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LES DIEUX S E> VONT

Il vit clair en lui. Ce fut une souffrance analogue à celle qui prend un artiste devant l'œuvre ébauchée. Une idée de suicide, de néant, de mort prévalut sur toute autre. Mais il était fort de tant de retours sur soi, de sa volonté exercée jeune à se maintenir parmi les hypocrisies des passions et des intérêts. Il sortitbeaucoup le matin, dès l'aube, suivant les routesf blanches qui coupent le plateau. La plaine, à cette heure, élève des toisons de brume à tous ses creux. La Viosne est marquée par un brouillard continu, mais le parfum de la terre est roboratif. Duhamel portait sa douleur comme les héros de l'Iliade portaient leurs blessures, avec le sentiment d'une force souveraine qui guérit tout.

Aidé de cette douleur, il put trouver l'origine de la terrible puissance qui humilie les hommes. Ce ne fut rien d'admettre que Tamour n'est que l'organisation du désir suivant les progrès de Fêtre, que la femme requiert en nous et que nous aimons en elle tout ce qui nous coinplique et nous grandit, la force

^lii meurtre comme le plus divin sacrifice ; qu'elle est roccasion de déployer le génie de la race comme (le l'individu, enfin qu'elle estnotre problème comme nous sommes le sien.

— Assurément, se disait Duhamel, la beauté féminine n'est à travers les siècles que l'adaptation .inx difficultés de la vie. Si la femelle animale est belle, elle l'est tantôt pour son torse allongé, tantôt pour son torse raccourci. La beauté de nos compagnes n'apparait pas autre chose qu'une semblable adaptation à notre existence compliquée. Elle varie lion seulement avec les races, mais encore avec les degrés d'évolution. On conçoit qu'elle devienne sous toutes ses formes l'objet le plus haut du désir et le ineilleurobjet du développement intégral; mais pour 'tre complet il faut y ajouter les gestes et les attitudes Il la femme nous subjugue en dansant, en troussant sa jupe, en baissant les paupières. Ainsi la lionne par sa fuite, ses ruses, sa défaite disputée, sa oquetterie impitoyable fait sortir du lion ses ressources de lion, son bond prodigieux, son souple jeu le griffe, sa force et son courage.

Mais si la beauté physique de notre femme est aile de toutes les peines que nous lui évitons, de ous les dangers, de tous les efforts, de toutes les uttes dont elle est abritée ; si la grâce de ses mouvenents est en raison directe de leur inutilité, sil'harnonie de ses traits exclut la souffrance et le souci, i la blancheur et le satiné de sa peau sont le résulat de précautions minutieuses contre le soleil, le i^nt, le froid ou le chaud, il apparaît sans doute lussi vrai que sa beauté morale relève des mêmes

moyens de sélection. La femme devient ainsi le symbole négatif de nos efforts, de nos luttes, de nos douleurs... Elle nous les enseigne parce qu'il nous faut apprendre à les lui épargner. Gomme le lion à la la plus coquette, à la plus impitoyable des lionnes, i à la susciteuse de rivaux, notre amour va vers la femme oisive, élégante, exigeante, aux jolies formes abstraites des keepsakes.

Cette conclusion épouvanta Duhamel en lui faisant voir l'amour seulement sous là forme que nous appelons légère mais qui a la valeur d'un terrible symbole. Dans la résolution d'accorder sa vie avec sa pensée et de suivre, quoiqu'il lui en coûtât, le sens du monde, il craignait tout-à-coup de reconnaître avec Delafon que ce sens était immoral et que notre vertu apparaît seulement un esclavage religieux. Une réflexion le tira d'angoisse :

— Le type de la femme varie avec le group humain où elle vit, dont elle exprime les progrès e les aptitudes, si bien que la beauté grasse du harem oriental ne saurait se comparer à celle si délicate et fouillée du Nord européen. Gomment alors admettre que l'amoureuse d'un homme supérieur puisse ressembler à celle d'un inconscient?... Non, il exist une hiérarchie de morales comme il existe une hié-' rarchie de beautés.

Il se disait ces choses debout vers le penchant d'un ravin où le plateau s'affaissait dans une brusquerie redoutable. Des buissons s'y tordaient en gravissant des lits de petits torrents où, parmi des alluvions sinueuses, on voyait des cailloux roulés.' Partout au delà étaient les champs nivelés, propres

comme des jardins, où l'avoine grisonnait, vibrait de toutes ses petites cloches de Lilliput, noires sur le ciel. Ce ravin était l'accident qui s'organisait sous réternelle force. Nulle culture, nul raffinement n'a pu rempôcher de garder sa forte place de sable, de cailloux, de sol primitif. Le ciel l'aide de son ombre ^ de son eau. Les graines y poussent, amenées par le vent, les arbrisseaux vivaces y jettent des racines griffues.

Duhamel en se sondant vit mille trous semblables dans la merveilleuse discipline de sa vie. Toujours^ rappels des vieux âges, des désirs frustes etfarouches, nourris parles éléments, le traversaient. Ils se montraient capricieusement au détour de ses rêves ou le surprenaient avec brusquerie dans ses heures les plus saintes. Le maniaque de bonté, de justice, devenait en pensée un sauvage capteur de filles. Tout d'elles le faisait tressaillir... Minutes suaves alors et brisantes, celles du viol, celles du don, celles oii l'on se prosterne comme celle où l'on achète... Toute civilisation a laissé cette sauvagerie dans l'homme. Elle est terrible et pleine d'attraits, elle refait de l'être infiniment attendri et idéalisé une bête haletante, noire, hantée de meurtre, et qui se sacrifie à la volupté.

— Ah! qu'elle apparaît puissante, qu'elle détruit férocement les êtres... Ses courtes minutes de joie se paient en longues journées, en longues années funèbres. C'est la pêcheuse suprême du suicide. On y court pour rendre l'amour éternel elle trahit l'amour et fait de l'amant un ingrat... Et l'homme et la femme s'étreignent cependant dans l'oubli, dans

le défi de la maladie, dans le défi du péril, de la honte et de la mort...

Duhamel pleura. Son cœur amoureux se fondit de compassion pour l'humanité. Ce lui fut doux. La^ ravine crispée, le luxe paisible des avoines, le ciel vaste ajoutaient à sa peine parce que le bonheur semblait facile dans ces harmonies anciennes. Mais le moraliste se reprit avec quelque ironie à sentir que ces larmes furent surtout d'un chagrin d'enfant.

— Il ne s'agit pas de pleurer sur le chaos, murmura-t-il, mais de le dominer. '

Les jours coulèrent. Sa fièvre grandit. Une résistance obscure de son cerveau l'empêchait d'êtr( lucide. On eut dit que la passion luttait pour demeu-j rer instinctive. Il avait beau se murmurer les mots,i sur lesquels il voulait mener son enquête ; ces mots, comme des commissaires parmi un peuple en révolte, ne rencontraient que stupidité et inertie. Sa têtej demeurait compacte ou des rêveries brusques l'épar-* pillaient. Il en venait à ne plus pouvoir évoquer Il la silhouette d'Alice, à ne plus pouvoir sentir

son amour pour elle. Sa volonté se choppait à cet appareil de la volupté sur lequel elle a le moins de prise, qui, même, se dérobe à toute manifestation consciente. Il demeurait dans l'hébétement de son impuissance, quand, un matin, une toilette claire, toute nouvelle, d'Alice, lui donna une secousse et lui rendit l'orientation. Dès lors, son âme, vaincue par surprise, se prêta.

Il commença par se rendre compte de l'importance du vêtement féminin dans l'amour moderne. Il admit que les jupes flottantes, les jolis corsages ajustés,

LA CHARPENTE i%\

les chapeaux compliqués, renroulement savant de la chevelure sont de formidables signes de la domination des classes riches, de la soumission des lasses pauvres, et que son désir, ravivé par telle robe d'Alice n'est que la joie cruelle du vainqueur ou la sombre envie du vaincu. La créature de luxe ne lut possible que par d'impitoyables hécatombes, i)ar des prodiges de courage, de travail, de pensée. Le luxe d'Alice est tout cela. Il est Torganisation -ociale, l'ouvrier affamé, le marchand embusqué tlcrrière son comptoir, le voleur qui coupe la vitre, le policier qui garrotte, l'armée, la magistrature, le Parlement, l'Académie... Et quand lui, Duhamel, se luime devant le luxe d'Alice, son désir, sa passion -ont des servitudes sociales.

— Je n'en rougis pas, se disait-il, car il est juste que la part sociale l'emporte en nous sur la part individuelle, mais cela ne vaudrait pas la peine de m'être ''levé au-dessus de l'inconscience ordinaire, pour que je sois remis aux fers par l'amour... Je serai un homme démon temps, libre et volontaire, là comme ailleurs.

Mais, lijjrc et volontaire sont des mots relatifs. L'amour n'est rien pour l'homme, hors cette com- [tlication d'accord avec les besicles du notaire, l'hermine des juges, l'uniforme de l'oflicier. Les plus divines émotions amoureuses ne sont que nos battements de cœur dans ce que l'on a coutume d'appeler la carrière, c'est-à-dire dans la lutte contre ces obstacles : les lois, les usages et les mœurs; et Duha- •ncl aimait comme un bourgeois rusé, exploiteur, protégé par la police, fasciné par le pouvoir, subis-

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sant le respect, imposant le respect et aidé dans son amour par une littérature et une religion qui, à travers les siècles, n'exaltent comme vertu que les servages utiles. Humble et blessé dans ce que nous appelons nos délicatesses sentimentales, il conclut :

— Mon amour pour ma femme n'a pas été autre chose. Je l'ai prise pauvre mais belle, c'est-à-dire préservée des trop rudes besognes, élégante, c'est-àdire significative des servitudes sociales... J'ai aimé en elle le symbole de ma caste et non celui de mon intelligence...

Mais alors, pourquoi hésitait-il à s'emparer d'Alice, puisqu'elle devenait un idéal supérieur ?

Il aurait bien voulu pouvoir se murmurer les vieux mots qui se tenaient aux carrefours de son cerveau et qui répondent à des habitudes sociales, qui disent les esclavages séculaires, les émotions faciles, les convictions sans lutte : Loijauté^ Justice^ Respect, Pitié^ Noblesse, Renoncement. Mais il s'était trop avancé, il avait trop exigé un idéal conscient pour se réfugier encore aux douces obscurités servîtes, aux vieilleries de la vertu.

— Car la vertu, ici comme ailleurs n'est que la lutte des choses établies contre les choses nouvelles ; c'est là toute la vertu dans ce qu'elle a de plus puissant : son côté critique ou négatif... Ainsi la plupart de nos vertus pourraient porter un autre nom : lâchetés.

Quand il se murmurait de telles phrases, Duhamel sentait les mouvements de son cœur se précipiter et son amour paraître sous un aspect nouveau. Certes

i! voulait une haute morale, mais il entendait qu'elle ne fut pas riiumble servante de l'opinion.

— Ah ! les paroles du Christ sur Madeleine : « Elle ;« choisi la meilleure part. » Toute la vertu de^Iarthe n'obtient pas grâce. Et l'autre qui a risqué^ qui a aimé, qui verse généreusement ses parfums et ses caresses, c'est elle rj^]lue. Il a raison sans doute, (jae je ne prenne pas Alice, je m'évite des soucis il des ennuis, mais je sers peut-être moins à la )mplication des sociétés et de moi-même qu'en la ()renant.

Aux moments oiiil pensait ces choses il errait mme un fou par les emblaves, cherchant dans immobile nature à immobiliser sa pensée, pris entre ardeur amoureuse qui le menait au paradoxe et sa \olonté d'être vrai et sincère. Cette lutte dura. Souvent il criait de détresse ou ses larmes coulaient. Wais il revenait toujours à son point de départ, et iifin son cœur fut dompté.

11 admit qu'il n'existe pas un absolu de vertu, pas

•lus qu'il n'existe un absolu d'être, et que, d'ailleurs,

•^ problème de la vertu n'est pas différent de celui

le l'être. Le milieu social non plus ne saurait être

(^gardé comme un absolu, mais bien comme un

• l'îranisme d'évolution dont l'inlluence sur l'individu

ipparaît fatale et nécessaire. Le dédaigner serait

l)surde, s'y soumettre sans résistance serait vain.

/homme supérieur tient dans ces limites. Son

lestin est de se créer une âme aussi haute que pos-

iblo avec les conditions offertes. Ceux qui veulent

'parer l'individu de l'Etat arrivent à la même pau-

leté que ceux qui veulent perdre l'individu dans

l'Etat. Les deux choses sont liées au point que la plupart des gens ignorent où commence l'un, oii finit l'autre.

— L'homme subira donc l'orientation sociale ; ili se soumettra aux coutumes, aux usages, aux règles, pourvu qu'ellesn'empêchent pas son développement. Or, accepter des mythes, des symboles, dans un temps de philosophie expérimentale, accepter une unité arbitraire dans une époque d'unité transformiste et évolutioniste, cela est opposé au développement d'une conscience supérieure. La vertu suivra' les lois de l'évolution générale, elle ira dans le sensi de la supériorité qu'il importe seulement de ne pas) confondre avec le triomphe immédiat et grossier.

Malgré que ces réflexions le rassurassent, elles ne| le contentaient pas. Il voyait que demeuraient à' résoudre de graves questions sur ce qu'on a appelé' la force et le droit ; mais il écarta son inquiétude en' se disant que la force et le droit sont des mots d'une notoire absurdité dans leur acception vulgaire. La' force se confond finalement avec la complexité et le' droit avec l'évolution :

— La mort, l'accident aussi se dressent devant moi pour me crier que tout est vain ; et cependant le souci' de l'espèce a prévalu sur celui de l'individu, le perfectionnement de la bête sur son découragement, si' bien que, a priori ^ la mort est, pour la nature, comme si elle n'était qu'une fiction et peut-être en somme n'est-elle qu'une fiction? Ainsi s'expliquerait l'esprit de sacrifice en faveur de l'avenir, qui va grandissanti de l'instinct maternel de la bête à l'instinct patriotique ou spécifique de l'homme.

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