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DES MAINS SALES

M"'* Duhamel avait fait connaître son arrivée dans le pays, et, un après-midi, M""^ Rardomb, une châlelaine qui habitait à quelques kilomètres seulement arrêta sa calèche devant la petite maison de campagne. M"" Lebérant sa belle-sœur, s'y trouvait avec elle. M"^"" Duhamel les reconnut, son cœur palpita dune joie absurde. Elle courut au devant des visiteuses et, tandis que M"' Rardomb lui rendait gentiment ses caresses, M""^ Lebérant tenait à distance la petite bourgeoise sensible.

Les Lebérant possèdent le domaine de Nancourt à quelques kilomètres de Marines, huit cents hectares «le terrain, en jardins, parc et foret d'un seul tenant, avec habitation seigneuriale. Ils ont la morgue des i;rands riches roturiers qui vivent en contact avec les aristocrates de race. M™' Duhamel s'aplatissait devant eux parce qu'ils lui avaient ouvert leur chà-

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teau deux ou trois fois et qu'elle y avait dîné jour avec les de Gaillard-Dachot et les de Rosebelle.

M"'' Lebérant reçut avec froideur ces hommages. C'était une grande femme maigre et sèche, très masculine d'allures, de langage, vêtue de quatre sou& d'étoffes mal assemblées par sa femme de chambre, hystérique avec cela, d'une hystérie qui la portait, soit à cheval, soit en voiture, à de brusques prouesses sportives, dont plusieurs avaient mal tourné, lui cassant une fois un bras, une fois une jambe, sans qu'elle en voulut démordre, ni môme reconnaître qu'elle se fût fait le moindre mal. Cette témérité comme ce mensonge attestaient suffisamment sa névrose, mais elle se décelait encore par des attaques de nerfs et une tendance à employer des mots de| charretiers ivres au détour des conversations. i

M""" Bardomb, sa belle-sœur, toute petite, ronde et grasse, bien prise, brune, le nez aquilin, avec de trèS} charmants yeux et un plus charmant sourire, le teint olivâtre d'une italienne, possédait au contraire une admirable pondération. Nulle n'est plus entendue à gérer une immense fortune, à créer du bien-être autour d'elle, à réaliser de tout son cœur une bonne vie paisible, harmonieuse, où le devoir, l'amour, la justice fraternisent dans une morale simple et bonne enfant, aussi loin de tout excès que de tout scrupule. Une sorte de M'"" de Warens, mais pour la grâœj seulement, car elle n'a ni la supériorité, ni d'ailleursj] la facilité de mœurs de la maîtresse de Jean-Jacques. Très matérielle au contraire, sans lecture, sans inté- ' rêt pour autre chose que sa maison, les gens qui la .1 touchent, son fils, son amant, ses serviteurs. Sorte

irégoïsme raffine qui apparaît de la bonté quand même dans ce monde tellement raidi par l'avarice et le préjugé. « Elle huile sa vie ! » disait d'elle un intime. Rien en effet ne pouvait crier ni grincer autour d'elle, sans qu'elle y portât remède. Tran- ([uille et satisfaite, elle vivait dans un cercle de visages et de choses souriants, sans connaître ni vouloir connaître les (( ténèbres du dehors ». La passion de sa vie avait été pour un grand irçon, épais d'esprit, beaucoup plus jeune qu'elle • t ayant raté si souvent son baccalauréat qu'il Livait fini par y renoncer, très sot donc, mais qui -était attaché à sa maîtresse par toutes sortes de gâteries dont l'avarice de ses parents le privait, lont il se serait d'ailleurs privé par sa propre avarice.

Elle avait jadis ardemment souhaité le mariage, liais les parents du jeune homme s'y étaient opposés our de multiples raisons, surtout parce qu'ils craignaient le ridicule d'un jeune homme épousant une émme plus âgée que lui, et encore parce qu'elle ivait un fils d'un premier lit, donc un héritier, ce jui enlevait du prestige à ses millions. Elle demeu- ;iit veuve, sans chagrin trop cuisant, heureuse de ^ oirson amant demeurer célibataire et se persuadant [u'il le demeurait à cause d'elle.

Les deux dames, introduites au salon oii se tenait )Liliamel, furent présentées à M"'' Delafon et à Alice Vormanoir.

— Normanoir? demanda tout de suite M'"° Echéant dont r Annuaire des châteaux de France et d'aures recueils sur la noblesse étaient les livres de

chevet ; il y a des Normanoir de la Ghastellerie, possédant des terres dans l'Anjou.

— Ce sont mes cousins, répondit simplement Alice ; nous sommes ma sœur et moi des Normanoir de la branche ainée.

— La branche aînée ! s'écria M™^ Lebérant subitement pleine de déférence, n'est-ce pas le comte de Rocourt qui en est le chef?

— Parfaitement, dit M""^ Delafon, le comte de Rocourt est notre oncle ; mais notre père s'est brouillé de bonne' heure avec son frère.

M™* Duhamel demeurait béante.

— Voilà le premier mot que j'en entends î fit-elle, soudain envahie de sentiments si opposés, joie, envie, colère, admiration, qu'elle faillit verser des larmes.

— Comment, vos amis ignorent...

— Mon Dieu, fit M""' Delafon, toutes relations ayant cessé entre notre famille et nous !.. . D'ailleurs, notre fortune plus que modeste et les goûts de mon mari ne nous permettraient pas de voir des gens qui, de leur côté, ne s'intéressent guère à nous.

— Il est vrai, repartit M""" Lebérant avec une montée d'orgueil, que le titre sans argent pour le soutenir ne vaut pas pipette, dans le triste monde où nous vivons aujourd'hui.

— Et je crois bien dans tous les mondes où les hommes ont vécu, corrigea Alice.

M"'® Lebérant eut un regard impertinent.

— Mademoiselle est philosophe !

— Ma sœur et moi, répondit M"'' Delafon aveçij vivacité, nous ne croyons pas que le monde soit pirei| aujourd'hui qu'autrefois.

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— Cependant, autrefois, on n'eut pas laissé des Normanoir dans la médiocrité, le roi y aurait pourvu.

— Est-ce bien sûr, se récria Alice. C'eût été une <'re injustice î

— Mademoiselle ne prêche pas pour son saint, dit M"'' Bardomb.

M'"'' Duhamel, restée coite jusque là dans le saisisment de voir M"'*" Delafon et Alice prendre une lie importance, intervint avec quelque esprit de ilousie.

— Mes amis sont des démocrates, dit-elle... D'ail- <'urs, elles partagent les idées de mon mari et aussi • lies de M. Delafon.

— Il est assez naturel, dit M"""" Lebérant, froide et ii:ressive, que ces messieurs défendent leur classe.

M™*^ Delafon et Alice échangèrent un sourire.

— Assurément, dit M. Duhamel, jusque là silenieux, je m'entends avec Delafon comme les deux

• igts de la main.

Ici l'hystérie de M""* Lebérant se manifesta avec uelque brusquerie.

— Deux doigts de mains calleuses.

— De mains calleuses, certes î dit M™*' Delafon I es pâle sous cette attaque ; de nobles mains cal- 'uses !

M""^ Duhamel tremblait de tous ses membres.

llait-ou lui faire perdre ses précieuses relations.

l'"* Bardomb de son côté se préparait à intervenir,

ins son éternel désir d'avoir la paix, mais la répli-

ne de l'hystérique partit comme un obus :

— De nobles mains calleuses, je le veux bien, lais pas d(*s mains de nobles.

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liai

— Madame, fit froidement Duhamel, qui voul éviter une émotion à M'"*' Delafon et à Alice, je suis fâchée de vous apprendre qu'il ne faut point parler à la légère, mon ami est le marquis de la Font d'Erclée. S'il était ici il vous dirait ce qu'il pense de sa noblesse.

Il y eut un silence impressionnant où M""*" Duhamel demeura paralysée, tandis que M™' Lebérant et M™^ Bardomb s'immergeaient dans on ne sait quelle absurde mysticité venue de tant de causeries sur les titres et les filiations ; une vénération subtile que la bourgeoisie française semble avoir dans le sang et! qui se renforce encore de critiques bilieuses, dei colère et d'envie. Car le titre vit d'autant mieux qu'il est un rien, une chose insaisissable, une chimère dont Fardente jalousie et l'orgueil font une réalité terrible. Comme toutes les distinctions sociales ill grandit de la lâcheté universelle. Aux yeux d'up enfant légitime la bâtardise peut n'avoir aucune M importance : elle aura toujours une importance

|ii énorme pour un bâtard. Le bourgeois a porté su

roture jadis comme une bâtardise. Il n'a pas seule ment subi le mépris de Taristocrate, il a lui-même élargi la légende. Aujourd'hui qu'il possède la puissance effective, son humiliation est profonde d'avoii devant ses yeux un homme qui peut l'accabler de ce simple mot de « noblesse », sans devoir donner d'autre raison ^de son dédain que la tradition vivacc oii il s'appuie absolument comme le légitime s'} appuie pour humilier le bâtard.

Le marquisat du pauvre Delafon suffit à rendre l'hystérique souple comme un gant, et môme à renforcer

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d'une nuance aimable la politesse de M""' Bardomb. -La visite s'acheva dans un esprit de grande cordialité, il fut convenu que M"' Duhamel amènerait M""' Delafon et Alice aux châteaux de ces dames.

(Juand elles furent parties, une longue conversation s'engagea entre le trio d'amis, tandis que M*"" Hude et sa fille montaient à leurs chambres. Duhamel s'aperçut que son calcul n'avait pas été faux et que le passage de ces misérables esprits éveillait dans M""^ Delafon miUe petites rancunes et aussi mille petites curiosités. Elle était piquée. Alice, stylée par Duhamel, entretint ce sentiment. Alors, prise entre la tristesse que lui donnait la séparation d'avec son mari et l'excitation de ces nouvelles figures, si la malade ne perdit pas ses idées noires, du moins l'obsession cessa de troubler son sommeil. Elle dormit la nuit. Il lui revint quelque énergie. [Elle accompagna sa sœur dans de grandes promena- Ides avec Duhamel, et, sans participer de leur âme Itout entière, elle goûta cependant le rythme large, lia préoccupation de vérité et d'humanité que ces leux singuliers amoureux mettaient dans leur Ipassion.

Une lettre de l'absent apporta aussi quelque joie. |[1 allait bien, il se ressaisissait, espérait reprendre Içoût au travail et à la vie. Enfin une invitation à llîner chez les Lebérant souleva des questions de loilettes où ces dames sombrèrent pendant toute une lemaine.

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