I. — JEAN CIU DAD
Que fut le fondateur de cette institution? Un saint, selon l’Église; un fou, d’après les aliénistes ; pour le philosophe, un homme auquel nulle faiblesse, nulle vertu n’a été refusée, mais que la vue des misères dont il fut le témoin et souvent la victime entraîna vers le bien. 11 s’appelait Jean Ciudad et naquit le 8 mars 1495 en Portugal, dans la petite ville de Monlemor-o-Novo. Il grandit dans un milieu obscur et pauvre; l’esprit d’aventure le tourmentait sans doute déjà, car dès l’âge de huit ans il déserta la maison paternelle. Un prêtre, qui se rendait à Madrid, l’emmena et l’abandonna à moitié route, dans la Nouvelle- Castille, à Oropesa. Jean se fit berger et entra au service d’un certain François, qui était intendant des troupeaux d’un propriétaire nommé Ferrus-e-Navas. Il montra de l’intelligence dans ses fonctions et semble avoir pendant bien des années vécu de la vie nomade des pâtres espagnols. Son humble métier lui déplut; de tous côtés, on entendait un bruissement d’armes; il se sentit sollicité par l’attrait de l’imprévu, qui
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exerça toujours de l’influence sur lui; il jeta sa houlette et se fit soldat.
L’heure était propice; l'Espagne inaugurait la grande période de son histoire; pour la première fois depuis la trahison du comte Julien, elle s’appartenait. Les Maures avaient retraversé la Méditerranée, qu’ils ne devaient plus franchir. En 1492, Mohammed Abou Abd’Allah, ce Boabdil qui pleurait comme une femme, parce qu’il ne s’était point battu comme un homme, avait abandonné Grenade « la bien fleurie » à Gonzalve de Cordoue; Christophe Colomb a découvert le continent qu’Améric Yespuce doit baptiser ; Cortez va prendre le Mexique; 'Pizarre, le fils de la prostituée, l’ancien gardien de pourceaux, égorgera le Pérou; les musulmans sont à peine tolérés en Espagne, les juifs y sont brûlés; le saint-office, introduit en 1481, sous le règne de Ferdinand et d’Isabelle, est pour les âmes un maître sans merci; Gutenberg avait inventé l’imprimerie, dont Martin Luther se servait; la face du monde se modifiait, l’esprit humain retrouvait des ailes ; l’Europe, prête aux dévastations, était sur le point d’entrer en lutte au nom du meme Dieu que des principes opposés comprennent d’une façon différente.
Qui exercera la prépotence? Charles-Quint ou François Ier? Ces batailleurs ne laissent point de repos à leurs peuples. La Nouvelle-Castille s’était soulevée ; le roi de France, profitant de l’occurrence, avait poussé deux armées contre l’Espagne : 1‘ une, dirigée par l’amiral Bonnivet, s’était, emparée de Fontarabie; l’autre, sous les ordres d’André de Foix, occupait la Haute-Navarre, que la prise de Pampelune lui avait livrée. En défendant cette dernière ville, Ignace de Loyola fut blessé. Pendant sa convalescence, il médita sur les périls dont l’Église catholique était menacée et conçut l’organisation de la Compagnie de Jésus, qui
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devait être la milice d’initiative et de résistance que le saint-siège armerait contre les progrès luthériens. Ce fut à ce moment, lorsque l’Espagne étaient envahie par la France, que Jean Ciudad endossa la casaque du soldat; il avait alors vingt-cinq ou vingt-six ans.
Moralement la guerre était alors ce qu’elle est aujourd’hui : l’expansion encouragée, glorifiée des instincts pervers, que l’éducation, la civilisation, la morale refrènent et punissent chez l’homme vivant dans une société qui ne peut, sous peine de mort, tolérer ni le meurtre ni le vol. Matériellement elle était abominable : nul service de vivres, nul service médical ; le soldait ne subsistait que de rapines, les blessés mouraient faute de soins ; point de règlement de discipline générale; partout la maraude, le viol, le pillage; un pays traversé par une armée nalionale ou par une armée ennemie était un pays ravagé ; on abandonnait les cadavres sans sépulture ; la peste suivait les troupes en campagne et les dévorait; guerre et brigandage, c’était tout un ; la vie que menait Jean Ciudad était faite de violence et d’iniquité.
Les chefs payaient d’exemple et faisaient leur main comme des ribauds. L’un d’eux confia sa part de butin en garde à Jean Ciudad, qui la déroba, la perdit ou la laissa voler. Jean fut condamné à être pendu; on lui glissait déjà la corde au cou, lorsqu’un officier supérieur passa, lui fit grâce, mais le chassa de l’armée. Jean revint à Oropesa, rentra au service de son ancien maître et reprit la garde des troupeaux. On dit que c’est à cette heure que les premiers sentiments de repentir et de piété s’emparèrent de lui; cela est possible; il avait vu de près une mort ignominieuse, il n’y avait échappé que par hasard, et cela put suffire à faire naître en lui des pensées qu’il ignorait encore.
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L'apaisement 11e fut pas de longue durée, et dans la vie contemplative du berger il regrettait sans doute les aubaines de l’existence militaire, car vers 1528 il s’engagea de nouveau et partit sous les ordres du comte d’Oropesa. Cette fois, il ne s’agit plus de guerroyer sur le sol natal et de chasser les Français de la Haute-Navarre; l’expédition est plus lointaine, la religion y convie, le souvenir de l’oppression musulmane l’impose ; le Turc menace la chrétienté ; le conquérant de Rhodes, Soliman le Magnifique, a traversé la Hongrie, il est aux portes de Vienne, qu’il bat en brèche. Vingt assauts furent repoussés, mais la ville eût succombé peut-être si des pluies torrentielles et les inondations du Danube n’avaient rendu la campagne intenable pour les troupes ottomanes, que les janissaires, las de combattre, poussaient à la révolte.
Jean Ciudad, après la levée du siège, revint en Espagne et débarqua en Galice au port de la Corogne. On dit qu’il se rendit alors à Montemor-o-Novo, où il était né, dans l’intention de revoir ses parents, et que, subitement frappé d’amnésie, il 11e put se rappeler le nom de son père. Si le fait est vrai, il est l’avant-coureur de l’accès de folie dont il devait bientôt être atteint. Ceux qu’il cherchait étaient morts depuis longtemps ; il quitta son pays et s’en alla à Ayamonte, en Andalousie, où il reprit, une fois encore, son métier de berger au service d’une femme riche, nommée Eléonore y Zuniga. C’est là qu’il me semble avoir, pour la première fois, rêvé de se consacrer au soulagement des misérables.
C’était le beau temps des pirates barbaresques ; montés sur leurs chébèques, ils couraient au long des côtes d’Espagne, de Provence et d’Italie, se jetant sur les villages mal protégés, enlevant les femmes et les hommes sans défense, pillant les maisons, ravageant
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les églises, et s’en allaient vendre leur proie sur les marchés de Fez, d’Alger et de Tunis,
Où l’on voit, tant ces Turcs ont des façons accortes,
Force gens empaillés accrochés sur les portes.
On se souvient que longtemps après l’époque dont je parle, Vincent de Paul, se rendant sur un bateau marchand de Marseille à Narbonne, fut enlevé par des corsaires arabes et devint esclave à Tunis sous trois maîtres différents. L’Église ne pouvait combattre ellemême et aller brûler ces nids de vautours abrités derrière les criques de la Barbarie ; mais, de tous ses efforts et par tous les moyens, elle encourageait la rédemption des captifs.
Deux ordres religieux, celui des Mathurins, fondé en 1199 par Jean de Matha, celui des Frères de la Merci, institué en 1223 à Barcelone par un Français nommé Pierre de Nolasque, avaient pour mission de recueillir des aumônes et de parcourir les marchés d’esclaves ouverts dans les États musulmans, afin d’y racheter les chrétiens. Jean Ciudad parait avoir eu l’intention de se consacrer à cette œuvre de salut ; il s’embarqua pour Ceuta, qui appartenait au Portugal. 11 y fut domestique dans une famille portugaise exilée et ruinée, qu’il nourrit, dit-on, en s’engageant comme manœuvre pour travailler aux fortifications de la ville. Cette vie le fatigua promptement; il y renonça, dit adieu à ses maîtres et partit pour Gibraltar. Il s’y fit, libraire ou plutôt marchand d’images : depuis qu’il a été canonisé, les libraires et les imprimeurs d’Espagne et d’Italie l’ont adopté pour patron. La vente des catéchismes et des estampes de piété lui rapporta quelque argent. Il quitta Gibraltar et vint s’établir à Grenade, qui avait encore un renom de capitale ; il y ouvrit une boutique
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pour continuer son commerce; il avait quarante-trois ans et allait subir la commotion mentale d’où sa vocation devait éclore.
Un jour, — on fixe la date, le 20 juin 1559, — après avoir entendu à l’église Saint- Sébastien un sermon prêché par Jean d’Avila, qui avait alors grande réputation, Jean Ciudad fut saisi d’un transport de pénitence. Il confessa ses péchés à haute voix, se roula dans la poussière, s’arracha la barbe, déchira ses vêtements, courut, à travers les rues de Grenade, implorant la miséricorde de Dieu, suivi des enfants, qui criaient : « Au fou! » Il entra dans sa librairie, lacéra les livres profanes qu’il possédait, distribua gratuitement les livres de piété, donna à qui en voulut son argent, ses meubles, ses vêtements et resta en chemise, se frappant la poitrine, s’accusant et demandant à tous de prier pour lui. La foule s’était amassée et l’escorta de ses rumeurs jusqu’à la cathédrale, où, à demi nu, il recommença ses vociférations et ses éclats de désespoir. Le prédicateur Jean d’Avila, prévenu de la conversion éclatante que sa parole avait provoquée, écouta la confession du pauvre homme, le réconforta, ne lui épargna pas les conseils, qui paraissent avoir obtenu peu de résultat, car, en le quittant, Jean Ciudad alla se vautrer dans un bourbier sur la place publique, et, souillé de fange, il se reprit de plus belle à proclamer ses péchés. On lui jetait des pierres, on le huait; la populace s’en amusait, et comme toute populace est cruelle, elle le maltraitait. Quelques personnes en eurent pitié et le conduisirent à l’hôpital royal, dans le quartier des fous.
La thérapeutique des aliénistes de ce temps-là était peu avancée. Croyait-on à la folie? Je ne sais; mais, à coup sûr, on croyait au diable. Ce n’est pas la maladie (pii agite le malade, c’est le démon qui s’agite dans le
JEAN GIUDAD.
possédé; donc chassons le démon, et le possédé sera dépossédé. Quel moyen? Frapper le démon jusqu’à ce qu’il abandonne le corps dont il s’est emparé. On battait le corps à tour de bras et l’on était surpris qu’un démon pût résister à tant de souffrances. C’est que le démon n’est jamais seul, il est légion. Au seizième siècle, Jean Weïer les dénombrera et en comptera plusieurs millions ; au dix-septième siècle, Michaëlis, exorciste employé dans l’affaire Gaufridi, reconnaît en avoir chassé six mille cinq cents et plus du corps de Madeleine Mandols.
On soumit Jean Ciudad au traitement « à la mode » ; on le lia pour qu’il ne pût se soustraire aux coups de fouet à l’aide desquels on essayait de le débarrasser de l’esprit impur dont il était tourmenté. L’esprit tint bon et l’on ne se lassa pas de lui administrer le médicament qui devait l’expulser. Les gens qui agissaient ainsi étaient de bonne foi, et il fallut des siècles pour dissiper une erreur dont le principe était dans la ferveur même des croyances religieuses. L’accès de Jean Ciudad paraît avoir été d’une extrême violence. Or, en matière d’aliénation mentale, on peut dire d’une façon presque absolue que plus la folie est excessive, plus elle cesse vite ; un absorbé guérit moins facilement qu’un agité. On prétend qu’au milieu des tortures dont il fut accablé par ceux qui cherchaient à lui rendre la raison, il exprima le vœu d’avoir plus tard un hôpital à lui « afin d’y recevoir les pauvres aliénés et de les traiter comme il convient1 ». Je le crois, et je crois aussi que son séjour à l’hôpital de Grenade, que le souvenir du supplice qui lui y fut infligé a, plus que tout autre motif, déterminé sa vocation hospitalière. Quand l’exacerbation nerveuse dont il avait souffert