II. — LA MAISON DE SANTÉ
Un décret de l’Assemblée nationale, en date du 15 février 1790, prononça l’abolition des vœux religieux. La Révolution française ouvrit la porte des couvents ; elle en laissa sortir ceux auxquels on avait imposé la vie monastique, elle eut raison; mais elle en chassa ceux qui voulaient .y rester, et elle eut tort. Elle manquait au principe de liberté qu’elle avait inscrit en tête de ses lois; elle faisait acte de despotisme en empêchant des créatures humaines, douées de libre arbitre, de vivre à leur guise et selon leurs aptitudes. La mesure qui frappait les congrégations atteignait surtout les indigents, les orphelins et les malades. Les frères de Saint-Jean-de-Dieu ne furent point épargnés, ils durent abandonner les maisons qu’ils desservaient en France et les cinq mille lits qu’ils y possédaient. L’ordre fut dispersé et l’on peut dire qu’il mourut en notre pays. On le ressuscita en 1819.
Un souvenir, un remords qui datait du temps des dernières guerres de l’Empire fut le point de départ de la restauration de l’hospitalité des frères de Saint-Jeande-Dieu en France. Entre le mois de mai et le mois de novembre 1815, c’est-à-dire entre les batailles de Lutzen et de Leipzig, les troupes auxiliaires des petits États allemands étaient maintenues avec difficulté sous les drapeaux français. Malgré la surveillance, malgré la sévérité de la discipline, les désertions étaient fré-
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quentes, et chaque jour des Saxons, des Badois, des Westphaliens se dérobaient pour aller rejoindre l’armée prussienne, qui marchait en chantant les chansons de Kœrner. Un soldat allemand, dont j’ignore le nom et la nationalité précise, fut arrêté au moment où il passait à l’ennemi. Il fut traduit devant un conseil de guerre, condamné et fusillé ; un capitaine d’état-major nommé de Malagon fit office de ministère public ; le fait était flagrant, le code militaire édictait d’inéluctables lois; le capitaine ne put que requérir la peine de mort. Le déserteur fut très ferme et très simple : « Je dois avant tout le service à mon pays ; vous faites la guerre à l’Allemagne, il ne m’est pas possible de ne pas combattre contre vous. Au-dessus de votre justice, il y a une justice souveraine qui m’approuve- et dans laquelle j’ai confiance. » Cet homme mourut sans forfanterie, avec le courage de ceux qui ont accompli leur devoir.
Le capitaine de Magalon continua la guerre jusqu’au bout, jusqu’aux Buttes Chaumont, jusqu’à Waterloo. Licencié comme « brigand de Loire », rejeté dans la vie civile, se rappelant ses campagnes et se remémorant ses hauts faits, il eut une sorte d’obsession dont il ne pouvait se délivrer. Le souvenir du soldat déserteur qu’il avait fait condamner le poursuivait ; il était hanté par ce fantôme; il s’imaginait que le sang était retombé sur lui et qu’il avait un crime à expier. 11 résolut de consacrer aux malheureux les jours qui lui restaient à vivre. Il avait sans doute traversé les hôpitaux de Mayence, empoisonnés par le typhus, par la peste de guerre ; sur les champs de bataille, il avait vu les blessés abandonnés, il les avait entendus crier dans les ambulances, il avait compté les ravages que la maladie, plus que le fer et le plomb, fait dans les armées en campagne; il se souvint de l’œuvre de
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Jean de Dieu et voulut la reconstruire : il y réussit1.
Il parla de son projet à deux hommes d’une foi ardente comme la sienne, et dont je ne sais pas les noms; tous les trois voulurent faire revivre en France les vertus hospitalières où, pendant trois siècles, les infortunés avaient trouvé tant de secours. La vie religieuse les attirait ; pour se rendre aptes aux fonctions qu’ils comptaient exercer près des malades, ils firent un noviciat et entrèrent à l’hôpital de Marseille en qualité d’infirmiers. Des marins, des soldats noyés de déceptions par nos défaites, par le double écroulement de l’Empire, par les difficultés mêmes de leur existence soupçonnée et surveillée, se groupèrent autour d’eux. La petite communauté fut bientôt composée de douze infirmiers volontaires, qui, le 8 avril 1819, reprirent le costume des anciens frères de Saint-Jean-de-Dieu. Leur nombre s’accrut rapidement et bientôt ils furent préposés aux salles des hommes dans les trois hôpitaux de Marseille.
L’œuvre renaissait, petitement, faiblement, comme à ses débuts, mais elle n’allait pas tarder à s’accroître. Les nouveaux frères prennent le service de l’hôpital de Salon, ouvrent un asile aux aliénés pauvres dans le département de la Lozère et dirigent l’infirmerie d’une des prisons de Lyon, lis reçurent de Rome, en date du 25 août, 1825, l’autorisation de se rétablir dans la « province de France » et fixèrent le centre de leur congrégation à Lyon, où ils fondèrent une maison pour le traitement des aliènes. On peut croire que le souvenir
1. Ce fait m’a été raconté par M. le marquis de Quinsonas, qui a personnellement connu le capitaine de Magalon. Celui-ci était homme d’esprit. Pendant un séjour qu’il lit à Paris sous la Restauration, il passa dans la rue de la Harpe vêtu de son costume de moine hospitalier; des étudiants l’entourèrent et le suivirent en l’accablant de quolibets; il monta sur une borne et dit : « J’ai fait vœu de me consacrer au service des fous; messieurs, je suis prêt à vous donner mes soins. » On sc mit à rire, on applaudit et il continua son chemin.
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des souffrances que Jean Ciudad a endurées à l’hôpital royal de Grenade a déterminé leur Résolution de se consacrer d’abord aux fous; après la maison de Lyon, ils en ouvrent une à Lommelet, près de Lille, en 1826, et une autre à Dinan, en 1853, non loin de Saint- Servan, où l’œuvre des Petites Sœurs des Pauvres allait germer.
Ils ne sont venus que tard à Paris ; on dirait qu’ils ont reculé devant les tracasseries administratives qui pourraient les atteindre et entraver leur action. Sans nul doute, ils eussent voulu avoir un véritable hôpital, l’organiser, l’outiller et, selon la tradition de leur ordre, y recevoir tous les malades; mais les terrains, les constructions sont chers à Paris, la trop peuplée; il fallait d’abord se faire accepter de nouveau par une population volontiers oublieuse des bienfaits reçus et commencer par « une opération » qui, en assurant quelques ressources, permettrait de tenter une œuvre de charité pure. En 1842, on fonda une maison de santé. Elle existe toujours et elle a du renom dans le monde médical.
A proximité du boulevard des Invalides, non loin de la maison mère des frères de la Doctrine chrétienne, les frères de Saint-Jean-de-Dieu se sont installés dans la rue Oudinot,, qui, avant d’être baptisée de ce nom glorieux, fut d’abord le chemin de Blomet, puis la rue Plumel et enfin la rue Plumet. La maison est de chétive apparence et, malgré son revêtement en pierres de taille, on s’aperçoit qu’elle n’est pas jeune : porte bâtarde, couloir étroit, petit parloir luisant, maigrement meublé, obscur, décoré de quelques estampes de sainteté et d’une pendule de bronze en forme de cathédrale. C’est là que le révérend Père provincial reçoit les personnes qui ont à lui parler. La tête est intelligente et calme, la voix est très douce et le geste a une certaine
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fermeté résignée qui semble, pour toutes choses, s’en remettre à la volonté de Dieu. Le costume est simple, tous les frères le portent indistinctement : robe de bure noire serrée par une ceinture de cuir, le scapulaire et lecapuce; c’est l’habit d’intérieur; au dehors, on revêt la soutane.
Les chambres sont spacieuses et aérées, munies de tous les meubles qui peuvent être utiles à un malade; c’est assez gai, lumineux et moins « sec » que les chambres de la Maison municipale de Santé. L’attrait de la maison, c’est le jardin1, qui est admirable, avec des quinconces, de larges plantes-bandes et un immense promenoir en forme de gloriette assombrie de vigne vierge, qui permet aux convalescents de respirer à l’ombre pendant les jours de soleil. Ce jardin n’est séparé que par un mur de la rue Rousselet, dont il occupe tout un côté. La place ne manque pas pour construire des annexes qui deviennent indispensables ; mais on n’ose pas : il passe des bourrasques dans l’air et l’on attend que les nuages soient dissipés. Tout en espérant des jours d'une sécurité moins incertaine, on profite du jardin, qui verse des effluves de vie dans toute la maison ; sur le plan Turgot, on voit que l’emplacement occupé par les frères de Saint-Jean-de-Dieu était jadis en cultures maraîchères2. C’est, un survivant des jardins du vieux Paris ; il n’en reste plus guère aujourd’hui ; la spéculation s’en empare, la cognée les jette à
1. M. de Raynal, dans son très intéressant volume les Correspondants de Joubert (in-16, 1884), parlant de l’hôtel habité par le comte de Montmorin, père de Mme de Beaumont, dit, en note : «Cet hôtel situé au n° 15 de la rue Plumet, et ses dépendances, occupaient alors (1791) tout l’emplacement compris aujourd'hui dans les établissements des Irères de Saint-Jean-de-Dieu et des frères de la Doctrine chrétienne, rue Oudinot. »
2. Etat général des maisons et des lanternes du bourg et du faubourg Saint-Germain, d’après le texte annexé au plan Lacaille : rue Blomet ou Plumet : maison, 2 ; lanterne, 0.
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bas et les moellons s’y entassent, au détriment de la santé publique, à laquelle les plantations de nos boulevards et de nos squares ne peuvent plus suffire.
Aux malades qui viennent se faire soigner dans la maison de la rue Oudinot on ne demande pas d’extrait de baptême; on ne s’inquiète que de leurs maux, que l’on tâche de guérir. Ils sont libres de faire appeler le médecin qui leur convient; auprès d’eux, les frères n’ont office que d’infirmiers. Plus d’un malade cependant qui s’est fié à eux n’a pas eu à s’en repentir. 11 y a là un frère François, de tenue modeste et 11e disant mot, qui, mieux que Grosjean, en remontrerait à son curé. Un grand chirurgien, un de ceux que l’on appelle volontiers « un prince de la science », me disait : « Il en sait long, le frère François, si long que dans bien des cas il en sait plus long que nous. » L’esprit d’observation, l’intelligence, l’étude, la volonté de soulager ceux qui souffrent, ont parfois plus de valeur qu’un diplôme sur parchemin.
On cite des cures extraordinaires obtenues par le frère François, et le blessé qu’il a pansé ne veut plus être touché par d’autres mains que les siennes. Les chirurgiens le connaissent, Font apprécié, et l’appellent lorsqu’ils ont quelque opération délicate ou périlleuse à faire dans la maison. Je suis certain qu’il était là, lorsque le docteur Labbé a ouvert et délivré M. Lausseur, qui restera célèbre sous le nom de « l’homme à la fourchette ». C’est lui qui prit soin de Gabet, le sculpteur, quand il alla chez les frères de Saint-Jeande-Dieu demander au bistouri d’arrêter la marche du cancer dont il était dévoré. Le frère François ne s’épargna pas; le mal était invincible et on ne put le vaincre; l’auteur de tant de statues charmantes, de la décoration de l’église de Saint-ïsaac à Pétersbourg, de cette Résistance que l'on abattit et que l'on releva à
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Dijon, ne put être sauvé, malgré la science, malgré le dévouement, malgré des soins de toute minute. Il voulut mourir chez lui, on l’y reporta : le mal acheva son œuvre le 22 octobre 1876 l.
Dans le principe, la maison avait été fondée en vue d’accueillir les étudiants et les jeunes gens que les nécessités de l’école maintiennent à Paris, loin de leur famille. Un règlement d’une extrême douceur où la main de l’administration ne se fait pas sentir, une certaine tendresse dans les soins prodigués aux malades, remplaçaient à peu près les dorloteries que l’on trouve auprès du foyer natal. Quoique j’aie vu des convalescents jeunes et chevelus causer entre eux dans le jardin, pendant que je me promenais sous le berceau de vigne vierge avec le Père provincial, je doute que la maison soit fréquentée par les « escholiers » d’aujourd’hui. Lorsque la maison fut ouverte en 1842, les chemins de fer étaient rares et les diligences s’en allaient lentement au long des routes. A cette heure, il n’en est plus ainsi; dès que l’on se sent un peu souffrant, on monte en wagon, et l’on retourne au pays chercher les gâteries maternelles; si l’accident est subit, le télégraphe a vite fait d’en porter la nouvelle ; la mère, les sœurs accourent et l’étudiant ne reste plus isolé comme autrefois dans la chambrette de son auberge. Je n’ai point parcouru la liste des pensionnaires, je ne puis donc savoir à quelle catégorie de monde appartiennent les malades qui demandent secours aux descendants de Jean de Dieu; mais j’imagine que ce sont des rentiers vivant seuls, des hommes veufs et sans enfants, des fonctionnaires en retraite, des prêtres, des officiers de marine, des soldats qui respectent le dévouement des frères hospitaliers, parce que leur
l. J. -B. Paul Gabet était né à Nuits (Côte-d’Or), le 2 février 181o.
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vie à eux-mêmes n’a été qu’une expansion de dévouement. La champ de bataille est différent, mais la lutte est pareille et l’abnégation est la même.
C’est dans la petite maison de la rue Oudinot qu’est venu mourir un homme que j’ai connu, que j’ai aimé et pour la mémoire duquel je conserve une vénération sans alliage. Je parle du général Félix Douav. Ce fut un homme de guerre dans la haute acception du mot; il eut pour la France un amour passionné, et il envia le sort de son frère qui, tombant à Wœrth, ne vit pas jusqu’où pouvaient descendre nos désastres. 11 était de race militaire et avait écouté souvent le récit des campagnes de son père, ancien officier de l’Empire, qui commandait la compagnie des sous-officiers-vétérans auxquels la garde du palais du Luxembourg était alors confiée. Il rêvait de voyages et d’expéditions lointaines. Né à Paris le 14 août 1816, il se présenta en 1852 aux examens pour l’école navale; il échoua et s’engagea comme novice au port de Brest. Il navigua sur l 'Orion, sur le Lutin, employé à la timonerie, travaillant en ses heures de loisir, et ne voyait pas s’approcher le moment où les aiguillettes d’aspirant flotteraient à son épaule.
On venait de créer le corps de l’infanterie de marine; il put y entrer en qualité de fourrier. En prenant terre, il mit le pied sur son véritable élément. Il tenait désormais son avenir eu mains, en bonnes mains. 11 fut en garnison à la Guadeloupe, puis à la Martinique ; en 1858, il est nommé sous-lieutenant; il n’avait que vingt-deux ans. S’il fût sorti de l’École de Saint-Cyr, il n’eût pas été plus avancé. En 1845, il était capitaine et revint en France, ramené par le général de Fitte de Soucy, inspecteur permanent de l’infanterie de marine, qui en avait fait son aide de camp. La position était enviée et pleine de promesses ; elle ne retint pas le capitaine Douay, qui abandonna Paris, quitta son général
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et, dès 1844, réussit à passer au 52e de ligne, en guerre dans la province d’Orara. De ce jour, il ne se tira pas un coup de fusil contre la France que Félix Douay ne fût au premier rang pour riposter. En 1848, il est à larmée des Alpes; en 1849, il est devant Rome; dans la nuit du 29 au 50 juin, il monte le premier à l'assaut et reçoit un coup de baïonnette qui ne l'empêche pas de se jeter dans la place à la tête de ses voltigeurs. Le séjour de Rome n’était point pour lui plaire : .se promener au Corso, aller au café Grec, bâiller au Théâtre Argentina, ' c’étaient là de médiocres plaisirs pour un homme accoutumé à la vie active ; il avait été nommé chef de bataillon, il obtint d’être envoyé dans la province d’Oran, au 68e de ligne.
En 1854, il rejoignait l’année d’Orient, faisait l’expédition de Crimée et rentrait en France avec les épaulettes de colonel. On peut convenir qu’il les avait méritées : il est à l’attaque de nuit du 1er mai 1855, qui fut une des plus meurtrières de la campagne; à la bataille de Traktir, il défend la tête du pont et ne permet pas aux colonnes russes de débucher ; à l’assaut du 8 septembre, il attaque la grande courtine et, quoique blessé, se porte au secours du général Yinoy, qui se maintenait avec peine dans la gorge de Malakoff. En 1859, il est en Italie et bat les Autrichiens à Turbigo. Général de brigade à Solférino, il est, dès le début de l’action, devant le cimetière, qui est la clef de la position ; il y est et il y reste jusqu’à ce que le mouvement de la garde permette d’enlever l’obstacle et de pousser en avant. Ce jour-là, les trois frères Douay étaient engagés; Abel fut grièvement blessé au pied; Félix reçut une balle et eut deux chevaux tués sous lui ; Gustave fut tué. La digression n’est point inutile qui évoque de tels souvenirs.
En 1802, le général Douay, qui commandait la sub-
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division d’Amiens, fut appelé à diriger la brigade du corps expéditionnaire du Mexique, placé sous les ordres du général Lorencez. Au siège et dans les rues de Puébla, en campagne, en corps détaché, partout où on l’envoya, il fut héroïque, donnant l’exemple d’une obéissance irréprochable, mais qui devait lui être douloureuse, car il blâmait les opérations de Bazaine, le commandant en chef, dont il ne comprenait ni la tactique ni les intentions. 11 fut rappelé en France, eut plusieurs entrevues avec Napoléon III, et repartit pour le Mexique. Lorsque tout fut perdu, lorsque nul espoir ne subsista, on voulut lui infliger la responsabilité suprême de l’expédition ; il refusa et écrivit à l’empereur : « Je 11e veux pas me faire l’instrument de la ruine de mes camarades. »
11 revint en France; lorsque la guerre éclata en 1870, il reçut le commandement du 7e corps d’armée, qu’il organisa à Belfort, où bien peu d’approvisionnements furent mis à sa disposition et dont il fit augmenter les travaux de défense. Après la défaite de Wœrth, il fut dirigé en hâte sur Reims pour rejoindre les débris de l’armée du maréchal Mac-Mahon. Il était à Sedan et fut interné à Bonn pendant sa captivité. Il rentra en France au moment où l’insurrection du 18 mars 1871, assassinant des généraux, massacrant des gendarmes, épouvantant le monde par ses crimes et sa bêtise, complétait le désastre que nous supportions et le rendait insupportable. Le général Douay eut horreur de tant d’impiété envers la patrie; il accourut se mettre aux ordres du gouvernement réfugié à Versailles et reçut le commandement du ¥ corps, qui devait opérer entre la rive droite de la Seine et l’avenue de Neuilly.
Mieux que personne, je puis dire quelle énergie il déploya en cette circonstance, d’où le salut du pays dépendait, car j'ai eu « ses papiers » en mains et j’ai
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pu suivre, jour par jour, les progrès de cette marche en avant qui devait le conduire le premier jusqu’aux murailles derrière lesquelles on préparait le meurtre des otages et l’incendie. Renseigné d’une façon précise par Ducatel, qui était son « éclaireur volontaire », il força l’entrée de Paris soixante-douze heures avaut le moment fixé par l’autorité militaire supérieure; grâce à lui, grâce à son initiative, une large portion de Paris put échapper au pétrole ; cette action seule suffirait à la gloire d’un homme.
Appelé en 1875 à la tête du 6e corps cantonné au camp de Châlons, il fit procéder sur les feux de guerre à des expériences qui, au dire des hommes compétents, constituent une notable amélioration sur les anciennes méthodes. Il eût voulu rester au milieu des troupes qu’il aimait et auxquelles il avait consacré sa vie; la politique ne le permit pas. Au commencement de 1879, il fut relevé de son commandement et nommé inspecteur-général d’armée : compensation illusoire, qui l’enlevait à ses occupations favorites, qui brisait des habitudes devenues une nécessité et qui le condamnait à une oisiveté peu faite pour cette nature ambitieuse de bien luire. Le coup fut dur, si dur qu’il en a été mortel. La vie lui parut inutile et il la quitta.
L’existence ne lui avait pas été clémente ; ces hommes d’airain ont parfois le cœur tendre, et je crois que le général Douay a souffert. Très réservé, vivant seul, d’apparence froide, parfois même un peu rude, on comprenait, à le regarder attentivement, qu’il se donnait une attitude et redoutait d’être pénétré. Derrière ce personnage imposé qui ne parlait pas dans la crainte de trop dire, il y avait un homme d'une douceur exquise, d’une rare générosité de sentiments, d’une pitié intarissable pour la souffrance d’autrui et qui fut adoré par ceux dont il ne repoussa pas l'intimité. Un
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jour que j’avais surpris en lui une émotion qu’il ne put réprimer, je lui dis : « Vous êtes comme les noix de coco ; l’enveloppe est résistante, mais la pulpe est savoureuse. » Ses yeux devinrent humides, et il me répondit. en essayant de sourire : « Ne parlons pas botanique. »
La mort n’avait pas voulu de lui sur les champs de bataille, elle le guettait au coin d’une maladie vulgaire. Il avait été blessé assez souvent pour comprendre, dès la première atteinte, que le mal était grave; il se fit transporter rue Oudinot, dans la maison des frères de Saint-Jean-de-Dieu ; le vieux soldat qui n’avait pas quitté le harnais fut soigné par les infirmiers à scapulaire. J’imagine que sur le lit d’où il ne devait plus se relever, le général Douay a eu des larmes intérieures dont nul n’a été le confident ; il s’est rappelé son frère Gustave tué devant Cavriana, il s’est rappelé son frère Abel tué à Wœrth; il a pensé au « beau trépas » qu’a chanté Béranger et il s’est senti humilié, il a pleuré de mourir dans une chambre close, sous un édredon comme un « péquin ».
11 n’en est pas moins mort héroïquement. Au lendemain d’un des grands combats devant Sébastopol, Bosquet écrivait à sa mère : « Avant de monter à cheval, j’ai baisé la croix de mon épée. » Le général Douay, avant de recevoir le dernier assaut de celle qui n’est jamais vaincue, fit appeler l’aumônier de la maison et lui dit : « Mon père, il est temps de mettre ma conscience en règle avec Dieu. » Lui qui jamais ne s’était ménagé, qui avait ri au péril, qui avait été de bon vouloir et de grand cœur, dont le sacrifice avait été permanent et l’holocauste toujours prêt, il savait bien qu’il y a pour l’âme des destinées auxquelles les hautes intelligences aiment à se préparer. Il se prépara et mourut en paix, comme un bon soldat qu’il avait été. Le 4 mai
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1879, cinq mois après avoir été forcé d’abandonner le commandement du camp de Châlons, il entrait dans le repos. Ce jour-là l’armée française a fait une perte cruelle; l’homme qui, sorti des rangs les plus humbles, était arrivé, sans protection ni faveur, au grade de général de division, eût été un ministre de la guerre incomparable. Lorsque le cercueil, suivi des frères en prière, escorté des compagnons d’armes, glissa hors de la maison pour être placé sur la voiture funèbre, la France put dire : Une vertu est sortie de moi.
Le souvenir de Félix Douay est resté vivant chez les frères de Saint-Jean-de-Dieu; on en parle, on dit : « 11 était si bon ! )> On montre la chambre où il est mort ; là, dans cette maison, on garde volontiers la mémoire de ceux que l’on y a guéris, et il est rare que des relations ne se nouent pas entre les frères et leurs anciens malades. Ce n’est qu’une maison de santé cependant et les soins n’y sont point gratuits. Aussi n’en aurais-je point parlé si les frères de Saint-Jean-de-Dieu n’avaient eu que cet établissement à Paris. Ils en possèdent un autre, où ils pratiquent les œuvres de charité auxquelles leur fondation les a consacrés.
IM. -LES ENFANTS SCROFULEUX
Le village de Vaugirard est annexé à Paris depuis la loi du 16 juin 1859; si l’on s’engage dans la rue de Sèvres au delà du boulevard de Grenelle, on pénètre dans une interminable rue qui s’en va jusqu’aux fortifications : c’est la rue Lecourbe ; elle a plus de
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2,550 mètres de parcours. Pour un Parisien du centre, c’est le bout du monde. On a beau avoir construit dans ce quartier une mairie monumentale, on n’en a pas modifié l’aspect provincial et suranné; des maisons basses, des vacheries, des poules sur le trottoir, des jardins maraîchers mamelonnés de cloches de verre, des cabarets à fenêtres ternes, le turlututu d’une voiture de tramway presque vide, du linge séchant aux croisées ; c’est gris, triste, et cela paraît trop grand.
C’était bien loin de Paris jadis ; au siècle dernier, Louis XV y possédait un rendez-vous de chasse; le temps et l’abandon en avaient fait une masure; le terrain qui l’entourait était vaste, vêtu de folles herbes, protégé par une muraille que verdissait la mousse et que fleurissaient les ravenelles. Si délabrée que fût l’habitation, elle offrait un avantage considérable, elle était en « bon air ». C’était là une condition faite pour tenter les frères de Saint-Jean-de-Dieu, qui ne sont pas infirmiers pour rien et font preuve de discernement hygiénique lorsqu’ils créent un établissement d’hospitalité. Il ne leur suffisait pas d’avoir ouvert en province des asiles pour les aliénés, de soigner à Paris des malades payants, ils rêvaient de faire l’œuvre de charité par excellence, en recueillant l’enfance abandonnée, infirme, rachitique, impotente. Elle ne manque pas à Paris ; le cabaret et le reste en sont d’infatigables producteurs.
On parla de ce projet à l’archevêque, qui l’approuva, au directeur de l’Assistance publique, qui l’encouragea, et l’on se mit en devoir de le réaliser. Il existe dans le monde parisien bien des gens riches qui recherchent les bonnes actions; on s’adressa à eux, ils donnèrent et promirent leur concours; on fit. une quête, on emprunta et on put acquérir l’enclos où se lézardait la
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maison. Cinq frères de Jean-de-Dieu en prirent possession le 19 mars 1858; tant bien que mal ils l’approprièrent eux-mêmes, bouchèrent les crevasses, réparèrent la toiture, collèrent du papier sur les vitres brisées et, le 2 juillet, y reçurent le premier enfant infirme. La maison en comptait déjà dix au 1er janvier 1859 et vingt-sept en 1860; mais c’était tout ce qu’elle pouvait contenir. Il fallait ou s’agrandir ou fermer la porte et renvoyer au pavé, à la misère, à la dépravation, les avortons chétifs qui criaient merci. On se souvint des commencements de Jean Ciudad et l’on n’hésita pas.
On fit, de nouvelles quêtes, on contracta un nouvel emprunt ; on construisit une annexe, et l’on put donner asile à cent cinquante enfants. On espérait vivre ainsi, au jour le jour, profitant des ressources offertes par la charité pour augmenter le nombre des pensionnaires et la place qu’on pouvait leur consacrer ; mais on avait compté sans la guerre et sans la Commune. Dès le début des hostilités, les frères de Saint-Jean-de-Dieu ne faillirent pas à leur mission, ils devinrent infirmiers militaires et ouvrirent une ambulance dans leur maison. On s’appauvrit, car l’on distribua aux blessés les provisions destinées aux enfants. Ce n’était que demimal, en ce temps de jeûne forcé; on en fut quitte pour diminuer un peu les rations; mais l'inconvénient fut plus préjudiciable et de conséquences graves.
Les bombardements sont mauvais pour les vieilles bâtisses; les ondes sonores ne les frappent pas en vain, la trépidation les ébranle ; elles oscillent, s’entr’ouvrent et semblent se pencher pour choisir la place où elles vont se laisser tomber. Les murailles disjointes, les fondations tassées sur elles-mêmes n’offraient plus de sécurité; on avait beau appliquer des étais, soutenir les angles et les pignons chancelants, la maison
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s’effondrait; dans les grands vents d’ouest, on la sentait trembler. Il fallait prendre un parti ou risquer de se réveiller un matin englouti sous les décombres. Après bien des hésitations, bien des calculs, on se mit à l’œuvre : à la grâce de Dieu!
Les bienfaiteurs de l’asile ne reculèrent point devant un sacrifice ; un des frères s’improvisa architecte ; comme Renaud de Montâuban, à qui la légende fabuleuse attribue en partie la construction de la cathédrale de Cologne, il traçait les lignes, jetait les fondements, portait les pierres et s’ingéniait à utiliser les vieux matériaux. L’effort fut considérable ; lentement, économiquement, on travailla pendant deux années consécutives, et à la fin de 1875 la maison était ce que nous la voyons aujourd’hui, rue Lecourbe, n° 2*25, solide, spacieuse, accrue dans des proportions secourables et pouvant abriter deux cent dix enfants. Que ne peut-elle être doublée, triplée! Ce ne sont pas les postulants qui manqueraient, ce n’est pas le dévouement des frères hospitaliers qui serait en défaillance.
Seuls, les frères de Saint-Jean-de-Dieu ne seraient peut-être point parvenus à un tel résultat; ils ont trouvé des secours et des encouragements, que l’on ne saurait trop louer, dans le conseil d’administration, — exclusivement laïque, — qui surveille leur œuvre et qui est actuellement composé du comte de Mortemart, du comte Le Peletier d’Àunay et du comte Paul de Thury. Ces hommes de bon vouloir, représentant l’ensemble des bienfaiteurs de l’asile, sont associés de cœur et d’action au travail de cette foi que rien ne lasse, de cette espérance que rien n’atténue, de cette charité que rien ne décourage. L’un d’eux me disait : « J’ai six enfants, d’intelligence et de santé irréprochables ; j’ai cru que le meilleur moyen d’en remercier Dieu était de consacrer une partie de mon temps et quelque
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argent au soulagement d’enfants pauvres et infirmes ; de cette façon, ma gratitude n’est point stérile. »
La pensée est haute et fait comprendre pourquoi nulle déception ne peut fatiguer ces pourvoyeurs de bonnes œuvres. Celle dont je parle est exceptionnelle; elle est connue, elle est appréciée de la population parisienne, à laquelle on enseigne cependant à vilipender les hommes de paix et de consolation. Nulle injure n’est adressée aux frères lorsqu’ils sortent dans les rues; quand ils accompagnent pas à pas les petits infirmes qu’ils conduisent à la promenade, on les salue. Le Conseil municipal, maître et distributeur des finances de la ville, et que l’on ne peut guère accuser de favoriser le développement des ordres religieux, n’a point cru devoir supprimer la subvention de 1,500 francs que reçoit l’asile de la rue Lecourbe. La question a été discutée, et, à ce sujet, un mot a été dit que l’on doit répéter : « Nul laïque, ni pour or ni pour argent, ne consentirait à faire un métier pareil. » Cela n’est que vrai; pour payer un tel labeur, il faut une monnaie qui n’est point de ce monde.
On pourra juger du respect que les frères de Saint- Jean-de-Dieu inspirent dans le quartier témoin de leur dévouement par un fait que je regrette de n’avoir pas connu plus tôt, car je me serais empressé de le mettre en lumière. Pendant la Commune, l’approvisionnement de l’asile offrit des difficultés presque insurmontables; « les bienfaiteurs » n’étaient point à Paris, la quête était plus que restreinte au milieu des bandes alcoolisées qui titubaient à travers la ville; les frères et les pensionnaires risquaient d’être soumis à un jeûne voisin de la famine. La mairie du XVe arrondissement, sans en être sollicitée, nourrit l’asile, lui envoya des viandes salées, du pain et des légumes secs. Le délégué r membre de la Commune, 'était un teinturier nomme
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Victor Clément, homme débonnaire, dont la conduite, en ces jours de furie, démontra la mansuétude. Sa bienfaisance envers les enfants soignés à la rue Lecourbe ne fut entravée par aucun de ses deux collègues de Vaugirard, ni par Camille Langevin, ni par Jules Vallès. Grâce à eux, les petits infirmes ne sont pas morts de faim.
Si la charité de la Commune se souvint d'eux, la guerre civile ne les oublia pas ; les obus écornaient les murs de la maison ; les balles sifflaient dans le jardin ; on pouvait dire : « Il y a péril en la demeure. » Les frères furent obligés de se séparer de leurs élèves, pour lesquels nulle sécurité n’existait plus. Tout le monde pleurait; les pauvres petits se pendaient à la robe de leurs maîtres, les maîtres les exhortaient à la résignation. Dès que le calme fut un peu rétabli dans la ville incendiée, on se hâta de rouvrir l’asile. Les enfants y furent rapportés et reprirent cette existence à la fois douce et disciplinée qui, dans la maison hospitalière, remplace pour eux, et trop souvent avec avantage, les soins de la famille.
L’admission dans la maison n’est pas gratuite; le prix de la pension est des plus modiques, car le maximum est fixé à cinquante centimes par jour, maximum théorique pour ainsi dire et qui souvent s’abaisse à n’être que de dix sous par mois. A quoi bon exiger une si faible somme ? On y tient cependant et on l’impose autant que possible, môme aux familles les plus pauvres, car l’expérience a démontré ce fait extraordinaire, que les parents auxquels nulle rémunération n’est réclamée abandonnent leurs enfants, disparaissent et ne s’en occupent plus; on dirait que ce petit sacrifice raffermit le lien de la famille et empêche qu’il ne soit brisé. Quand des parents cessent de payer l’obole qui assure à leur fils l’abri, la nourriture, le vêtement,
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l’instruction, les soins moraux et les soins hygiéniques, on sait ce que cela veut dire : on aura désormais à garder un orphelin dont le père et la mère vivent encore. Ils ont déménagé sans laisser d’indication sur leur nouvelle demeure; où les retrouver dans l’immense Paris? La maison ne rejette pas l’enfant; au contraire, elle se referme sur lui et l’adopte. C’est le révérend père directeur de l’asile qui prononce les admissions ; sa règle lui prescrit avec raison de repousser les épileptiques et les idiots, toujours dangereux en communauté; sans être resserré dans des limites trop absolues, l’âge est fixé entre cinq et douze ans. Toute place libre est immédiatement occupée', car elle est toujours promise et les postulants sont nombreux qui attendent que la mort ou un départ aient rendu un lit vacant.
Les charges de la maison pèsent sur les frères hospitaliers; chaque jour, il faut nourrir cette marmaille impotenle; la charité y pourvoit. Comme les Petites Sœurs des Pauvres, les frères de Saint-Jean-de-Dieu sont un ordre mendiant; ils tendent la main pour secourir les petits enfants qui souffrent; ils vont quêter et reçoivent l’argent ; eux aussi, ils ramassent le vieux linge, les meubles brisés, les ustensiles hors d'usage, qu’ils font servir encore, les vêtements dépiécés, dans lesquels ils taillent des costumes pour leurs bambins; lorsque l’on quitte un appartement et qu’ils sont prévenus, ils arrivent et, après les locataires, après les déménageurs, ils recueillent ces mille débris de ménage que l’on croit inutiles et qu’ils savent utiliser. Leur industrie est ingénieuse et il n’est si misérable objet qu’ils dédaignent. Ils acceptent les dons en argent et les dons en nature, mais ils ne demandent jamais ce que l’on pourrait appeler les dons alimentaires; la nourriture consommée dans la maison est achetée.
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Tous les deux jours, dès l’aube, la voiture part pour les Halles et fait les provisions nécessaires à l’asile, qui possède, en outre, un bon poulailler, une étable de quatre vaches et un jardin potager. Pour des enfants rachitiques que dévorent les scrofules, l'alimentation doit être substantielle et de choix; on boit de la bière qui se brasse dans la maison même et qui est forte en houblon; on cherche à réagir contre la débilité matérielle des pensionnaires, et le premier « repas » est invariablement un verre d’huile de foie de morue.
Ün a beau faire, on ne peut que les rendre moins faibles, mais' on ne les guérit pas, et l’on n’en sera pas surpris si l’on considère que les frères de Saint-Jeande-Dieu choisissent parmi les enfants ceux qui ne sont point nés viables et qui néanmoins sont condamnés à vivre. La mort s’est trompée; elle les avait marqués au jour de leur naissance, elle a oublié de les prendre; elle a déçu les craintes et peut-être l’espoir des parents. C’est un spectable lamentable de les voir réunis. A les regarder, de vieux soldats se sont mis à pleurer. En 186G, on avait organisé une loterie pour venir en aide à l’asile de la rue Lecourbe, qui luttait à grand’peine contre la pauvreté. Les lois avaient été exposés dans une des salles de l’hôtel des Invalides. Le frère supérieur voulut aller remercier le gouverneur de la courtoisie dont il avait fait preuve. On partit avec les pensionnaires, les uns à pied sur leurs béquilles, les impotents dans des voitures. Arrivés à l’hôtel, les frères prirent les infirmes dans leurs bras et on se rendit en corps auprès du gouverneur, qui était le marquis de Lawœstyne. Il vivait au milieu des mutilés de la guerre, il avait traversé plus d’un combat et affronté bien des périls ; quand il aperçut les pauvres petits invalides dès l’enfance, il voulut leur parler et éclata en sanglots.
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Les uns s’attristent en les voyant, les autres se révoltent : je suis de ceux-là ; ma colère ne remonte pas à la nature, qui suit ses immuables lois et ne peut qu’employer les éléments que l’on offre à ses métamorphoses. Du champignon vénéneux elle ne tirera jamais qu’un champignon empoisonné. Ces enfants condamnés à la souffrance perpétuelle sont innocents, ils sont punis pour un péché qu’ils n’ont pas commis, ils sont responsables du crime de leurs parents, et j’en reste indigné contre ceux-ci. Quand l’alcoolisme et le mal provenant de débauche ne s’éloignent pas l’un de l’autre, la scrofule vient au monde et s’épanouit dans toutes ses horreurs. Les épileptiques, les idiots, les aveugles-nés, les ataxiques, — les monstres, pour tout dire en un mot, — doivent le plus souvent leurs maux à ces rencontres impies. Sans s’expliquer davantage, on peut dire, je crois, que dans un homme ivre tout est ivre et que l’ivresse se prolonge sous forme implacable chez les infortunés qui en résultent. Ni le père ni la mère ne font un retour sur eux-mèmes et ne s’accusent, ils 11e se dévouent pas au pauvre être que leur vice a créé. S’il n’est que ridicule et hideux, ils l’envoient mendier à leur profit au long des rues; quelle fortune qu’un enfant difforme ! Si le mal est plus intense, si l’enfant est un cul-de-jatte incapable de se mouvoir, 011 en a honte, on le prend en haine, car il est coûteux à nourrir. La mère dit : « Ali ! si le bon Dieu voulait le reprendre! » L’homme, plus brutal ou plus franc, dit « Il 11e crèvera donc pas, ce crapaud-là ! » Les frères de Saint-Jean-de-Dieu accourent alors, ils arrachent ce malheureux à la faim, aux mauvais traitements, à l’immoralité et remportent dans leur maison.
Il faut la visiter, cette maison, où l’on ne devrait ! entrer que tète nue, comme dans le temple de la charité. Nulle apparence; c’est triste et pauvre ; on pénètre 1 «
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dans un avant-corps; à gauche, une loge de portier occupée par un pensionnaire qui a encore assez de bras pour tirer le cordon et assez de jambes pour guider les visiteurs; à droite, un parloir; aux murailles, un tableau représentant des frères de Saint-Jean-de-Dieu accueillant des enfants infirmes et l’arbre généalogique du refuge primitif de Grenade d’où sont sorties tant de maisons hospitalières. Près de la cheminée s’élève le buste d’Augustin Cocliin. L’image de ce grand homme de bien est à sa place, là, au seuil de l’asile où l’oubli de soi-même et le dévouement aux autres sont de règle commune.' Il n’est pas une œuvre de bienfaisance à laquelle A. Cochin ne se soit associé, pas un effort vers une amélioration matérielle et morale qu’il n’ait encouragé, pas un rêve d’élévation intellectuelle, de soulagement de la souffrance, de combat contre la misère et le vice, qu’il n’ait caressé et souvent réalisé. Tant qu’il vécut, il fut l’âme de la charité de Paris; il était aux Petites Sœurs des Pauvres, aux frères de Saint-Jean-de- Dieu, aux fourneaux économiques, aux maisons de secours, à l’hôpital que construisit et que nomma son oncle; il portait le pain aux affamés, les consolations aux affligés, l’apaisement aux exaspérés ; sa vie a été une expansion de commisération ; ce fut un saint laïque que la foi conduisit aux actes qui sont la gloire même de l’humanité. 11 aima les malheureux : Jean Ciudad peut le reconnaître pour un des siens.
Au delà de ce pavillon d’entrée s’étend le jardin, bien cultivé; il y a plus de légumes que de fleurs, plus d’arbres fruitiers que d’arbres d’agrément : bien des bouches sont à nourrir dans l’asile et les plates-bandes font office de pourvoyeurs. La maison proprement dite est grande et forte; on s’est souvenu des effets produits par le bombardement et l’on a choisi un solide appareil. Elle a été construite en vue même de sa destina-
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tion, ce qui est rare à Paris, et elle a été aménagée dans d’excellentes conditions. À la parcourir, on comprend que l’architecte qui a dressé le plan avait des notions d’hygiène et qu’il savait que les enfants ont besoin d’air, de soleil et d’espace. Lorsque je me rappelle les salles sordides où mon enfance a traîné sur les bancs universitaires, j’estime que les petits infirmes admis dans l’asile de la rue Lecourbe sont mieux logés qu’on ne l’était de mon temps dans les collèges de Paris. De vastes couloirs de dégagement, d’amples escaliers, de larges dortoirs prenant jour par de hautes fenêtres sur le jardin, des parquets passés à l’encaustique et cirés, une salle de bain bétonnée, un promenoir abrité contre la pluie, prouvent le souci hospitalier dont on fut animé en commençant les constructions. Le régime alimentaire est abondant; quatre repas par jour : à déjeuner, de la soupe ; à dîner, de la viande et des légumes; à goûter, du pain ; à souper, de la soupe et des légumes. Ceci, c’est l’ordinaire, comme l’on dit dans les casernes; mais dès qu’un enfant exige une diète plus fortifiante, il mange de la viande à chaque repas, car la maison est avant tout une infirmerie.
Ce sont des malades que l’on soigne, mais ce sont aussi des enfants que l’on élève; si l’on essaye, le plus souvent en vain, à redresser leurs membres, on tâche aussi de développer leur intelligence et même de leur apprendre un métier dont peut-être ils réussiront plus tard à tirer le pain quotidien. Les pensionnaires qui sont en état de recevoir quelque instruction sont séparés en deux divisions : les petits et les grands; on leur enseigne la sténographie, qu’ils traduisent en écriture vulgaire, ce qui, dit-on, les oblige à une réflexion plus attentive; on leur donne des notions de grammaire, de géographie, de calcul et d’histoire, notions élémentaires appropriées à des cerveaux qu’une ma-
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lière incomplète a parfois déprimés. Quelques-uns de ces enfants ont néanmoins une intelligence ouverte et apte à profiter de l’étude; j’ai aperçu là des bossus madrés qui ne font point mentir le vieux dicton et qui semblent prêts à toutes les saillies de l’esprit; on le devine à leur physionomie, à l’expression de leurs regards, à leurs gestes ironiques, car, en présence des frères, ils se taisent et ne s’épanchent qu’avec leurs camarades.
L’aspect des classes est lamentable; lorsque l’on entre, tous les pensionnaires se lèvent; pas un n’a la taille normale, tous sont de travers, appuyés sur des béquilles, la tête rejetée de côté par un cou difforme, soulevés de gibbosités, cagneux, bancroehes, avec des fronts aplatis, des mains trop longues, des moignons au lieu de pieds, des jambes arquées, des nez démolis, des oreilles saillantes comme des ailes. Callot eût trouvé là des modèles pour ses bandes de gnomes, grimaçant derrière un ermite agenouillé. Ces pauvres enfants sont vêtus un peu à la diable ; on leur a taillé une veste dans une vieille redingote, on leur a fait endosser l’ancienne tunique d’un collégien délivré, on leur a mis aux épaules le sarrau abandonné avec des défroques épuisées; les manches sont trop longues, les pantalons sont trop courts, les souliers sont trop larges; enfants de troupe de l’armée misérable et maladive, trop heureux encore d’être couverts avec décence et d’être garantis contre le froid. C’est là le costume de la semaine, le costume ouvrier, que l’on peut, sans trop de précaution, déchirer en jouant et salir sur le sable du jardin ; le dimanche et les jours fériés, le costume est uniforme et bien compris pour des enfants : un pantalon et une blouse de drap léger par-dessus un tricot de laine.
La discipline est d’une extrême mansuétude; les enfants s’y soumettent sans difficulté; il est rare que l’on
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ait à punir, car si dans le frère de Saint-Jean-de-Dieu le pédagogue doit parfois être sévère, l’infirmier est toujours indulgent. Dans cet asile comme dans tous les établissements scolaires, le même phénomène se produit. Le petit écolier et le grand écolier ne regimbent point contre la direction qu’on leur impose ; avant douze ans, après seize ans, il faut être maladroit pour ne pas maintenir les enfants dans une conduite raisonnable. Entre ces deux âges, cela est plus malaisé. L’écolier n’est plus un enfant, ce n’est pas encore un adolescent; la nature accomplit en lui un travail de transformation ; son être souffre et s’efforce, sans qu’il en ait conscience; bien souvent, presque toujours, il en résulte des incohérences qui n’étonnent point les médecins, mais auxquelles la plupart des maîtres ne comprennent rien.
C’est l’âge des « lubies », des violences, des colères sans motif, des, désespoirs sans cause; c’est l’âge nerveux, et l’enfant qui le traverse est bien peu responsable. Les proviseurs de lycée disent volontiers et sans plus réfléchir : « La quatrième est une mauvaise classe. » C’est précisément la classe qui correspond à l’âge des éclosions; les pensums n’y font rien, ni les arrêts non plus, ni les consignes. De l’enfant qui se débat contre un malaise vague, sans forme définie, sans siège déterminé, les maîtres d’étude disent : C’est un raisonneur; les bonnes disent : Comme il est obstiné ! les mères disent : Il est bien difficile ! En effet, le pauvre petit est difficile, obstiné et raisonneur; cela tient simplement à ce que c’est un malade; il faut le soigner et non pas le punir. Cette condition très pénible de l’enfance, résolument méconnue ou ignorée dans toutes les maisons d’instruction où j’ai regardé, elle a été étudiée chez les frères de Saint-Jean-de-Dieu. Ce n’est pas pour rien qu’ils ont
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fait vœu de s’intéresser aux malades. Ils n’iraient peutêtre pas aussi loin qu’un aliéniste qui me disait : « Pendant deux ans tous les enfants sont fous; » mais l’expérience leur a appris que l’inévitable perturbation subie par l’enfance exige les plus sérieux égards et une extrême modération disciplinaire. Aussi, dans ces heures critiques, ils redoublent de soins pour leurs élèves, ils les adoucissent, ils les attendrissent par de bons procédés et ne négligent point l’hygiène, qui a son utilité en pareil cas.
Si cet âge est douloureux pour des enfants sains et bien bâtis, on peut se figurer quelles souffrances, parfois intolérables, il détermine chez ces pauvres êtres qui, comme Triboulet du Roi s'amuse , peuvent dire :
Triste et l’humeur mauvaise,
Pris dans un corps mal fait, où je suis mal à l’aise,
Tout rempli de dégoût de ma difformité,
et dont la famille s’est débarrassée au préjudice, — au profit — de la charité chrétienne. C’est à ce moment que meurent ceux pour qui la vie n’est point de force à supporter leur infirmité. L’embryon qu’ils étaient ne peut atteindre un plus grand développement. L’effort l'épuise, il s’en va et laisse tomber sans regret cette guenille incomplète qui revêtait une âme. Ceux dont la mort fait élection partent le cœur radieux et les yeux fixés vers les splendeurs immortelles que les frères hospitaliers leur ont fait apercevoir. « Le ciel est pour ceux qui y pensent, » disait Joubert. On y pense dans l’asile de la rue Lecourbe.
On ne prend pas que les infirmes dans cette maison du bon Dieu; on y prend aussi les aveugles-nés que leurs maladies excluent de l’institut dont Valentin Haüy fut le fondateur. Avec leurs gros yeux laiteux, saillant
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hors de la tête, ils sont horribles à contempler ces malheureux pour lesquels il a été nécessaire d’organiser une classe spéciale, car ils exigent un enseignement particulier. Je suis entré dans la classe de musique ; cinq de ces enfants voués à l’obscurité perpétuelle, assis devant cinq pianos, jouaient cinq airs différents, au milieu desquels ne s’égarait pas leur professeur, vivant comme eux dans la nuit, sorti de l’Institut des Jeunes Aveugles, marchant à grands pas dans la chambre, jetant ses bras en avant, s’arrêtant tout à coup et faisant taire les élèves dès qu’il m’entendit parler. 11 toucha légèrement la manche de mon vêtement et parut surpris ; il frôla des doigts la robe du supérieur qui m’accompagnait et dit : Bonjour, révérend père Gaétan. » il l’avait reconnu, son toucher avait vu clair.
Depuis une année environ les frères de Saint-Jean-de- Dieu ont organisé dans leur asile ce qu'ils nomment une harmonie, c’est-à-dire un orchestre. Sous la direction de M. Alfred Josset, on tâche de donner aux pensionnaires « un talent d’agrément » qui sera peut-être un gagne-pain. Les enfants prennent plaisir à la classe de musique et l’orchestre est nombreux. Pour des motifs que j’ignore, je n’y ai vu aucun instrument à cordes ; l’instrument spiritualiste par excellence, l’instrument qui seul a « une âme », est remplacé par les clarinettes, les cornets à piston, les ophicléides et les tambours. Si Marsyas venait là pour défier Apollon joueur de viole, il ne le trouverait pas. C’est de la musique de chambre qui a besoin de plein air pour ne pas être assourdissante. Les enfants arrivent, se traînant comme des crabes blessés ; on leur distribue leurs instruments, ils se rangent selon un ordre déterminé, le professeur donne le signal et la tempête éclate. Jamais orchestre militaire n’a produit telle rumeur. Qu’importe ? Plus d’un de ces malheureux pourra sans doute, un jour, faire sa partie
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dans quelque théâtre ou dans quelque guinguette, et, en échange, il ramassera de quoi subvenir à ses besoins.
Les métiers dont ils font l’apprentissage à l’asile sont très restreints, car ceux qui exigent un peu de force leur sont interdits par leur faiblesse même; il leur faut des métiers sédentaires, — ils ne peuvent marcher, — des métiers assis, — ils ne peuvent rester debout; — — on prend les plus valides pour en faire des tailleurs, des cordonniers et des brossiers. Parmi ceux-ci j’ai vu un petit bonhomme biscornu qui bouclait lestement le fil d’archal sur la « patte », assemblait le pinceau de soies et troussait une vergette avec la rapidité et l’aplomb d’un vieil ouvrier. Celui-là a son pain assuré. Les tailleurs et les cordonniers travaillent pour leurs camarades; ils rapiècent les uns, rapetassent les autres. L’atelier de brosserie est affermé à un entrepreneur qui fournit la matière première ; il produit par année un millier de francs, qui sont versés et dépensés à la maison.
Autrefois, on ne conservait les pensionnaires à Lasile de la rue Lecourbe que jusqu’à l’âge de dix-huit ans ; ils avaient alors atteint leur développement possible. Ils avaient reçu quelque instruction, ils étaient dégrossis; l’Assistance publique les acceptait et les admettait à l’hospice des Incurables. Par suite de mesures récemment adoptées et qu’il me paraît difficile de justifier, l’Assistance publique leur a fermé ses portes. On ne peut rejeter ces malheureux sur le pavé et les réduire à étaler leurs difformi tés dans les rues pour exciter la compassion des passants : on les garde ; on continue à les soigner, à les héberger, à les nourrir, au grand détriment des petits enfants rongés de maux dont ils occupent la place. L’asile a déjà été agrandi, il faudrait l’agrandir encore. Hélas ! on ne peut visiter une maison hospitalière sans former le même vœu. Quel que soit le nombre, quelle
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que soit la dimension des asiles, quel que soit le genre d’infortunes que l’on y recueille, il y aura toujours des malheureux qui attendront à la porte.
Les jeunes gens qui restent en hospitalité se rendent utiles dans la maison autant que le permet leur infirmité ; ils aident à surveiller les petits; à la cuisine, ils épluchent les légumes ; clopin-clopant, trébuchant à chaque pas, ils essayent de ratisser les allées du jardin, et ils tendent les cordes au-dessus de la piscine quand vient la saison des bains. Dans un coin du jardin, non loin de la vacherie, dans un endroit bien choisi que nulle construction ne domine, un grand bassin en ciment de Portland est alimenté par l’eau que vend la préfecture de la Seine. Tous les jours, pendant les heures chaudes, on y mène les enfants, ils mettent à nu leurs gibbosités, leurs déformations, leurs ankylosés et, sous la surveillance d’un frère, ils barbotent dans cette eau fraîche qui les fortifie et les amuse. Être privé de bain, c’est une punition grave ; mais, comme elle est contraire à l’hygiène, on ne l’applique que dans les cas exceptionnels. En hiver, ces bains, qui sont aussi des bains d’air et de soleil, sont remplacés par des bains d’eau de Barèges, administrés dans une immense salle bien aménagée.
La maison est disposée de telle sorte que la surveillance peut y être incessante ; il est facile de voir ce qui se passe dans les quartiers d’étude et dans les dortoirs. La précaution n’est pas superflue, car il n’y a pas que des difformités physiques à l’asile ; on y soigne les corps et on tache d’y nettoyer les âmes. L’infirmerie même n’échappe point à cette inspection permanente. Elle contient beaucoup de lits ; quatre ou cinq seulement étaient occupés lorsque je l’ai visitée . Deux ou trois petits enfants atteints de coxalgie semblent condamnés à l’horizontalité perpétuelle. J’en ai avisé un dont les mains
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et les ongles très propres indiquaient l’oisiveté ; je lui ai dit : « Depuis combien de temps es-tu couché? » Il m’a répondu : « Depuis trois ans. » Un autre, un blondin, presque transparent à force d’être pâle, tenait à bras-le-corps un frère hospitalier qui lui peignait la tête. Près de lui, sur une chaise, était assis ou plutôt écroulé un grand garçon d’une jolie figure, qui me regarda avec une indéfinissable tristesse ; le cou, troué d’ulcères sanguinolents, a repoussé la tête presque sur l’épaule ; la poitrine est étroite ; la main noueuse a des ongles bombés, de cette forme à laquelle Hippocrate a donné son nom; encore un peu, et il sera délivré. On venait d’apporter et de déposer sur un lit un enfant qu’une attaque avait abattu ; la névrose s’ajoute aux scrofules ; le visage est convulsé, il y a de la bave visqueuse et rosée aux bords des lèvres ; c’est un épileptique ; on le rendra à ses parents, qui le conduiront à la maladrerie de Bicêtre ; il y regrettera la maison des frères de Saint- Jean-de-Dieu.
Les petits malades s’occupent dans leur lit et tâchent de tuer le temps avant que le temps ne les tue ; ils découpent des cartonnages, ils assemblent des jeux de patience, ils lisent des historiettes qui les enlèvent du milieu où ils sont immobilisés et les font rêver à des choses merveilleuses. Il faudrait envoyer là des livres, beaucoup de livres, où ces petits trouveraient quelque pâture pour leur intelligence, quelque distraction à l’ennui qui pèse sur eux. Mais ces livres, il est indispensable de les bien choisir ; le révérend père supérieur se souvient que Jean Ciudad, librairie à Grenade, a lacéré ses livres profanes; il l’imite et jette au feu tout volume dont l’orthodoxie ne lui semble pas irréprochable, Je note le fait en guise d’avertissement aux donateurs, car je suis de ceux qui ne croient pas aux dangers du livre : malgré tout ce que j’ai entendu dire
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à ce sujet, je n’ai jamais pu me figurer que l’imprimerie fût d’invention diabolique; j’ai même de la propension à m’imaginer le contraire. J’en demande pardon à Omar qui prescrivit à Amr’ ben Alas d’incendier la bibliothèque d’Alexandrie; à Jean de Mathiesen, premier prophète suprême des Anabaptistes, qui fit brûler les livres trouvés dans la cathédrale dp Munster, à l’exception de l’Ancien et du Nouveau Testament; j’en demande pardon aux censeurs de tous les pays et de toutes les sectes : détruire ne prouve rien, et c’est avouer peu de foi en sa cause que d’imposer silence aux doctrines adverses.
Quoi qu’il en soit, ce serait un grand bienfait si les pensionnaires de l’asile, réduits à vivre étendus sur leurs matelas, avaient à leur disposition une bibliothèque qui renouvellerait leurs pensées et les sortirait du marasme qui les étreint. Je me rappelle, lorsque j’ai étudié les prisons, avoir été frappé de ce fait que les détenus lisaient de préférence les récits de voyages. Les infirmes dont je parle sont aussi des prisonniers, prisonniers de leur corps, qui les condamne à la réclusion forcée, dont la mort seule leur fera grâce; eux aussi, pour échapper à eux-mêmes, ils doivent aimer les aventures en pays lointains, les histoires des Robinsons naufragés, que Dieu n’abandonne pas dans la détresse, et je voudrais les voir pourvus de ces livres qui endorment les angoisses de l’esprit et sont bons pour la santé morale.
Les élèves grands et petits que j’ai montrés au lecteur sont presque des valides; parmi ces infirmes, il en est de plus infirmes qui vivent — cela s’appelle-t-il vivre? — dans un quartier séparé. En vertu de cette figure de rhéotorique que l’on appelle synecdoque et qui prend la partie pour le tout, on les nomme les paralytiques. C’est le monde des çaucbemars. Pas un sou-
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rire qui ne soit une grimace, pas un mouvement qui né soit une contorsion. La salle où ils rampent est vaste, elle aboutit de plain-pied à une large terrasse exposée au midi, où ils passent presque toute la journée au soleil, baignés de lumière, oxydés par le grand air, gloussant, se traînant comme des larves qui seraient la caricature de l'enfance.
La nature est inépuisable dans ses débauches et dans ses productions monstrueuses ; elle semble se plaire à démontrer que si elle est mère de toute beauté, elle est inimitable dans son art de créer la hideur. L’enveloppe est horrible,; on dirait que, pour ne pas la voir, l’intelligence y sommeille. Là, dans ce quartier nul travail; l’a b c d peut passer devant les yeux, ce n’est qu’une image sans signification; il est possible qu’on la regarde ; la voit-on? j’en doute, à coup sûr on ne la comprend pas. Sont-ce réellement des enfants issus de l’homme et de la femme? En les voyant, on pense aux mandragores qui chantent et au lupins qui, pendant les ténèbres, crient : La lune est morte ! Accroupis le long des murs, s’étayant, pour marcher, d’un tabouret qu’ils font pivoter, s’aidant de deux béquilles, assis sur le fauteuil, d’où ils se laisseraient tomber s’ils n’y étaient retenus par une sangle, éclatant de rire sans prétexe, pleurant sans motif, grouillant sur le parquet avec les * ondulations maladroites d’un amphibie qui chemine sur le rivage, ils ressemblent aux ébauches d’une humanité antédiluvienne faite pour vivre sur les bords des marécages, à l’abri des forêts de cryptogames, au milieu des plésiosaures et des crapauds gigantesques.
J’ai senti quelque chose qui remuait sur mes pieds, j’ai baissé les yeux et j’ai vu un marmot qui paraissait avoir trois ans. Je l’ai pris dans mes bras et je lui ai dit : « Quel âge as-tu? » 11 a ouvert la bouche, j’ai failli le laisser tomber; il a une dentition d’adulte; entre ses
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petites lèvres les dents étaient tellement démesurées, qu’elles m’ont fait peur. D’une voix rauque et forte il a répondu : « Quinze ans, des bonbons ! des bonbons ! » L’un est choréique, la danse de Saint-Guy ne lui laisse pas une seconde de repos; en lui tout s’agite; la trépidation nerveuse le secoue ; le mouvement de la tête est perpétuel, l’étoffe du coussin sur lequel il s’appuie est usée, ses cheveux sont usés ; une ceinture de cuir l’attache à son lourd fauteuil que le poids seul empêche de chavirer; les genoux ont des détentes subites, on s’écarte de lui, car il lance des coups de pied dont il ne s’aperçoit même pas. Un autre, aphasique et contourné, ne pouvant articuler une parole, ne pouvant marcher, car ses membres sont presque à l’envers, est enfoncé sur son siège; la tête est retombée sur la poitrine; de ses mains, dont la longueur est extravagante, il tient un morceau de sucre qu’il tourne et retourne avec les gestes lents et pénibles d’une machine près de s’arrêter; l’attention de tout son être est concentrée sur son morceau de sucre, qu’il lèche par un geste animal; quand on l’approche, il pousse des cris de détresse, cache son sucre et recommence à le lécher lorsque l’on s’éloigne.
Quelques-uns d’apparence un peu moins bestiale que les autres ne quittent point le frère, — frère Simon, — qui les garde Immanis pecoris custos. Ils le suivent et semblent s’attacher à sa robe comme s’il en émanait quelque chose de maternel qui leur manque et dont ils ont besoin. Pour soigner ces pauvres êtres, les tenir propres, supporter leurs accès de colère inconsciente, les amuser, les coucher, les lever, les faire manger, pour ne point répudier cette tâche qui rebuterait bien des mères, il faut avoir la foi et croire à la parole de Celui qui a dit : « Le bien que vous ferez au plus petit des miens, c’est à moi que vous l’aurez fait! »
Le 8 mars 1885, j’étais à l’asile; c’était la fête de saint
114 LES FRÈRES DE SAINT-JEAN-DE-DIEU
Jean de Dieu, jour anniversaire de sa naissance et de sa mort. La maison était en rumeur, le nonce du pape y devait venir; les enfants avaient revêtu leur costume des dimanches ; les bienfaiteurs, les bienfaitrices étaient là, pouvant se féliciter de tant de bien accompli ; sans eux, deux cent dix enfants croupiraient sur leur paillasse, entre la dépravation et la brutalité. Je suis entré à la chapelle, j’ai entendu le bruit des béquilles sonnant sur les parquets; c’étaient les pensionnaires qui venaient prendre place. Lorsque le nonce apostolique a élevé le saint sacrement pour donner la bénédiction, l’orchestre a éclaté, les tambours ont battu aux champs, les clairons ont retenti : trop de fanfares dans l'église de saint Jean de Dieu, qui eut tant de douceur; cela m’a choqué. Quand le salut a été terminé, on s’est réuni dans la grande salle, où les frères ont apporté sur leurs bras les impotents qui 11e peuvent marcher. « L’harmonie » nous a donné un concert très bien dirigé par M. Josset. La fonction de chef d’orchestre n’est point facile; il faut battre la mesure par les gestes pour les voyants, en faisant claquer les doigts pour les aveugles. Tout a été à souhait, et c’est avec sincérité que l’on a pu applaudir.
Pendant que l’on était en joie, je me suis esquivé; j’ai gravi l’escalier jusqu’au dernier étage, j’ai pénétré dans la communauté, c’est-à-dire dans le quartier exclusivement réservé aux frères. Au-dessus de la porte, un seul mot : Silence! Au mur du corridor étroit qui sépare les cellules placées vis-à-vis l’une de l’autre, je vois une pancarte, et je lis le nom des frères de Saint- Jean-de-Dieu qui sont morts en profession; la liste est longue; trop de fatigues accablent ces infirmiers de la charité; ils meurent rapidement, comme ils ont vécu, pleins de foi et sous le scàlpulaire.
Les chambres sont petites ; une couchette maigrelette,
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un buffet-armoire, une table de bois blanc, une terrine, un pot pour la toilette ; à la muraille quelque image de piété, qui est un souvenir de la famille ou l’indice d’une dévotion particulière. L’on a fait vœu de pauvreté, cela se voit, vœu de ne rien conserver et de tout donner aux infirmes. A quatre heures du matin, on se lève, et l’on se couche à dix heures du soir après avoir besogné tout le jour. Chaque nuit, un frère veille et porte secours aux enfants qui peuvent réclamer ses soins. « La journée passe vite, me disait un frère; nous n’avons pas le temps de nous ennuyer. » Jean de Dieu avait coutume de répéter : « Faites le bien ! » Cette parole n’a pas été prononcée en vain; elle vibre dans le cœur de ses disciples, on s’en aperçoit à leurs œuvres.