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LA TERRE LUTTE CONTRE LE CIEL

Le lendemain matin, Duhamel se tenait dans un petit cabinet de travail, au premier étage, oii d'ordinaire il faisait son courrier. Il était de bonne heure encore. Le temps un peu humide avait une tiédeur amolissante. N'ayant pu dormir de la nuit, Duhamel sentait sa pensée aussi répandue que les quelques légers nuages qui se démêlaient là-haut sous des poussées de chaleur. Il remit tout travail et alla s'accotera l'angle de la fenêtre qui donnait sur le jardin. Longtemps, il y demeura sans pensée, comme si la petite pelouse, les fleurs, le verger eussent été son cerveau solitaire et" en attente.

Et tout soudain Alice parut dans cette solitude. Elle aussi avait mal dormi, s'était levée de bonne heure et s'efforçait de calmer sa peine en la promenant patiemment comme un cheval malade.

Pâle, allongée dans ses vêtements du matin, sa belle nuque bien dégagée, sa taille souple parmi Fétoffe flottante elle surprit Duhamel ainsi qu'une belle étrangère... Et alors, dans un brusque retour.

il se passionna de ce qu'elle fut à la fois si connue et si secrète dans son corps, dans ses charmes d'amoureuse. Le désir alluma ses nerfs, la possession d'Alice lui parut meilleure que la vie et il souhaita cela et la mort... 11 le souhaita ardemment, avec des sanglots, des prières humiliées, avec des cris aussi ointains dans le mâle que le hurlement des loups à 'orée des forêts...

Ah ! qu'elle eût cette démarche des belles filles, a grâce un peu fière, le geste si émouvant de trousser ses jupes pour franchir des herbes humides, et des raits alanguis, des traits de passionnée I

Etonné, il s'efforça de réagir, sentant bien là le vieil ennemi, la diversité redoutable où toute vertu 56 perd. Ne s'était-il jugé averti, aguerri contre de elles surprises. N'avait-il à leur opposer ses résoluions, ses convictions, des sentences stoïques, des )hrases sévères comme des gendarmes. Et aussi son 3ffort nouveau de sincérité, mais encore jeune, mal §tabli, plutôt en direction de pensées qu'en pensées îonsciontes ?

Mais rien n'y faisait. Le désir tournait les obstaîles, filtrait ainsi qu'une onde à travers les barrages, rompait la vigilance ot la sévérité comme les foules ieuses des jours de fête. Duhamel voyait les lacunes le sa résistance sans trouver moyen de les remplir. 1 se disait qu'il avait joué trop gros jeu avec un idvcrsaire vainqueur des hommes à travers les emps.

— Ma préparation mAme fut sans doute un piège. Sa détresse n'empêchait point la distillation délicieuse de la volupté à travers son cœur. Si bien qu'il

chavira. Et voyant les pieds d'Alice passer sur le sable fin des allées, il se figura tenir dans sa main les délicates chevilles avec la caresse d'une jupe sur son bras.

Que faire devant cette déroute ? Il essaya de travailler, mais la blancheur des feuilles de papier évoqua des images de jupes blanches froufroutantes. Fasciné, il revint au jardin. Alice pensive regardait les collines lointaines ou se penchait sur les fleurs. Il voyait la forme élégante de son corps dans les plis de sa robe.

Il vécut avec elle parmi les plantes et l'atmosphère parfumée où la veille encore il faisait la même promenade. C'est le temps des roses ; certaines espèces toutes fraiches avec de petites feuilles luisantes, des épines d'un vert tendre, d'autres où toutes ces choses se bronzent, ou même, prennent des tons de vert-de-gris. Sur les massifs, les fleurs s'épanouissent ou s'effeuillent, pâlies seulement ou jaunies dans i la mort... Partout une farine de pétales sur les branches ou sur la terre... Le parfum s'assoupit ou s'éveille en bouffées brusques au hasard des pressions de l'air. Le gazon des pelouses monte en graine, des gouttes de rosée grisonnent dans les longues herbes ; les lilas ont perdu leurs fleurs et montrent des feuilles minces et fripées. Le verger^ au fond, semble quelque vaste cage en fer tordu, tant les pommiers y entremêlent de branches noires, et les oiseaux qui filent entre deux feuilles sont de joyeux évadés... Plus bas, le village avec son clocher moins grand que le vaste pigeonnier, vestige d'un beau domaine en ruines. Le ciel tombe pâle, derrière

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doux routes montantes et, sur sa page blanche, s'inscrivent comme des gravures les frondaisons d'un urand bois.

Tout cela parut à Duhamel un décor de volupté où

-;i joie et celle d'Alice se fussent divinement alan-

uuis dans la possession. Il n'y tint pas, son cœur se

Lionfla, il fit pour rejoindre la jeune fille un mou-

ment vers la porte, et dans ce mouvement il

connut soudain la distance qui sépare le désir de

i amour. Il chérit les lenteurs de la séduction. Il en-

licvit non seulement la trame prodigieuse et subtile

où le désir se prend et s'organise, mais il eut le net

[iressentiment que son désir, sans la magnifique ré- .

distance n'aurait point de lendemain^ et, parunecon-

liadiclion bien humaine, il tenait à ce lendemain tout

u luttant contre le désir. Sous la violence contenue,

il tléchit, il s'appuya à la muraille ; il laissa vibrer en

ni pêle-mêle le farouche passé du mâle assommant sa

cniclle et lalendre histoire voluptueuse des Degrieux

l (les Manon, les viriles amours d'Hector et la longue

1 lente et complexe possession des temps modernes,

ai le de perversité, d'art, d'élans mystiques et de calcul.

— 0 Alice ! que tu sois l'amoureuse où toute mon

me se rassemble et se recrée !

Cependant, il revint à la fenêtre et la belle lille

iiomenait toujours son corps désirable parmi les

(Miilles et les ileurs. La mollesse le reprit. Jamais

lus voluptueux ruisseau ne courut dans sa fibre.

A\ tentation l'emplit de mensonges et d'excuses. Il

iilta, se buttant à quelques préceptes comme le saint

son crucifix et ainsi il parvenait à se rasséréner,

iiand il murmura :

— Pourquoi ? pourquoi ?Ne serait-ce pas odieux? Ne puis-je refouler cette chose si simple de la possession, deaieurer l'adorateur, l'ami?...

Ce fut un orage. Tout Alice lui apparut, ses robes, ses jupes soyeuses, ses dessous éclatants, sa poitrine gonflée de vierge, ses lèvres, ses yeux et sa vie, sa vie de femme dans le monde, dans la rue, parmi ; les autres hommes... Si bien qu'il ne savait plus, , dans un pareil tourbillon, s'il aimait pour le mystère des vêtements, pour la chair, pour l'orgueil ou par jalousie. Mais sûrement, sûrement il voulait la parfaite union de ces deux choses, leurs corps amoureux, leurs âmes amoureuses, au point de ne plus j savoir s'ils rêvaient la volupté pour se mieux comprendre ou si la pénétration de leurs âmes, l'extase I des hautes pensées devait nécessairement s'achever dans la pâmoison amoureuse.

Et il restait là, ardent, impudique, à regarder cette petite fille qu'il avait élevée et qui était à présent la bien-aimée, aux dents blanches de Salomon. EUéj avait ces traits indécis de la jeunesse où nous avon^ mis la beauté suprême, ces traits qui ont surtout Iéj mérite de se prêter à toutes nos adaptations. Le^ lignes de nos rêves les plus compliqués y flottent sij bien qu'ils deviennent le vertigineux résumé de k; vie où notre désir se pâme de ne pouvoir se poser.

Duhamel baisait en pensée cette face chérie donl les grâces n'avaient pas de fin, il tenait les mains dé licates qui racontent toute l'histoire de ractivit(j humaine, il saisissait les hanches, la plus glorieus(| coupe de vie où le désir puisse prétendre... Et i était sombre de se voir dans cette brutalité, de m

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pas trouver d'appui sur lui-même. Des mots seulement, mots d'exorciste, espèces de fantômes nés de juières anciennes, de lectures, mais impuissants. 11 ilemeurait obscur, équivoque, pervers, avec l'impression qui a dominé l'humanité à travers les >iècles, que des forces du dehors l'habitaient, menaient irrésistiblement son destin; qu'il s'agissait là d'une chose dont Timportance est volontairement méconnue par l'homme et par la femme jusqu'à l'heure trouble de l'étreinte. Il ferma les yeux pour ne plus voir Alice, et, concentrant toutes ses forces, il put silencier son âme, ébranlée dans d'incalculables profondeurs. Mais il se perçut trop faible pour triom- [)her par la pensée et il ne put que s'exhorter à l'atlante, se murmurer avec décision :

— Demain I demain !

D'ailleurs, quand il retourna à la fenêtre, il vit i[ue M""® Delafon avait rejoint sa sœur et ce lui fut un grand apaisement. 11 descendit auprès des deux l'^mmes. Une sérénité étrange lui vint alors et lui lemeura toute la matinée. 11 s'occupa beaucoup de M '*' Delafon, essayant de l'intéresser aux paysages, lux fleurs, lui racontant des anecdotes sur les erens

lu pays, lui créant en quelque sorte de toutes )ièces un milieu qui pût la distraire et môme l'in- [uiéter, car il jugeait pour elle tout préférable à idée fixe.

M""' llude et sa fille sortirent l'après-midi; les deux eurs et Duhamel restèrent ensemble. Ils causèrent

onguement de choses dont ils avaient coutume de auser, des lois qui mènent la vie ou qui s'appliquent i la beauté. Alice écoutait Duhamel avec ivresse.

L'heure parut délicieuse. Lui ne sentit point les terribles mouvements éprouvés le matin. Elle fut heureuse avec des tristesses aussi soudaines que passagères. Ils étaient assis sous un champignon couvert de chaumes ; les fleurs, les arbres, les champs, le ciel se tenaient autour d'eux silencieux et magnifiques, si bien qu'ils confondaient parfois la joie de voir de belles choses avec celle de penser. Le profil pur d'Alice se dessinait au hasard des déplacements, tantôt sur la ciselure d'une vigne vierge, tantôt sur le ciel, et Duhamel jouissait de cette présence comme des belles collines lointaines, des herbes ou des bois.

Mais, avec brusquerie^ le temps se brouilla. Ce furent d'abord quelques vapeurs errantes au-dessus de là vallée, puis de vrais nuages très bas, livides, déchirés de foudre silencieuse, enfin le tassement, le soleil caché derrière de lourdes masses, un peu de clarté blanche demeurée sur les bords ou dans des fonds de caverne. Mais tout ce drame restait en susiji pens, tressaillant sous la chaleur du jour. T

— A-t-on jamais dit, murmura Duhamel, combien les nuages expriment la lutte de la terre et du ciel et avec combien de raison les Grecs plaçaient dans cette région indéterminée où ils se forment, leur Olympe. J'y vois le cerveau du globe.

— Le cerveau? se récria M"'^ Delafon en riant. Si le globe pensait, n'aurait-il pas des idées plus solides ?

— Nos idées les plus solides ne sont au début que de vagues lueurs, murmura Alice.

— En vérité, madame, c'est ici le cerveau et même

sa partie la plus intéressante, la créatrice... No voyez-vous pas que si le soleil est Texcès de la force qu'il faut transformer dans l'ardent travail de vie, les nuages sont les premiers moyens de combat, les délégués subtils par lesquels la terre exprime sa résistance. Ils vont, dociles au sol d'où ils émanent, et tantôt s'élèvent ou s'abaissent suivant les influences d'en-bas, s'adaptant aux vallées et aux montagnes, se balançant dans l'équilibre des monts à la plaine, virant, coulant, s'étirant... Armée légère et timide, ils se succèdent en fragiles essais, décèlent leur vigilance en doux caprices d'ouate, en laine de brebis, en fils de la vierge ; ou bien ils s'élèvent de la terre avec une majesté soudaine, sinistres, se tassant en masses inquiètes ; ils sont la révolte des champs surmenés, arrêtent le fécond dévorateur, se déversent en pluie frémissante et pansent la brûlure des grandes plaines. Tantôt encore, gonflés de colère électrique, ils sont là-haut, souples et violents, les symboles de la lutte entre deux terroirs gorgés de fluides contraires qui luttent par ces champions de vapeurs, se déchargent et se réconcilient dans la foudre. En eux les parties les plus lointaines les unes des autres sur la surface se relient et communient. Et voilà bien une fonction du cerveau, je pense.

M"''' Delafon n'aimait que le bercement des grandes phrases, tandis qu'Alice, plus près de Duhamel^ voyait à mesure on ne sait quels nuages vivants, recevant leurs inspirations d'en bas, obéissant à la terre et représentant la terre, transformés, pénétrés par elle et la transformant. Mais ce n'était rien auprès de la joie d'une vérité plus profonde, d'un

ensemble auquel ces choses se rattacliaienl et qui éloignaient l'idée de fantaisie ou de paradoxe, qui faisaient de ces nuages véritablement le premier mode de la pensée, la première projection extérieure d'un état de la matière, la loi qui crée la complexité universelle, la nouveauté universelle, toujours ainsi fixée sous des formes instables que le temps fortifie.

— C'est tellement en accord, dit-elle, avec ce que nous savons de nous-mêmes... Lui, le globe rêvant dans l'espace prépare comme nous dans sa nerveuse et changeante atmosphère ce qui demeurera plus tard impérissablement modelé dans ses rocs les plus durs.

Il était rare qu'elle eut cette fermeté d'expression. Elle le devait à sa peine amoureuse qui l'éloignait des vanités. Sa sœur la regarda surprise. Et tous trois tombèrent dans une profonde rêverie.

Mais c'en était fait du calme. Une inquiétude sourde les rongeait comme s'ils eussent été euxmêmes une de ces régions fluides et précaires dont parlait Alice. M"'*' Delafon revenait à l'angoisse de sa stérilité, à cette sensation terrible que rien n'existait en dehors de la joie de l'enfantement, et aux visions de plus en plus circonscrites, de plus en plus douloureuses, d'un enfant à qui elle donnait le sein. Duhamel frémissait d'amour et revivait sa brutalité du matin avec des regards sur la chair d'Alice. Elle, tremblante, n'osait regarder son ami.

Une chaleur vive les écrasait. Des nues d'eau se jetaient devant le soleil qui arrivait à filtrer de cuisants rayons et la lutte de là-haut retentissait dans la fibre humaine. M^^ Delafon n'y tint pas. Sentant

^ cnir los larmes, elle se réfugia dans sa chambre. Duhamel et Alice restèrent en présence.

Ils ne purent se dire une parole. Leurs lèvres étaient sèches, leur langue aride, un trouble infini anéantissait leurs forces. Jamais lui ne connut de {.lus aiguës souffrances, jamais il ne se donna à luimême une plus grande preuve de courage moral. Car toute l'hystérie des sanglots, des regards éperdus, Jes folles implorations, des abandons soudains solli- (itait ses nerfs. 11 ne bougea point, il laissa croître la douleur comme une vague venue de Tinfini qui le -ubmergeait, lui montait des jambes au cœur dans lin froid redoutable.

Ils avaient l'air de deux pauvres enfants battus. Mlle défaite, adorante, amoureuse ; lui, broyé par le désir, n'osant lever les yeux tandis qu'il sentait la vie s'écouler par ses doigts comme une onde.

Une heure ainsi, une heure dont ils aimèrent plus lard les angoissantes délices, une heure oii ils furent aussi près de la faute que possible et où un instinct supérieur les sauva, ou plutôt, oii la complication de !• ur être fut leur sauvegarde.

Enfin, des pas sur le sable, M'"' Hude, M""*^ Duhamel, M"'' Delafon arrivant ensemble. Alors, tout-à- < i)up, avant que personne ne fut là, ils osèrent se regarder, hagards, sauvages, suavement criminels...

Cette journée s'acheva dans un de ces crépuscules <'ù le ciel jaunissant, immense et monotone, tombe à l'horizon comme une stupeur. Les coteaux se ' Durbaient délicatement portant des blés ou des navets, et, sur le pré, sur le bois, l'ombre mauve apai-

sait les plantes brûlées. Le vent du soir allait par les branches de quelques peupliers ; on voyait passer le fleuve aérien ; il était comme une onde parmi Tétincellement des feuilles remuées d'où semblaient cascader des gouttes de lumière. Le vaste monde répandait l'âme des spectateurs. La paix leur venait comme un sommeil. Personne ne parla. M™° Hude et sa fille étaient lasses de leurs courses, M™*" Delafon, prostrée, anéantie par sa crise de larmes, Duhamel et Alice remplis d'angoisse et incapables de ne pas goûter dans l'opium de ce soir silencieux Fivresse de leur faute. On annonça bientôt le dîner qui s'acheva rapidement et tout le monde se sépara pour la nuit.

Vers deux heures du matin, Duhamel s'éveilla. Il revécut la journée brûlante. Après avoir tourné et retourné sa fièvre, il finit par s'habiller et, sa volonté engourdie, il gagna le couloir où donnait la chambre d'Alice. La clef se trouvait sur la porte. Il était bien sûr que, s'il ouvrait cette porte, s'il disait sa peine, les jolis bras de la vierge s'ouvriraient pour le recevoir. Si quelqu'un avait été éveillé, nul doute qu'il eût entendu le cœur du mâle sonnant dans ce couloir. La volupté tenait Duhamel dans sa plus formidable situation, celle où l'on a accompli la moitié d'un acte et où l'on peut se payer l'excuse d'avoir été fou.

Cependant il s'arrêta, balbutiant des mots de caresse, baisant le linteau de la porte, avec la vision d'Alice demi-nue, soupirante et affolée. Sa main toucha la clef. Ce geste le calma. 11 y perçut une sorte^ d'ostentation, de fausse bravoure, et, tout en recon-

naissant le désordre de son esprit, il comprit qu'il ('tait encore loin de l'audace entière.

Renlré chez lui, il se jeta tout habille sur son lit cl murmura dans un sanglot :

— Je suis encore une brute inconsciente... Demain 10 verrai clair en moi.

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