I. — LE DORTOIR DES FEMMES
Si l’Hospitalité de nuit représente les Augustines de Saint-Gervais, la Société philanthropique semble avoir recueilli l’héritage des Catherinettes, car c’est aux femmes qu’elle ouvre ses maisons. Je la connais depuis longtemps, cette Société philanthropique; je l’ai déjà rencontrée sur ma route lorsque j’étudiais l’enseignement exceptionnel à l’aide duquel on neutralise en partie la cécité, car, en 1785, elle accordait une pension mensuelle de douze livres à chacun des jeunes aveugles qu’elle avait confiés à Valentin Haüy. Elle est née en 1780, à l’heure où « les cœurs sensibles, pénétrés des doctrines de J. -J. Rousseau, tournaient à la maternité universelle. Animés d’un désir vague et ardent de faire le bien, les membres de la Société se bornaient à distribuer en quelque sorte aux premiers arrivants l’argent dont ils disposaient1 ». La Société ne tarda pas à reconnaître que la charité diffuse ne produit le
1. Centenaire de la Société : Notice historique et rapport, par le vicomte Othenin d’Haussonville, membre du comité d’administration. C’est à cette excellente étude que j’emprunte les détails relatifs à la Société philanthropique.
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plus souvent que des résultats négatifs et elle limita son action à six classes d’indigents : 1° les octogénaires ; 2° les aveugles-nés; 5° les femmes en couches de leur sixième enfant légitime ; 4° les veuves ou veufs chargés de six enfants légitimes ; 5° les pères et les mères chargés de neuf enfants; 6° les ouvriers estropiés. Louis XVI avait pris la Société sous sa protection et lui accordait une allocation de cinq cents livres par mois. La Révolution emporta le protecteur et sa protégée.
Ce fut vers Lan VIII que la Société philantropique se reconstitua sous l’impulsion des « citoyens » Pastoret et Mathieu de Montmorency. Il s’agissait d’ouvrir, dans divers quartiers, des fourneaux où l’on confectionnerait et où l’on distribuerait ces fameuses soupes inventées par le chimiste Rumford, et que déjà l’on appelait des soupes économiques1. L’origine des fourneaux, qui rendent tant de services à la population pauvre de Paris, remonte donc à la Société philanthropique ; c’est à elle que l’on doit aussi le développement de l’enseignement primaire, l’organisation de l’assistance judiciaire, la création des sociétés de secours mutuels, des écoles du soir pour les adultes et l’idée première des crèches. Elle semble avoir pris à tâche d’être la tutrice des malheureux et elle persiste à bien mériter de Paris, dont elle est un des plus infatigables instruments de charité. Yeut-on savoir ce que ses seuls fourneaux ont distribué pendant l’année 1885? — 2,576,168 portions.
On a remarqué que certains courants d’idées se produisent en même temps, ayant l’air de s’engendrer les uns les autres et nés cependant de combinaisons individuelles qui n’ont eu aucun point de contact. Pendant
1. Benjamin Thompson, citoyen américain, né à Woburn (Massachusetts) en 1753, fut nommé comte de Rumford en 1790 par l’électeur de Bavière. Il avait épousé Mlle Paulze-d’Ivoy, veuve en premières noces de Lavoisier; il est mort à Auteuil en 1814.
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que l’Hospitalité de nuit ouvrait, rue de Tocqueville, son premier dortoir pour les hommes, la Société philanthropique, sur l’initiative de M. Nast, un de ses membres les plus actifs, cherchait à créer des asiles de nuit pour les femmes. Sans s’être donné le mot, deux œuvres secourables avaient eu la même pensée et lui donnaient un corps. L’ancienne ferme de Monceau avait été inaugurée le 2 juin 1878 ; le premier asile de femmes fut inauguré le 20 mai 1879, sous la présidence du marquis de Mortemart.
La maison n’est pas luxueuse; elle est située au numéro 25o de la rue Saint-Jacques : porte bâtarde, couloir étroit, jardinet en boyau, murailles en plâtras, toiture à réparer ; c’est une vieille masure. Cela ne me déplaît pas. La charité est ingénieuse et tire parti de tout : les Petites Sœurs des Pauvres accommodent les rogatons pour nourrir les bons petits vieux et les bonnes petites vieilles ; la Société philanthropique utilise une construction fatiguée de son grand âge pour abriter des femmes éperdues, qui sans elle risqueraient de dormir à la laide étoile. Cela est bien; la première vertu de la bienfaisance doit être l’économie, qui lui permet de se répandre sur un plus grand nombre de malheureux. Avant d’être prise à bail par la Société, la maison était une sorte d’école, ou plutôt de garderie d’enfants, si misérables qu’ils ne vivaient que de la charité des voisins. Jamais la directrice, aussi dénuée que ses élèves, n’avait payé son terme ; on ne la tourmentait guère, car l’immeuble appartient au domaine de l’Assistance publique. C’est vraiment le bien des pauvres.
Quelque délabrée que soit la maison, elle a de la valeur; le terrain quelle occupe est presque vaste, la superposition de quatre étages y crée des logements assez spacieux; le jardin y donne de l’air et du soleil;
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aux enchères elle se vendrait une centaine de mille francs ; un loyer de 4,000 francs n’aurait rien d’excessif. L’Assistance publique se trouvait en présence d’une Société qui compte parmi ses adhérents et ses bienfaiteurs des personnages riches; elle avait un droit de propriété à maintenir, et elle le maintint, comme une bonne mère de famille qu’elle est, en fixant le taux du bail annuel à la somme de cinquante francs. C’est une subvention déguisée, accordée par une administration qui, maniant les misères de Paris, sait mieux que nul autre comment on les soulage et n’ignore pas que, toutes les fois que l’on fait du bien, c’est à elle-même que l’on vient en aide. Les réparations sont laissées au compte de la Société; malheureusement elles sont lourdes, elles sont fréquentes et finiront par coûter plus cher qu’un bail sérieux.
La directrice de l’asile, Mme Horny, pour ne porter ni guimpe, ni béguin, ni rosaire, n’en est pas moins une sorte de sœur de charité; intelligente, active, elle excelle à confesser ses pensionnaires, à leur rouvrir l’espérance, à les remettre en bonne voie et souvent, très souvent, à les pourvoir d’une bonne condition. Car là aussi, comme à l’Hospitalité du travail, comme à l’Hospitalité de nuit, on s’efforce de procurer un gagne-pain aux pauvres que la misère a courbatus, et l’on réussit dans une proportion que des chiffres feront apprécier. Sur 16,897 femmes qui, depuis le 20 mai 4879 jusqu’au 31 décembre 1883, ont passé dans les asiles de la Société, 2,629 ont pu, grâce à l’intervention philanthropique, trouver le gain d’un travail assuré.
Ouvrir un asile à la femme, c’est ouvrir un asile à l’enfant; on ne peut dire à la mère : «Laisse ton fds dans la rue si tu veux dormir sous mon toit. » Aussi le nombre des enfants hospitalisés a-t-il été considérable,
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car j’en compte 5,580 que la bonne maison a recueillis. On ne s’attendait pas à cela lorsque le refuge de la rue Saint-Jacques fut créé ; on s’était imaginé que là, au sommet de la Montagne des Ecoles, on serait envahi par des bandes d’étournelles, étudiantes en chômage d’étudiants, grisettes en rupture de magasin, ouvrières en chorégraphie naturaliste. Les prévisions furent trompées. La bise eut beau venir, les cigales ne vinrent pas. On s’aperçut que, si l’on était dans le quartier des mœurs faciles et des bals publics, on était surtout dans le voisinage des hôpitaux ; ce n’est pas l’insouciance prise au dépourvu qui vint frapper à la porte, c’est la souffrance qui succède à une faute dont le résultat pèsera sur toute la vie. L’asile de la rue Saint-Jacques semble être la salle d’attente et la salle de convalescence de l’hospice de la Maternité, qui fut jadis l’abbaye de Port-Royal, qu’un décret du 15 juillet 1795 convertit en hôpital. On se hâta de se mettre en mesure contre cette éventualité à laquelle nul n’avait songé et près des lits on installa des berceaux.
Pour accueillir ces malheureuses on ne leur demande point un certificat de mariage; la Société philanthropique, qui, à ses débuts, spécifiait qu’elle ne s’occupait que des mères ayant des enfants légitimes, rejette aujourd’hui toute restriction. Elle sait qu’en repoussant la fille oublieuse de ses devoirs elle frapperait l’enfant; elle prend l’une et l’autre, ne les sépare pas et leur fait bonne place. Une salle spéciale est appelée le dortoir des mères de famille. La vertu bien forgée semble faite pour compatir aux défaillances humaines. Ce dortoir est une création particulière; il est le produit d’une rente perpétuelle fondée par Mme Hottinguer, qui par sa naissance appartenait à cette grande famille Delessert chez laquelle le bienfait est chronique et la charité permanente.
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En dehors des pauvres créatures qui viennent de « la Bourbe », qui vont y entrer, qu’on y a parfois refusées malgré des symptômes trop visibles, l’asile reçoit encore une autre catégorie de femmes dont le sort est digne de compassion. Ce sont celles qui sortent de chez les sages-femmes, que l’Assistance publique paye, à forfait, cinquante francs par accouchement. Il y a peu de temps, ces malheureuses étaient mises sur le pavé dès le neuvième jour; actuellement on leur accorde douze jours pleins, et encore ne peuvent-elles être congédiées qu’après examen et approbation d’un médecin. Neuf jours, c’était impitoyable; douze jours, c’est bien peu; après de telles souffrances et un si profond affaiblissement, regagner sa mansarde ou son grenier, descendre, gravir cinq étages, peut-être plus, pour aller à la provende, pour « monter l’eau » ; être obligée, lorsque l’on part en recherche de travail, d’emporter l’enfant qui est une cause de refus et que l’on ne peut abandonner seul, dans la chambrette, sans allaitement, sans surveillance et sans soins, c’est dur, c’est doubler sa misère et c’est souvent la rendre si implacable que l’on se décourage, que l’on pleure sans garder la force de lutter. Elles savent bien cela, les pauvrettes ; à cette heure, au lieu de rentrer dans leur taudis, elles arrivent à la maison de la rue Saint- Jacques, elles y restent pendant les trois nuits réglementaires, auxquelles on leur permet souvent d’en ajouter quelques autres, et retrouvent par ce repos prolongé assez de vigueur pour faire face à la vie.
A côté de ces infortunées on voit les ouvrières sans ouvrage, les femmes de ménage qui chôment parce que leurs clients sont partis, les convalescentes sans domicile qui sortent de l’hospice du Vésinet, les étrangères sans ressources qui ne savent où aller coucher, et parfois une pauvre fille effarée, toute tremblante, qui
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vient demander un refuge où nul péril ne peut l’atteindre. Une nuit, bien après l’heure de la fermeture, on entendit sonner coup sur coup à la porte ; on alla ouvrir; une jeune fille, de bonne tenue, se jeta dans la maison. C’était une institutrice, employée dans un pensionnat des environs de Paris. Pendant une semaine de vacances, la maîtresse, afin de n’avoir pas à la nourrir, lui avait imposé un congé. La malheureuse, qui n’avait d’autre rétribution que la table et le logement, ne sachant où aller, vint à Paris, avec toute sa fortune : douze francs. Elle descendit dans un petit hôtel du quartier latin. C’était en temps de carnaval; des étudiants un peu trop joyeux l’avaient vue monter et avaient remarqué son joli visage. On voulut forcer sa porte ; elle put s’échapper et gagner la rue, toujours courant ; un sergent de ville lui montra du doigt la lanterne de l’asile Saint-Jacques et lui dit : Allez là ! Elle y resta pendant son congé.
Ce n’est pas la seule institutrice qui ait demandé asile à la Société philanthropique; j’en compte vingtcinq sur les 5,595 femmes qu’elle a abritées en 1885; si l’on y ajoute deux maîtresses de musique, sept dames de compagnie et cinquante-deux demoiselles de magasin, on aura la totalité du groupe aristocratique des pensionnaires; le reste se compose de domestiques, c’est-à-dire de bonnes à tout faire, 1,532; de cuisinières, 487 ; de femmes de chambre, 560 ; de femmes de ménage, 256 ; d’ouvrières, 1 ,543 ; la réalité du métier des blanchisseuses, 254, et des journalières, 716, ne m’inspire qu’une confiance limitée; quand on interroge sur sa profession une femme qui n’en a pas, il est rare qu’elle ne réponde pas journalière ou blanchisseuse; cependant je trouve 86 pensionnaires indiquées sans profession; je me doute de ce qu’elles peuvent faire et j’admire leur franchise; celles-là.
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comme disait Diderot, « sont dédommagées de la perte de leur innocence par celle de leurs préjugés. »
Gomme toujours, c’est la province qui fournit le plus gros contingent, car, sur le chiffre total, le département de la Seine ne figure que pour 913 ; les femmes jeunes sont aussi bien plus nombreuses que les vieilles; j’ai relevé 1,040 inscriptions sur « le livre de logeur » ; j’ai trouvé 51 femmes de soixante ans et au-dessus contre 155 de vingt ans et au-dessous. Gela se comprend sans qu’il soit besoin d’entrer en explication. Il y a peut-être là quelque vieille, décrépite et morose, qui jamais n’aurait eu à réclamer un lit dans le dortoir commun si les asiles de nuit avaient existé au temps de sa vingtième année ; il suffit parfois d’une main tendue au moment opportun pour sauver une existence entière. Trois nuits seulement, qu’est-ce cela? C’est une minute la tête hors de l’eau pour l’homme qui se noie, la minute pendant laquelle il reprend haleine et la force de gagner la rive. Si court que soit l’instant du r’epos pour les surmenés, ils y peuvent trouver le salut.
C’est de sept à neuf heures du soir que les pensionnaires arrivent; avant de se présenter au bureau vitré où se font les inscriptions, elles doivent passer entre les mains des surveillantes auxiliaires, qui, elles aussi, ont été des réfugiées dont la maison utilise les services, parce qu’elles ont fait preuve d’intelligence et de bon vouloir. On les nourrit, on les héberge, on les revêt d’une défroque à leur taille, et en échange on leur confie quelques besognes, dont la plus délicate est de vérifier l’état de propreté des nouvelles venues. Gela se fait rapidement, dans un cabinet attenant à la salle d’attente. On entr’ouvre le corsage et au premier coup d’œil on reconnaît si le linge porte trace de ces parasites dont le Petit Mendiant de Murillo cherche à se
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débarrasser. Les malheureuses qui n’en sont point indemnes reçoivent les numéros de un à vingt correspondant aux couchettes du lit de camp, lequel, isolé au fond du jardinet, est contenu dans une salle spéciale de construction récente. Il ne faut pas prendre l’expression lit de camp au pied de la lettre, car ce n’est pas une simple planche placée dans un box, comme à l’Hospitalité de nuit. La Société philanthropique sait qu’elle a affaire à des femmes ; elle leur donne un véritable lit, garni d’un matelas, d’un traversin et de deux couvertures que les fumigations de soufre répétées ont rendues un peu rêches.
Une à une, les pensionnaires passent devant le guichet du bureau, car elles sont soumises aux formalités de l’inscription et doivent fournir, autant que possible, une pièce qui permet de constater leur identité ; on n’est pas très exigeant. Une femme jaunâtre, ridée et clignotant des yeux s’est, présentée ; elle répond difficilement aux questions qui lui sont adressées; à son accent, on reconnaît sa nationalité; on l’interroge en allemand, elle n’est guère plus explicite. Elle est née à Baden-Baden; elle parle de Bâle et de Pforzheim. Lorsqu’on lui demande si elle a un passeport et pourquoi elle est à Paris, elle montre un papier sur lequel je lis : « Je certifie que Bertha H. est restée chez nous dix-huit jours. Signé : Héloïse. » La surveillante dit :
« Elle est très propre ; » on lui remet son numéro d’admission.
Celles dont l’état de maternité imminente est apparent, celles qui portent des nourrissons dans les bras sont nombreuses, et le cœur se serre en les voyant. Une d’elles, coiffée d’un bonnet à la paysanne, de face large et d’expression résignée, tapotait le dos de son enfant pour l’empêcher de crier. Je l’interrogeai : « Est-ce que vous êtes malade? — Non, monsieur. — Pourquoi
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êtes-vous si pâle? — Monsieur, je n’ai pas mangé depuis hier. » Tout de suite on donna des ordres, et l’on apporta une soupe, du pain, des pommes de terre, des saucisses, du fromage. Elles ont défilé devant moi, les mères de demain et les mères d’il y a quinze jours. Sur leurs papiers d’identité je lis la même qualification : domestique. — O maîtres, vous n’êtes guère indulgents pour la faute de ces pauvres filles, et peut-être pour la vôtre !
J’en ai remarqué une qui se distinguait des autres et montrait quelque élégance au milieu du groupe aux vêtements flétris qui l’entourait. Elle paraît très jeune, elle est presque jolie ; un beau chignon d’or apparaît sous le bavolet de son chapeau en fausses dentelles noires; elle a écarté son mantelet garni de jais; son fils boit avec avidité. Les langes éclatants de blancheur apparaissent sous une couverture de laine à carreaux bleus. Elle n’est pas domestique, celle-là, elle est infirmière. On l’a mise à la porte de l’hôpital où elle servait. Elle a reconnu son enfant, dont le père s’est détourné ; la Société philanthropique la gardera jusqu’à ce quelle lui ait procuré une condition.
Les inscriptions sont terminées ; toutes les pensionnaires sont réunies dans la salle d’attente, éclairée par un bec de gaz dont la lumière vacille sur les visages amaigris. C’est un radeau, il n’y a là que des naufragés. On est silencieux, on paraît déprimé comme si l’on était étreint par une insurmontable lassitude. La directrice, Mme Ilorny, fait quelques recommandations, qui sont écoutées avec recueillement et auxquelles toutes les voix répondent : « Oui, madame. » Un des membres de la Société philanthrophique, M. René Eouret, qui est en quelque sorte délégué près de la maison de la rue Saint-Jacques, se lève et lit une courte allocution qui cherche à ranimer l’espérance et fait entrevoir un sort
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meilleur. A lui aussi on répond par un murmure qui ressemble à un remerciement. On entend alors un cliquetis de cuillers et d’écuelles. Ce sont les soupes que l’on apporte ; chaque pensionnaire reçoit la sienne. On monte au dortoir, les berceaux sont rapprochés des lits; quelques femmes s’agenouillent et font leur prière. — Bonne nuit, mes fdles ! que vos rêves soient meilleurs que la réalité !
Au matin, après le lever, chaque femme est tenue de prendre un bain, ou, pour parler plus exactement, de se soumettre à une aspersion d’eau tiède. La salle de bains est à visiter, elle a été disposée sur les instructions de M. Nast. Pas de baignoires, mais des sortes de niches dont les séparations sont fermées par des lés de toile cirée ; les baigneuses sont donc isolées. L’appareil est simple : une chaise à claire-voie, un baquet où les pieds doivent être placés ; au-dessus de la tête, à un demimètre d’élévation environ, une planche trouée qui supporte un seau ouvert d’une pomme d’arrosoir dans la partie inférieure. Il suffit de tirer une ficelle pour déplacer un obturateur; l’eau tombe en pluie pendant trois minutes et fait office de douche. Une surveillante me disait : « Ça enlève le plus gros. » Soit, mais dans bien des cas une friction prolongée ne serait pas superflue pour « enlever le plus mince ». Après le bain, la soupe et la sortie. Lorsque toutes les pensionnaires sont parties en recherche de travail ou d’autre chose, la lessive commence ; les draps sont lavés tous les jours, car chaque soir les lits sont garnis à nouveau : mesure coûteuse, mais mesure hygiénique, devant laquelle la bienfaisance n’a point reculé.
Les plus dépenaillées parmi ces malheureuses échangent leurs haillons contre un costume convenable, car, comme l’Hospitalité de nuit, la Société philanthropique a des vestiaires qui sont fournis par la charité privée.
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Les objets neufs en laine, jupons, bas, camisoles, y sont en abondance, car les dames patronnesses ou bienfaitrices n’épargnent point les cadeaux de ce genre et savent glisser sous la robe d’indienne le vêtement chaud qui l’empêche d’être mortelle en hiver. 11 y a bien des défroques aussi, vieilles jupes et vieux corsages, au milieu desquelles j’aperçois une robe en mousseline bouillonnée, parsemée de pasquilles en clinquant, et des souliers de satin blanc à hauts talons, reste de quelque travestissement qui s’est trémoussé dans les bals masqués. Çà et là de petits paquets contiennent un habillement complet d’enfant ; une mère qui pleure et qui a vu partir un léger cercueil où tout son cœur est renfermé, a apporté ces tristes reliques et les consacre, comme un ex-voto, à la souffrance des tout petits, en souvenir de celui qu’elle a perdu.
Si vieille que soit la maison de la rue Saint-Jacques, si raides qu’en soient les escaliers, si pauvre qu’en soit l’apparence, elle rend d’inappréciables services. Elle ressemble à ces femmes décrépites des contes du bon vieux temps, qui étaient des fées et faisaient des prodiges. Ces prodiges sont tels, qu’ils ont été appréciés et favorisés dans des proportions qu’il faut dire. Un homme bienfaisant, M. Émile Thomas, vint un soir visiter l’asile de la rue Saint-Jacques ; il en étudia le fonctionnement, regarda avec compassion le troupeau affamé qui se pressait vers
ia bergerie, et, en s’en allant, laissa une aumône de vingt francs. Peu de mois après, il mourait, et, par son testament, léguait à la Société philanthropique, pour développer l’institution des asiles de femmes, une somme de 200,000 francs1. En reconnaissance de cette largesse, la maison de la rue Saint-Jacques s’appelle la maison Émile Thomas.
Un autre don considérable devait bientôt encourager les efforts des gens de bien qui s’appliquent à venir en aide au dénuement des femmes. Une personne qui, sous des dehors modestes, cachait une ardente charité, Mlle Camille Favre, versa d’un geste 120,000 francs dans la caisse de l’œuvre. Afin de mieux obéir aux vœux des donateurs, on s’empressa d’acheter deux maisons : l’une rue Labat, près de l’ancienne chaussée de Clignancourt, et l’autre rue de Crimée, dans le quartier de La Villette. Quoique supérieures par l’aménagement et la construction à l’asile de la rue Saint-Jacques, ces maisons sont relativement peu fréquentées, et celle du i( quartier latin » reste encore, pour les différentes causes que j’ai dites, le refuge où le plus grand nombre de malheureuses viennent chercher le repos de la nuit2.
La maison de la rue Labat, qui garde trace de dorures dans un salon servant aujourd’hui de salle d’attente, n’est qu’un dortoir temporaire auquel est annexé un fourneau ; en outre, trois fois par semaine, un médecin y donne des consultations gratuites. Rue de Crimée, la maison qui porte le nom de Camille Favre est plus im-
1. La Société philanthropique a été reconnue d’utilité publique par ordonnance royale du 27 septembre 1839.
2. Il en est de la Société philanthropique comme de l’Hospitalité de nuit : chacun des asiles est, en quelque sorte, sous la surveillance spéciale d'un des membres du comité ; la rue Saint-Jacques est attribuée à M. René Fouret ; la rue de Crimée au vicomte Othenin d’Haussonville ; là rue Labat à M. Mansais, référendaire aux sceaux; le président, qui est le marquis de Mortemart, se transporte de l’une à l’autre des trois maisons;
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portante; elle se compose d’un corps de bâtiment, situé au delà d’une cour et d'un petit jardin; deux ailes la complètent et s’appuient à la muraille, qui s’ouvre sur la rue par une porte coclière. Dans l’aile de gauche on a installé les dortoirs de l’asile de nuit. Le bâtiment du fond est occupé par une maison de retraite où vingt vieilles femmes peuvent trouver un abri jusqu’à leur dernier jour moyennant une pension annuelle de cinq cents francs. L’aile de droite renferme un nouvel établissement créé par la Société philanthropique, qui ne sait qu’imaginer pour faire le bien : je veux parler d’un dispensaire pour enfants, inauguré le 15 mai 1885.
Dans quelques pièces, au rez-de-chaussée, la communauté a pris logement. Je dis bien : la communauté; car, par exception, la maison Camille Favre a été confiée aux sœurs de Notre-Dame du Calvaire, que j’ai déjà rencontrées à l’Hospitalité du travail. On a bien fait de s’adresser à elles, car, pour soigner des enfants malades, il faut, avant tout, des infirmières, et — j’en demande pardon à la laïcisation — en fait d’infirmières, il n’y a encore que celles qui portent le voile noir et la guimpe. Un détail fera comprendre l’influence de Uélément féminin religieux dans de telles maisons. J’ai fait remarquer que dans les asiles de nuit le lit de camp était affecté aux femmes dont la malpropreté n’est point douteuse. Le lit de camp de la rue Saint- Jacques n’a point de draps; rue de Crimée, la couchette du lit de camp est semblable à celle des dortoirs : complète et munie de deux « linceuls », comme disaient nos grands-pères. On en est quitte pour brûler un peu plus de soufre à la pouillerie; mais, du moins, une pauvre femme peut quitter ses vêtements et dormir dans le contact de la toile.
Ouvriers pour la plupart, gagnant strictement leur vie, éloignés des hôpitaux du premier âge, qui sont
situés rue de Sèvres et rue de Charenton, les gens du quartier ont tout de suite apprécié les bienfaits du dispensaire que l’on ouvrait à leurs enfants ; soins gratuits, médicaments gratuits, traitement gratuit, cela compte et vaut aux religieuses, lorsqu’elles passent dans la rue, un « Bonjour, ma sœur !» où il y a encore plus de gratitude que de politesse. Trois fois par semaine, les lundi, mercredi et vendredi, un jeune médecin, expert et paternel, le docteur Comby, vient prendre place dans son cabinet de consultation, dont l’antichambre est encombrée de mères amenant ou portant leurs enfants malades. On distribue des numéros d’ofdre afin d’éviter les altercations, car chacune de ces malheureuses voudrait entrer la première. Dans une salle voisine, deux religieuses sont en permanence, prêtes à faire les pansements, la supérieure est debout à côté du médecin. J’ai assisté à la consultation, qui, commencée à midi et demi, ne s’est terminée que vers trois heures. Je n’étais pas seul : M. le marquis de Mortemart était venu voir fonctionner ce nouveau mécanisme de son œuvre, auquel il attache, avec raison, une importance exceptionnelle. Je ne serais pas surpris qu’au cours des visites sa bourse se fût ouverte plusieurs fois.
Ce que l’on amène là, c’est l’accident, mais surtout le résultat. Je veux dire que si les maladies sporadiques des enfants, la coqueluche, le muguet, viennent en quantité appréciable, le plus grand nombre des cas pathologiques soumis au médecin sont représentés par les scrofules et par le rachitisme. Blafards, arqués des jambes, voûtés des épaules, de paupières faibles et de chétive ossature, les êtres débiles que j’ai vus ne ressemblent pas aux embryons noueux de l’infirmerie de la rue Lecourbe ; ils sont d’apparence humaine et seront des hommes, grâce aux soins qui les entourent à la maison Camille Favre et les empêcheront peut-être de
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tomber dans la difformité. La plupart des êtres frêles et bouffis que j’ai entendus geindre pendant que le médecin les palpait sont les victimes d’une alimentation défectueuse; on ne se doute guère du nombre d’enfants que le biberon et les soupes prématurées ont tués ou rendus rachitiques1.
Ce n’est jamais sans péril pour ses jours ou pour sa santé future que le nouveau-né est soustrait à l’allaitement naturel; le lait de femme, qui se modifie selon l’âge de l’enfant, doit être la nourriture exclusive de celui-ci, tant que la dentition n’a pas démontré qu’il peut s’assimiler des aliments à demi solides. Les mères qui, sous prétexte de fortifier un nourrisson, le bourrent de panade, de jaune d’œuf, de mie de pain imbibée de jus de viande, l’affaiblissent, l’étiolent, le détruisent, car elles imposent à son estomac des matières qu’il est impuissant à triturer et à digérer. Ce régime est pernicieux. Un chapelet de nodosités placées au point d’intersection des côtes et du sternum est l’indice presque immédiat qui dénonce le danger ; l’amaigrissement des membres inférieurs, le ballonnement du ventre s’accusent de plus en plus : c’est le début du rachitisme. Il n’y a pour l'enfant qu’un garde-manger. Le docteur Comby ne s’y trompe pas; il regarde un des avortons et dit à la mère : « Cet enfant a été élevé au biberon ou au petit pot? » La réponse est invariable : « Oui, monsieur. »
Les scrofuleux, si nombreux dans les agglomérations ouvrières, sont le produit d’une ascendance viciée : l’alcoolisme, la débauche, la misère, forment ces géné-
1. Je lis dans le Bulletin hebdomadaire de statistique municipale, du 12 juillet 1884 : «Les décès par athrepsie (diarrhée cholériforme des jeunes enfants non sevrés) ont monté cette semaine à 128. Ce chiffre de 128 décès se décompose ainsi : enfants nourris au sein, 54; — enfants nourris de manière inconnue, 8 ; — enfants nourris au biberon , 86. »
rations souffreteuses, malsaines, incomplètes, où se recrute la légion des incurables. La charité les soigne, les adopte, les garde dans ses asiles ; elle répare le mal autant qu’il est en elle, mais elle ne peut le guérir. Le seul bien que l’on aurait pu faire à ces malheureux est en dehors de la puissance humaine : c’eût été de les empêcher de naître. Une femme large et répandue, de très douce expression, est entrée conduisant un enfant de sept ou huit ans, édenté, ayant l’air d’un gnome et boitant très bas. En lui tout est grêle, excepté le genou, que gonfle une tumeur blanche ; on essaye de mouvoir le membre pour s’assurer qu’il n’est pas encore saisi par l’ankylose ; le pauvre petit crie : « Non ! non ! » et se met à pleurer. Sa mère se jette sur lui et l’embrasse en pleurant. On lui dit : « Menez votre enfant à l’hôpital. » Elle se tord les bras et répond : « Jamais, il y mourrait! »
Une autre femme vient; figure longue et terne, menton de galoche, dents démesurées, très simplement, très proprement vêtue. Un enfant de quelques mois repose dans ses bras, elle le regarde et pleure. Le petit est de couleur terreuse, sa tête vacille, on dirait qu’il n’a pas la force de la porter; il contracte les sourcils, sa pupille est énorme, comme si elle avait été baignée de belladone; il a une méningite, il est perdu. La pauvre femme a eu neuf enfants, quatre sont morts, le dernier va mourir ; à peine a-t-elle le temps d’accourir au dispensaire, car elle ne peut guère quitter sa chambre, où elle soigne son père paralysé. On lui dit: « Bon courage ! » On ordonne quelques médicaments pour lui laisser de l’espoir plutôt que pour tenter une cure impossible; elle s’en va en secouant la tête et j’entends le bruit de ses sanglots pendant qu’elle descend l’escalier. Deux heures durant, il en est ainsi. On reconnaît tout de suite les enfants qui ne viennent pas pour la
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première fois; ils s’approchent de la supérieure, se frôlent à sa robe et tâchent de fourrer la main dans sa poche ; c’est que dans la poche il y a une bonbonnière et qu’ils savent bien que les bonbons sont pour eux.
Trois fois par semaine, consultation gratuite et prolongée; tous les matins, de huit à dix heures, traitement gratuit. Ils viennent, les malingres et les éclopés, on leur verse de l’huile de foie de morue, on leur fait avaler la « prise » de bromure, on les barbouille de teinture d’iode, on leur administre les douches prescrites et on les plonge dans des bains d’eau salée qui ressemblent, — d’un peu loin, — à des bains de mer. Le système balnéaire est aussi complet que possible ; il y a des enfants si petits, que la baignoire serait périlleuse pour eux et qu’on la remplace par un baquet, où du moins ils peuvent barboter sans se noyer. On les rend plus robustes, on en sauve beaucoup ; je ne puis citer de chiffres, car le dispensaire n’a pas encore rédigé son tableau statistique ; mais j’ai parcouru le registre où le docteur Comby inscrit ses observations, et le mot « guéri » a souvent frappé mes regards.
La Société philanthropique, qui possède dans Paris onze dispensaires d’adultes, où, pendant le cours de l’année 1883, 3,595 consultations ont été données à 1,387 malades traités gratuitement sur la recommandation des membres de l’œuvre, n’a encore ouvert qu’un seul dispensaire pour les enfants, celui de la rue de Crimée, que nous venons de voir. C’était une tentative. L’essai a réussi au delà de l’espérance, il faut le renouveler. Il y a là un instrument de salut de premier ordre, qu’il sera bon de multiplier. L’expérience n’est, plus à faire ; on sait aujourd’hui ce que peut produire une telle infirmerie patronnée par des gens de bien, dirigée par un médecin habile et surveillée par des religieuses. Je serais bien surpris si le rêve de la Société
philanthropique n’était point d’ouvrir un dispensaire pareil dans chacun des arrondissements de Paris. Ce rêve sera réalisé, car il correspond au besoin le plus ardent de la bienfaisance. Rappelez-vous la Charité d’André del Sarto, a pâle, entourée de ses chers enfants qui pressent sa mamelle. » C’est la parole d’Alfred de Musset.
En se penchant vers l’enfant, en l’arrachant au mal physique qui l’appauvrit, au mal moral qui le décompose, en fortifiant son corps, en virilisant son âme, la charité accomplit le grand œuvre entrevu par les hermétiques : elle donne l’élixir de vie, de la vie individuelle et de la vie sociale. On n’a de belles forêts qu’à la condition de ne répudier aucun sacrifice pour fertiliser les pépinières. Le vagissement du nouveau-né est peut-être la première inflexion de la voix d’un grand homme. 11 est beau d’adopter les vieillards et de les conduire en paix jusqu’au seuil de l’éternité ; il est bien de soigner les maux incurables et d’en adoucir la souffrance ; mais il est mieux, il est plus utile au groupe humain dans lequel la destinée nous a vus naître, de récolter les enfants, car ils gardent en eux un avenir dont on peut se rendre le maître et le bienfaiteur. Cette glane à travers l’enfance maladive, vagabonde, vicieuse, moralement abandonnée, sera peut-être une moisson opulente. C’est, de ce côté qu’il convient surtout de regarder et de diriger les impulsions charitables. Je sais que les âmes généreuses se préoccupent de l’enfance et cherchent à l’enlever aux milieux contaminés ou la promiscuité des grandes villes la force de vivre et la compromet à toujours.
J’ai raconté les efforts de l’abbé Roussel, que rien ne décourage, qui à son Orphelinat d’Auteuil vient d’ajouter une maison pour les petites fdles à Rillancourt, et une colonie agricole pour les garçons au Fleix, dans le dé-
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partement de la Dordogne. Je n’ignore pas les fondations de l’abbé Bayle, qui dépensa toute sa fortune à créer des asiles pour les orphelins de Paris et qui, n’ayant jamais fait que du bien, fut naturellement un des otages de la Commune ; je connais l’œuvre que préside la baronne de Saint-Didier et qui, sous l’appellation un peu prétentieuse des Saints-Anges, prend les orphelines dès la deuxième année, les élève, les instruit, leur apprend un bon métier et ne les quitte qu’à l’âge de vingt et un ans ; là les besoins sont excessifs, car les subventions accordées autrefois par la préfecture de la Seine, par les ministères de l’intérieur et de l’instruction publique, qui favorisaient le développement d’une institution si particulièrement bienfaisante à l’enfance délaissée, ont été supprimées, parce que la maison est sous la main des Sœurs de la Sagesse. En agissant de la sorte, avec une si brutale persévérance, ne s’aperçoit-on pas que c’est aux enfants malheureux que l’on nuit et non pas aux congrégations religieuses?
Malgré les maisons secourables que je viens de citer, malgré bien d’autres qui s’ouvrent toutes grandes devant les pauvres petits sans mère, sans pain, sans abri, on peut multiplier presque indéfiniment les orphelinats où on les recueille, les dispensaires où on les guérit; il n’y aura jamais assez de places, assez de secours, assez de maternité pour eux. 11 y en a tant qui souffrent, qui vaguent à travers les rues, qui volent pour vivre dès l’âge de cinq ou six ans, qui, faute d’un peu d’aide, « tournent mal » , qui auraient fait de braves gens si on les eût soutenus en temps opportun, que le premier devoir de la charité est de regarder vers eux, de les défendre contre les tentations mauvaises, de les protéger contre eux-mêmes. Dans cette croisade en faveur de l’enfance qui va défaillir, j’estime que des œuvres comme l’Hospitalité de nuit et comme la Société philanthropique
peuvent revendiquer la mission de diriger vers une commisération supérieure cette masse charitable qui est à Paris et ne demande qu’à bien faire. 11 suffit souvent de lui montrer le but, pour qu’elle coure y déposer l’offrande qui amoindrit l’infortune et relève la volonté.
L’Hospitalité de nuit sait le nombre des enfants errants, égarés sinon perdus, qui viennent implorer une couchette dans ses dortoirs ; elle s’en occupe, elle s’inquiète de les placer, elle se demande dans quelle maison ils trouveront la moralité et l’apprentissage qui leur sont indispensables pour devenir des hommes de travail et de probité: Cette maison, pourquoi ne la fonderait-elle pas elle-même ? Trois nuits pour l’homme qui a besoin de repos; dix ans, quinze ans, s’il le faut, pour l’enfant qui doit apprendre à marcher droit sur le chemin de l’existence. Il ne manque pas de landes en France ; la Bretagne et le Berry offrent bien des emplacements que les bruyères couvrent aujourd’hui, qu’il serait facile de convertir, à bas prix, en établissements que l’enfance vagabonde peuplerait bientôt et où elle recevrait les enseignements qui lui font souvent défaut dans les grandes villes.
De son côté, la Société philanthropique, qui a déjà tant fait pour les tribus de la misère, augmentera le nombre de ses dispensaires, afin de mieux attaquer et de vaincre plus sûrement le mal à son origine même, c’est-à-dire dans l’enfant. Elle sait aujourd’hui à quoi s’en tenir; la quantité de petits malades qui se pressent aux consultations de la rue de Crimée lui a prouvé qu’elle avait été bien inspirée ; si elle mesure sa satisfaction aux services qu’elles a rendus par cette nouvelle fondation, elle doit se sentir en joie. La double action, l’action combinée que l’Hospitalité de nuit et la Société philanthropique peuvent exercer en faveur de l’enfance,
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aurait un résultat précieux; on verrait moins de malades dans les hôpitaux, moins de détenus dans les prisons, moins d’ivrognes dans les cabarets. Je sais bien que le vice et la maladie ne sont pas près de chômer, mais on peut en diminuer l’intensité ; ce serait déjà un inappréciable bienfait pour la civilisation. Il y a là de quoi tenter le grand cœur des hommes que j’ai vus à la tête de ces deux œuvres qui se complètent, qui débutent et dont l’urgence même des maux à soulager assurera le développement.
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J’arrête ici cette série d’études, car, si la charité s’exerce sur différentes sortes d’infortune, elle s’exerce toujours de la même façon, et je ne pourrais que me répéter indéfiniment. Pour faire apprécier la bienfaisance parisienne, j’ai dû limiter mon enquête, regarder surtout vers des œuvres exceptionnelles et mettre en lumière les actes de « ces grands aventuriers de la charité, comme a dit Edmond Rousse, qui s’en vont droit devant eux, le cœur ouvert à toutes les souffrances, les bras tendus à toutes les misères, les yeux fermés à toutes les fautes, ramassant au hasard les enfants abandonnés et les femmes perdues, recueillant les vieillards, relevant les blessés et les malades, n’ayant pour les nourrir que la quête et l’aumône, les mains vides chaque matin et chaque soir les mains pleines, créanciers impitoyables de la Providence, dont aucun doute n’a jamais troublé la foi intrépide et dont aucun mécompte n’a jamais châtié les saintes témérités1. »
En choisissant pour ainsi dire des types particuliers, j’ai voulu démontrer qu’il n’y a pas une forme de la misère que notre charité n’ait adoptée et qu’elle ne
1. Rapport sur les prix de vertu, lu dans la séance publique annuelle de l’Académie française du 15 novembre 1883, par M. Edmond Rousse, directeur.
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s’ingénie à soulager. Pour s’en convaincre, il suffit de lire la Charité de Paris de Ch. Lecour, le Manuel de l'assistance de Jules Arboux, le Manuel des œuvres ( institutions religieuses et charitables de Paris ) de Mme de Serry, et surtout les substantiels articles sur Paris charitable que Victor Fournel a publiés dans le journal le Monde et qui depuis longtemps auraient dû être réunis en volume. On sera étonné, on sera émerveillé de la qualité, de la quantité des œuvres qui combattent le vice, l’infirmité, l’abandon et le dénuement. La lutte est incessante, et ce n’est pas toujours le mal qui remporte fa victoire.
Bien souvent j’ai essayé de me figurer ce que pouvait être la famille humaine avant l’intervention du feu, avant que le Pramantha eût fait jaillir la première étincelle aryenne qui devait éclairer le monde, avant que Prométhée le Titanide eût été enchaîné sur le roc pour « avoir outragé les dieux ». Je n’ai pas réussi; jamais je n’ai pu me représenter le mode de vivre de la bête que nous étions alors et dont nos mauvais instincts prouvent que quelque chose subsiste. De même il m’est impossible d’imaginer ce que serait Paris si la charité 11e veillait sur lui comme une sœur de Bon-Secours veille au chevet des malades. Si demain le caprice d’un génie malfaisant fermait les hôpitaux, les hospices, les asiles, les maisons religieuses, les ouvroirs, les crèches, et poussait dans la rue le peuple lamentable qui les habite, nous serions épouvantés du spectacle que nous aurions sous les yeux. Paris deviendrait subitement une cour des miracles et toute sécurité disparaîtrait; les mourants encombreraient les .trottoirs* les vagabonds chercheraient aventure, les affamés forceraient les portes, les enfants pleureraient de débilité, les femmes ramasseraient publiquement le pain de la débauche et les vieillards s’assoiraient contre ulie borne pour
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attendre leur dernière minute. Le flot des misères submergerait toute civilisation.
Contre l'envahissement du mal et le débordement de la perversité, la charité est peut-être la meilleure barrière. Elle n’obéit, je le sais, qu’au besoin de se dévouer qui la presse ; elle est sans arrière-pensée et n’a d’autre visée que celle du bien ; mais elle n’en est pas moins, qu’elle le veuille ou non, un instrument de préservation sociale. La suspension forcée de la charité à Paris a été pour beaucoup dans la durée et dans la violence de la Commune. Les maîtres de l’Hôtel de Ville ont su ce qu’ils faisaient en vidant les maisons religieuses. Les pauvres diables que l’on y nourrissait chaque matin se sont enrôlés dans le troupeau de la Fédération pour avoir de quoi manger. Plus d’un me l’a raconté qui n’a pas menti. C’est pourquoi j’estime que tout gouvernement, quelles que soient ses origines et ses tendances, a pour devoir de respecter la charité privée sans s’inquiéter sous quel costume, sans demander au nom de quel principe elle s’exerce.
Souvent l’État inscrit à son budget des sommes qui, à peine hors de ses caisses, sont converties en aumônes. C’est le cas du traitement des fonctionnaires ecclésiastiques. Le budget des cultes, autour duquel on aime à faire quelque bruit et qui est le résultat d’un contrat bilatéral1, est une aumonière, au sens strict du mot, mise entre les mains du clergé. Qui se souvient des soutanes de M. Dupanloup n’en peut douter. Lorsque l’on enlève à un archevêque une partie de son traitement, ce n’est pas lui que Pou appauvrit, ce sont les pauvres ;
1. Le décret du 2 novembre 1789 dit : « Tous les biens ecclésiastiques sont à la disposition de la nation, à la charge de pourvoir, d’une manière convenable, aux frais du culte, à l’entretien de ses ministres et au soulagement des pauvres. » La proclamation du 27 germinal an X consacre le nouvel état de choses consenti par l’Église et en accepte les Conséquences.
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lorsque, pour punir un prêtre qui résiste à des injonctions administratives, on fait une retenue sur ses émoluments, c’est aux malheureux de sa paroisse que l’on porte un préjudice matériel.
J’ai vu vivre de près certains « princes de l’église », et j’en suis resté surpris; maigre chère, à peine suffisante, dont plus d’un sous-chef de bureau ne se contenterait pas, mais qui permet du moins de recueillir les orphelins, de distribuer des soupes aux indigents et d’ouvrir des asiles aux vieillards. Cela se passe ainsi bien près de nous et je crois pouvoir affirmer qu’il en est de même dans toute la France. Si la charité recherche la misère, elle ne recule pas toujours à l’aspect du crime : « Entrez, disait un prêtre à un général communard qu’il ne connaissait pas et qui venait de se nommer; entrez, les églises ont été lieu d’asile : vous êtes en sûreté chez moi. » N’est-ce pas dans la maison des Moulineaux, occupée par les jésuites, qu’un membre du Comité central a pu se cacher après la défaite de sa bande? L’esprit, de parti peut avoir intérêt à ne point ménager les calomnies, mais l’esprit de justice enseigne à les répudier.
Il n’y a pas que le prêtre, il n’y a pas que la religieuse*qui soient charitables, je m’en doute bien; mais j’ai vu que, de tous les moteurs de la charité, le plus infatigable était la foi, et je le dis. Voici un homme qui sort tous les matins de chez lui ; il ne se glisse ni hors d’un couvent, ni hors d’un presbytère; non, le concierge de son hôtel a poussé la porte à deux battants. 11 est à pied, quoique les chevaux ne manquent point à ses écuries, ni les voitures à ses remises; son paletot est de forme singulière, gonflé au-dessous des hanches et comme surchargé; si l’on y fouillait, on y pourrait compter cinquante petits pains. L’homme marche rapidement, il va dans les quartiers pauvres, il gravit de
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nombreux étages, ouvre des mansardes et, chaque fois qu’il en descend, son vêtement est allégé. S'il apprend que dans quelque famille dénuée il y a un malade, il y court, il y amène le médecin et contresigne l’ordonnance ; le pharmacien sait ce que cela veut dire. Aux pauvres vieux qui toussent, il donne des sucres d’orge ; aux femmes en couches, il envoie des layettes; aux enfants il ouvre l’école et s’assure, le soir, que les vagabonds et les malheureux sont bien couchés. Est-ce un prêtre qui se déguise, un moine qui a quitté le froc pour n’être point reconnu? Non pas. 11 ira dans la journée au cercle de l’Union, il passera sa soirée au Jockey Club; quand il y a des courses, il y prend intérêt, et s’il se promène dans la salle des Croisades au château de Versailles, il y peut voir l’écusson de ses aïeux. 11 a la foi, et aux heures de la prière son âme n’est plus ici-bas.
Voilà une femme qui est encore jeune et qui est belle; son large sein est fait pour un grand cœur, ses yeux sont pleins d’azur. Sa maternité a été déçue ; l’amour qu’elle eût ressenti pour l’enfant vainement espéré, elle le répand sur les vieillards que la misère étreint et que la caducité déforme. Près des anciens boulevards extérieurs, non loin de l’endroit où Des Grieux, recevant Manon dans ses bras, criait au cocher : « Touche au bout du monde I » elle a acheté une maison et y a installé des vieux et des vieilles dont elle est la jeune mère ; elle pourvoit à tout et s’en va, florissante et gaie, leur porter les grâces dont leur grand âge est rajeuni. Pour aller les voir, elle saute en omnibus, lestement, tenant en mains de gros paquets qu’elle ne rapportera pas. Pendant quelques semaines, elle a eu voilure, mais bien vite elle a mis bas les équipages, dont l’entretien diminuait la part de ses vieux enfants. Cette œuvre, — c’en est une, — ne pèse que sur elle. Ce n’est pas tout : je n’ai point feuilleté le registre d’une des institutions
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secourables de Paris sans y trouver son nom. Elle aussi, elle est animée d’une foi qui ne pourrait discuter, et lorsqu’elle communie, c’est son Dieu qu’elle reçoit.
Je citerai un dernier exemple : Un ménage de négociants retirés après avoir fait fortune n’avait qu’un enfant, un fds sur la tête duquel reposaient toutes les espérances et toutes les illusions. Vers sa dix-huitième année, ce garçon fut atteint d’une fièvre typhoïde. L’inquiétude des parents fut extrême ; la mère, qui était pieuse, priait; le père, qui estimait volontiers que « tout ça c’est des bêtises », se désespérait. La maladie s’aggrava, l’enfant était en péril, les médecins hochaient la tête et disaient : « Tout espoir n’est point perdu. » La femme entraîna son mari dans une église, et là, tous deux agenouillés devant un autel, sanglotant, éperdus, ils firent vœu, si leur fils était sauvé, de consacrer une somme importante au soulagement des pauvres de Paris. L’enfant ne devait pas mourir. Dès que sa convalescence eut pris fin, ses parents achetèrent un terrain, où, par leur ordre et de leurs deniers, on construisit un hospice, qu’ils meublèrent et qui peut contenir près de trois cents vieillards. Cette fois, on n’a pas gabé le saint ; la meilleure maison des Petites Sœurs des Pauvres, dans un de nos arrondissements, n’a point d’autre origine.
11 n’en faut point sourire ; si ces braves gens n’avaient pas eu la foi, bien des malheureux décrépits n’auraient point d’asile. 11 n’est que loyal de reconnaître que toutes les fondations charitables, où tant d’infortunes ont été secourues jadis et le sont aujourd'hui, sont dues, en principe, à la croyance religieuse. J’en conclus que, dans le labyrinthe de la vie, le meilleur fil conducteur est encore la foi. Je parle d’une façon désintéressée, car je n’ai pu la saisir; j’ai eu beau étudier et admirer ses œuvres, je lui reste réfractaire malgré moi ; mais si je savais où est le chemin de Damas, j’irais m’y promener.
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Pour l’État, l’assistance publique est une obligation inscrite dans la loi et à laquelle il ne peut se soustraire. Pour la foi, la charité qui soulage les misères de ce bas monde et entr’ouvre les horizons de la vie future est le plus poignant des besoins et une jouissance ineffable. Le premier devoir de l’homme collectif est la charité ; la charité est le plus grand plaisir de l’homme religieux. En ce temps d’égalité politique et d’inégalité sociale, la charité est la soupape de sûreté de notre civilisation ; attaquer la religion qui la provoque, supprimer les associations qui l’exercent, c’est faire un pas vers la barbarie. On prétend que la morale suffit ; je n’en crois rien, et je suis de l’avis de Rivarol, qui disait : « La morale sans religion, c’est la justice sans tribunaux. » Les œuvres inspirées par la foi ont ceci de particulier qu’elles profitent même aux incrédules. Nous en avons à Paris un exemple qui ne peut faire doute pour quiconque a étudié les origines de l’Institut des Sourds- Muets. La foi fut le seul guide de l’abbé de l’Épée, qui était un homme de ferveur et de naïveté extrêmes. Lorsqu’il se suscita pour donner l’enseignement à ceux qui ne parlent pas, le sourd-muet de naissance était hors de la communion des fidèles ; sa situation sociale était déplorable, il était forclos du droit commun, son infir= mité entachait ses actes de nullité et l’on citait alors avec étonnement un arrêt du parlement de Toulouse qui, en 1679, avait homologué le testament holographe d’un sourd-muet. Pour réduire ces infortunés à une telle condition, on s’appuyait sur un texte mal interprété de saint Paul, qui, au verset 17 du dixième chapitre de l’Épître aux Romains, dit: Ergo fides ex auditu: « La foi provient donc de ce que l’on entend. » On en concluait que celui qui n’entend pas ne peut avoir la foi. Ce fut le désir passionné d’initier des intelligences aux dogmes de la religion catholique qui émut l’abbé de
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l’Épée et le contraignit à s’ingénier jusqu’à ce qu'il eût inventé sa méthode ; les sourds-muets de toute race et de toute secte en ont été sauvés ; c’est parce qu’il a voulu leur ouvrir le ciel qu’il leur a ouvert l’humanité 1 * * 4.
La foi est exclusive, mais la charité ne l’est pas, nous l’avons vu ; elle ne tient compte que de la souffrance, et sur le reste ferme les yeux. Lorsque la foi crie au secours en faveur des malheureux, elle ne stipule pas, elle invoque. C’est en son nom que l’abbé Gratry a dit: « Ouvrez vos âmes à la compassion, à la miséricorde, à la pitié, à l’amour ! Aimez beaucoup et donnez hardiment, follement ! » C’est la foi qui parle ainsi ; plaise à Dieu que sa voix soit écoutée ! La foi régularise et utilise les forces désordonnées de l’âme humaine ; elle leur imprime une direction et leur inspire de fortes espérances.
Ce qu’il y a d’affreux pour l’homme, c’est qu’il conçoit l’idée du bonheur, et que jamais il ne peut le saisir. Ne le trouvant pas sur terre, il l’a placé au delà, dans cette région idéale qu’il appelle le ciel ; la foi le lui montre et la charité l’y conduit. Superstitions ! me dira-t-on. Il se peut; mais qu’importe, si ces superstitions font du bien à celui qui les pratique, correspondent aux besoins de son âme et l’encouragent à secourir son prochain ! Qui de nous n’a béni l’illusion, n’a chéri le souvenir de l’erreur qui l’a rendu heureux? « Notre foi est un soupir inexprimable ; » le mot est de Luther. C’est en même temps une aspiration et un soutien ; le point d’appui aide à s’élever. Supprimer Dieu, c’est
1. Le préjugé a persisté longtemps. Le 25 décembre 1833, la Chambre
des Députés eut à décider si le vote d’un sourd-muet n’invalidait pas né-
cessairement une élection législative. Le vote fut considéré comme valable. Il est au moins étrange qu’à pareille époque la question ait pu
être posée et surtout discutée.
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rendre le monde orphelin. Il vaut mieux se prosterner devant une étoile que de ne se prosterner devant rien ; il vaut mieux croire à la magie que de croire au néant ; le nihilisme de l’âme est le pire de tous, car lorsque l’on n’adore rien, on est bien près de s’adorer soimême.
Je parle de la foi, et non de l’Eglise, qu’il ne faut pas confondre, comme on le fait souvent. L’Église, tirant sa puissance de Dieu même qui est toute autorité, aspire à exercer le gouvernement du monde ; on le lui dispute. Lorsqu’elle y aura résolument renoncé, elle sera invincible. A son tour, la libre pensée veut s’emparer de la direction des hommes. La tâche est au-dessus de ses forces, elle y succombera. Elle sera brutale et persécutera ; elle ne s’en évanouira que plus rapidement. L’Église a eu ses heures de violence, elle y a plus perdu que gagné ; le mauvais vouloir qu’on lui témoigne aujourd’hui lui causera peut-être un préjudice matériel, mais lui vaudi'a certainement un bénéfice moral. Par respect pour la conscience humaine, il faut combattre l’intolérance, de quelque côté qu’elle se produise, et cependant sa durée est éphémère, car l’arme qu’elle manie se retourne vers elle.
J’admets que l’on parvienne à tuer le catholicisme, et même le christianisme ; ils se tiennent de si près que la chute de l’un peut entraîner celle de l’autre. — Une vieille légende, qui est peut-être une prédiction, raconte que saint Pierre et saint Paul se rencontrèrent à Rome, se frappèrent au visage, et, après s’être réconciliés, furent mis à mort à la même heure. — On aura anéanti une forme religieuse, mais cela n’empêchera pas les religions d’exister; il s’en créera de nouvelles pour répondre aux premiers besoins de l’âme humaine, qui est l’idéal, et par conséquent le surnaturel. Edgard Quinet a dit : « Ballotté de la naissance à la mort dans
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ce berceau qu’on appelle la vie, l’homme puisera dans cet inconnu clés merveilles qui ne tariront pas; il y aura toujours des questions auxquelles la science ne pourra pas répondre. Ce mystère formera le fonds inépuisable des religions. »
L’âme ne se soucie ni des anathèmes du Syllabus, ni des proscriptions de la libre pensée : elle croit, parce qu’elle ne peut pas ne pas croire ; l’idée religieuse, quel que soit le dogme qui l’enveloppe, est immortelle, car la religion est une affaire de sentiment. La science et la logique se sont épuisées à démontrer tantôt que Dieu existait, et tantôt que Dieu n’existait pas ; elles n’y sont point parvenues; rien ne prévaut contre la foi.
« Pourquoi crois-tu? — Parce que je crois. » Nul argument n’affaiblira la valeur d’une telle parole.
Nous savons tous de quelles attaques le catholicisme a été l’objet depuis une centaine d’années; la puissance de la foi n’a même pas été effleurée. On parle volontiers de l’incrédulité du siècle, les dévots se désolent, les philosophes applaudissent. Dans cette question qu’ils semblent s’efforcer d’embrouiller, les uns et les autres ont tort. Ce n’est pas sans intention que j’ai fait un choix parmi les œuvres pieuses où vibre l’âme charitable de la France. J’ai voulu prouver que notre temps était aussi fertile que nul autre, et que les moissons de sa foi s’épanouissaient au soleil. La fondation la plus ancienne que j’aie étudiée n’a pas cinquante ans.
Voyez les dates : Petites Sœurs des Pauvres, 1842 ; Sœurs Aveugles de Saint-Paul, 1853; Asile des Enfants incurables, 1858; Dames du Calvaire à Paris, 1874; Orphelinat des Apprentis, 1876; Hospitalité de nuit pour les hommes, 1878 ; Hospitalité de nuit pour les femmes, 1879; Jeunes Poitrinaires, Hospitalité du travail, 1880 ; Dispensaire pour les enfants, 1883. A ceux qui parlent de l’impiété de Paris ceci répond. Si l’on a.
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dans la même proportion, créé des œuvres contemplatives, je l’ignore et je n’y regarde ; je crois au travail plus qu’à la prière, à l’action plus qu’aux hymnes sacrées. Le secours porté à celui qui souffre, les soins donnés à la vieillesse infirme, l’adoption de l’enfance délaissée, doivent être plus agréables à Dieu que le murmure des oraisons. S’il y a un chemin vers le ciel, c’est la charité qui en marque les étapes.
L’administration municipale, maîtresse en ses hospices et en ses hôpitaux, est résolue d’en exclure la charité qui y fructifiait ; elle a commencé cette vilaine besogne. Dans plus d’une maison hospitalière, les sœurs ont plié leur cornette et s’en sont allées chercher d’autres maux à guérir, d’autres plaies à panser. L’aumônier, lui aussi, a été congédié ; il est consigné à la porte comme un créancier exigeant; il doit attendre qu’on l’appelle ; on vient vers lui, il accourt et souvent il arrive trop tard. Les gens qui ont inventé cela ne croient pas à l’âme ; mais ceux qui meurent sur le grabat, après une vie de misères, y croient, ont besoin d’y croire, et c’est être inhumain que de les priver d’une suprême consolation. N’est-ce donc rien de mourir persuadé que l’on entre dans la lumière et dans la félicité ? O libres penseurs, si vous arrachez l’espérance du cœur de l’homme, que lui restera-t-il? On est moins cruel pour les condamnés à mort, le prêtre les conduit jusqu’au pied de l’échafaud et leur donne le baiser de paix.
Donc on substitue les services du devoir professionnel au dévouement de la charité religieuse. Au nom du salut des malades et de la gratuité des soins hospitaliers, la science médicale a protesté ; sa voix s’est perdue au milieu du bruit des applaudissements que s’accordent l’athéisme et l’intolérance. Le résultat de ces modifications ne paraît pas jusqu’à présent avoir été heureux. Les nouvelles infirmières se trompent parfois
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de fioles ; elles déposent sur un poêle brûlant un nouveau-né qui les embarrasse ; elles ne distinguent pas toujours une poudre blanche d’une autre poudre blanche ; le malade cesse alors de souffrir plus tôt qu’il n’aurait voulu, l’enfant n’aura pas à supporter les luttes de la vie, et les quelques semaines de prison infligées par les tribunaux ne rendent l’existence à personne L
De semblables accidents ne se produisent pas dans les maisons où j’ai conduit le lecteur, car il y a des yeux attentifs à bien regarder et des cœurs qui s’attendrissent à la souffrance. Lorsqu’un bon petit vieux paralysé désire être retourné dans son lit, il n’a pas besoin de donner un pourboire à la Petite Sœur des Pauvres ; la sœur pharmacienne ne confond pas le phosphate de chaux avec le chlorate de potasse, et les frères de Saint-Jean-de-Dieu n’assoient pas leurs avortons déformés sur le couvercle rougi d’un poêle en fonte. Là le malade, le vieillard, l’infirme est une sorte de propriété collective, autour de laquelle chacun s’empresse ; on ne le bat pas pour lui voler son vin, mais on prie pour lui, et je crois qu’il ne s’en trouve pas plus mal.
Qui sait si cette expulsion des sœurs et des aumôniers ne sera pas le point de départ d’un nouveau bienfait de la charité privée, dont les malheureux recevront quelque soulagement? J’imagine que la foi protestera moins platoniquement que la science. On a créé des écoles libres où les enfants reçoivent un enseignement qui ne détruit pas l’espérance et leur apprend qu’il y a pour les esprits respectables d’autres opérations que les opérations de la matière; de même on pourra fonder des hôpitaux libres, où l’on soignera les âmes inquiètes
1. Voir la Gazette des tribunaux, 11 août 1885, 21 mars 18S4. 28 avril 1884; le Moniteur universel, 16 décembre 1885.
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en même temps que les corps malades. Plus on a souffert au cours de sa vie, plus à l’heure de la mort on a besoin d’être fortifié et de recevoir l’assurance d’une compensation prochaine. Ne pas le savoir, c’est ne rien comprendre à la nature de l’homme.
Il y a bien longtemps, sur la frontière du Maroc, aux environs d’Ouchda, j’ai vu mourir un soldat sur le champ de bataille J’avais suivi une expédition. On était en escarmouche avec une fraction de tribu, qui était, je crois, celle des Beni-Snassem. Un zouave était tombé, frappé d’une balle qui lui avait traversé la poitrine. Il s’était traîné jusqu’à une touffe de chênes nains, contre laquelle il cherchait à s’adosser. Je l’avais aperçu, j’étais descendu de cheval et j’essayais un pansement inutile. Le pauvre homme secouait la tête et disait : « J’ai mon affaire. » L’aumônier, un père jésuite à longue barbe noire, le vit et accourut. Je voulus m’éloigner, le soldat dit : « Ce n’est pas la peine, soutenez-moi. » Je me plaçai derrière lui, je m'agenouillai, et, le prenant dans mes bras, je l’accotai contre ma poitrine. J’ai entendu la confession, elle ne fut pas longue. Le prêtre tutoyait le moribond et lui parlait en langage de caserne : « Tu t’es soûlé? — Oui. — Tu as fait les cent dix-neuf coups? — Oui. — Tu as chapardé? — Oui. — Às-tu volé? — Non. — Tu as aimé le régiment? — Oui. — Tu as été fidèle au drapeau? — Oui. — Tu t’es bien battu? — Oui. — Tu meurs de bon cœur pour la France? — Oui. — Sois en repos, mon vieux, le ciel est fait pour les braves comme toi. Dieu t’attend ! » Il l’embrassa; je sanglotais. Les traits du soldat étaient illuminés ; ses yeux, pleins d’extase, regardaient le ciel et le regardèrent jusqu’à la seconde où ils se fermèrent pour toujours. Voilà quarante ans de cela; j’ai encore dans l’oreille le son de voix affaibli du blessé et je revois l’expression de béatitude qui
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éclairait son visage. C’est être impitoyable que d’empêcher de mourir ainsi.
a Je ne vois pas, écrivait Horace Walpole à George Montagu, pourquoi il n’y aurait pas autant de bigoterie à tenter des conversions pour que contre une religion. » Soit ; mais quel nom donner aux efforts qui visent à détruire la religion elle-même dans ses formes extérieures? Que l’on empêche l’Église d’empiéter sur l’État et de s’y glisser, cela est bien ; mais que l’on essaye d’empêcher l’Église de coexister à l’État, cela est criminel. La religion ne doit pas diriger la politique, mais la politique ne doit pas opprimer la religion; que César conserve ce qui lui appartient et que Dieu garde ce qui est à lui. S’v opposer, c’est n’être pas juste. Je dirai plus ; il n’est pas prudent, il est malhabile de grouper contre soi ceux qui ne luttent que par la prière et les larmes. La plainte est plus forte que l’épée; celle-ci transperce les cœurs, celle-là les pénètre. Pierre l’Ermite pleura en parlant du tombeau de son Dieu et il entraîna les foules vers Jérusalem.
Il faut laisser les gens se réunir, se vêtir et prier comme il leur plaît. La liberté ne consiste pas seulement à faire sa volonté ; elle consiste surtout à respecter la volonté d’autrui ; elle est l’exercice légal des droits et des devoirs, de ceux de la conscience aussi bien que de ceux de l’intelligence ou de la discussion. Ceci semble une vérité élémentaire, et cependant chaque jour elle est démentie par les faits. 11 m’a fallu l’expérience de bien des années et le spectacle de plus d'une révolution pour m’apercevoir, pour constater que ceux qui recherchent le pouvoir n’aiment point la liberté, et que, par conséquent, ceux qui aiment la liberté ne recherchent pas le pouvoir. Le prêtre sait cela; il l’a appris en regardant sa propre destinée à travers l'histoire : persécuteur ou persécuté, plus ou moins, selon les
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temps et selon les mœurs ; ni l’un ni l’autre, mais simplement libre, c’est le rêve que je conçois pour lui.
La religion y gagnerait et la morale aussi qui en découle et la charité qui est sa meilleure avant-garde. Expliquer à l’homme qu’il a été animé par le souffle divin, lui promettre les joies futures en récompense de ses bonnes actions, c’est lui imposer des conceptions dont la science n’a point démontré la réalité, mais c’est lui donner le respect de soi-même, c’est développer en lui le goût du bien et l’appeler à des œuvres où les malheureux trouveront de l’apaisement. Une fois pénétré de ces idées, on va loin, on ne s’arrête plus et l’imagination s’efforce en bienfaits nouveaux. « Regarde en toi, disait Marc-Aurèle, il y a une source qui toujours jaill ira si tu creuses toujours. » On dirait que, parmi nous, la charité s’est approprié cette maxime; la source est profonde, elle est abondante, elle est intarissable.
11 n’y a pas que les gens riches qui l’alimentent : à côté des dons de la fortune, on y voit l’obole de la pauvreté; dans la bourse de quête, le denier de la veuve n’est point rare. J’ai parcouru avec intérêt et souvent avec émotion le carnet sur lequel les religieuses inscrivent le nom et l’aumône des donateurs. Parfois elles ont sonné à toutes les portes d’une maison; au fur et à mesure qu’elles ont gravi les étages, l’offrande s’atténue; dix francs, parfois vingt francs au premier; cinquante centimes ou même moins au cinquième; là est le sacrifice : on n’a rien retranché sur le superflu, on a emprunté au nécessaire. J’en conclus que tout le monde donne et que, selon la parole de l’abbé Gratry, tous les cœurs s’ouvrent à la pitié. Il y a des escarcelles où la pudeur religieuse se refuse à puiser et qui cependant seraient généreuses.
Deux quêteuses d’une œuvre dont j’ai parlé se trompèrent de porte dans une maison du quartier de la
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Chaussée - d’Anti il . Reçues par une soubrette, elles furent introduites dans un salon : « Madame va venir. » Le salon était imprégné d’une vague odeur de musc et de coldoream; les jardinières étaient épanouies; il y avait des bougies roses dans les candélabres ; ameublement disparate, un peu criard, représentant un luxe factice. « Madame » entra; peignoir trop entrouvert, des bracelets aux bras nus, les cheveux pendants sur les épaules, les lèvres teintes, une raie noire sous la paupière, aux pieds des savates qui avaient été des pantoufles brodées d’or. Les quêteuses comprirent et voulurent se retirer. La pauvre fille prit son porte-monnaie traînant sur la cheminée et le vida dans leurs mains; elle enleva ses bracelets et les leur donna. Les religieuses résistaient et gagnaient la porte : la malheureuse disait : « Je vous en prie ! » Elle saisit le bas de la robe de bure et la baisa. Les quêteuses, effarées, se sauvèrent. L’une d’elles me disait : « Cet argent me brûlait la main! » — Pourquoi, ma sœur? le parfum de la Madeleine n’a pas brûlé les pieds du Christ.
Quelle somme la charité privée glisse-t-elle, tous les ans, dans la main du Paris misérable? Il est impossible de le deviner, même approximativement; mais le total oscillerait entre soixante et quatre-vingts millions, je n’en serais pas surpris. Un tel budget est-il versé par la charité abstraite, c’est-à-dire par celle qui se laisse ignorer et qui ne fait le bien que pour faire le bien? Je voudrais et je n’ose le dire ! Les dons anonymes sont cependant fréquents, bien plus que l’on ne suppose; et, à ce sujet, qu’il me soit permis de remercier ici les personnes dont je n’ai jamais su le nom, les amis inconnus, qui ont bien voulu me choisir pour intermédiaire et m’ont adressé des offrandes que j’ai été heureux de faire parvenir aux œuvres que l’on me désignait.
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Tout le monde n’a pas cette verlu délicate et plus d’un ne donne que pour lire son nom imprimé dans les journaux ou dans le compte rendu des associations secourables. Le donateur baisse les yeux et dit :
« Pourquoi m’avez-vous nommé? » Sa modestie cependant n’a pas trop souffert. Si l’on décomposait la charité, il est probable que l’on y trouverait plus d’un mobile dont l’élévation est douteuse. Il y a des gens qui ne donnent que lorsqu’on les regarde : eh bien ! il faut les regarder. Ce n’est pas à nous à sonder les cœurs., La haine conçue contre un héritier a déterminé plus d’une fondation hospitalière où des infortunés ont trouvé le repos et la guérison. L’effet rachète la cause.
La charité suscite-t-elle beaucoup de reconnaissance? Oui, dans le cœur de ceux qui donnent. Celui qui demande fait volontiers remonter à la Providence l’impulsion première de l’aumône qu’on lui a confiée pour être employée au service de la misère. Ceux qui bénéficient de l’offrande trouvent généralement, comme ils disent, « que l’on ne fait pas assez pour eux, » ce qui est naturel; ce sont des malades trop occupés de leur mal, des enfants trop jeunes, des vieillards trop âgés pour être reconnaissants. Ils acceptent le bienfait sans en rechercher l’origine et se plaignent plus souvent qu’ils ne remercient. Le sentiment délicieux de la gratitude, je ne l’aperçois guère que chez l’être charitable qui rend grâce au ciel d’avoir une infortune à soulager, un sacrifice à consommer. Pour celui-là la jouissance est double, il a fait du bien aux autres et il s’est fait du bien à lui-même. Souvent, au cours de ces études, lorsque je voyais l’humble berceau d’une œuvre dont la dilatation a été rapide, j’ai entendu dire : « C’est un miracle 1 » Je ne contesterai pas; ce miracle, c’est l’homme qui l'accomplit, l’homme vicieux, avide et menteur, mais s’émouvant au spectacle des souffrances, ne ménageant
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point ses aumônes, et les faisant telles qu’on les convertit en prodiges.
A la misère qui l’implore la charité répond par des largesses que la foi administre au meilleur avantage des malheureux, car c’est elle qui, sous la guimpe de la religieuse, la soutane du prêtre, le scapulaire du moine, veille dans les asiles et ne recule devant aucun labeur pour atténuer le mal. Ses croyances lui inspirent l’esprit de sacrifice, où elle trouve une quiétude que rien ne trouble. Les sœurs que j’ai vues dans leurs maisons autour des impotents, des phtisiques, des aveugles, ont une sérénité que j’ai admirée et qui est enviable. La continuité du dévouement engendre la paix de la pensée et le contentement du cœur ; se consacrer aux douleurs d’autrui, c’est oublier les siennes. Il n’est pas besoin de porter le rosaire ou la tonsure pour l’avoir éprouvé. Quelle qu’ait été notre existence, nous avons tous marché de déceptions en déceptions, et nous avons déçu les autres autant qu’ils nous ont déçus nousmêmes; nos éternités ont été de courte durée, nos toujours n’ont pas eu de lendemains, nos résistances ont été fragiles ; nous avons vu que le travail est le grand consolateur des désillusions dont l’homme est assailli, et qu’aux âmes troublées la charité apporte le calme.
Si nous n’avons pas la foi, nous aspirons du moins vers les hauteurs du spiritualisme, nous savons que l’idée que l’on se fait de Dieu n’est jamais assez pure, que la conception des destinées d’outre-tombe n’est jamais assez élevée. Cela ne nous suffit pas; au soir de l’existence, lorsque le crépuscule de l’àge nous enveloppe, nous nous interrogeons et nous cherchons dans le passé un point d’appui pour nos espérances. Amours, glorioles, vanités, ambition, tout s’est dispersé, au souffle des années; parfois il n’en reste qu’un regret. On se répète alors le mot de Michelet : « Le sacrifice est le point
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culminant de la vie humaine, » et l’on regarde avec attendrissement vers les heures où l’on s’est dévoué sans réserve et sacrifié sans mesure On estime que cela seul mérite d’être embaumé dans le souvenir et l’on reconnaît que l’on n’aime plus de soi que ce que l’on en a donné.
« Le but d’une noble vie, a écrit Ernest Renan, doit être une poursuite idéale et désintéressée. » Ce but est celui clés femmes et des hommes dont j’ai raconté les actes en dévoilant les merveilles de la charité privée.
Beaucoup d’autres capitales offrent-elles comme Paris l’exemple d’une charité que rien ne lasse? J’en doute. Je crois pouvoir affirmer que je ne suis pas atteint de chauvinisme; tout en aimant mon pays d’un amour profond et douloureux, j’ai trop voyagé pour croire que j’appartiens au plus noble peuple de la terre. Nulle nation n’est, au sens absolu du mot, la Grande Nation ; mais toutes ont leur grandeur, qu’il serait injuste de méconnaître, qu’il est puéril de nier; notre part est assez belle pour que nous ne disputions point la part des autres. Il en est de même pour les capitales, pour ces agglomérations d’hommes où tout orgueil semble être permis; chacune d’elles a sa splendeur spéciale et exerce la suprématie en quelque chose. Il n’est pas une grande ville qui n’ait droit à toutes les vanités, et à laquelle on ne puisse conseiller toutes les modesties ; cela dépend du point où l’on s’arrête pour la regarder.
Je connais Paris, que, comme Montaigne, j’aime jusqu’en ses verrues; je ri’en ignore ni les faiblesses, ni les héroïsmes, ni les vices, m les vertus; pareille aux cités orgueilleuses qui en jasent parfois avec un sourire, pareille à Berlin, à Londres et à bien d’autres, c’est un fumier où les perles ne manquent pas. Elle ressemble à une reproduction en miniature de l'humanité, elle
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mêle si étroitement le bien et le mal, qu’il est difficile de distinguer l’un de l’autre.
Je ne suis cependant pas inquiet du verdict définitif que prononcera l’avenir. Lorsque les temps seront accomplis et que l’on jugera la capitale de la France comme nous jugeons la Rome de Trajan, l’Athènes de Périclès, la Byzance de Justinien, on lui rendra justice et l’on reconnaîtra que sa bienfaisance seule suffirait à lui garder place au premier rang. Paris peut attendre sans crainte l’heure de l’histoire; dans l’impartiale balance, le plateau de ses bonnes actions ne sera pas trouvé léger, car il y pèsera du poids de sa charitérde cette charité que le monde antique n’a point connue et dont, pour toujours, la religion chrétienne a pénétré les cœurs.