le nez en l’air, la bouche large, l’œil éveillé, reniflant à chaque mot et se dandinant d’un pied sur l’autre, le type même du Parisien. Il avait un livret : garçon marchand de vin, étant resté trois mois dans la même maison. « Pourquoi as-tu quitté ton patron ? — Parce que c’est un chien; il devait m’augmenter; il m’avait promis trois francs dix sous ; il n’a voulu me donner que trois francs; alors j’ai filé. — Si on te propose une place à cinquante sous par jour, la prendras-tu? — Ah! mais non! — Pourquoi? » Il sembla hésiter; puis, baissant la voix, il répondit : « Et les autres, qu’est-ce qu’ils diraient? » Sans le soupçonner, ce pauvre enfant venait de prononcer le mot de presque toutes les grèves. « Et les autres! moi, je voudrais bien; mais les autres? » — Crève de faim, homme libre, c’est ton droit ; mais si tu acceptes un salaire inférieur à celui que nous exigeons, tu seras assommé. — Ceci résume à peu près toute la question économique ; Dieu sait les désastres
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que produisent la crainte et l’intimidation ! Il n’y a qu’à lire les tables d’importations et d’exportations pour comprendre que la France industrielle va succomber sous le poids des salaires, qui ne lui permettent plus de lutter contre la concurrence extérieure. L’esprit de caste et la haine contre les patrons ont détruit l’idée de patrie et nous vaudront des défaites plus profondes que celles des guerres malheureuses.
Le troisième était un jeune homme de vingt-six ans, blond, très propre, presque soigné, dans des vêtements faits pour lui, usés, mais brossés avec minutie; le linge était blanc, bien ajusté aux poignets, à la poitrine et au cou. Les papiers d’identité m’ont ému : un diplôme équivalent à celui de bachelier ès lettres, des quittances d’inscription à des cours de philosophie. Ce garçon est né à Luxembourg; Paris miroitait dans le lointain, il y est accouru, s’imaginant qu’avec la connaissance des langues française, anglaise, hollandaise et allemande, un bagage de savoir assez considérable, une belle écriture et beaucoup de bon vouloir, il serait aisément pourvu et s’ouvrirait quelque carrière où le pain de chaque jour serait facile à ramasser. Malgré une parcimonie excessive, les petites économies furent rapidement épuisées; nulle porte ne s’entre-bâilla, celle du garni se ferma quand le dernier sou fut dépensé, et l’Hospitalité de nuit a recueilli ce malheureux qui demande à vivre, qui implore du travail et se désole de n’en point trouver.
J’ai causé avec lui. Son histoire est celle de tant d’autres qui ont lâché la proie pour l’ombre et sont tombés au gouffre. 11 est de famille ouvrière; son père est charron. Il a été envoyé à l’école; sa mémoire, son assiduité l’on fait et l’on maintenu le premier de sa classe; on l’a poussé, ainsi que disent les pédagogues. Le père a été fier des succès de son fils, il s’est privé, il s’est réservé en toutes choses pour lui faire donner
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« une belle éducation ». Le malheureux l’a reçue, cette belle éducation que rêvait l’ambition paternelle. A vingt ans il savait le latin et le grec « autant qu’homme du monde ». Il était ferré sur l’histoire et raisonnait philosophie sans broncher. Ses connaissances acquises ne lui valurent pas une place de douze cents francs et l’outil qui l’eût fait vivre n’a jamais été dans sa main. Il est misérable et désespéré; il lui semble qu’il serait heureux si, comme son père, il pouvait assembler les antes ou cercler de fer le moyeu d’une roue.
On se doute bien que pour des hommes de cette catégorie le règlement n’est pas léonin ; il se laisse toucher sans qu’il soit besoin de le supplier; il s’élargit de lui-même; il oublie que l'hospitalité de trois nuits est un terme de rigueur, et la place au dortoir est réservée pendant un nombre de jours presque illimité. Il en est de même pour les ouvriers qui doivent toucher leur paye; on les garde sans observation jusqu’à ce que « la caisse » ait été faite. Si l’on est indulgent et d’une paternité prévoyante pour les pauvres garçons qui sont égarés dans Paris, on est sévère à l’égard des mauvais drôles qui refusent de « donner un coup de main » pour nettoyer les dortoirs, qui ne veulent pas faire leur lit le matin, ou qui parfois font a une bonne farce » en y laissant un témoignage de leur passage.
I)u 2 juin 1878 au 51 décembre 1883, l’Hospitalité de nuit a hébergé 146,558 malheureux; si l’on décomposait en catégories les individus qui sont venus dormir sur les matelas de varech, on serait surpris de la quantité de professeurs, d’instituteurs, d’interprètes, de clercs de notaire et d’avoué, de journalistes, d’artistes dramatiques, de pianistes, de musiciens, de typographes et même d’anciens secrétaires généraux de préfecture que les trois maisons ont abrités. On peut affirmer avec certitude qu’il y a un tiers des hospita-
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lisés au moins qui sont dignes d’intérêt, dont la vie a été irréprochable et qui ont été assaillis par les vents contraires. N’aurait-elle porté secours qu’à ceuxlà, l’Hospitalité doit être encouragée, subventionnée, développée, car elle fait œuvre de salut. Elle ne se contente pas de recevoir les pensionnaires pendant trois nuits, de leur donner des bons de nourriture, elle les babille quand elle le peut ; à cet effet, chaque maison possède un vestiaire où l’on accumule les défroques et le linge « fatigué » que les personnes charitables envoient et que l’œuvre accepte avec gratitude.
Vieux paletots, vieilles redingotes, vieilles vestes, vieux chapeaux, chemises de calicot, bottes ressemelées, souliers rapiécés, tout est reçu, classé, rangé avec soin et réservé à de pauvres gens qui du moins auront un costume à peu près convenable pour se présenter chez les patrons et s’offrir au travail. Le faux-col a dans ce cas une importance exceptionnelle; il donne un air propret à celui qui le porte et fait croire au linge. Les chaussures ne restent pas longtemps au vestiaire ; ainsi que disent les marchands, « c’est l’article le plus demandé », car la plupart des pensionnaires arrivent marchant « sur les empeignes », quand il en reste. Il y a là une difficulté réelle; la plupart des chaussures réparées que l’on doit à l’initiative de la charité sont trop petites; on ne se doute pas de la dimension des pieds qui chaque soir franchissent le seuil des hôtelleries; il leur faudrait les bottes de sept lieues, qui étaient fées et s’allongeaient à volonté. Les dons ne suffisent pas ; les souliers sont un objet de nécessité première, et l’an dernier on a été obligé d’en acheter pour 807 francs1. Une fois chaussés, les hospitalisés peuvent
1. Au cours de l’année 1883, l’œuvre a distribué à ses pensionnaires 758 paletots, 743 pantalons, 883 chemises, 3,128 paires de chaussures et 3,702 menus objets d’habillement.
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se mettre en course et aller chercher de la besogne. Y vont-ils? Pas toujours.
C’est le matin, au moment du départ, que l’on reconnaît ceux qui veulent faire effort pour dompter la mauvaise fortune. Ils vont vite, ne se retournent guère, mâchent un chiffon de pain en marchant, et se hâtent vers les ateliers où l’on embauche les ouvriers. Les autres, de volonté flasque et de défaillance chronique, s’arrêtent dans la rue, regardent la couleur du ciel, lavent le bout de leurs souliers dans le ruisseau, réfléchissent et semblent se demander ce qu’ils pourraient bien faire pour ne rien faire. Ils stationnent devant la porte des magasins où l’on distribue des bons de fourneaux, ils mangeront leur pitance et retomberont en perplexité. S’il pleut, s’il fait froid, ils entreront dans une église, se tiendront le plus près possible d’une bouche de calorifère et tâcheront d’attraper quelque aumône ; quand les offices sont terminés, ils iront s’asseoir dans une salle de l’IIôtel des Ventes; s’il y a quelque part une réunion publique, ils iront y applaudir ou y siffler, selon leur humeur. S’il fait beau, ils passeront leur journée sur la berge des quais à voir pêcher à la ligne, ou au Jardin des Plantes à jeter des cailloux aux lions ennuyés et à crier aux ours de monter à l’arbre. Il y a chaque jour, au milieu de nous, des milliers d’individus qui vivent de la sorte, et l’on doit s’estimer heureux s’ils ne vivent pas autrement.
Comme dans tous les endroits où la charité s’exerce à Paris, c’est la province qui lève la contribution la plus lourde; sur 1,985 noms que j’ai relevés, je trouve 519 Parisiens; tout le reste appartient aux départements ou à l’étranger. Celui-ci fournit un contingent assez considérable, qui depuis la fondation de l’œuvre s’es élevé, sur 146,258, à 20,576 individus, parmi lesquel on compte 5,757 Suisses, 5,195 Allemands et 6,052 Bel-
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ges. Paris n’y regarde pas de si près; il donne, il abrite, il nourrit et, sans sourciller, se laisse calomnier par ceux-là mêmes qu’il a secourus C’est la vraie charité, qui ne s’enquiert que de la souffrance et lui est adjuvante, sans lui demander d’où elle vient ni où elle va.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la vieillesse n’encombre pas les maisons de l’Hospitalité, et le nombre des jeunes gens y dépasse singulièrement celui des vieillards. M. de La Palisse me dira qu’il y a, en général, moins de vieillards que de jeunes gens; je le reconnais, mais la proportion n’en est pas moins remarquable; elle semble démontrer qu’à Paris l’homme âgé est occupé, en possession d’un domicile, ou recueilli soit dans sa famille, soit dans un asile, tandis que l’esprit d’aventure, la recherche d’une situation, l’instabilité du caractère, la poursuite de rêves entrevus, l’indépendance poussée parfois jusqu’à la révolte, jettent les jeunes gens sur des routes sans issue, au bout desquelles ils sont trop heureux de trouver la porte de l’hôtellerie où l’on dort. Sur une moyenne de 1,835 pensionnaires, j’en trouve 279 de vingt ans et au-dessous, mais seulement 50 de soixante ans et au dessus; la grande majorité du public errant qui s’adresse à l’Hospitalité de nuit oscille donc entre la vingtième et la soixantième année, c’està-dire dans la force de l’âge. C’est à ces hommes-là sur tout que l’étape de repos est utile : les uns y ressaisissent la vigueur qui leur permet de reprendre le travail, les autres sont soustraits aux tentations et aux occasions de mal faire. N’est-ce donc rien, n’est-ce pas faire acte de sécurité publique, que d’enlever, chaque année, 40,000 individus à bout de voie, affamés, irrités, aux rues de Paris, où le crime nocturne est facile, où le délit est toujours à portée de la main?
La population parisienne, qui ne pèche pas souvent par excès de gratitude, s’est intéressée à l’Hospitalité de
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nuit, dont le bienfait n’est plus à démontrer. Les preuves de sympathie adressées aux directeurs de l’œuvre sont multiples et tirent parfois de leur origine même un caractère touchant dont il est difficile de n’être pas ému. Parmi les lettres nombreuses qui ont passé sous mes yeux et que l’on garde dans les archives du conseil d’administration, comme des titres de noblesse, il en est deux qu’il convient de citer. «18 mars 1884. Monsieur le directeur, je viens de lire un article sur le Petit Journal au sujet de votre belle institution , l’Hospitalité de nuit; je la connaissais depuis longtemps, mais j’ignorais que l’on pût envoyer si peu de chose que ce que je vous envoie de bien bon cœur (six timbres-poste). Mon seul regret est de n’être pas plus riche; pourtant je tâcherai, chaque quinzaine, de vous en envoyer autant, moitié pour les hommes, moitié pour les femmes. Monsieur, je vous remercie, en vous envoyant mes salutations les plus respectueuses. Cartier, chauffeur-mécanicien, » — «24 mars 1884. Monsieur le président, nous souffrons à la pensée de ne pouvoir soulager ceux qui souffrent. Néanmoins nous vous prions, monsieur le président, de vouloir bien recevoir notre petite obole (dix timbres-poste), pour ceux pour qui vous êtes bon, charitable et dévoué. Une Famille d’ouvriers. Vos bien dévoués serviteurs. Signature illisible.
Non seulement ces faits ne sont pas rares, mais ils se renouvellent quotidiennement et prouvent combien la vertu vibre encore dans le cœur de la grande ville que la rhétorique des étrangers appelle la Babylone moderne. Qui ne se souvient de l’estampe allemande publiée après la capitulation de Paris : « Tombée! tombée! la Babylone orgueilleuse! » Oui, tombée sous les armes, à son tour, comme les autres capitales de l'Europe, mais si haute, si solide par sa charité, qu’elle
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est indestructible. Parfois, dans l’exercice de cette charité, il y a des délicatesses infinies et vraiment exquises; un ouvrier plein de foi et attaché à ses devoirs religieux est forcé de travailler le dimanche, ce qui est contraire aux prescriptions de l’Église. Sa conscience se trouble, et il la met en repos par un subterfuge admirable ; il porte à l’Hospitalité de nuit le gain de sa journée dominicale : qui travaille au profit du pauvre a travaillé pour Dieu et n’a point péché.
Chez les ouvriers, chez les pauvres gens auxquels la vie est la permanence de la lutte, le bonheur est une excitation à la bienfaisance. A une noce que l’on célébrait dans un restaurant champêtre, le marié se lève au dessert et quête ; il recueille quatre francs quatre-vingts centimes, qui le lendemain sont versés à la caisse de l’Hospitalité. Se souvient-on qu’à l’Exposition universelle de 1878 la Société de l’assistance aux mutilés pauvres1 avait un pavillon particulier où s’ouvrait un tronc destiné à recevoir les offrandes? Plus de 9,000 francs y tombèrent , dont le tiers au moins, en gros sous, était le produit des visites du dimanche, c’est-à-dire sortait de la poche des ouvriers.
Les malheureux qui, dans un jour de détresse, ont été dormir sur les lits des maisons hospitalières en ont parfois gardé le souvenir. Sauvés par quelques heures de repos, secourus, placés par les directeurs, ils n’ont point répudié la gratitude et reviennent visiter l’asile où ils sont tombés de fatigue et de désespérance. A leur tour et selon leurs ressources, ils veulent concourir à l’œuvre, car mieux que d’autres ils l’ont appréciée; ils apportent quelque argent, ont un pain et de la viande pour ceux qui ont faim. Si jamais ceux-là font fortune, l’Hospitalité de nuit s’en apercevra. De quoi vit-elle,