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RIEN N ARRETE L ESPERANCE

Duhamel aida encore quelques jours Delafon de ses conseils et, l'accompagnant jusqu'à la gare d'Orléans, le vit partir pour Donadieu, commune de l'Orléanais. Alors il réfléchit à la tâche qui lui restait. 11 pensa que si Delafon, intelligence aiguë, rendue éparse par le malheur, pouvait se reprendre dans la solitude, M"'" Delafon, en proie à l'idée fixe, ne guérirait au contraire que dans une existence active et répandue. Môme les affections anciennes, habituelles, n'auraient point ici l'efficacité de relations nouvelles, imposant quelque effort, pouvant exciter les petites rancunes, les petits amours-propres qui nous viennent des contrats mondains. Cependant, il entêté déraisonnable d'exiger de M""*" Delafon qu'elle consentit par un acte de volonté personnelle à voir, à recevoir du monde juste au moment où son mari devait partir. Il fallait donc qu'elle y fût entraînée sans résistance possible et d'une manière imprévue pour elle.

Or, Duhamel possédait sur le plateau de Marines,

en Seine-et-Oise, une maison de campagne modeste où il allait passer l'été avec sa femme. Des relations s'étaient établies par l'intermédiaire des dominicains entre M"^' Duhamel et M'"*^ Hude et les Biblot, descendants des grands faïenciers du dix-septième siècle ; puis, par les Biblot, ces dames avaient bientôt connu les habitants de deux ou trois châteaux des environs. Duhamel avait plus d'une fois maudit ces relations humiliantes qui révélaient désagréablement les tendances mondaines de sa femme et les plus sottes vanités, mais il pensa qu'elles pouvaient aujourd'hui le servir dans ses projets et il résolut de se transporter immédiatement à la campagne oii il emmènerait M™" Delafon. Il fallait naturellement qu'Alice accompagnât sa sœur et Duhamel pesa le danger de cette vie commune.

Il crut d'abord pouvoir l'esquiver en laissant ses deux amies avec sa femme et sa belle-mère ; puis, à la réflexion, il vit l'absurdité d'un pareil dessein. Seule sa présence rendrait le contact supportable, et encore la plus grande vigilance serait nécessaire.

Deux jours il agita ce problème dans sa tête, deux; jours il sonda son cœur. Il découvrit certes des obscurités inquiétantes, entrevit les désirs et les mensonges tapis au fond de lui et prêts à le déchirer, mais il jugea que le drame resterait intérieur, qu'il ( le pourrait maîtriser d'une volonté avertie et d'une | conscience alerte. Pour Alice, ses fiançailles avec Bizot prouvaient assez sa résignation. Il ne sembla don pas à Duhamel qu'il commit une forte imprudence

Dès le trois juin, il s'installait dans sa maison d campagne de Marines avec sa femme et sa belle-

iière. Une semaine plus tard M"^° Delafon et Alice mnonçaient leur arrivée. Duhamel les alla prendre i la gare dans un landau.

C'était par un beau jour, une espérance frémis-

i;ante tombait avec le soleil sur les jeunes seigles et

les jeunes avoines. Alice, encore qu'elle sentît le

langer de sa joie, s'y abandonnait cependant tout

'ntière. C'est la traîtrise de la vie que nul état d'es-

britne se puisse maintenir et qu'il arrive fatalement

(m jour où le chagrin se fait surprendre par l'allé-

rresse comme une garnison lasse de veiller. Méca-

lique aussi instinctive que l'activité succédant au

ommeil ; il est bien inutile d'y résister à l'âge

"Alice. Plus tard, sans doute, dans la même occur-

'iice, l'aflliction, le désespoir, le morne ennui peu-

ciit dominer, de môme que dominera l'insomnie. A

ingt ans rien n'arrête les battements de cœur de

'S])érance. Et quelle femme ne regardera comme

espérance suprême de vivre auprès de celui qu'elle

une, même avec la volonté d'une réserve entière,

un absolu renoncement. D'ailleurs, Alice aurait

olontiers signé pour passer sa vie ainsi, sous la

lotection de Duhamel, et l'écoutant et l'adorant. Ce

Vst qu'après avoir franchi ces premières barrières,

ir goûté ces premiers bonheurs que la passion

liTvient et qu'on désire davantage. L'âme humaine

'st pas faite pour s'arrêter dans un progrès quel-

nque ; il faut toujours plus d'argent aux riches,

tijours plus d'honneurs aux ambitieux et toujours

lis d'amour aux amoureux. Alice ne savait cela

' à la façon dont on sait les proverbes ; pour les

lires et non pour soi.

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Elle pouvait se tromper. Duhamel ne le pouvai pas. Mais nous avons vu qu'il risquait le coup aprè mûre réflexion et avec la certitude de la victoire Non qu'il renonçât à en tirer des heures merveilleu ses, des heures de triomphante fraternité, de triom pliante paternité, des heures, hélas, surveillées, me nacées et cependant radieuses de tout ce que le longs jours d'autrefois permettaient de mettre e commun dans une passion sans aveu.

La maison se trouve située entre la vallée de 1 Viosne et celle de l'Oise, sur un vaste plateau, élev en moyenne d'une centaine de mètres, parcouru d quelques rivières au cours rapide ; pays de grand culture avec des bois nombreux et disséminés qi garnissent tous les creux, les côtes et les ravins in propres à recevoir les façons de la charrue ou d rouleau ; pays plantureux mais ayant déjà quelqii chose de l'âpreté de la Normandie proche, avec dvergers séculaires, des pommiers à cidre tordi comme de vieux serviteurs, mouâsus comme* des r< chers, une population un peu aigre comme sa boi; son, des enfants blonds, des femmes aux yeux bleu durs, avec de fins plis de timidité malveillante autoi de la bouche et des paupières.

Duhamel aimait de cette plaine l'ondulation larii les grandes courbes harmonieuses de la terre jusqi loin à l'horizon. Les crépuscules s'y allongent ind< fîniment dans de beaux soirs, dans de beaux matin Quelques jeux de lumière y varient le sol dans ui complexité pleine de nuances délicates, les village les arbres, les forêts, tantôt sous les reflets d'un^ci blanc, tantôt sous l'ardent soleil, opaques sous (

membres pluies, percés à jours, découpés en profils noirs par de vives clartés.

Il y avait de Fcinie même de Duhamel dans ce [iciysage fécond, aux beautés larges et calmantes, et ( (pendant plein de la finesse nerveuse des lumières (lu Nord qui varient l'aspect des choses avec les légères ombres des nuages et l'inclinaison du soleil.

Le landau suivait la route grise, montait les petitt's côtes au trot de deux chevaux bretons, plutôt laits pour le camion que pour la voiture suspendue. M™' Delafon et Alice vaguement souriantes, regarlaient leur bon ami. Quelque chose d'infiniment -iiave et toutefois de mélancolique était entre eux. IN ut-être leur manquait-il l'amertume du cher ab- 'nt, cette âpre parole qui n'était qu'une révolte de lonté et de tendresse contre les cruautés de la vie. Uais surtout ils éprouvaient la joie d'être trois âmes it'néreuses, ayant le même ordre de pensées, si bien |u'ilsse voyaient les uns dans les autres comme on •' voit dans une glace, tant les expressions de leurs )liysionomies avaient de similitude.

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