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CHAPITRE III ON n'est qu'un peu vivant parmi beaucoup de vies

Ils n'eurent qu'à suivre les fortifications jusqu'à la 3orte d'Orléans. Là, le tramway à vapeur d'Arpajon es prit pour les mener vers la Croix de Berny. Jusque Bourg-la-Reine c'est la région des maraîchers.

a jeune salade y pousse déjà à cette époque dans le Qoir terreau, le poireau darde ses fins glaives^ des champs entiers de violettes soufflent leur modeste haleine sur la route. Les ])êches des jardiniers sont l'argent clair au subtil soleil, les fumiers vers la Vache-Noire brûlent sous des fermentations trop ictives.

— Voilà, fit Duhamel en les montrant, le pain le la terre, fait avec l'aide des éternels microorgalismes.

— Ce que nous leur devons à ceux-là ! fit Delafon. e choléra, la diphtérie...

— C'est à frémir, dit Bizot ; on finit par avoir leur de vivre parmi toute cette matière dévorante.

— Qu'importe, répli(|ua Duhamel ; n'est-il pas ras- ;urant, au contraire, de songer que nous résistons à

tant de causes agressives à l'aide de quelques bonnes règles d'hygiène... Si l'inconnu parasitaire nous environne, nous corrompt, nous transforme et nous tue, ces règles nous tiennent debout.

• — Qu'est-ce que cela fait au vaste monde que nous tenions debout ou que nous ne tenions pas, dit Delafon. A quoi bon lutter puisque le désordre et la mort apparaissent à tous nos carrefours !

Delafon fumait en prononçant ces paroles, le regard lointain dans le sommeil du tabac.

Il y eut un long silence jusqu'à la Grange-Ory.

Enfin, Duhamel :

— Et la douleur, qu'en fais-tu ?

— On la noiera dans des flots de morphine. Estelle seulement logique la douleur? Voyons, ne souffre-t-on pas au hasard, les uns affreusement, les autres pas du tout pour les mêmes maladies. J'ai là une dent creuse. Elle s'est creusée sans que je le sache. Avant celle-là, j'en avais une autre qui me livrait aux tortures de l'Enfer. Pourquoi n'arriverait-on pas à supprimer la douleur ?

Duhamel ne trouva point de réponse. D'ailleurs,^ le train précipitait sa marche entre la Grange-Ory et Bourg-la-Reine et toute conversation eut été pénible.

Tous regardaient la route séculaire, la vallée de la Bièvre à gauche, les coteaux de Bagneux et de Ghâtillon à droite. Une sorte de voile verdâtre flottait sur le squelette des arbres ; on sentait proche l'heure des feuilles, la rudesse de l'hiver enfin résolue. Les grands arbres se répandaient en ingénieuses ramilles victorieuses de l'espace. Le ciel, parcouru de nuages, changeait à tout coup les teintes du sol et le profil

le l'horizon. Devant ce printemps, prêt sous la terre

(tmmo un figurant derrière les coulisses, Delafon

prouvait un désespoir plus vif parce qu'il lui parais-

lit horrible de voir toute cette vie tremblante et

;int d'eflort aboutissant au néant. Il trouvait aux

, t"i;étaux, dans leur ingéniosité môme, quelque chose

Ir naïf et d'imbécile, de dompté, d'asservi. A quoi

on que les branchettes eussent des formes diverses

l systématiques, que les petites têtes des légumes

oulevassent la terre en un effort curieux de vivre,

i quoi bon les jolies fragilités de l'herbe, le port

tiautain et solide des arbres puisque tout cela n'est

]ue de la vie ancienne, perdue, vaincue et poussait

3n dépit du bon sens, pour être dévasté, brûlé, flétri

par l'homme et parles bêtes...

Et lui aussi, Delafon, épave sans liaison avec 'Univers, il avait poussé imbécilement comme ces liantes et il demeurait dans la vie pour des motifs v^agues, surtout par peur, par une crainte aussi stupide que Tinertie des grands arbres.

— Jamais, à aucun moment, je n'ai éprouvé de satisfaction à vivre; j'ai souffert, j'ai vu souffrir... Où donc un sens positif à l'existence ? Etre, malgré soi, dans l'idiote routine du monde !

Cependant Duhamel aimait le vaste déroulement des terres, leurs courbes lentes, la vallée de la Bièvre 311 s'alignent, dans le sens de la rivière, des peupliers, la colline qui monte sur la rive droite jusqu'à la route de l'Hay, et toute cette confusion passionnante d'aqueduc, de maisons, d'arbres, de champs, de jardins du sud de Paris. Parfois, les hauteurs se rapprochent, font une barre sur le ciel tandis que

des flots de lumière parcourent l'herbe sur la pente, d'autres fois les côtes sont à trois lieues de distance, estompées par des brumes violettes, par des bois en toisons, avec des éclairs de vitre et des raies blan ches de grandes routes. Mais surtout une impression de diversité, on ne sait quel hérissement de choses nombreuses et délicates où des reflets de plusieurs kilomètres carrés se promènent suivant les ouvertures de la nue, variant infiniment les aspects que seule la distance noie et harmonise.

Dans l'abondance et la force de son être, il sem-, blait à Duhamel que la nature lui appartînt tout entière. Il ne la voyait pas, ainsi que Delafon, dans la. succession des siècles, évoluant péniblement d'or- ^ ganisme en organisme pour arriver jusqu'à l'homme, il la considérait d'ensemble, toutes les formes simultanées, marquant les lois magnifiques de l'Univers. En sorte qu'elles aboutissaient à lui, qu'elles étaient en lui, qu'elles étaient lui-même, qu'elles n'avaient d'autres splendeurs en elles que d'être les étapes d'une haute conscience, de révéler les combinaisons sans limite de l'esprit.

Vers la Faïencerie, Alice vint prier Delafon de se rendre auprès de sa femme. Duhamel aperçut jyjmc Delafon se tamponnant les yeux d'un mouchoir. Trois petites filles vêtues de bleu la regardaient avec curiosité. Alice était demeurée sur la plate-forme.

— M™^ Delafon n'est pas malade ? demanda poliment Bizot.

— Non, monsieur. Une sorte de crise qui lui vient quand elle voit des enfants. Elle est si désolée de n'en pas avoir.

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Bizot ne manqua point la riposte :

— Et dire qu'il y a tant de ménages oii Ton n'en l'ut pas.

Il engagea tout doucement là-dessus la conversainn avec Alice, parlant sincèrement de son désir ! une nombreuse famille ; et il avait le visage limable et amoureux.

— J'appartiens moi-même à unenombreusefamillo. lieu n'est meilleur. J'ai toujours vu les enfants uni- |iios gâtés et malheureux. Môme, deux enfants ce Tost pas assez. On les rend cbétifs, craintifs, )!(''Cocement intéressés aux passions des grandes •ersonnes. La solitude ne leur fait aucun bien;

I abord elle les rend tristes et puis elle les prive des • lites querelles, des petits combats o\i se forme le nurage. Elle les rend égoïstes aussi, car il n'est rien

It" plus doux que l'amour qu'on se porte tout petit

II Ire frères ; je parle des bonnes familles. Je sais lien que plus tard on s'éloigne les uns des autres, [u'on s'oublie ; mais au moins dans son enfance on L ou la vie pleine, tous ses instincts satisfaits. Avez- "iis remarqué que les petites nichées chez les Idéaux réussissent moins bien que les grandes?

Alice l'écoutait avec plaisir : c'était selon l'évan- ;ile de Duhamel. Elle souriait donc, ajoutait sa part ['arguments sur la fraîcheur préversée, les mille mpressions qui naissent dans les enfants au contact le leurs petits frères et qu'ils ne sauraient avoir au ontact des grandes personnes.

Le bruit les coupa. Le train avait dépassé le petit Ihambord et pouvait se donner carrière sur la rande route déserte. Néanmoins, Bizot et Alice

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réduits au silence par le ronflement du train, gardaient leur place l'un près de l'autre et un vague sourire leur éclairait le visage. La vitesse s'accéléni jusqu'à devenir presque celle d'un express. Alic< s'accrocha à la rampe de la plate-forme prise d'ui. agréable vertige. Son visage eut le sommeil de ces minutes, très semblable aux minutes de volupté e' Duhamel qui ne la quittait pas des yeux sentit son cœur, saisi comme dans une forte main, se révolter, palpiter lourdement, puis s'affaiblir jusqu'à n'être plus qu'un petit grelot sonnant derrière ses côtes.

La sensation physique fut très violente parce qu'il n'osait avoir aucune pensée. Mais il ne s'y trompa point. C'était l'heure du péché. Il fut comme Adam,, nu devant sa conscience, et, grand être de noblesse,» d'expérience aussi, il ne voulut pas se tromper luimême. Il reconnut qu'il aimait Alice.

Et comment ne pas l'aimer, presque l'enfant de son âme, la créature au monde qui avait le mieux compris, le mieux partagé son amour des bêtes infér rieures, son amour de tout ce qui est faible et misérable en ce monde ; la femme de haute vérité qui voulait avec lui qu'une raison de vivre fut enseignée, mais qui n'en ressentait pas le besoin personnel, ayant, par mille finesses nerveuses, par mille communications instinctives avec le monde, le secret du monde. Ah ! l'intarissable beauté d'Alice, l'intarissable pureté d'Alice. Jamais le meurtre, la perfidie, le mensonge en elle. Toujours la miséricorde, le en d'amour, et seulement la terreur et la haine du mal Il savait, lui, Duhamel, qu'il n'existait rien de plucaptivant, de plus doucement épris de beauté, de

plus abandonné à Tespérance du bien, de plus 'ervent et de plus modeste qu'Alice.

Ayant vécu près d'elle, jamais il ne l'avait désirée ;

liais elle était en lui aussi intimement unie à toutes

es grâces de l'herbe et à toutes les magnificences

lu ciel que si elle avait été sa propre âme. Et voilà

ue Bizol la regardait pour la posséder.

— Ah ! songeait Duhamel. J'ai fini de goûter les )aisihles joies des matins et des soirs qui font à eux euls les jours dans la Genèse.

— Mais j'aime ma femme !

Oui, il aimait sa femme. Et il aimait aussi Alice.

itait-ce d'un autre amour? Un lien par-dessus la hair ? Il lui suflit d'un regard pour se convaincre [u'il l'aimait voluptueusement, que, dans son adoable et saine fragilité, dans son exquis regard, sa )Ouche tendre et inquiète, tout son corps enveloppé e fines robes mystérieuses, elle lui apparaissait une )roie au plus inelTable désir.

La Croix de Berny fut atteinte avant qu'il eut émêlé ses sentiments. On descendit. Delafon enait sa femme près de lui. Elle avait les yeux 'ougis, un air accablé et concentré. Les enfants ^ôtues de bleu étaient descendues de voiture et tondaient le train afin de le tourner et de gagner la 'oute de Versailles. Elle les regarda partir, puis îclatant en sanglots sur l'épaule de son mari :

— Pourquoi ! pourquoi !

Le mari était pâle, nerveux comme elle. Il la

:onsolait de vaines paroles pour endormir son chagrin maniaque.

Duhamel laissait faire, triste, assombri par le

drame de sa propre passion, Bizot, gêné, se tena auprès d'Alice.

— Marchons, dit Delafon, cela vaudra mieux.

Bizot et Alice prirent les devants, Delafon et s femme suivirent, Duhamel ferma la marche.

C'était la route vers Ghoisy-le-Roi. Le vent y pr( nait à revers les grands ormes. Des juments et d( poulains broutaient l'herbe d'un enclos. Plus hau les plaines s'ouvrent, l'horizon s'éloigne, on vo Paris, les hauteurs de Ghâtillon, la tour de Mon Ihéry. L'endroit est vaste, puissant, susciteur d'élai belliqueux, de solennité comme les plaines àgrand( batailles. Le vent par son souffle parfumé, so éternel courant sur le visage donne l'impressio d'un grand effort pour un but lointain. La pens^ est lourde mais robuste comme le pas d'un cheval c labour. L'immense espace ouvre le temps illimiti Les lumières mobiles sur les vallées lointaines racoi tent la victoire des rayons subtils sur la paress des ombres. Le monde s'ouvre devant le soleil, h côtes étincellent, de très fins objets, des contoui exquis se dessinent ou s'effacent sur le ciel, et tant* c'est à l'Est, tantôt c'est à l'Ouest que l'éclaircie ei faite, que les pays du rêve s'illuminent, surgii sent une minute à la conscience du paysage comm des souvenirs dans une mémoire.

Duhamel sentit là son drame se répandre, part ciper du glorieux égarement des choses. Il eut moir d'angoisse. La passion, c'était cette tempête fraîch et puissante, qui enrobe et emporte tout. La natui la subit quand l'heure en est arrivée, mais elle ne s livre pas. Le vent a beau crier vers Tinstable, vers 1

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lin (les lentes créations, vers le rêve d'un perpétuel

l sublime mouvement où tourbillonnerait les êtres ;

il n'est pas écouté. Les germinations s'apprêtent, les

ininces graminées vont pousser leurs légions, les

I amures sortiront leurs faibles et exquises fleurs, le

II uit viendra. Et le vent passionné aura rendu les Icrres plus fécondes, secoué le sommeil des plantes

I orienté les graines demeurées de l'automne.

Ainsi il faut que Duhamel accepte l'amour, qu'il - f courbe sous les longues flagellations, les crises oii

^ nerfs crieront comme les ormes à la tempête.

la passera. Le travail reprendra le dessus. Alice, lyant épousé ce Bizot qui semble un brave homme, -(livra sa destinée. Lui la regardera de loin, et jamais, jamais !...

Ouel mot de mélancolie où le cœur s'arrête, hiihamel se revécut en voyage, à l'arrivée dans les \ illes quand des milliers de nouvelles existences se I ressent tout à coup, ou sur les grandes routes l<'vant quelque séduisante demeure où une belle l«'une femme apparaît derrière des rideaux. Ne laïuais connaître ? On n'est qu'un peu vivant, parmi liés peu de vies, le reste est mort pour nous. Il faut [iiitter la ville adorable dans le soleil du matin, l(q)asser la maison où se tiennent les inconnus tout l<'uris d'espérance et qui vont oublier le passage de l'Ire âme.

dette tristesse des arrivées et des départs éveilla '»ut naturellement la mort dans l'esprit de Duhamel. Mais cela n'exprime que la fatalité des forcés amoureuses qui, créant la vie, sont aussi importantes que „la vie. Duhamel le savait et se critiquait de haut.

Il était ferme en lui de ne pas troubler Alice et de la laisser courir au mariage. Néanmoins, suivant le< formes classiques de la tentation, sa conscience se désagrégea. Son amour pour sa femme, les milli récompenses du travail et de la vertu, il fallut tout abandonner comme un navire ouvert à l'eau. Il avaii tout juste la force de sourire et de se murmurer :

— Tu dormiras, tu voyageras, tu travailleras, tu oublieras !

Le malheur est que la série s'achevait sur « tu mourras » ; alors la passion criait que, mourir pour mourir, rien n'est au-dessus des heures de l'aventure des chairs voluptueuses, des regards éperdus, des belles robes envolées. Elle contait la joie des bêtes féroces, les délices du viol ; l'ivresse des drames d'amour oii le mensonge et la jalousie, les possessions furtives sont des œuvres plus orgueilleuses et plus fortes que toute œuvre de vertu. Mais Duhamel sou-' riait, sceptique. Avec le désir meurt la volupté, la possession épuise, le mensonge rend hagard et méfiant ; tous les lendemains du mal sont dans la pourriture, les décadences lentes sortent des mauvais orgueils. Les êtres du bien massacrent dans le mal les harmonies dont ils sont faits.

— Ai-je besoin d'arguments ? L'inertie...

On approchait de Rungis. Le plateau est merveilleux en ce point, d'où, après la plaine, on voit recommencer les ondulations du terrain suivant la vallée de la Bièvre ; un cercle de collines découpe l'horizon avec des éclaircies qui prolongent le paysage à l'infini. La route vers Versailles se perd à la Croix de Berny et reparaît vers Ghâtenay sur la rive gauche

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de la rivière. Les hauteurs d(^ Fontenay et de Robinson étincellent au soleil. LYime qui s'exhale des I choses est multiple, lourde comme les rudes embla- ! ves argileuses, subtile comme les fins monticules.

Duhamel sentait la puissance de ces choses, et I que sa passion en participait par des mouvements I sauvages que limitaient mille courants épars, séparant, divisant, réduisant la farouche ardeur.

Les groupes s'étaient rejoints et il arriva que, Bizot demeurant auprès des Delafon, Alice fît route avec Duhamel. Elle avait enfin compris pourquoi sa sœur lui faisait Téloge de Bizot. Elle parla peu et Duhamel moins encore. Mais des corbeaux luttant contre la brise attirèrent leur attention. Alice sourit :

— A peine s'ils avancent I

Il leva les yeux. Elle regardait aussi. Tous deux s'étaient arrêtés. Les autres marchaient, s'éloignaient. Quand ils cessèrent de s'intéresser aux corbeaux leurs yeux se rencontrèrent. Et ils avaient, l'un ainsi que l'autre, des yeux très pâles, d'un ton faux, et qui ne pouvaient se fixer. Alice était belle d'une beauté défaite, comme si le vent avait éparpillé ses traits. On y lisait l'aveu tendre et désespéré. Alors Duhamel eut bien besoin de toute son inertie pour contenir la mauvaise parole qui lui montait aux lèvres.

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