Vie de saint Jean de Dieu, par l’abbé Saglier. page
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fut calmée, il s’employa auprès des malades; puis il obtint la liberté et sortit, emportant un certificat qui constatait qu’il avait été fou, mais qu’il ne l’était plus.
Jean Ciudad avait fait vœu d’aller en pèlerinage à Notre-Dame-de-Guadalupe; il partit pieds nus, sans un réal, en hiver. La saison était rude; il fallait vivre et trouver asile pendant la nuit. La misère est ingénieuse; elle lui inspira un moyen simple de pourvoir à ses besoins et dont plus tard il devait user pour venir en aide aux malheureux. Au cours de son chemin, le long des landes et à travers les forêts, il ramassait les branches mortes, en faisait un fagot, le chargeait sur ses épaules, et, arrivé dans un endroit habité, ville ou bourgade, le vendait en échange d’un peu de nourriture et d’un abri pour dormir.
On dit que, parvenu à Notre-Dame-de-Guadalupe, il eut une vision — hallucination du sens de la vue ou rêve? — qui exerça sur lui une influence décisive. La Vierge lui apparut et lui remit l’Enfant Jésus tout nu, avec des vêtements pour le couvrir. C’était lui indiquer qu’il devait avoir pitié des faibles, recueillir les abandonnés et vêtir la nudité des pauvres. Du moins il le comprit ainsi. S'il a été dupe de. son imagination, l'erreur fut féconde, car elle a engendré des actes admirables qui se renouvellent de nos jours et qui ont sauvé des milliers de malheureux. Il est certain que l’homme qui croit que les lois de la nature ont dévié en sa faveur, qui se persuade qu’il a été l’objet d’une intervention miraculeuse, puise dans cette croyance une force et une persistance d’où peuvent naître des œuvres extraordinaires. C’est de cette heure que date sa mission; il l’a remplie avec d’autant plus de zèle qu’il était convaincu qu’elle lui avait été imposée par la Mère de son Dieu.
JEAN CIUDAD
Vêtu d’une robe blanche qu’un hiéronymite lui avait donnée, la besace à l’épaule et le bâton en main, il revint à Oropesa, où il était arrivé enfant, où il avait passé une partie de sa jeunesse. 11 alla prendre logement à l’hôpital des pauvres, qui, en ces temps encore pénétrés des coutumes arabes, s’ouvrait sans rétribution devant les voyageurs et devant les pèlerins. Le dénuement des malheureux près desquels il vivait l’émut; il sortit dans la ville, mendia pour eux et rapporta les aumônes qu’il avait récoltées. 11 prélude ainsi à cette vaillante mendicité qui créera des hôpitaux et offrira un refuge à tant d’infortunes. Je me le figure d’aspect inculte, indifférent aux railleries que provoque son costume dépenaillé, maigre et vigoureux malgré sa maigreur, illuminé par une sorte d’extase permanente qui le maintient au-dessus des choses terrestres, s’efforçant de s’abaisser devant les hommes afin de s’élever jusqu’à plaire à Dieu et rêvant d’assumer sur lui l’universalité de la souffrance humaine pour en délivrer l’humanité.
Toute religion profondément sentie produit des êtres semblables. Dans le désert, sur les routes qui vont vers la Mecque, j’ai vu des çantons nus, rugueux, dévorés de vermine, courir au-devant des caravanes, pour porter leur dernière goutte d’eau aux pèlerins altérés et donner aux dromadaires la poignée de paille sur laquelle ils couchaient. La foi est une dans son principe et dans ses effets; le Dieu qu’elle sert revêt des formes différentes, mais les actions qu’elle inspire sont identiques et grandes sous toute latitude, près de tous les temples. J’ai beaucoup voyagé, je me suis mêlé à bien des peuples, j’ai regardé vivre bien des nations, j’ai entendu prier bien des sectes; quelle est la race la plus bienfaisante, la pins secourable que j’aie rencontrée sur le
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chemin de ma vie? — La race Juive, dont la foi a résisté à toutes les haines, à toutes les calomnies, à toutes les persécutions.
Cette foi abstraite, Jean Ciudad la possédait. Lorsqu’il revint à Grenade, là même où sa folie avait ameuté la populace contre lui, il était résolu à consacrer sa vie aux malheureux. 11 se fit, marchand de fagots, étalait ses brindilles de bois sur la place publique, les vendait et s’en allait dans les rues, donnant aux pauvres, aux infirmes l’argent qu’il avait reçu. Il couchait un peu au hasard, chez des gens charitables qui le laissaient dormir sous l’escalier ou dans les écuries. On raconte que, traversant un jour une place de Grenade, il vit sur une maison un écriteau : « Maison à louer pour les pauvres. » 11 alla trouver des personnes pieuses qui avaient l’habitude de lui faire l’aumône, en obtint la première somme indispensable à l’accomplissement de ses projets et loua la maison. Grâce à la libéralité d’un prêtre, il put acheter des nattes, des couvertures et quelques ustensiles. Puis il parcourut la ville, y ramassa quarante-six mendiants estropiés, à demi moribonds et les installa dans ce premier hôpital. Jean Ciudad avait quarante-cinq ans (1540). Il avait été fou ; en voyant les dépenses dont il s’imposait la charge, on crut qu’il l’était encore.
Il fallait nourrir ces malades recherchés avec tant d’imprévoyance. Le soir, lorsque les soins de l’hôpital ne le réclamaient plus, Jean Ciudad, le dos chargé d’une hotte, une marmite dans chaque main, allait, de maison en maison, s’arrêtait devant les portes et criait : . « Pour l’amour de Dieu, faites-vous du bien, mes frères! » 11 s’expliquait et disait : « Faire du bien à ceux qui souffrent, c’est se faire du bien à soi-même. » C’était l’heure du souper; on donnait la desserte, parfois quelques réaux, et Jean rentrait à l’hôpital, dont il
JEAN CIUDÀD.
s’était constitué le pourvoyeur, le cuisinier, l’infirmier et le médecin. La besogne ne chômait pas pour lui; on a prétendu qu’il ne dormait pas et qu’il passait les nuits en prière ; je n’en crois rien : quelque ardente que soit une âme, elle est enveloppée d’une matière qui a des exigences auxquelles, sous peine de mort, on ne peut se soustraire ; vivre sans dormir, vivre sans manger, c’est impossible. — « Si le corps ne repose, l’esprit succombe, » écrivait Urbain Grandier à sa mère. J’estime que, sa journée faite, Jean Ciudad trouvait sur sa natte de paille un bon sommeil, qui lui permettait de ne pas faillir le lendemain aux fatigues des jours précédents.
L’oeuvre qu’il avait entreprise, il la conduisait avec une telle persistance, que l’on crut qu’il était aidé par des interventions surnaturelles. Les gens riches de Grenade comprirent que « ce fou » était un homme de grande volonté dont la bienfaisance méritait d’être encouragée. Les aumônes devinrent plus abondantes; elles furent larges à ce point que Jean Ciudad put agrandir sa maison, doubler ses salles hospitalières et remplacer les nattes par des lits. Un fait digne de remarque, c’est qu’en matière d’hospitalité pour les malades, Jean fut un réformateur; chez lui, dans sa maison, dans les maisons relevant de l’ordre qu’il a fondé, chaque malade eut son lit, un lit ne contint jamais qu’un malade. Ce fait, qui nous paraît simple aujourd'hui, constituait alors une amélioration extraordinaire. La promiscuité des malades dans le même lit, dont la seule pensée nous fait reculer d’horreur, était d’usage dans les hôpitaux d’autrefois. Il ne fallut rien de moins à Paris que la Révolution française pour modifier un tel état de choses, pour que chaque moribond pût mourir seul sur son grabat. Lorsque en 1785 Tenon visita l’Hôtel-Dieu, il constata que 1,519 lits conte-
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liaient 3,418 malades1. A l’époque où Jean Ciudad opérait une si profonde modification dans les habitudes hospitalières, sa perspicacité chrétienne était en avance de deux siècles et demi sur « les amis de l’humanité ». Il avait souffert à l’hôpital royal, lorsqu’il était fouetté dans la salle des aliénés, il s’en est souvenu et les malades ont été traités comme des hommes. C’est alors qu’il adopta le nom de Jean de Dieu. Ce nom, il l’a rendu immortel en lui donnant la plus enviable des illustrations, celle de la charité.
Faire du bien dans ce monde et assurer son salut dans l’autre, c’est, de quoi tenter les cœurs animés par la foi. L’exemple de Jean de Dieu provoqua l’émulation; des hommes de bon vouloir s’offrirent pour le soulager dans son œuvre de miséricorde. Il les façonna à leurs fonctions nouvelles et devint ainsi le directeur d’un groupe qui, en se multipliant, devait être la grande congrégation hospitalière où tant de misères physiques et morales ont été secourues. Les nouveaux compagnons de Jean faisaient comme lui, recueillaient les infirmes, soignaient les malades, pansaient les blessés, servaient la grande famille des délaissés, la nourrissaient et mendiaient pour elle. Les aumônes ne faisaient plus défaut ; souvent elles étaient magnifiques : deux cents écus d’or en une seule fois.
Jean de Dieu, confiant en partie le gouvernement de son hôpital aux nouveaux infirmiers qui l’assistaient, semble dès lors s’être consacré à la quête, qu’il commençait chaque jour à dix heures du matin et prolongeait souvent jusqu’à onze heures du soir. II avait
1. Dans Paris, ses organes, t. IV, ch. xx, les Hôpitaux, je trouve la note suivante : Sur les 1,219 lits (Hôtel-Dieu), il y en avait 755 grands, ayant cinquante-deux pouces de largeur, et 486 petits, ayant trois pieds. Lors des moments de presse, on mettait ordinairement six malades dans les premiers et quatre dans les seconds.
JEAN CIUDAD
étendu son champ d’action; non seulement il sortait de Grenade pour parcourir l’Andalousie, mais il allait jusqu’en Castille. Les grands seigneurs, les gens riches, se faisaient un honneur de remplir son escarcelle, de concourir à ses fondations et de s’associer aux oeuvres qui, pour les âmes ferventes, ouvrent l’espoir des récompenses futures. La populace, qui l’avait conspué jadis, le regardait avec admiration ; on se signait quand il passait et l’on disait : Voici le saint !
Les ressources mises à sa disposition lui permirent de réaliser son rêve d’autrefois et de construire un hôpital pour y soigner les malades « comme il convient » . Là encore il fut un précurseur et, le premier, bien avant la science expérimentale, il comprit que l’on doit catégoriser les malades et les diviser selon le genre d’affection dont ils sont atteints. Séparer les maladies sporadiques des maladies contagieuses, dans un temps où les fébricitants, les pestiférés, les amputés, les varioleux, les fous vivaient dans un pêle-mêle épidémique, quelle innovation! On peut dire, en termes absolus, que Jean de Dieu a été le créateur de l’hôpital moderne, de l’hôpital méthodique et spécialisé; que ceci lui vaille l’indulgence des niais qui ne lui pardonnent pas la robe qu’il a portée, sa foi catholique et sa canonisation. Bien avant l’Angleterre, il fonde le workhouse, en ouvrant dans son nouvel hospice une salle où les mendiants sans asile, les voyageurs sans argent peuvent venir dormir. La salle est vaste; au milieu hrùle le brasero, et le long des murs des nattes peuvent recevoir deux cents personnes ; c’est « l’hospitalité de nuit » établie au milieu du seizième siècle l.
Tant de bienfaits ne pouvaient rester ignorés ; le nom
1. La France l’avait précédé; voir plus loin, chap. viii, l'Hospitalité de nuit.
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de Jean de Dieu, du « père des pauvres », s’était répandu en Espagne. L’ancien fou était vénéré: on disait qu’il faisait des miracles et que les anges l’aidaient dans son œuvre. Jean profita de la rumeur d’admiration qui s’élevait autour de lui, se mit en route et quêta pour les malheureux. Il alla jusque dans la Yieille- Castille, à Valladolid, où résidait la cour. Charles-Quint était en Allemagne; l’infant don Philippe reçut Jean de Dieu. Celui qui devait être Philippe II, le plus étroit des bigots, qui s’imaginait racheter ses péchés par des sacrifices humains, accueillit avec bienveillance l’homme dont la charité, dont la foi débordaient sur toutes les misères, ne leur demandant rien que de les adoucir et de les arracher au désespoir. L’Eglise a canonisé le frère mendiant, l’histoire a damné le souverain : bonne justice a été faite.
Jean revint à Grenade; il avait reçu des aumônes magnifiques, dont les malheureux profitèrent. Les fatigues plus que l’âge l’avaient épuisé. 11 était sans douceur pour lui-même et se traitait avec une sévérité qui n’ajoute rien à ses mérites. Sans linge, vêtu de la robe de bure, tête nue sous le soleil, pieds nus sur les chemins pierreux, toujours voyageant à pied, jeûnant sans cesse, se flagellant et s’ingéniant à s’imposer les besognes les plus pénibles, se jetant à travers les incendies pour enlever les malades, se précipitant au milieu des inondations pour sauver des enfants* à demi noyés, il avait accumulé sur lui tant d’austérités et tellement brutalisé sa chair, que celle-ci défaillit et que la vie s’en retira. Jean de Dieu fit appeler Antonio Martin, son premier disciple, et lui recommanda de poursuivre l’œuvre commencée. Lorsqu’il sentit que la mort approchait, il put encore quitter la natte qui lui servait de lit et se mit en prière; il est mort à genoux, comme plus tard, au centre de l’Afrique, devait
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mourir Livingstone. Né le 8 mars 1495, il s’en alla le 8 mars 1550, un samedi, au moment où l’on chantait matines à la chapelle de son hôpital. On lui fit des funérailles souveraines. Des estropiés touchaient son cercueil pour être guéris; le linceul qui enveloppait ses restes fut déchiré, on en fit des reliques.
L’Église honore ceux qui se sont consacrés à la servir et qui ont fait le bien en son nom; elle avait été trop glorifiée par Jean Ciudad pour ne pas l’élever au plus haut rang de ceux qu’elle vénère. Une enquête fut ouverte sur les faits relatifs à l’ancien berger d’Oropesa ; l’imagination populaire put les environner d’une auréole merveilleuse, ils n’en restent pas moins merveilleux par eux-mêmes et de prodigieux résultats. La foi fait des miracles; « le fou » de Grenade l’a démontré, cela suffisait. Il fut béatifié le 21 septembre 1650 par Urbain VIII; la bulle de sa canonisation fut expédiée le 15 juillet 1691 par Innocent XII. Jean Ciudad est aujourd’hui saint Jean de Dieu.
La mort ne nuisit pas à son œuvre; la légende s’était vite formée; pour la foule, le pauvre homme qui avait tant besogné afin de secourir les malheureux était une créature privilégiée que la Providence avait favorisée d’une protection particulière : c’était donc faire acte agréable à Dieu que d’aider au développement des inlituts de bienfaisance que Jean Ciudad avait fondés. La charité royale, la charité privée, la charité publique, furent inépuisables ; on bâtit un hôpital à Madrid, que la cour commençait à habiter ; on en éleva un second à Grenade ; la réputation des nouveaux frères hospitaliers avait franchi la mer et les montagnes ; on en parlait en Italie et en France; partout le nom de Jean de Dieu était répété; Lope de Véga devait composer un poème sur son existence, Murillo peindre un des faits miraculés de sa vie.
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L'ordre s’était multiplié et était devenu une congrégation. Par une bulle du 1er janvier 1571, le pape Pie Y détermina le costume des frères de Saint-Jeande-Dieu, les rattacha à la règle augustine; aux vœux de chasteté, de pauvreté et d’obéissance, ils furent tenus d’ajouter celui de se consacrer au soulagement des malades. Grégoire XIII en attira un certain nombre à Home, il leur abandonna l’église de Saint-Jean Cabylite et fit construire un hôpital dont il leur confia la direction. De là ils rayonnèrent sur l’Italie, répétant la phrase que leur fondateur avait coutume de prononcer :
« Faites le bien, mes frères ! Fate bene , fratelli! » Cette phrase devint leur surnom populaire; je me souviens de les avoir entendu appeler ainsi à Rome en 1844.
Ils avaient à Florence une maison qui prospérait. Lorsque Marie de Médicis s’assit, aux côtés de Henri IV, sur le trône de France, elle se souvint des frères hospitaliers qu’elle avait vus mendier pour nourrir les malades; elle en fit venir cinq à Paris en 1602. Ils s’établirent d’abord rue des Petits-Augustins, qu’ils furent forcés de quitter en 1607 pour céder la place à Marguerite — la reine Margot — qui voulait élever un hôtel sur le terrain qu’ils occcupaient. Ils s’installèrent alors près de la chapelle de Saint-Pierre, que le langage du peuple appelait la petite chapelle des Saints- Pères. Il y avait là de vastes jardins; ils purent y bâtir une maison d’hospitalité, où l’on recevait les pauvres, où l’on soignait les malades. Cette maison existe encore sur remplacement primitif : c’est l’hôpital de la Charité.
LA MAISON DE SANTÉ