ILS >E BATTENT QUE D UNE AILE
Le mercredi, jour fixé pour le dîner, arriva. M"'^ Lebérant avait prié ces dames de venir tôt et l'on se mit en route dès quatre heures. Les voitures roulèrent au grand soleil. Celle deM™*" Duhamel et M"''' Delafon marcha la première ; l'autre suivit avec M"'^ Hude, Alice et Duhamel. Les dames étaient éblouissantes. La joie neuve, enfantine du changement, tenait tout le monde.
L'herbe des grand'routes était fraîche encore. Les coteaux dressaient des pans de moisson verte et des fourrures de feuillage à tous les creux. Le ciel couvrait la terre d'une soie pleine de reflets oii le bleu dominait ; ,de petits bois lointains portaient de l'ombre, tous dans la même direction, et cette ombr< rendait solide le paysage qui, sans cela, eut paru irréel. Une vibration s'élevait sur la route, mille mouches ardentes poursuivaient les voyageurs, et rien né bougeait en dehors de ces petits êtres noirs' qui semblaient dans leur vol briser des bouts d'un fil léger, tant ils tournaient à brusques arêtes.
LA CUAUPENTE 139
Sur le devant de la calèche, ayant en face de lui a belle-mère et Alice, Duhamel cherchait avidement les yeux la nature et tout ce qu'il y a d'invisible tarmi elle:
— Combien apparaît ce que nous disions Tautre
OUI", la surface de la terre comme le lieu de sa plus
:rande splendeur parce qu'elle est la réponse à
abîme, la chose transformée sous la pression du
aste monde. De sorte que non seulement ses cour-
K's, ses creux, ses plaines et ses mpnta2:nes. mais
ncore l'armée des arbres et des herbes, les forêts,
s prairies, les eaux, tout est la réponse à notre mi-
lute du monde faite de milliers d'années, si bien
me, révélant les forces et révélant la loi, on peut
lire de la face de la terre qu'elle reflète la face de
>ieu.
Qu'est-ce donc que l'âme amoureuse d'Alice peut ressentir et reconnaître d'un homme tel que Duhaiiel... Déjà rien que l'élan, la ferveur de son sang ('néreusement mis en circulation par la présence, me griserie un peu confusionnante, tant de choses jui sont dans la chair de la femme et qui se pâment l qui s'oublient dans des paroles miraculeuses, lansposant la vie, la mêlant tout à coup au vaste inivers, n'est-ce pas suffisant pour rendre à tout (mais la pauvre fille esclave.
Avec qui donc verrait-elle la splendeur qu'elle [)erçoit ? Qui donc ferait des petites collines qui 'lululenl sur la Viosne, des arbres groupés en bois u bord des villages, des prairies, des blés épars t>us le grand soleil, vaste troupeau d'herbe qui lourrira le troupeau des bœufs et des moutons, de
la rivière elle-même, clapotant des rellets à travers les saules ou les aulnes, des routes montant vers le ciel, du ciel sans fm tombant ainsi qu'une chape sur les épaules de la terre, qui donc ferait des renoncules ou des diplotaxes, du coquelicot ou de VotVk blanche, le superbe symbole d'une pensée aussi variée que l'Univers lui-même.
Alice ne savait plus, à entendre la voix aux timbreaimés, si c'était la nature qui éveillait la beauté dan^ son âme ou si c'était l'âme de Duhamel qui créaii la beauté dans la nature. Moment où l'être éphémère s'abouche avec les réalités de demain, elle en goûte l'inoubliable essor, mais M""^ Hude, coupée; dans sa gaité de vieille, dans les petits conforts et les menues joies, la lumière sur la route, quelques lleurettes, les belles robes et la belle réunion, se révolte, interrompt d'un mot aigre-doux.
Cependant les calèches atteignent Nancourt. jyjme Duhamel signale le bois, les fermes, les champs^ les haies, le mur du parc. Elle crie de loin :
— Tout leur appartient !
EtM"^*' Hude :
— Huit cents hectares d'un seul tenant !
Toutes deux, dans cette richesse d'un autre, semblent prendre quelque obscure revanche sur le mari médiocre. Elles se grisent comme des alouettes au miroir... Une seule pensée — la pensée unique de millions d'êtres par le monde — la puissance de l'argent. Duhamel observe sa femme. Si jolie dans son extase, elle lui est odieuse tout à coup, il la sent traîtresse, prête à se donner à ce monde qui est l'ennemi le plus acharné de tout ce qui pense, de
e qui aime. L'argent I 11 songe à Jésus soupçonnant udas parce qu'il était trop bon caissier.
Amer, il regarde Alice. Elle sourit vaguement ux paroles de la belle-mère. Dubamel pense : ; Presque tous les hommes mettent la richesse aulessus de la vie morale ; c'est une chose aussi mécalique que le tassement des cellules dans les couches ntérieurcs d'un arbre. Mille raisons subtiles expli- [uent le lugubre esclavage et il n'y a pas à en vouoir aux gens pour cela, il n'y a qu'à constater leur nconscience. . Mais périsse plutôt Alice que lavoir éduite par Tignoble empire de l'argent... »
Alors, il eut un ressaut de jalousie, il perdit sa érénité, il vit la jeune fille souriant à tel millionaire, à tel marquis, et llattée de l'importance de es millions ou de ce titre. Il fit un plaidoyer briipt :
— 11 est tellement lâche d'accepter une considéraion due à la richesse, à la noblesse, à quelque disinction artificielle que ce soit !...
Il regardait Alice; mais M"*' Hude se sentit atteinte Qoiqu'elle ne fut ni riche, ni titrée, ni gradée. Elle tait seulement une voix de la médiocrité qui crée es hiérarchies et elle se révolta :
— Il faut avoir plus de tolérance, dit-elle ; il se pouve des âmes élevées partout. Condamner les «ns pour leui^ fortune, pour leur titre, pour leurs istinctions, ne me semble pas très charitable.
Duhamel se reprit sous ces paroles qui sont l'hyocrite défense sociale au nom do la vertu la plus niversellemont méconnue par elle. .
— Vous avez raison, maman, dit-il, et cependant
mon observation demeure, car elle ne s'adresse pa^ aux riches, elle s'adresse aux gens qui les peuvent juger... Au petit nombre de gens qui croient qu'il existe des choses au-dessus de la richesse et de la fortune.
Il interrogeait obstinément le visage d'Alice pendant qu'il parlait. Le comprit-elle, obéit-elle seulement à tant de secrètes sympathies entre eux ; elle murmura :
— N'est-ce pas Gonfucius qui a dit: « L'homme inférieur s'occupe des intérêts, l'homme supérieur s'occupe des lois. »
— Oui, oui, fit-il ardemment.
— Mais, dit M™^ Hude, les lois, il faut bien qu'on les conforme aux intérêts, sinon les arrêts des tribunaux ne satisferaient personne.
Duhamel et Alice sourirent, amusés de l'équivoque. Les lois dont parlait Confucius apparues sous la robe de nos magistrats, cela donnait si juste lia mesure de M""^ Hude que ni l'un ni l'autre n'eurent le courage de pousser plus loin.
Ils se replongèrent à la beauté qui les environnait et qui n'est pas belle seulement d'exister, mais parce qu'elle nous a précédés dans l'existence. Un peintre eut aimé les pans bleus du ciel contrastés sur les blés gris, les luttes du vert cru de l'herbe avec le vert argenté des saules, les t^Tches audacieuses du coquelicot et du bluet, les fins accords du jaune des renoncules avec les sommités fleuries du gramen, les horizons bordés de violet-bleu, les rires en étain neuf de l'eau au friselis du vent, les route> blanches dont les bords se rapprochent, et tel vil-
âge bis, dormant à mi-côte et tout étincelant de /lires allumées.
On arrivait. On franchit la grille ouverte. Les caèches roulèrent sur le gravier, coupèrent les nappes étendues du soleil et tout le monde descendit au proit d'une petite marquise vitrée.
La maison assez grande et fraîche était bâtie en bierre meulière. Pour lui donner un aspect seigneul'ial, les Lebérant avaient voulu y ajouter deux ailes )rnées de tourelles, mais, à moitié de leur projet, la lépense les effrayant, ils avaient renoncé. Ce qui lisait dire aux dames Biblot que « les Lebérant ne lattaient que d'une aile ». Cette ridicule maison ina- Ihevée n'en prenait pas moins une apparence de conlort et de richesse parmi la vaste pelouse, les grands rbres et les parterres fleuris. Gela suffisait à impo- |er le respect à tous ceux qui connaissaient la forme réelle des châtelains...
M"'' liude et M""' Duhamel y pénétrèrent avec de letits frétillements de joie. M""" Delafon suivait, inifférente, avec Alice. Duhamel éprouvait l'angoisse |ue nous prenons dans la passion à toute circonsince nouvelle et suivait avec une poitrine gonflée soupirs la silhouette délicieuse de sa jeune amie. In valet, le groom de M. Lebérant fils, les introduilt au salon.
M"' Lebérant s'y tenait assise sur un fauteuil oii lie passait sa vie, près de la cheminée. Elle se leva pur accueillir ses hôtes, marquant une sollicitude Isible pour « M"° de Normanoir » et « M"'" la maruise de la Font », tandis qu'elle prenait des formes livalières h l'égard de M'"' Duhamel et de M"' Rude.
144 LA CHARPEjNTE
Tout autour d'elle indiquait une âme avaricieu et vulgaire. Le salon, à part ses dimensions, eut paru ignoble à un huissier de province. La tenture était gris sur gris avec une baguette noire tout autour. Troits portraits ronds, du temps de Louis XVI, sans aucune valeur, en ornaient seuls la terrible nu- *j dite. Deux très grands canapés en forme de divan, recouverts en cretonne reps rouge à ramages, tenaient un des côtés de la pièce, tandis que, répandus un peu partout, se trouvaient quelques chaises et quelques fauteuils de style bâtard, datant du troisième empire, en bois noir et garnis du môme reps que les divans. Un vieux piano d'Erard, qui se révélait une terrible marmite, brillait dans un coin, et une étagère à bibelots portait quelques pauvres curiosités provenant de la succession du père de Madame, jadis notaire à Cambrai. Enfin, devant une des fenêtres, sur un guéridon, le luxe de quelques livres, Y Aniîiiaire des châteaux, la Revue des Deux-Mondes. et aussi un immense vase très laid et sans valeur, k peine si quelques plantes relevaient la désolatiou
générale.
jY^me Deiafon et Alice eurent une impression lugubre de ce terrible salon de riche avaricieux. Nulk grâce n'en harmonisait la misère, ne la relevait, fut-C( d'un goût violent. Tout était usé, terni, entretenu sans même le charme de certains raccommodages. Alice regardait avec stupeur une carpette devant la cheminée, amincie jusqu'à la trame, sorte de tapi? au mètre à quoi l'on avait ajouté un bord en tressf de laine, fait à la maison par une main inhabile.
Duhamel était venu dans ce salon les années pré-
L\ CIÎAHPENTE 145
îédenlcs et chaque fois une sorte de tristesse l'avait jaisi à se figurer Tétat d'esprit de ces riches, possédant la richesse ainsi qu'une chose abstraite, sans irertu pour orner et exalter la vie.
D'ailleurs, cette pauvreté il ne la mettait pas seuement dans leur mobilier, il la maintenait dans leur ntelligence, se défendant avec soin tout ce qui ressemblait à un effort cérébral ou à une jouissance Tart. Certes la vanité les poussait au désir d'étonier les gens, de leur inspirer quelque respect, mais Is regrettaient que cela dut coûter si cher et, dans îette lutte entre Torgueil et l'avarice, l'avarice l'em- )ortait encore, car ils se contentaient de l'indispenable minimum somptuaire exigé pour avoir des relaions dans le monde.
Ce sont des maisons où l'on discute àprement la lécessité de rendre tout juste ce qu'on vous a donné, »ù l'on calcule le nombre des plats d'un diner afin le ne pas se trouver inférieur à ses amis ; mais où, es sacrifices faits à la vie de société, on se replie sur oi, dans l'adoration unique du Veau d'Or.
De temps à autre, cependant, la nouveauté entrait ï comme un irrésistible météore ; alors on comlençait à bâtir une aile de château ou on meublait n toile claire de Jouy à ramages Louis XV ou lOuis XVI un petit salon avec window donnant sur i parc. Pris de terreur ensuite on s'arrêtait pour
ngtcmps, revenus à cette idée, fort juste d'ailleurs, lue la richesse et le prestige d'un immense domaine, [uffisent à attirer le respect des hommes.
Mais les déjeuners, surtout les diners rendus — lalgré des combats intérieurs et parfois intestins —
avec quelque magnificence, les invitations à chasser, quelques pique-nique, devenaient des choses de fondation, en dehors de quoi on eût perdu d'infiniment glorieuses relations. ^
La même raison rendait nécessaire certaines cultures de fleurs, de fruits, dans des jardins spéciaux, | moins pour satisfaire les yeux par des harmonies délicates ou le goût par des pulpes savoureuses que[ pour nourrir des amours-propres et des conversa-i; tions devenues aussi essentielles à ces braves gens, que les échanges de timbres-poste aux philatélistes.
Après quelques minutes d'une causerie banale, M"'*' Lebérant offrit le tour du propriétaire. Cinq heures venaient de sonner. Il ne viendrait personne pour le dîner avant six heures.
Tout le monde sortit, précédé par M""® Lebérant qui accaparait M"'*' Delafon, tandis que M""^ Hude et i ]\|me Duhamel s'empressaient auprès de la riche propriétaire. Une fois dehors, cependant, le grand soleil arrosant son corsage et sa jupe de pauvresse. M""' Le-; bérant fit triste figure à côté de l'élégante M'"'' Duha-i mel, de la belle et grave M™° Delafon, au visagej douloureux et charmant, de la noble et subtile Alice, toute ardente de vie, de passion, d'enthousiasme pour l'ami de sa jeunesse. "/
Au bout de quelques pas, ils trouvèrent M. Lebérant, vêtu de velours brun à côtes, grande brute gauloise, épaisse d'intelligence, aux gros traits lourds,!' avec des yeux bleus sans flamme, des cheveuxj blonds, une carnation rose et fraîche, très vigoureuxj et bien portant. De souche petite bourgeoise, sa& fortune lui montait à la tête. Il lui était pénible de.^
ine pas en parler, mais il avait appris qu'on se moque de cette manie des parvenus. De môme, il aurait bien voulu se payer un titre, mais la crainte des railleî i('s et surtout l'argent qu'il en coûte, l'avaient arrêté. U se contentait d'être un royaliste farouche, plein de haine et de mépris pour la République et les républicains. A la mort d'Henri V toute la famille avait pris le deuil, malgré la dépense. Ce pauvre homme Hait maire de sa commune qui renfermait bien trois t^nts âmes. Il passait beaucoup de temps dans son abinet, à la mairie, et il y dormait sans doute car amais son activité administrative ne montra d'effet. Là debout, enveloppé de velours brun, ses traits ourds, ses mains épaisses, il symbolisait le triste land riche rallié à l'aristocratie de race, être sans >ndemain, captif de sa fortune et qui remplit dans inconscience une fonction si misérable qu'elle "équivaut pas à celle du casseur de pierres sur les randes routes.
L'orgueil lui tend la peau du visage, et quand sa mme lui présente la marquise de la Font et M"° de Mrmanoir, il s'incline, il fait la révérence; ce qui présente la noblesse aux yeux du bourgeois et de )uvrier, les milliers d'images où l'on voit des marlis faisant des grâces devant des duchesses tout urbe M. Lebérant, mais de quel air froid et •daigneux il accueille M. et M"'° Duhamel avec "^ llude.
Alice en riait sous cape, tandis que le propriétaire
- conduisait à travers le beau jardin de sept hec-
es qui environne la maison. Il est vaste, très bien
' Iretcnu par trois jardiniers. Des murs parallèles
coupent le potager pour soutenir les poires, 1 pêches, les raisins en espalier, et ces murs V€ doyants, percés de portes en voûtes ont sous le ci un grand air de richesse, rappelant ces opulents jî dins où l'on voit, sur des estampes, certains berge surprenant des bergères endormies.
Ils regardaient un plant de fraises d'Hérica quand parut un jeune homme de vingt-cinq à trer ans, solidement charpenté, larges d'épaules, au sage osseux, bilieux, à la forte mâchoire et vc d'un complet de cheviotte défraîchi. C'était le fils M. et M""" Lebérant, Clovis. Un ricanement lui t( dait la bouche à demeure. Plus encore que son pèi il avait la notion exacte de ses richesses et ne ma quait pas une occasion d'en humilier les gens de fc tune médiocre.
M™** Delafon, jugeant au négligé de leur toilette q le père et le fils s'occupaient d'horticulture, dit manière d'éloge :
— A voir votre jardin si beau on devine que vo y travaillez avec amour.
Un rire sarcastique échappa au jeune homn Son titre de marquise n'épargna point à M"^ Delaf le regard de dédain, ni la parole railleuse:
— En vérité, madame, je n'y mets jamais 1 pieds, ni surtout les mains que je ne tiens pas à sal: Nous avons des jardiniers pour cela.
— C'est une occupation charmante, . répliq Alice.
11 haussa légèrement les épaules et l'on voyait son mépris qu'il savait l'humble état de fortune ( la jeune fille. Un rire plus lourd, plus impertine
ébranla les os de sa face tandis qu'il répondait :
— Oui, pour certaines gens !
— Pour certaines reines, dit Duhamel un peu fohrile.
Ciovis demeura hésitant car son ignorance était
.rande et il craignait le ridicule, toutefois il connais-
;iit assez son monde pour savoir qu'on y méprisait
ont ce qui se rapproche d'un travail manuel, et il
isqua avec assurance :
— Par caprice, sans doute... Mais nous ne sommes capricieux ni mon père ni moi et nous détestons e travail.
M"' Duhamel et M"'*" Hude le regardaient avec idmiration, le trouvant beau et crâne dans la supériorité de sa fortune. Elles sentaient puissamment }u'il avait raison de mépriser ce qui n'était pas l'argent ou n'accompagnait pas l'argent. Duhamel, lui, ivait une impression de froid aux oreilles et aux ;empes. 11 était pâle, xVlice aussi, ^lais M™*" Delafon {ue sa triste préoccupation détachait du monde, )Oursuivit rêveusement :
— Un jardin à soigner, un enfant à élever, ce sera oujours le rêve d'une femme...
— Fichtre ! cria M""^ Lebérant, ce rêve-là n'a pas té le mien, je vous en réponds... C'est un rêve de auvre diable î
M""' Delafon leva un œil étonné sur cette espèce de onne femme en vêtements sordides qui parlait de ichesse et flétrissait l'humanité d'un mépris souveain. Elle eut envie de parler, puis, déjà habituée ar son état au découragement rapide, elle demeura ilencieuse, mais elle rougit sous l'etTort, très sen-
sible au fond à cette brutale agression contre son rêve.
— Mais que faites-vous donc de votre temps? demanda avec une irrésistible vivacité Alice en s'adressant à Clovis.
— Rien, je suppose, intervint M. Lebérant avec son gros rire : Que voulez-vous qu'il fasse ?
— Mais de la politique, de la science, des travaux intellectuels, que sais-je !
M. M^'' et Clovis Lebérant faillirent éclater. Ce fui Clovis qui répondit :
— Vous avez bien dit ça, mademoiselle, intellec tuel ; c'est aujourd'hui le grand mot de tous le,' besoigneux... Dans notre monde nous répugnons l être intellectuel comme à être maçon ; c'est poui nous la même chose.
Les trois grands riches s'étaient resserrés, pleins d'insolence, avec des regards de haine aux trois jolies femmes délicieusement parées et à Duhame dont le fier visage s'indignait. Il eut d'abord envi( de crier une injure, puis il songea à l'esclandre inu tile, au triomphe que ce serait pour les autres d( l'avoir mis en colère. Son œil s'éteignit, il eut ui sourire gai :
— Pour moi aussi c'est la même chose, dit-il j'estime le maçon et l'intellectuel, sinon au mêm( degré, du moins de la même manière.
Et il ajouta d'une voix douce :
— 11 ne faut, je crois, mépriser que les malhon nêtes gens et les sots
Et il regardait en disant cela, de ses yeux chargés; de pensées, la brute au teint jaune... Alice rougit|
Us
LA CHARPENTE loi
do plaisir, M"'' Duhamel et M'"*' Hiide trouvaient que Clovis avait raison au fond, et craignaient un éclat. Les Lebérant n'osaient se fâcher car ils n'allaient pas I jusqu'à se faire prendre pour des sots, encore qu'ils eussent mis l'argent au-dessus de toute chose. Ce fut M"*' Lebérant qui répliqua :
— Nous partageons l'avis de M. Brunetière : nous ne croyons pas aux progrès de la science. La religion suffit au bonheur de Thomme. Je ne demande à mon fils que des sentiments religieux et l'accomplissement des devoirs de son rang... Les livres mènent à l'incrédulité et au mensonge. Clovis n'en lit pas, à Iplus forte raison ne songe-t-il pas à en faire...
— 11 a bien raison, madame ! jeta railleusement Alice, outrée.
Ni madame, ni monsieur Lebérant ne comprirent 'intention ; le jeune homme rougit de colère, mais il avait assez de monde pour attendre une occasion de revanche. Même il offrit galamment son bras à la eune fille et la promenade recommença.
Duhamel se tenait auprès de M"'" Delafon, s'efforçant, par une impulsion devenue naturelle, de la disraire. Le jardin avait la beauté rayonnante de mille fleurs douces à verser la lumière du sein de leurs petites urnes fécondes, de mille branchettes qui, buillant l'espace avec harmonie, disaient la multi- 3licité des désirs et le rythme souverain qui les *ègle, disaient aussi au pauvre cœur de l'homme les listricts nombreux de la souffrance, la joie de se ré- )andre contenue par l'effroi de mourir.
Ayant franchi une première clôture on arriva )ientôt sur une hauteur d'où la vue planait sur tout
io2 LA CHARPENTE
le domaine. Il était superbe. Le soleil y tombait, \ inépuisable fleuve de vie, au contact de quoi se décè- j lent les énergies si diverses de la terre ; il y tombait i sur des pelouses qui semblaient des pelages m.oirés, \ sur des graviers étincelants comme des épingles, sur ; des terres noires tels que des crêpes de deuil, sur les feuillées oii ils miroitaient et sur les troncs rugueux qu'il coupait en deux parties, une d'or, une de cendre ; il allait réveillant les couleurs qui sommeillent dans les corps transparents, irritant celles qui se révoltent dans les corps opaques, faisant crier à la nature son premier cri, le cri ardent des nuances. Mais que de majesté dans la trame vaste ment épandue, comme l'unité se refaisait avec puissance et que les pelouses, les arbres et les chemins étaient calmes, souverainement dominés et vaincues et tassés sous l'abondance de la lumière.
Cependant l'heure avançait, oubliée par Duhamel et Alice dans la joie des lumières répandues et de leur divin amour. M""^ Delafon, son chagrin ravivé par tant de magnificence, trouvait plus horrible d'être inféconde, de n'avoir pas un petit enfant qui balbutierait devant le vert de l'herbe et le bleu du ciel. Seules, M""*" Duhamel et sa mère restaient ravies en admiration devant les propriétaires d'un si vaste pan de nature.
On reprit la route du château. Les Lebérant mon-(j traient toujours de la politesse et de la bonne grâce, ' en insistant un peu plus qu'il n'eut falhi sur le monde qu'ils fréquentaient, les ge?îs à châteaux eii leurs propres domaines. Le fils demeurait ricaneur] et impertinent, mais avec des timidités de collégien
I devant la moindre forme savante du langage. Il semblait alors tomber, et il tombait sans doute, dans i des distractions absolues oii toute communication entre lui et Alice ou Duhamel semblait coupée. 'D'ailleurs, M. Lebérant l'imitait en cela et, seule, j parfois. M"' Lebérant prêtait une attention légère comme celle d'un oiseau.
L'inutilité de la pensée leur semblait imposée par l'argent aussi bien que l'inutilité du travail. Sans le -avoir, par la fatalité de leur triple vie, ils ramenaient tout à cette chose unique : ce qui se faisait ou ce qui ne se faisait pas dans le monde des gens à t hàteaux. Parfois un petit éclat de mauvaise humeur ()Oussait M""" Lebérant à une boutade contre Duhamel, quand il exprimait avec sa simplicité coutumière il lie hypothèse un ^eu générale sur la nature des 'très et des choses.
On voyait, que pour M™° Lebérant, c'était une
ilteinte à sa propriété de voir dans les arbres, les
leurs, les oiseaux, les insectes autre chose que les
libres, les fleurs et les insectes du château des Lebé-
;int ; des objets définis, définitifs, sans autre fonc-
ion, sans autre rapport, sans autre raison que d'être
'lantés, de voler ou de courir dans le parc, le jardin
1 les bois de Nancourt. Il lui était sans doute odieux
uTon prétendit connaître et mieux qu'elle ces objets
|ui lui appartenaient ; et ce sentiment était fort judi-
ieux, car celui qui connaît * devient tôt ou tard
"'lui qui possède.
Gomme ils approchaient de la maison, ils virent
1. Dans Tordre purement social, la caste qui connaU devient celle III possède.
M""^ Bardomb avec son fils Charles arrivant dans une élégante charrette tirée par un âne. Tous deux sautèrent du siège tandis qu'un petit groom conduisait l'attelage aux remises.
M""^ Bardomb avait infiniment de charme, elle savait se vêtir avec distinction et simplicité, à l'aise dans cette grande fortune dont elle faisait un judicieux usage pour le confort et l'élégance de sa vie. Son fils, grand, mince, prenait de ses cheveux blonds et de son teint délicat, un air d'aristocratie anglaise. Les gâteries de sa mère le retenaient près d'elle, dans une douce et charmante intimité. Ils se quittaient le moins possible et les mêmes rêves de vie molle et quiète menaient leurs actions.
Tout de suite. M"''' Bardomb jeta parmi la froide et méprisante réserve des Lebérant, une note chaude et humaine. Elle eut des mots gentils où le cœur centriste des hôtes s'épanouit comme des fleurs sous une tiède averse. Les Lebérant sourirent. Glovis ne lui marqua pas une tendresse particulière mais une satisfaction quasi animale parut sur son visage ingrat. Tous se sentirent enveloppés et dorlotés maternellement.
Cependant, Duhamel observa que la conversation loin de se relever s'abaissait plutôt : il est de durs états de guerre qui ont plus de grandeur que de charmants états de paix.
M""" Bardomb apportait ce qu'on appelle le tact et le goût et qui n'est en somme que la routine des peii-| sées et des sentiments moyens. Adroite à détourner les idées subtiles, trop neuves, elle empêche quei rien ne monte et que rien ne descende au-dessus ou
au-dessous de la sphère où la jouissance demeure délicate et facile. Sous ce rapport, mieux que les Lcbérant, qui ont encore un pied dans la rudesse industrielle, elle représente la haute bourgeoisie oisive, ou plutôt active et avisée seulement dans le cercle de ses besoins qui se réduisent au luxe et à l'élégance.
Duhamel reconnut vite qu'elle possédait une sorte d'idéal fixé avec l'aide de lectures où l'on voit les efforts de l'esprit humain aboutir à des harmonies pratiques et définitives. Ainsi sont les romans anglais contemporains ces romans où, sous la factice singularité des aventures, une forte trame sociale et religieuse asservit la pensée comme le cœur aux symboles derrière lesquels le bourgeois et l'aristocrate abritent leur sécurité contre la violence des novateurs, alliés naturels du peuple.
Ces réflexions firent apparaître à Duhamel une vérité d'un ordre complexe : c'est que la société a mieux une vie d'ensemble qu'il ne l'avait jusqu'alors soupçonné.
« Il est évident, se dit-il, que la conscience individuelle est la plus rare des consciences, et cela 'explique puisque, selon nos dernières expériences, a conscience ne porte véritablement que sur ce qu'il y a de nouveau dans notre âme, sur les pensées qui 18 sont pas encore assez répandues pour devenir des habitudes, des instincts... La société, qui ne saurait itre qu'une bête plus vaste que la bete humaine, a )Our conscience une moyenne formée de médiocrités réunies. Les hommes moyens seuls y entrent et nême s y fondent, participant désormais d'une vie
i56 LA CHARPENTE
d'ensemble, remplissant une fonction mais n'ayant plus une âme au sens où ce mot signifie la conscience individuelle. De là les terribles colères, les terribles revanches de la bête collective ou de l'organe perdu dans la collectivité contre l'individu possédant une personnalité... »
Ainsi, à la grande surprise du moraliste, la sanction sociale n'est ni pour le vice ni pour la vertu, ni pour le travail, ni pour la paresse, mais indifféremment pour celles de ces choses qui s'accordent avec l'organisme collectif, qui ne dérangent point son activité moyenne, qui ne l'obligent pas à un effort au-dessus de sa moralité, de sa mentalité. C'est pourquoi les peuples tuent Socrate et Jésus-Christ, quittent à se transformer ensuite selon leur parole.
Vus de cette hauteur les Lebérant et les Bardomb perdaient leur aspect monstrueux. Duhamel se reprit et, les plaignant, conçut le triste sort que la vie leur a assigné :
(( Pauvre tourbe humaine, victime en somme autant que meurtrière. Elle est le fruit des vices de l'humanité. En elles se concrètent les vanités, les préjugés, les lâchetés qui circulent du haut en bas de l'échelle. A chaque lâcheté populaire, à chaque mauvais e1 dur instinct de meurtre ou de servilité répond un despote en chair et en os. Et ainsi la voie morale devient la voie la plus rapide des réformes matérielles. » - I