‹ La Charite Privee a ParisChapitre 5 sur 39 · II. — A PARIS · texte numérisé non relu

II. — A PARIS

Les Petites Sœurs des Pauvres ont successivement ouvert cinq maisons à Paris, cinq- hospices pour les vieillards indigents : en 1849, rue Saint-Jacques; en 1851, rue du Regard, actuellement transféré avenue de Breteuil; en 1855, rue de Picpus; en 1854, rue Notre- Dame-des-Champs; en 1864, rue Philippe-de-Girard. Ces cinq maisons renferment une population moyenne de douze cents pensionnaires, qui sont surveillés et soignés par une centaine de sœurs. Dans chacune de ces maisons, l'organisation est identique; la communauté est placée sous la direction d’une supérieure, que rien ne distingue extérieurement des autres religieuses, sinon qu’on l’appelle la Bonne Mère. Comme les sœurs qui lui obéissent, elle porte la jupe de laine noire, le manteau noir à capuchon, la coiffe blanche plissée, la forte chaussure, souvenir des origines et qui reproduit le costume des femmes de Saint-Servan.

La règle, sévère pour les religieuses, est indulgente aux pensionnaires; en réalité, ceux-ci sont les maîtres

1. Le noviciat et la maison mère sont à la Tour Saint-Joseph, commune de Saint-Pern (Ille-et-Vilaine). — Au 1er janvier 1881, le nombre (les maisons s’élève à deux cent trente-deux. — Au 1er septembre 1885, le nombre des maisons est de deux cent quarante-deux, desservies par 4,000 Petites Sœurs et abritant 27,' 00 vieillards; de nouvelles maisons ont été fondées en Australie, en Portugal et au Chili.

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et les sœurs sont leurs servantes, servantes blanchisseuses, servantes cuisinières, servantes infirmières, servantes quêteuses, servantes en toute occasion et pour tout office, si répugnant qu’il soit. On ne demande aux vieillards que d’achever de mourir en paix, à l’abri de la faim, de la misère et du froid. C’est aux sœurs à les nourrir, à les coucher, à les vêtir, à les chausser, à panser leurs plaies, à changer leur linge maculé, à les veiller pendant leurs maladies, à les encourager à la minute suprême, à les ensevelir dans le drap funèbre, à les mettre au cercueil, à prier sur leur dépouille et à les accompagner jusqu’à la porte de la maison hospitalière lorsqu’on les mène à leur dernière demeure. Les sœurs reçoivent de leurs pensionnaires tous les services qu’ils peuvent rendre encore, mais ne les leur imposent pas; elles n’ordonnent jamais; car dans ces refuges la discipline n’est pas seulement douce, elle est maternelle.

La femme a beau faire des vœux et jurer les serments irrévocables, elle ne peut rien contre les fatalités de la nature : elle est créée pour être mère; sa volonté ou l’empire des circonstances peuvent briser la loi physique de son sexe, mais rien ne prévaut contre la loi morale qui lui est assignée; elle est née mère et elle reste mère; petite fille, elle l’est avec sa poupée; vieille femme stérile, elle l’est avec les nourrissons; sœur de charité, sœur Augustine, sœur de Sainte-Marthe, elle l’est avec les malades; sœur de Marie-Joseph, elle l’est avec les pestiférées de Saint-Lazare; sœur de Saint- Thomas de Villeneuve, elle l’est pour les repenties du Bon-Pasteur; sœur de la Présentation de Tours, elle l’est pour les vagabonds de Villers-Cotterels. La religieuse est d’autant plus mère dans ses fonctions d’hospitalité que la vraie maternité lui fait défaut; c’est ce que n’ont pas compris ces bons libres penseurs qui

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veulent infliger aux hôpitaux ce qu’ils appellent la laïcisation. — Quel mot et quel acte barbares! — Ah! je les connais, les infirmières laïques, je les ai vues à l’œuvre et je sais ce que leurs poches peuvent receler de flacons d’absinthe et de cervelas.

Dans leurs maisons, avec leurs infirmes, les Petites Sœurs des Pauvres sont des mères; si elles l’ignorent, je le leur apprends; mères tendres, mères câlines, accortes, toujours souriantes, comme il convient d’être pour amuser des enfants. J’ai vu là des béguines jeunes et fraîches qui marchent entourées d’une bande de fils dont le plus jeune a soixante-quinze ans. C’est un spectacle dont il est difficile de n’être pas ému. On ne m’en donnait pas la représentation : j'ai regardé par des lucarnes, par des portes entre-bâillées, j‘ai vu sans être vu et j’ai surpris la vie de famille dans l’expansion de ses habitudes quotidiennes. Ce qui m’a frappé chez les Petites Sœurs des Pauvres, c’est leur gaieté. Le rire s’épanouit sur leurs lèvres comme s’il faisait partie de la règle imposée. L’âme est sereine et la conscience du devoir accompli donne à tout leur être une sorte de placidité satisfaite qui se traduit par un épanouissement intérieur dont le visage est illuminé.

Rien ne les trouble, du reste, et quand même les bruits du monde n’expireraient pas au seuil de leur retraite, les occupations sont si multipliées et se succèdent dans un ordre si régulier, qu’elles n’ont point le temps de donner une pensée aux choses d’ici-bas. Que leur importent le souci des événements, la déception des efforts, l’incohérence des faits, la chute des grands hommes et l’avènement des petits? ont-elles le loisir de s’occuper de ces misères, lorsqu’il fout pourvoir aux besoins de la famille mal vêtue, affamée, impotente, qui les implore ? C’est là le problème qui

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se renouvelle chaque jour et que chaque jour il faut résoudre; aussi, lorsqu’on l’a résolu, on rend grâce à Dieu et l’on est en repos. Les vieillards ont mangé, ils ont du feu dans le poêle, de bons lits les attendent; la Providence a fait son œuvre; de quoi pourrait-on s’inquiéter encore? Et l’on ne s’inquiète de rien.

Pour subvenir aux besoins de tant de pensionnaires, infirmes pour la plupart, un seul moyen : la quête. Nulle maison n’a de revenus ; nulle n’a de pension 1 ; on dit ; Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien ; rien de plus. Le jour doit suffire à la journée. La veille on ne sait pas comment on mangera le lendemain, mais on sait que l’on mangera, et l’on mange. Aumône en nature, aumône en argent, on accepte tout avec gratitude. Je crois, sans pouvoir l’affirmer, — car ce sont là des matières délicates sur lesquelles l’invcstigation approfondie doit être réservée, — je crois que les instructions interdisent aux supérieures de garder en caisse plus d’une somme déterminée; tout ce qui dans la récolte d’un jour dépasserait cette somme, doit être expédié à la maison mère, qui en use pour le plus grand bien de l’œuvre générale. Cette règle est-elle absolue? ne souffre-t-elle pas d’exception dans une ville aussi populeuse, aussi « chère » que Paris? Je l’ignore. Je répète ce que j’ai entendu dire et ce que je n’ai pas contrôlé.

Tous les jours, de chacune des cinq maisons parisiennes deux sœurs partent en quête; côte à côte, le capuchon rabattu sur la coiffe, elles glissent au long

1. « Un jour, des Petites Sœurs des Pauvres allèrent frapper à la porte du n° 61 de l’avenue de l’Impératrice. M. de Villemessant les reçut, et sur-le-champ leur proposa d’assurer une rente importante à leur maison. Les sœurs se récusèrent. Le règlement leur imposait la nécessité de vivre d’aumônes, au jour le jour. Mais venez donc tous les matins, leur dit M. de Villemessant, fort ému, en prenant congé de ces anges de la charité. » (Auguste Marcade, supplément du Figaro, 10 mai 1881.)

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des trottoirs, munies de la liste des personnes qu’elles ont à visiter. L’itinéraire est fixé d’avance ; elles n’ont d’autre initiative que celle qui leur est imposée. Métier pénible que celui-là; ce n’est rien de marcher dans les rues pendant cinq ou six heures de suite; mais les maisons sont hautes à Paris, et la charité ne loge pas toujours à l’entresol ; parfois telle quêteuse rentre au logis après avoir gravi et descendu cent cinquante étages au cours de sa journée. Une d’elles me disait en souriant : .« Ce ne serait rien si l’on avait des genoux de rechange. .» On les accueille bien; on connaît leur œuvre et l’on se plaît à y aider; il est rare qu’elles sortent sans avoir recueilli pièce blanche ou pièce jaune. Je sais une vaste librairie où l’on ouvre les portes à deux battants lorsqu’on les voit paraître.

A notre époque, volontairement irrespectueuse pour ce qui est respectable, tout individu qui porte un costume religieux est exposé aux insultes ; la libre pensée sortant du cabaret et cuvant son vin crie volontiers : « Au prêtre ! » comme on crie : « Au loup ! » Je crois que les oreilles des Petites Sœurs des Pauvres ont dû entendre plus d’un quolibet. Parfois, quelque ivrogne débraillé, les voyant trotter menu et la tête baissée, a éclaté de rire et leur a lancé une injure. Puis il les a reconnues : les Petites Sœurs des Pauvres ! Il a ôté sa casquette, a fouillé dans sa poche et leur a dit : « Tenez, voilà deux sous; c’est pour vos vieux! » Cette aumône-là n’est peut-être pas celle qui leur est la moins douce. Combien récoltent-elles dans les quêtes à domicile? quelle somme totale peuvent composer au bout d’un an toutes les sommes partielles qu’elles ont reçues? Je l’ignore. C’est le secret de la charité ; je n’ai pas demandé à le connaître, on ne me l’aurait pas révélé; mais je puis dire que sans tes aumônes en argent on ne pourrait faire face aux néces-

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sites de l’œuvre, car les aumônes en nature sont insuffisantes à vêtir, à coucher et même à nourrir les pensionnaires.

On ne s’épargne pas cependant à aller solliciter les dons en nature partout où l’on croit pouvoir en recueillir; ces dons sont considérables, mais tellement irréguliers, que l’on ne sait s’ils amèneront la disette ou l’abondance. La desserte des grands restaurants et des hôtels, que l’on va chercher dès les premières heu res du jour, ne présente jamais que la consommation de la veille ; il suffit de quelques repas de corps, de quelques noces pour que les vieux indigents fassent bombance; de même, en temps de crise politique ou financière, lorsque le capital prend peur, les les dîners luxueux sont moins fréquents dans les cafés à la mode, les étrangers sont moins nombreux aux tables d’hôte et l’on en pâtit dans la maison des Petites Sœurs. Il y a donc toujours un aléa auquel l’argent de l’aumône est indispensable. On peut dire, je crois, que les dons en nature n’entrent même pas pour moitié dans l’alimentation des vieillards en hospitalité.

Ceci n’est qu’une appréciation moyenne, car les mois se suivent et ne se ressemblent pas. Les mois d’hiver et de printemps sont fructueux; Paris est à Paris et Lucullus soupe chez Lucullus. 11 y a des fêtes, des réunions, de grands dîners dont les indigents profitent. Aux mois d’été, en août et septembre, lorsque l’on est à la campagne^* la chasse, aux bains de mer, en voyage, toutes les sources tarissent à la fois ; les dons en nature font défaut, les personnes charitables sont absentes ; c’est un temps de disette, et comme il est interdit d’avoir des réserves, de faire des économies, il y a parfois de mauvais jours où la viande est rare et où les légumes sont plus abondants qu’il ne convient à de vieux estomacs. On attend

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octobre et novembre avec impatience; la rentrée des classes, la rentrée des tribunaux, la rentrée des chambres législatives; c’est le retour de la dépense, en un mot, et quand Paris ne dépense pas, la table^ des Petites Sœurs des Pauvres est bien frugale.

La grande préoccupation, c’est de ne pas manquer de pain, de ce pain qui en France est la base même de l’alimentation. Dans toutes les maisons il faut en acheter; à Picpus, j’ai compté une trentaine de miches qui sortaient de chez le boulanger ; Notre-Dame-des-Champs est fournie par le séminaire de Saint-Sulpice, par le collège Stanislas, par divers pensionnats du quartier; l’avenue de Breteuil est bien dépourvue : autrefois elle avait l’École Militaire et le collège Chaptal, elle ne les a plus ; quand on apprit que le collège Chaptal supprimait sa desserte, la petite sœur cuisinière en a pleuré; on a redoublé de zèle, et les vieux pensionnaires ne se sont aperçus de rien. Je m’étais figuré que la maison de, la rue Saint-Jacques, située en lisière du Yal-de- Grâce, au milieu du quartier des Écoles, avait abondance de pain et pouvait en expédier aux autres maisons. Je m’étais trompé. Le pain y manque, ou peu s’en faut; sauf l’École normale supérieure, l’école Bossuet de la rue Madame, l’école Sainte-Geneviève de la rue Lhomond, les autres établissements scolaires 11e donnent rien.

Lorsque je me rappelle ce que nous gâchions de pain et de nourriture au collège, lorsque je sais que, sous ce rapport et sous tant d’autres, rien n’a été changé dans les casernes universitaires, je me dis qu’avec ce que l’on pourrait recueillir dans les cours et dans les réfectoires de deux ou trois lycées on aurait de quoi nourrir bien des malheureux. Les lycées tirent parti de leurs débris alimentaires. Louis-le-Grand et Saint-Louis vendent leurs croûtes de pain au sieur Goubeyre, mar-

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chand d’eaux grasses au marché des Patriarches; le lycée Henri IY vend les siennes au sieur Dareau, égalelement marchand d’eaux grasses à Châtillon. Quand le traité passé, il y a dix-huit ans, je crois, entre les collèges et ces industriels sera devenu caduc, on fera bien de ne pas le renouveler. L’enfance est généreuse, il faut lui laisser la satisfaction de savoir que le pain que ne respecte pas son insouciance apaisera la faim de la vieillesse et de la pauvreté. Sait-elle à quelle destination le croûton qu’elle a jeté au long des murs pourrait être réservé? Dans l’une de mes visites aux Petites Sœurs des Pauvres, j’ai avisé un vieillard vêtu d’une grande houppelande : maigre, hâve et triste comme s’il eût été frappé de déchéance, il était assis près du poêle, fuyant les regards et rassurant d’un geste machinal les lunettes à branches de fer à l’aide desquelles il lisait. J’ai pris le volume qu’il avait en main : Horace, avec les commentaires de Jean Bond. Le pauvre homme était un ancien pédagogue pour lequel l’existence et l’Université semblent avoir eu peu de sourires. Les morceaux de pain qui vont aux « marchands d’eaux grasses » ne lui auraient point été inutiles.

De même que chaque jour deux quêteuses font leur tournée dans Paris, de même chaque matin une voiture s’en va récolter les dons en nature. Ainsi tous les jours les Petites Sœurs mettent en mouvement dix quêteuses et cinq voitures. Ce serait une grosse dépense, car cinq voitures nécessitent cinq chevaux, qu’il faut nourrir et harnacher. Grâce à la générosité de M. Maurice Bixio, directeur de la compagnie des Petites Voitures, cette charge ne pèse pas sur le budget des pauvres ; à chacune des cinq maisons il fournit un cheval harnaché et nourri ; de plus, une fois par an, il fait repeindre la voiture à ses frais. L’action méritait d’être signalée. La voiture est munie de récipients en fer battu et de quelques

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sacs. Elle a ses étapes, étapes de la bienfaisance, où l'on n’est, jamais repoussé. Les balles, les marchés publics d’abord, où les Petites Sœurs sont vénérées, où elles sont saluées d’un mot aimable, où toujours elles ont été accueillies avec respect, même pendant la Commune. Ce que l’on récolte là, ce sont les légumes, de gros choux qui font de bonne soupe, des pommes de terre, une bottelée de carottes, une brassée de salsifis, parfois une motte de beurre ; mais c’est là une aubaine rare. Les bonnes affaires ouvrent le cœur aux bons sentiments; un marchand qui aura, sur une opération, réalisé un sérieux bénéfice, fait jeter dans la voiture un sac de riz ou un sac de haricots; pendant que je visitais une de ces maisons, j’y ai vu apporter une couffe de cassonade; quelle joie! Les marchés donnent rarement de la viande ou du poisson, denrées chères, que l’on ne réserve pas pour soi-même; en revanche, les fruits communs, pommes et poires, sont offerts presque avec prodigalité.

Si l’on n’avait que cette ressource, on mourrait de faim chez les Petites Sœurs; les marchandes ne sont point riches, leur métier est pénible, et leurs dons, insuffisants si on les compare aux besoins à satisfaire, sont un acte de largesse, lorsque l’on considère la condition de celui qui les fait. La meilleure part de la récolte et la plus étrange vient des grands restaurants, qui réservent, avec sollicitude, la desserte de leurs tables pour le réfectoire des indigents. Ce que le langage des halles appelle « arlequins ou bijouterie » est mis de côté et gardé pour la voiture des Petites Sœurs. On sépare ces rogatons, on les assemble autant que possible selon leur nature ; on a soin de ne pas mêler les croque-en-bouche avec les homards, ni les asperges avec les compotes, et l’on donne ainsi des « restes » auxquels un coup de feu rendra la saveur. Ces grands établissements de

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nourriture raffinée alimentent la cuisine des Petites Sœurs, qui se les sont répartis. Parmi ces maisons bienfaisantes il n’est qu’équitable de citer le restaurant Brébant, où l’on ne se lasse pas de donner, où l’on nourrit un monde d’affamés. J’ai vu sortir du fond des récipients en fer battu des filets de bœuf à peine « entamés », des poulardes auxquelles il ne manquait qu’une aile, et des cuissots de chevreuil qu’avec un peu de bonne volonté on aurait pu croire intacts. Ce sont là, on le pense bien, des bonnes fortunes culinaires qui ne se renouvellent pas tous les jours; ces morceaux de choix sont gardés pour les malades de l’infirmerie, auxquels ils sont un régal réconfortant,.

Ce que l’on recherche le plus dans ces restaurants, c’est moins peut-être les débris d’aliments que le marc de café. C’est ce que l’qn demande avec insistance, c’est ce que l’on surveille avec le plus de soin, c’est ce que les pensionnaires, et peut-être bien aussi les Petites Sœurs, attendent avec le plus d’anxiété. Je ne sais qui a eu cette idée, de génie, de recueillir le marc que l’on jetait, à la borne et d’en tirer un brouet qui offre encore l’illusion du café. Le café au lait semble être une nécessité pour le vieillard parisien; j’avais déjà remarqué ce fait autrefois lorsque j’étudiais la Salpêtrière et les hospices ouverts à la vieillesse ; il n’est pas de sacrifices que l’on ne s’impose pour avoir, chaque matin, cette bienheureuse tasse de café au lait, dont l’habitude est devenue tyrannique. Les Petites Sœurs l’ont compris et elles s’en vont quêtant le marc épuisé, dont elles parviennent à extraire encore une boisson qui a plus d’apparence que de réalité, mais dont les pauvres vieux sont très friands. Je regardais une petite vieille ratatinée qui buvait lentement et semblait déguster chaque gorgée; je lui dis : « Eh bien! la mère, est-il bon, votre café? » Elle tourna vers moi ses yeux futés, et, soulevant

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l’épaule avec un geste de résignation, elle répondit : « A parler franchement, c’est un peu « lavasse » ; mais vous connaissez la chanson :

Quand on n’a pas ce que l’on aime,

Il faut aimer ce que l’on a ! »

Et elle ajouta comme une vieille Parisienne qu’elle est : « Il n’y a que cela qui me soutient. »

Lorsque la voiture de quête rentre à la maison, les dons en nature sont portés à la cuisine, visités, triés avec soin et utilisés jusqu’au dernier rogaton. Il faut pourvoir à trois repas : le déjeuner du matin, le diner à midi, le souper à cinq heures du soir : nul ne doit quitter la table ayant encore faim. Comme aux premiers jours de Saint-Servan, les Petites Soeurs ne mangent que lorsque les vieillards qu’elles servent ont mangé. Le pain recueilli dans les restaurants et dans les établissements scolaires qui n’ont point de traité avec les « marchands d’eaux grasses » arrive souillé, rassis, bien dur pour des gencives octogénaires. On le nettoie, on enlève toute partie maculée et on le met au four, afin de l’attendrir et de le rendre acceptable; les morceaux trop racornis sont hachés et entrent dans la composition de la soupe. J’ai goûté aux plats déjà disposés sur la table du réfectoire, et j’ai pensé qu’au temps de mes voyages j’aurais été souvent heureux d’en trouver de pareils. Une fois par an il y a gala chez les Petites Sœurs : c’est le 19 mars, jour de la fête de saint Joseph. L’archevêque de Paris, accompagné de ses vicaires, se rend dans une des cinq maisons et, aidé par quelques bienfaiteurs* revêtus comme lui d’un tablier blanc, il sert lui-même ies vieux et les vieilles attablés, qui se confondent en remerciements et comprennent, par cet exemple, que la fraternité n’est pas un vain mot.

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Les débris des tables parisiennes nourrissent les pensionnaires des Petites Sœurs des Pauvres, mais la table des pensionnaires a elle-même des débris qui ne doivent pas être perdus. Ce que l’homme n’accepte plus est bon pour les animaux; aussi chaque maison a sa basse-cour, que l’on montre avec satisfaction et qui se repaît du rebut des réfectoires et des cuisines. À la rue de Picpus, j’ai vu un régiment de poulets qui vivaient en bonne intelligence avec une bande de canards ; à la rue Saint- Jacques, j’ai contemplé cinq porcs gras et reluisants, prêts pour le couteau du charcutier; à l’avenue de Breteuil, il y a toute une garenne de lapins de clapier : lorsque la tribu devient trop nombreuse, on la décime et on la transforme en gibelote, à la joie générale des gourmets de la maison. Une supérieure me disait, non sans orgueil : « Une fois tout le monde a pu manger du canard! » Ces jours-là comptent dans la vie des pensionnaires, on en garde le souvenir et l’on en parle avec complaisance.

Les dons en nature ne sont pas seulement des aliments; il n’est rien dans la maison des Petites Sœurs qui ne provienne de l’aumône, elles disent « de la Providence ». Elles acceptent tout; j’ai vu apporter des fragments de boîtes en bois blanc i « Eh ! bon Dieu ! que ferez-vous de cela? — Monsieur! c’est très utile et nous sommes bien heureuses de l’avoir, ça nous sert à allumer le feu. » Dans un grenier de la maison de la rue Saint-Jacques, j’ai vu une sœur et deux vieilles occupées à examiner des détritus de bougies; non pas des bouts de bougies ayant encore quelque mèche et quelque cire, mais des gouttelettes tombées sur la bobèche, enlevées du flambeau où elles s’étaient figées, grenaille de stéarine que l’on secoue avec les tapis, que l’on balaye avec les ordures. Les Petites Sœurs ne les dédaignent point ; elles les conservent, et quand elles

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en ont une quantité suffisante, elles en refont des bougies, qui brûlent comme si elles n’avaient pas déjà brûlé. Dans la même maison, des fragments de vieilles passementeries qui avaient bordé des fauteuils de fabrique, étaient détordus avec précaution ; on en retirait la laine, que l’on tricotait : « Ça fait de bien bons bas d’hiver, » me disait une sœur.

C’est là le secret, c’est là le miracle de l’existence des Petites Sœurs des Pauvres; elles tirent parti de tout et développent dans l’emploi des débris les plus inutiles en apparence une ingéniosité que rien ne déroute. 11 est impossible de passer dans un dortoir sans reconnaître' à quel degré d’habileté elles sont parvenues. Chaque lit est muni d’une coulte-pointe qui cache les draps et protège le traversin. Arlequin, dans ses rêves les plus dévergondés, n’a jamais imaginé de telles bigarrures. Ces couvre-pieds sont composés d’échantillons cousus les uns aux autres, assemblés autant que possible de façon à former des dessins qui ne soient pas trop baroques; on sent qu’un certain goût a présidé à leur disposition. À voir l’étoffe, on reconnaît la provenance : les satins, les gros de Naples, les failles ont été ramassés chez une couturière; les damas, les lampas, les brocatelles, les moquettes sortent de chez le tapissier; à la maison de Picpus, voilà des échantillons de tailleur, draps de fantaisie, draps d’été, draps de demi-saison, élasticotine d’Elbeuf, côtelé de Sedan, satin-cuir de Louviers ; les étiquettes indiquant les prix y adhèrent encore; j’ai demandé pourquoi; on m’a répondu sans sourire : « Ça garantit l’étoffe. »

Ce n’est pas seulement à composer des couvre-pieds que l’on emploie ces carrés d’étoffes diverses, on prend les échantillons en draps de nuances analogues et l’on en fabrique des vestes que les pensionnaires portent à la maison; ce n’est point élégant, mais c’est chaud et

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les vieilles épaules s’en accommodent. Tous ces objets, coultes-pointes , taies d’oreiller, rideaux, vêtements, sont confectionnés par les pensionnaires eux-mêmes; parmi eux, il y a d’anciennes couturières, d’anciens tailleurs; on leur distribue la besogne; ils mettent quelque coquetterie à prouver qu’ils peuvent travailler encore, et tirent l’aiguille avec bonne humeur. Les vieilles chaussures recueillies par les Petites Sœurs sont ressemelées, rapiécées par les anciens cordonniers ; les chaises sont rempaillées, les buffets sont raccommodés, les bancs sont remis d’aplomb par d’anciens rempailleurs, d’anciens ébénistes, d’anciens menuisiers. A la cuisine, à la buanderie, les pensionnaires font de leur mieux pour aider les Petites Sœurs et leur donner un « coup de main ». Avenue de Breteuil et rue de Picpus, il y a des escouades de jardiniers qui travaillent sous la direction d’un jardinier en chef; le maître et les ouvriers ont de soixanle-dix à quatre-vingts ans ; ils sont de la maison et cultivent les légumes qu’ils retrouveront plus tard au réfectoire. Chez tous les pensionnaires il y a une sorte d’émulation à faire acte de bon vouloir et à donner preuve d’activité. On ne les tourmente pas, on n’exige rien d’eux, mais ils s'empressent eux-mêmes à demander du travail, à offrir leurs services pour tromper le désœuvrement et alléger le poids des heures.

Il y en a plus d’un parmi ces malheureux auxquels toute besogne est interdite. L’enfance les a ressaisis; à peine peuvent-ils comprendre une idée simple, à peine peuvent-ils exprimer un désir; la parole même leur est rebelle ; ils ont des yeux sans regard et des mots sans suite; ceux-là sont arrivés au dernier degré de l’échelle humaine; d’autres sont descendus plus bas encore et sont entrés dans la vie végétative ; il faut les soigner, les changer comme, des petits enfants ; ils n’ont

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plus conscience de rien, pas même des exigences de la nature; on les réunit dans une salle à part, près de l’infirmerie, — ce qui est un tort ; — ils vivent, c’està-dire ils subsistent, sous la surveillance d’une sœur qui souvent doit regretter le temps où, jeune et menant ses troupeaux paître, elle aspirait l’air de la campagne. On a beau brûler de l’encens, l’odeur nauséabonde est à peine atténuée. Là aussi il y a des paralytiques, des aveugles, des malheureux frappés d’épilepsie ; il y a des fous, que l’on garde tant qu’ils ne deviennent pas dangereux; on dirait que l’on a fait une sélection au milieu des misères humaines et qu’on les a ressemblées pour inspirer quelque modestie au roi de la création.

Misères physiques, on les. voit, on les touche, on en est attendri ; misères morales, on les devine, et l’on en est accablé. Certes, la maison des Petites Sœurs des Pauvres est un port, un port de refuge et de salut ; mais à travers quels écueils, après quels naufrages y abordet-on? Là viennent s’échouer des existences qui défient l’imagination la plus inventive. Si, comme sur le tillac du navire monté par Candide, chaque personnage racontait son histoire, on serait surpris de la quantité d’infortunes, de la quantité de vices qui peuvent peser sur l’homme. D’où sont-ils partis, ces pauvres pensionnaires? quelle route ont-ils parcourue, à quelles étapes se sont-ils arrêtés, de quelles fondrières les a-t-on retirés avant d’ouvrir devant eux les portes de la maison hospitalière? C’est leur secret, et ils ne le divulguent pas volontiers; les Petites Sœurs en savent long à cet égard, elles se taisent, et si l’on m’a fait des confidences, je n’ai pas à les répéter. Un aumônier me disait, en parlant des vieillards : « Ils reviennent vite à de bons sentiments. » Ils reviennent? Je n’en crois rien ; la plupart y arrivent pour la première fois.

Quelques-uns ont eu pignon sur rue, et ont mené

la vie élégante ; un métier mal choisi et mal exercé en a conduit d’autres à la misère; plus d’un a traversé les tribunaux et les geôles : il y en a qui ont été de pauvres êtres, sans défense, qui n’ont point su lutter contre la vie et que la vie a vaincus ; des malheureux ont abandonné leur petit avoir à leurs enfants et leurs enfants les ont maltraités, chassés et réduits à implorer la charité. À leur tristesse on reconnaît les vagabonds que nulle loi n’a pu dompter, que nulle fonction n’a pu retenir, qui, pareils aux oiseaux voyageurs, semblent obéir aux instincts de leur nature ; ceux-là on ne les peut garder; ils s’efforcent de rester au gîte, de s’accoutumer à l’existence régulière, de plier leur indépendance aux nécessités de la vie en commun ; peine perdue : quelque chose les pousse dehors et ils s’en vont coucher sous les ponts, se glisser près des fours à plâtre, dormir au soleil sur le talus des fortifications; on les arrête, on les mène au poste de police, on les envoie en hospitalité aux dépôts de Saint-Denis ou de Villers-Cotterets; là non plus ils ne peuvent rester; ils s’évadent et reprennent la vie errante qui leur est chère, jusqu’à ce que la mort les saisisse au rebord d’un fossé, sur le grabat d’un hôpital ou dans la cellule d’une prison.

Les femmes n’ont point eu d’existences aussi accidentées; plus d’une a eu ses jours de gloriole et a entendu les étudiants battre des mains après un brindisi bien enlevé ou un accès de chorégraphie peu orthodoxe; celles-là, malgré les rides, les cheveux blancs et la décrépitude, ont, dans le port de la tété, dans la façon de couler le regard, conservé quelque chose qui rappelle les provocations d’autrefois; comme la princesse de Palestrina, elles semblent près de dire : « Je n’ai pas toujours eu les yeux éraillés et bordés d’écarlate. » J’ai surpris là des airs d’impudence que l’âge n’a pas

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affaiblis, pauvres vieux flacons vides et brisés qui gardent encore quelque arôme du parfum qu’ils ont jadis contenu. A la saillie des tendons du cou, on reconnaît celles qui, poussant la charrette de la marchande des quatre-saisons, ont crié : « A la barque! à la barque! » ou « Trois de six blancs les rouges et les blancs ! » Au premier coup d’œil, on voit celles qui ont été mariées : l’alliance d’or brille à leur doigt. Si malheureuse, si menacée de la faim que soit une femme, il n’y a pas d’exemple qu’elle ait engagé son anneau de mariage; on le sait bien au mont-de-piété.

Les femmes sont moins faciles à mener que les hommes; ceux-ci, sauf de rares exceptions, sont doux et s’inclinent avec déférence devant la maternité des Petites Sœurs; les femmes, plus nerveuses, tourmentées par leurs souvenirs, se vantant de leur existence passée, dont elles exagèrent l’ampleur, ne subissent pas, comme les hommes, l’influence d’un sexe sur l’autre ; elles regimbent parfois, a elles raisonnent, » comme disent les maîtres d’étude ; elles grommellent dans leur coin, pleurent et accusent la destinée. A force de bons procédés, on les calme, et parfois on ne parvient à les apaiser qu’avec une tasse de café supplémentaire ; c’est là un dictame auquel leur colère ne résiste pas.

Pour les sœurs, ces pensionnaires soumis et ces pensionnaires récalcitrantes sont « les bons petits vieux » et « les bonnes petites vieilles » ; elles-mêmes sont « les bonnes petites sœurs » ; la supérieure est « la bonne petite mère ». Là, tout est bon, tout est petit; appellations puériles, mais touchantes, qui seules prouveraient combien dans ces maisons la discipline est amène et appropriée à la faiblesse de ceux qu’il faut conduire. Parfois on détourne la tête pour ne point voir, afin de n’être pas obligé de réprimander. Deux fois par

semaine, les portes s’ouvrent, et les pensionnaires ont congé depuis le matin jusqu’à cinq heures du soir. Bien souvent, trop souvent, un bon petit vieux ou une bonne petite vieille rentre avec les yeux brillants, la démarche indécise et la parole, épaisse. On s’arrange de façon à ne pas s’en apercevoir : « Il leur en faut si peu pour être gris! » me disait une supérieure. Mais si, dans les escaliers ou dans le dortoir, quelque souvenir du cabaret s’échappe en chanson grivoise ou en gestes peu convenables, la petite sœur intervient et prononce une privation de sortie, punition redoutée et qui est appliquée rarement.

Ces pauvres êtres n’ont plus d'autres plaisirs que d’oublier ; le vin y aide ; on n’est pas trop sévère, et, quand il n’y a pas de « scandale », .on ferme les yeux. Ils se défendent lorsqu’on les accuse d’intempérance; ils disent : « J’ai un petit plumet, voilà tout; on me gronde comme si j’avais un panache. » Panache, plumet, ce sont là des distinctions subtiles; les Petites Sœurs s’y perdent un peu. Pour être certaines de ne point commettre d’injustice, elles ont consulté le père général, l’abbé Le Pailleur, et lui ont demandé : « À quoi reconnait-on avec certitude qu’un homme est ivre? » L’abbé Le Pailleur a répondu : « Quand un bon petit vieux ne parvient pas à distinguer un âne d’une charrette de foin attelée de quatre chevaux, on doit en inférer qu’il a peut-être trop bu. »

Dans la maison, les sexes sont isolés l’un de l’autre : quartier des hommes, quartier des femmes; à voir les pensionnaires contre lesquels la pudeur prend de telles précautions, à regarder leur caducité, la destruction de leurs formes, leur débilité, il est difficile de ne point sourire, et cependant il paraît que cela est indispensable. Les ménages, — il y en a chez les Petites Sœurs, — peuvent se réunir un instant, le soir, après souper.

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On se traite du reste avec quelque cérémonielles petits vieux disent : « Ces dames, » les petites vieilles, disent : « Ces messieurs. » Quand par hasard on se rencontre dans un couloir, lorsque l’on s’aperçoit au jardin, on échange de grands saluts et de belles révérences. — « Àh ! mon président, disait un octogénaire que j’ai vu en police correctionnelle, le cœur ne vieillit pas ! » — Chaque maison est donc divisée en deux parties distinctes : bons petits vieux et bonnes petites vieilles ont leurs salles, leurs réfectoires, leurs dortoirs, leur infirmerie séparés ; dans les maisons spacieuses, les hommes ont un fumoir ; le jardin même n’est pas en commun : les hommes ont leur jardinet, les femmes ont le leur ; on ne se rassemble qu’à la chapelle, où chaque matin on dit la messe. Les pensionnaires s’imaginent qu’ils la chantent ; en réalité, ils la chevrotent ; mais là aussi les sexes sont tenus à part : les hommes sont d’un côté de la nef, les femmes de l’autre. Dans l’ambon qui communique de plain-pied avec l’infirmerie, on a roulé le fauteuil des paralytiques et des gâteux; ceux-là assistent, c’est tout ce que l’on en peut dire.

La supérieure est maîtresse en sa maison, comme le capitaine de vaisseau est maître à son bord, Elle admet ou repousse péremptoirement les demandes d’admission. Elle ne tient compte que de l’àge, des infirmités, de la misère des postulants et des places dont elle dispose. Les places sont rares : à vrai dire, il n’en existe pas; les maisons sont pleines ; pour une vacance qui se produit, cinquante malheureux se présentent. Les maisons ont beau « se dilater », la liste est longue des pauvres gens que l’on n’a pu recueillir encore et qu’on recueillera dès qu’un lit sera libre. Là, pour recevoir les pensionnaires, on n’exige rien d’eux, sinon qu'ils soient vieux et incapables de gagner leur vie. On ne rejette personne et l’on s’ingénie, comme au temps de Jeanne

Jugan et de Marie-Augustine, à recevoir d’abord les misérables, quitte à s’enquérir comment on les casera. On ne s’inquiète même pas de la nationalité de ceux qui implorent un asile. Dans le salle commune d’une des maisons de Paris, j’ai vu une vieille femme écroulée près du poêle ; c’est une Allemande, qui ne comprend pas un mot de français ; non loin d’elle, une Italienne myope, presque aveugle, appuyée contre une fenêtre pour y mieux voir, s’entêtait à coudre et manœuvrait l’aiguille si près de son visage, qu’elle se piquait le nez à chaque point; elle disait : « Accidente! » et recommençait. Je pourrais aller plus loin; si je voulais toucher à la question même de la religion, j’aurais peut-être de singulières révélations à faire; plus encore que la justice, la charité porte un bandeau sur les yeux.

Ces maisons sont très calmes ; les Petites Sœurs ne réclament que le droit de faire le bien, les pensionnaires ne demandent qu’à mourir en paix. A certains jours cependant la maison s’anime; les bons petits vieux et les bonnes petites vieilles se mettent à frétiller. Le 16 janvier 1883, j’ai été visiter la maison de l’avenue de Breteuil, qui fut fondée en 1849 par la dixième légion de la garde nationale. Toute la maisonnée était en rumeur; j’étais, sans m’en douter, arrivé au moment où l’on célébrait la fête de la supérieure ; les bonnes mèçes des autres maisons étaient là, c’était une réunion de famille. Tout le monde était en gaieté. J’entrai au réfectoire des hommes, le repas allait finir; on avait fait largement les choses : chaque pensionnaire avait eu un verre de vin, une tasse de café noir, une orange et une tartelette. La muraille était décorée; autour de la statue de la Vierge brillaient des lumières et pendaient des guirlandes.

La supérieure, jeune encore, proprette, alerte, heureuse de la joie de ses vieux enfants, avait pris place

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sur un fauteuil couvert d’une housse blanche. Sur sa coiffe, le doyen des pensionnaires avait déposé une couronne de fleurettes. Un vieillard de près de six pieds de haut et qui n’en était pas moins « un bon petit vieux », armé d’un manche à balai peinturluré de rouge et de bleu, faisait office de tambour-major et dirigeait l’orchestre, — car il y avait un orchestre — composé d’un triangle, d’un tambour de basque, de deux tambours et d’un accordéon. On chanta des couplets de circonstance, que l’accordéon accompagnait, que scandait le triangle et dont le tambourin faisait la basse continue. Après chaque couplet, les tambours battaient un ban. Les vers n’étaient point mauvais; quelque vieux poète tombé en misère, selon l’usage, les avait composés; il s’est souvenu des débuts de l’œuvre.

Aidé par une sainte fille,

L’humble prêtre de Saint-Servan

Fonda la petite famille;

Pour eux, tambours, battez un ban !

J’imagine qu’aux jours de fête, dans chacune des maisons desservies par les Petites Sœurs des Pauvres, on célèbre ainsi le nom de l’abbé Le Pailleur ; vingt mille indigents lui doivent un asile, et il est juste que leur gratitude remonte vers lui.

Lorsque l’on eut chanté les couplets, on dansa; les tambours battirent une sorte de contredanse; deux ou trois vieux esquissèrent quelques entrechats et semblaient fiers. L’un d’eux criait : « J’ai quatre-vingt-deux ans! » et faisait des ronds de jambe. Au bruit des tambours et de l’accordéon qui gémissait, on se mit en marche, et l’on se rendit dans le quartier des femmes; les bonnes petites vieilles avaient revêtu leurs affiquets du dimanche et attendaient la supérieure dans leur ré-

fectoire. Là encore on chanta; une vieille, maigrelette et gesticulant, sauta une bourrée qu’elle rythmait en poussant des petits cris qui eussent voulu être une chanson. Quelques femmes dansèrent avec des airs de tête apprêtés et des sourires prétentieux. Les tambours 11e se ménageaient pas. La cadence retentissante surexcitait les nerfs des pauvres vieilles; l’une d’elles, indiquant la mesure avec sa tête, avec ses bras, répétait : « Plan ! plan ! plan ! » sur l’air du rappel ; ses yeux brillaient, ses lèvres étaient humides ; elle était secouée par une sorte de trépidation intérieure. Elle semblait hors d’elle, comme si le bruit qui l’agitait avait réveillé des souvenirs de jeunesse, de joie violente et d’enivrement.

Les pensionnaires s’amusaient, et les Petites Sœurs ne s’amusaient pas moins. L’une d’elles avait saisi le tambourin et frappait dessus à grands coups de tampon, énergiquement et le visage rouge de plaisir. Pour ces êtres silencieux, parlant bas et méditant sur euxmêmes, le bruit est une distraction qui les sort de leur milieu et semble réparer leurs forces épuisées par le labeur de la charité. J’ai remarqué, du reste, je le répète, que les Petites Sœurs sont volontiers rieuses ; on dirait que la gaieté est une qualité fonctionnelle de leur état. Elles semblent avoir besoin d’égaver leurs pensionnaires et de s’égayer elles-mêmes, comme si elles voulaient s’arracher et les arracher au spectacle incessant de tant de misères. Celles dont le caractère est naturellement triste ne peuvent suivre la profession jusqu’au bout; elles abandonnent l’ordre secourable et le plus souvent se réfugient dans un ordre contemplatif.

J’ai quitté le réfectoire plein de rumeurs, j'ai gravi les escaliers, j’ai traversé l’infirmerie, où quelques moribonds étaient étendus et j’ai pénétré dans la salle des « grands infirmes ».Les paralytiques, les gâteux insensibles et puants, dormant ou absorbés dans des rêves

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intérieurs que leur volonté ne peut traduire, n’entendaient même pas les cris, les chants, les roulements de tambour qui retentissaient à l’étage inférieur. Eux aussi, ils ont eu leur part delà fête : une orange qu’ils retournent machinalement dans leurs mains et dont ils ne savent que faire. Elle 11e manque pas de besogne, la sœur qui les surveille; il faut les relever quand ils tombent, les empêcher de glisser de leur fauteuil, deviner la pensée qu’ils ne savent plus exprimer, les moucher, essuyer leurs lèvres et renouveler les langes dont on les enveloppe comme des enfants à la mamelle. Parfois ils se' mettent à pleurer sans motif apparent; 011 les dorlote, on leur tapote les joues pour les consoler; ils essayent de prendre leur prise de tabac, ils 11’y parviennent pas, on les y aide; on les dodeline, on les berce, on les endort. — Petites Sœurs des Pauvres, vous êtes admirables I

Le jardin est vaste; on l’appelle « la Ferme » ; sur de larges gloriettes les clématites desséchées par l’biver étalent les boucles de leur perruque; il faudrait des annexes : une buanderie moins glaciale, un corps de bâtiment pour y installer des dortoirs qui permettraient une hospitalité plus large. Il est si pénible, quand on entend la misère heurter à la porte, de savoir que l'on est trop à l’étroit pour lui faire place à la table et au feu ! On rêve de s’agrandir, mais les bâtisses coûtent cher à Paris, et l’aumône du jour subit à peine aux besoins quotidiens. Infatigables autour de leurs pensionnaires, aimant à les « gâter », les Petites Sœurs suivent une règle sévère et ne s’épargnent pas les austérités. Dans une des maisons, j’avais été surpris de la richesse de la literie ; chaque pensionnaire a un sommier, deux matelas, un traversin, un oreiller, un édredon : un homme charitable n’a point reculé devant cette largesse. J’ai poussé la porte du dortoir des sœurs ; la pièce

est carrelée ; nul tapis, pas mêraeun paillasson devant les lits ; une paillasse, c’est-à-dire un simple sac à peu près plein de feuilles de maïs; le lit delà supérieure est placé près de la fenêtre ; cela seul le distingue des autres.

Si le repos de l’âme fait le bon sommeil, on doit bien dormir sur ce « paillot ». On ne s’y attarde pas du reste : à neuf heures, coucher; lever, à quatre heures et demie du matin ; la règle n’a point d’exception ; elle est absolue en hiver comme en été. Pendant la nuit, deux Petites Sœurs couchent près de l’infirmerie et restent debout si quelque malade exige leurs soins. Cette vie est dure; nul repos dans le jour, nulle sécurité pendant la nuit, car à toute minute on peut être appelé. Les exercices religieux n’ont rien d’excessif; là, plus que partout ailleurs, l’action même est une prière; mais le labeur est pénible pour la faiblesse féminine et dépasse souvent ses forces. On meurt jeune dans la congrégation des Petites Sœurs; on dirait que la vieillesse pénètre celles qui la soignent et fait son œuvre avant le temps. Il n’y a pas de dignités, il n’v a que des devoirs; la supérieure ne reste en exercice que pendant un temps déterminé : au bout de six années révolues, elle est dépossédée ; on lui enlève son sceptre éphémère et on l’envoie dans une maison autre que celle qu'elle a gouvernée. Elle a commandé, elle va obéir, car on la place au dernier rang. On lui rappelle ainsi qu’elle est la servante des vieillards infirmes et que cette fonction est la plus glorieuse qu’elle puisse exercer ici-bas.

Toutes les maisons sont tenues avec cette propreté méticuleuse à laquelle excellent les congrégations de femmes et qui souvent a permis aux sœurs des hôpitaux de chasser l’épidémie loin du lit des patients. Dans les maisons de construction récente, — Notre- Dame-des-Champs, Philippe-de-Girard, Picpus, — il est facile, grâce à la dimension des salles, à l’ample aéra-

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tion, aux couloirs de dégagement, de lutter contre la saleté que les vieux pensionnaires traînent derrière eux, comme la lèpre de l’âge et de l’indigence. Dans les anciennes maisons cela exige un travail assidu et les pauvres soeurs ont fort à faire. Dans l’asile de la rue Saint-Jacques, la bataille est permanente ; la maison est vieille; tant bien que mal, on l’a rendue apte à sa destination hospitalière ; elle date de la lin du dix-septième siècle, et je ne serais pas surpris que jadis elle eût été rattachée par quelque servitude au Val-de-Grâce, dont une simple muraille la sépare. Au fond d’une longue cour banale où je lis les enseignes d’un hôtel garni, d’une école maternelle et de quelques industries, un perron de trois marches donne accès dans la maison. L’escalier en pierre, très large, est orné d’une rampe en belle ferronnerie. L’escalier est menteur; ses promesses ne sont que des déceptions; il conduit à des salles basses et obscures, à des dortoirs en brisis, à des recoins inutiles que l’on a pourtant utilisés, à une cuisine trop étroite, à une infirmerie qui ressemble à un grenier, à des chambres qui sont des mansardes. Les hommes n’ont pas de fumoir, la place manque, pas même un hangar pour s’abriter quand ils vont fumer leur pipe, dernier plaisir que la vieillesse leur a laissé. Dans la petite cour, à côté du tect à porcs, deux ou trois échoppes contrefaites, composées de planches disjointes, forment les ateliers où travaillent les cordonniers et les menuisiers.

. Le jardin est si resserré, que l’on en fait le tour en vingt, pas. Autrefois il était mitoyen d’un vaste terrain que l’on a proposé de vendre aux Petites Sœurs. Elles auraient bien voulu faire cette folie; la dépense était lourde, elles s’en seraient fiées à la grâce de Dieu qui ne leur a jamais manqué ; elles n’ont pas osé, car nulle sécurité ne leur est offerte, elles ont eu peur d'être

dépossédées et de rester avec une dette de plus à payer. Dans ce terrain où elles auraient pu développer à l’aise l’ampleur de leur charité, on a construit des maisons à cinq étages dont chaque fenêtre regarde dans le jardinet. Les pauvres soeurs, qui avaient l’habitude de prendre après le repas de midi une demi-heure de récréation dans leur jardin, en ont été chassées par les yeux indiscrets et sont réduites à rester au logis.

Cet immeuble qui s’affaisse sous 1 âge a de la valeur dans le quartier populeux où il est situé; il faudrait le vendre et aller s’établir ailleurs, aux environs des anciennes barrières. Mais on redoute l’heure actuelle, on craint que l’on ne remplace « les lois existantes » par des lois qui n’existent pas encore, et l’on reste dans une maladrerie qui menace ruine, au grand détriment des vieillards et des infirmes. Comment n’a-t-on pas compris qu’en essayant de se dresser contre l’existence conventuelle, c’est surtout aux malheureux que l’on portait préjudice? Pendant la Commune, lorsqu’une maison religieuse était fermée, lorsque la communauté était conduite à Mazas, le lendemain on voyait des bandes de vieillards, d’estropiés, d’affamés qui se lamentaient devant les portes scellées, et disaient : « Qui nous donnera du pain désormais? » La Commune leur offrit un verre d’absinthe et un bidon de pétrole. C’est tout ce que sa charité avait au cœur.

Dans la maison de la rue Saint-Jacques et dans les autres maisons des Petites Sœurs des Pauvres, il est difficile de se défendre d’une impression de tristesse lorsque l’on pénètre dans la lingerie. Trop de casiers y sont vides, et les plus importants, ceux qui devraient contenir les draps. Les vêtements, le linge de corps, le linge de toilette, les taies d’oreiller sont là en quantité à peu près suffisante ; mais les draps de literie manquent, ou peu s’en faut. Je ne sais par quels prodiges

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d’activité et de buanderie on arrive à parer aux besoins imposés par des vieillards dont beaucoup sont infirmes, dans la plus laide acception du mot. Dans une maison qui renferme deux cents pensionnaires, il serait indispensable de posséder au moins quatre cents paires de draps ; c’est tout au plus si l’on en a deux cent cinquante ; et pour ces vieillards, pour de tels malades — on me comprend, sans que j’insiste, — le drap de coton est mauvais et d’une durée illusoire. Ce qu’il faudrait, c’est le drap en bonne toile de Yimoutiers, solide, de long usage et résistant aux lessives multipliées. C’est le désidératum des supérieures : « Si au moins nous avions des draps! » Avant 1870, le linge était envoyé avec quelque abondance aux maisons des Petites Sœurs; la guerre est survenue qui a fait naître des obligations foudroyantes auxquelles il a fallu pourvoir. Tout ce que l’on gardait dans les armoires, tout ce qui s’en serait allé aux dortoirs des vieux pensionnaires, a été découpé en bandes, façonné en compresses fenêtrées, effiloché en charpie, et la lingerie des Petites Sœurs s’en est aperçue. Les sœurs lingères m’ont dit : « Depuis la guerre on ne nous donne plus de linge. »

À Paris, du reste, le linge est rare; la place est si restreinte dans les appartements, on déménage si souvent, on sacrifie tellement au luxe extérieur, que l’on achète la lingerie au fur et à mesure des besoins, presque au jour le jour, et que les grandes provisions qui sont l’orgueil des ménagères de province, qui permettent de ne faire la lessive qu’une fois par an, sont inconnues dans notre ville, où les magasins de confections fournissent à bas prix des toiles et des calicots d’apparence que détruit rapidement le sel de soude des blanchisseuses. La toile, la vraie toile, coûte trop cher, l’aumône n’est pas assez fructueuse pour que l’on puisse en acheter autant qu’il serait nécessaire; mais lorsque

les draps manquent pour les lits des « bons petits vieux », « les bonnes Petites Sœurs » couchent toutes vêtues sur leur sac de maïs, et ne se plaignent pas. Au début de l’œuvre, et plus d’une fois, Marie-Augustine et Marie-Thérèse ont donné leur lit à des pauvres et ont dormi sur des bottes- de paille, quand elles en avaient. Elles se souvenaient de la crèche de Bethléem et remerciaient Dieu.

Cinq maisons dans Paris pour une population de deux millions d’habitants, c’est beaucoup si l’on considère les sacrifices exigés; c’est bien peu si l’on regarde du côté des misères qu’il faut secourir. Le peuple parisien n’est pas doux aux grands-pères. Parcourant un jour la cité Doré avec les visiteurs de l’Assistance publique, je trouvai au fond d’un galetas occupé par un ménage d’indigents de profession un pauvre homme âgé de plus de soixante-quinze ans, couché par terre, le dos appuyé contre la muraille, à peine couvert d’une souquenille, geignant et découvrant une dartre vive qui lui rongeait la jambe. Je fis une observation à son fils, qui me répondit : « Dali ! ces vieux-là, ça n’est plus bon à rien, ça consomme et ça ne produit pas. » Il y en a des milliers semblables à ces malheureux dans les soupentes de nos maisons. Malgré la Salpêtrière, malgré Bicêtre, malgré les 700 000 francs que l’Assistance publique distribue annuellement aux vieux infirmes1, malgré les hospices, les refuges, les asiles, malgré l’inépuisable aumône, il reste bien des caducités qui crient à l’aide et que l’on n’entend pas. Si les Petites Sœurs des Pauvres, dont le dévouement ne demande qu’à se multiplier, possédaient vingt maisons à Paris, une par arrondissement, bien des pauvres vieillards pourraient manger à leur faim, et mourraient en paix,

1. 087,281 francs sur l’exercice de 1881 (secours à domicile).

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réconciliés avec eux-mêmes, sans colère et croyant à une vie meilleure. Les niais crieraient à l’envahissement du cléricalisme ; je le sais bien ; il faudrait les laisser crier et ne voir là qu’une expansion de charité, le soulagement de la souffrance et le bienfait répandu sur des êtres affaiblis par 1 âge. Le vœu que j’exprime ici serat-il réalisé? Pourquoi pas? Lorsque l’on voit la multiplication des premiers lits de la mansarde de Saint-Servan, on doit ne désespérer de rien.

L’œuvre est féconde, on l’a vu ; si des lois impies ne viennent pas en arrêter le développement, elle croîtra encore et s’élargira de plus en plus devant les affres de la vieillesse; elle voudrait être assez vaste pour faire place à ceux qui l’invoquent, être assez nombreuse pour aller chercher ceux qui l’ignorent; elle voudrait recueillir tous les infirmes, tous les impotents, tous les abandonnés. L’esprit qui l’anime, qui l’a soutenue d’une force invincible est le seul qui accomplit des prodiges, parce qu’il ne doute jamais de soi-même, et puise sa vigueur dans sa propre substance : c’est l’esprit de sacrifice. S’oublier pour ne songer qu’aux autres, trouver dans l’action même la récompense de l’action, ne rien demander aux hommes, tout leur'donner, et, quant au reste, s’en fier à la Providence; vivre dans la pauvreté, ne reculer devant aucune souffrance pour soulager celle d’autrui; prendre soin des malheureux pour leur être utile, et non pour qu’ils en soient reconnaissants; pousser l’abnégation jusqu’au dédain des conventions sociales, c’est faire acte de vertu abstraite et c’est peut-être, après tout, le moyen de trouver le bonheur ici-bas.

Je voyais une Petite Sœur des Pauvres se fatiguer à une besogne rebutante; elle lut sur mon visage l'impression que j’éprouvais et elle me dit : « Ne nous plaignez pas, monsieur, notre part est la meilleure! »

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