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UNE DYNASTIE

La journée chez les Lebérant avait singulièrement excité M""" Delafon. Le monde, en lui apparaissant sous cette détestable figure, lui enlevait beaucoup de son souci maladif. Elle pensait quelquefois avec terreur (ju\in enfant d'elle vivrait parmi de tels hommes, qu'il pourrait être semblable à eux et elle n'osait plus tant souhaiter sa venue. Elle avait à peine eu le temps de digérer son irritation quand arriva l'invitation des Biblot. Trois jours à passer dans leur château de Semay en fêtes et réjouissances, distribution de prix à des élèves de l'école des sœurs subventionnée par M. et M""^ Biblot.

Duhamel obtint que l'invitation fût acceptée et ils arrivèrent le mercredi soir ainsi qu'il était convenu, la veille du jour fixé pour la fetc de l'école, un peu avant l'heure du diner. On les conduisit d'abord dans leurs chambres, puis le dîner eut lieu en famille avec M. et M"' Biblot et M. et M'^'^^ Delarbre. Les deux fils Biblot étaient attendus pour plus tard dans la soirée. Vers dix heures, chacun se retira chez soi.

Au matin, on servit le café ou le chocolat dans le^ chambres. M"'*' Hude étant matinale et curieuse si trouva prête dès huit heures et voulut sortir poui voir de près et à son aise le luxe de la maison, mai^ elle dut se battre avec sa porte qui lui résistai comme si quelqu'un l'eut tirée de l'autre côté. Enfii] d'un coup plus sec elle vainquit l'obstacle qui faillil lui claquer dans la figure : c'était un gros élastique de jarretière fixé au chambranle d'une part et au bai tant de l'autre... Elle demeurait ébahie devant cette; machine, quand une pluie de cendres lui tomba sui la tête et jusque dans les yeux. Elle poussa un cri.. On entendit des rires étouffés, puis un bruit d< course. Enfin deux ou trois portes se fermèrent dis crètement.

jy|mo n^^Q comprit qu'elle avait servi de jouet l une mystification, et se demanda si cela était ou noi dans les usages du grand monde, s'il fallait rire oij se fâcher ? Elle rentrait donc dans sa chambre poui se brosser les cheveux quand elle entendit partir ui, grand cri de la pièce à côté où dormait sa iille. Elj se précipita. Dans la pénombre, les rideaux bi( tirés, elle ne vit d'abord que le lit et sa fille dressée] terrifiée qui montrait la muraille. Une porte de pla card apparaissait large ouverte et sur le seuil, sou riant, un homme en habit de soirée tenait un doidj sur ses lèvres tandis que son autre main se crispai) sur un revolver.

La mère se jeta au-devant de sa fille en laissant h porte grande ouverte et s'écria :

— Que voulez-vous, monsieur? Sortez, sortez. .|j Nous ne vous dénoncerons pas !

Des rires trop longtemps contenus éclatèrent dans le corridor ; puis le môme bruit de fuite qui avait déjà surpris M'"' Hude... L'homme en habit de soirée demeurait toujours immobile dans sa stupide pose. Enhardie, la vieille dame s'approcha et reconnut un mannequin à figure de cire...

— C'est un mannequin, dit-elle.

M"^ Duhamel retomba sur son lit, épuisée, :furieuse. M""' Hude ferma la porte; toutes deux 'demeurèrent muettes et attristées, ne sachant quelle 'contenance prendre devant ces farces qu'elles n'osaient juger de mauvais goût. Enfin M""" Duhamel iprit le parti de rire et M""' Hude courut enfermer îl'homme dans son placard.

— Comment est-ce machiné ? se demandait-elle Itout haut.

! — Je ne sais, répondit sa fille. Je sonnais la femme Je chambre quand tout à coup j'entendis un crac[uement, le bruit d'une porte qui s'ouvre et en me ^retournant j'aperçus cet absurde bonhomme souriant fat terrible.

[ — Au fait, dit M™° Hude, la femme de chambre a'est pas venue.

— Je comprends tout, dit M""^ Duhamel en appuyant sur le bouton de la sonnerie électrique.

Les deux femmes tressaillirent malgré elles en intendant se rouvrir le placard et se représenter le Mannequin. Cette fois encore, M""" Hude se chargea le le faire rentrer.

— C'est plein d'esprit ! dit-elle. Et elle raconta sa propre mésaventure.

— J'aurais dû m'en souvenir, fit alors M"' Duha-

mel... C'est de tradition chez les Biblot... Ils ont même eu à ce sujet une aventure qui a fait du bruit et a failli se terminer en cours d'assises.

Tous les hôtes nouveaux avaient été mystifiés Duhamel en trempant dans son chocolat des petits pains en carton qui s'écrasaient sous sa dent; Alice en voyant disparaître dans un double fond le caft au lait qu'elle voulait verser dans sa tasse :

— Symbole du bonheur ! cette cafetière, dit Alic^ en souriant avec quelque mélancolie.

Avec un peu d'adresse, elle vint à bout de fain sortir le bouillant liquide et d'achever son déjeuner mais elle demeurait triste. Elle avait perdu cetti harmonie dans la douleur qui vient de ce qu'on L gouverne de ce que tous les éléments dont elle es composée vous appartiennent. Elle éprouvait de 1^ jalousie et ce qui nous accable dans la jalousie c'es que ses sources sont hors de nous. M"'*' de Rebelb figurait pour Alice mille charmes, mille séductioni irrésistibles, inconnues. Elle figurait aussi toutes le! autres femmes auxquelles Duhamel pourrait s'atta cher. Alors, les mouvements de passion se faisaien brusques et désordonnés parce qu'ils dépendaient d l'imagination pure, de réminiscences, d'impressioni mal liées, grossies et déformées par la crainte.

Une autre cause travaillait à surprendre ce ferm esprit : Alice subissait l'influence du milieu frivole tout ce mensonge, ce désaccord entre les mots, le pensées et les actes qui permet aux femmes de parle de chasteté dans le moment où elles se livrent € aux hommes d'invoquer leurs sentiments respectueu à l'heure même où ils usent de violence... Certes, le

fortes assises de son âme n'en furent pas ébranlées,

liais elle aimait trop Duhamel pour ne pas accepter

ivec une sorte de joie l'ivresse, l'affolement qui la

tonnerait à lui. D'ailleurs, aucun monde n'aurait

/aincu sa pudeur pour un autre que pour lui, et la

listinction importe. Elle ne se laissait corrompre

ijue dans la limite oîj dételles âmes se corrompent.

Elle avait toujours souhaité que Duhamel la prit,

mais elle ne s'était pas avancée, d'abord par le sen-

iment de la pudeur qui n'est ici que l'instinct do

îompliquer l'amour, ensuite et surtout parce qu'elle

Densait que le problème du bonheur de Duhamel

l'était pas aussi simple que le sien, à elle. La

luance que la jalousie introduisit, fut de la porter

i la lutte. Elle ne voulait pas que M"'"' de Rebelle

riomphât. Qu'il ne rompe pas ses engagements,

[u'il se résiste par nécessité, par intérêt, par mora-

ité, soit ; mais qu'il ne se croit pas tenu de ména-

,er Alice. Elle est toute à lui. Il est son univers.

îlle tremble sans cesse qu'il ne meure. Elle se sou-

ient qu'un jour, le bateau où elle se trouvait avec

lui et Delafon ayant menacé de couler, elle ne réllé-

hissait durant le péril, qu'au moyen de sauver

)uhamel en sacrifiant sa propre existence. Elle peut

•ien accepter d'épouser Bizot pourvu que Duhamel

ive, pourvu qu'elle puisse le savoir vivant et heu-

eux. Mais il ne faudrait pas que lui s'y trompe et

u'il se sacrifie à faux.

Ces choses terribles, elle les pensait dans la fièvre

Il elle les sentait cependant très vraies. Parfois il lui

omblait qu'elle était prête à les dire, elle s'y déci-

ait. La présence de l'aimé arrêtait ses audaces. Le

jour pouvait venir, toutefois, oii sa peine grandissante la porterait vers l'irréparable.

Ce matin là, comme les autres, comme toutes les minutes qu'elle passait loin de lui, elle ne songeait qu'à ces choses. Et tantôt elles étaient claires dan^ sa tête, tantôt obscures, mais toujours présentes, prêtes, habillées comme ces serviteurs fidèles qui dormaient jadis sur le seuil de la chambre du' maître.

Sa toilette faite, elle sortit. Pour arriver au jardin par le grand escalier de vingt marches, elle dut traJ verser plusieurs pièces magnifiquement meublées, mais sans grand art et où elle fut surtout frappée paît de grandes glaces sans tain, biseautées, garnissant le^ portes, les fenêtres ou servant de paravent. Pour le reste, c'est la splendeur des grands riches, nobled ou bourgeois quand ils aiment la splendeur, ce quf est plutôt rare ; des meubles dorés, des armoire^ incrustées de cuivre, des vitrines doublées de satin, de belles soies, de belles étoffes, de riches, tapis par tout répandus. Gela n'est ni laid, ni beau, c'est brillant, somptueux, coûteux, voire exquis, jamais intéressant.

Le jardin, large, débordant de fleurs, avec un^ grande pelouse irrégulière où s'avançaient quelques arbres, sentinelles de deux bosquets, parut à Alice dans le clair matin, le véritable luxe.

Deux jardiniers s'y trouvaient, soignant. des pl& tes bandes devant la maison. Les autres s'occu paient depuis la veille à orner la salle où devait si faire la distribution des prix. Alice put gagner U sentier qui coupait un des petits bois et menait £'•

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'^tang de Semay. Tout de suite l'endroit lui plut, îolitaire et rempli des flèches d'Apollon qui tirait iur l'eau à travers trois grands peupliers noirs d'Itajie. Les reflets se levaient des vaguettes verdissantes, ;'éparpillaient en papillotant aux confins de l'ombre ;ur les feuilles de quelques arbustes.

I Juin végétait dans une pureté extrême de Tair où l'enfonçait, se répandait, la ramure criblée de trous, t tant de nuances de vert. Une idéalité charmante i)aignait ces choses et faisait un mystère du saule .lont les rideaux flottaient, des aulnes blanchis, des jiauts peupliers noirs, de la délicate poudre poudrant uelques noisetiers.

Alice s'appuya de la main à un grand arbre dont ine racine énorme, du côté opposé à l'eau, assurait a solidité. Elle jouit du matin avec une âme d'enînl, regarda le jeu des rayons, l'ombre Iraîche où 38 herbes rares de la rive s'allongeaient jusqu'à remper dans l'eau, les feuilles affleurantes, lourdes, î frêle emmêlement des plantes de fond, quelque arpe ouvrant le carré de sa gueule vers la surface, i vol d'un ramier filant renversé sur le ciel réfléchi, ne foule de petites images élégantes et froides par ù l'onde nous requiert.

Peu à peu, devant ces clairs objets, la passion 'Alice se fit réaliste. Il lui parut simple d'aimer et 'être aimée. Elle eut le cœur des bêtes traquées ans la forêt et qui s'amusent des détours dont (5pend leur vie. La volupté dressa ses jeunes flancs ventureux. Ce ne fut plus la difficile histoire toute

• iale, ce fut une lutte rustique de belle fille ardente ni se laisse prendre le soir à l'orée d'un bois ou

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celle de Touvrière qui ne résiste pas à l'attrait connaître l'amour. Minutes cruelles et suaves qui! ont fait mépriser la femme, et qui, dans l'ensemble, complique la dilection de leur fragilité même, rem-| plit d'effroi les amants et donne plus de prix à la fidélité que toutes les palmes des martyrs. Rien n'ai résisté à cette sauvagerie, ni menaces, ni culte, ni religion, ni morale. Elle s'est épanouie en perversité parmi le balbutiement des prières et des sentences^ en brutalité parmi les raffinements de la politesse, livrant la dévote au soldat blasphémateur et la fill aristocrate au valet. Elle se complaît dans le men songe, habile à mettre des phrases erotiques dans 1 bouche des nonnes possédées, tournant et renversant les âmes saintes dans le hideux artifice de leur saini teté.

Alice, trop véridique et complexe, ne pouvait subii ces formes ignobles, mais elle osait aller jusqu'i l'impudeur de désirer ouvertement que Duhamel U prît dans ses bras et l'emportât vers le vaste rêvd oii se font les enfants des hommes.

Dans ces dispositions, elle demeurait appuyée ï son arbre, un peu haletante, sa lèvre retombant dan; un pli voluptueux, ses yeux bruns pâles et hardis quand la solitude fut troublée. Ce ne fut d'abor* qu'un faible bruit de pas, puis, soudain, entre deu:( fourrés, M""^ Duhamel et le marquis d'Escroix. Saisiej Alice, par un mouvement instinctif se déroba. Ht s'avancèrent. Le sentier contournait d'assez loij l'arbre et ils ne virent pas la jeune fille, la dépassa rent. Sans doute, ils eurent comme elle l'impressloï de solitude, car, après quelques regards à droite.

gauche, derrière lui, d'Escroix saisit par la taille lu femme de Duhamel; elle se défendit un peu, puis accepta le baiser du gentilhomme qui demeura longtemps appuyé sur cette jolie bouche.

Jusque là, chez Alice, aucun espoir ne s'était fait jour. Ce baiser, en la bouleversant, en l'indignant môme, ouvrait la porte à des espérances si précises que la pauvre fille faillit s'évanouir, tandis que le couple se perdait derrière les taillis.

Un peu plus tard, Alice se retrouva près du château. L'heure montait au ciel et le jour se faisait ardent. Les Biblot vinrent installer un tennis sur la pelouse. On fit quelques parties. D'Escroix n'était pas le seul des invités survenus de bonne heure. M. de Béric et M"^ de Rebelle, les deux belles-filles de M. Biblot et leurs maris, Maurice et Gérard. Alice remarqua seule le retour du marquis et de M"*" Duhamel qui feignaient de causer en flânant, et tantôt se rapprochaient, tantôt s'éloignaient. Elle dut subir les hommages absurdes de M. de Béric et même d'Escroix lui fit quelques instants la cour, mais elle trouva des traits acérés pour tous et se sauva en entrant dans une partie de tennis avec M. et M"'*' Delarbre. D'Escroix parut très dépité. Déjà le dédain d'Alice lui avait paru lourd, et depuis une semaine, il ne pensait qu'à cela. Un peu de rage contre Duhamel se mêlait à ce dépit et il rêvait de ■^prendre sur celui-ci quelque revanche oii il aurait montré de la finesse avec de la profondeur.

Jules de Béric n'y voyait pas si loin. Il était amoureux d'Alice et décidé à la demander en mariage à la première occasion, avec la réserve d'exiger qu'elle

se soumit aux grands principes qui réglaient sa vie à lui, comme lèvent règle la vie des girouettes.

Enfin on annonça le déjeuner et tout le monde s'en fut à table.

La dynastie des Biblot portait bien sa royauté d'argent. Le père, haut de taille, un peu courbé, le nez droit, la moustache blanche, un air de noblesse naturelle allié à la simplicité, vêtu avec une tranquille élégance, mais portant des plastrons et des faux-cols en papier. Les deux fils, Maurice, le plus petit, rageur et exubérant, sans cesse occupé de mille petites entreprises, de mille menus potins, royaliste enragé, plein de rancune contre le régime actuel, mangeant du franc-maçon et du libre-penseur; l'autre, Gérard, grand garçon flegmatique, efflanqué, à la moustache brune, aux oreilles écartées, à la tête épanouie vers le haut, guindé au point d'avoir été cérémonieux pour sa fiancée jusqu'au jour du mariage; non moins bon royaliste que son frère. Tous deux avaient épousé des filles de Faristocratie, l'une pauvre, l'autre riche. La pauvre ne semblait pas avoir d'âme, comme le polichinelle populaire dont elle avait le masque. Les préoccupations de vanité suffisaient à remplir sa vie. Dès le lendemain de son mariage, elle allait s'exhibant partout, dans les belles voitures, les belles robes, jouissant du plus lourd, du plus stupide triomphe de la richesse. La | femme de Gérard n'avait pas eu ces joies avilissantes parce qu'elle possédait une fortune personnelle. Elle était grande, bien faite, assez jolie, mais nulle d'esprit. Toutes deux poussaient l'insolence, l'impertinence, la morgue, ces vertus suprêmes de la noblesse,

aussi loin que possible. Elles faisaient d'ailleurs le desespoir de leurs beaux-parents par le débraillé de leur éducation, leur paresse, leur négligence et la manière âpre et bautaine dont elles prenaient toute observation sur leur conduite.

Biblot avait mieux marié sa fille, encore que Delarbre ne fut guère riche; mais, avec beaucoup des vices de son milieu, c'était un garçon simple au fond et s'efForçant à quelque bonté et à quelque justice. Il portait beau et sans doute avait séduit de son air martial la très délicieuse fille des Biblot, le bijou de la famille, une femme souple, au visage fin, raux yeux bruns, aux beaux cheveux, et toujours ides toilettes exquises. Si elle rivalisait quelque peu (avec ses belles-sœurs, pour les férocités du mot, du jtrait, elle y apportait plus d'esprit.

i M"" Biblot présidait noblement, grande belle femme jiux toilettes riches toujours craquantes, sans doute iparce qu'elle affectionnait la soie.

^ Cette famille, dont le chef relevait de la haute 'bourgeoisie, tendait furieusement vers la noblesse, j^'heure était proche oii les Biblot abandonneraient ('c qui restait entre leurs mains des industries qui Vivaient fait leur colossale fortune. Chaque jour, i'engrenage du dédain qui réduit les aristocraties [es saisissait davantage. Déjà leur intelligence avait jessé d'appartenir au mouvement contemporain, ne jessortissait plus que d'organismes sociaux hérédiaires.

; A côté d'eux, à la même table, les fils de la vieille

llioblesse, s'efforçaient de tenir leur rang, marquaient

tans des nuances très délicates leur hauteur ou

leur mépris, suivant qu'il s'agissait du richissime Biblot ou des petits bourgeois dont Duhamel était le chef. Cependant, la présence à cette table de miss Moneytime, américaine presque milliardaire, les attentions respectueuses dont elle devenait Fobjet pour les Rosebelle, dénonçait la puissance de l'argent comme le principe de toute puissance aristocratique. Duhamel songeait, qu'en effet, il faut bien peu de chose, pour abattre l'homme titré. Il avait secouru les de Laroche-Source qui, ruinés, vivaient du travail de leurs femmes, trente sous par jour à confectionner des vêtements pour poupées. Les hommes gardaient le lit, au régime de la lechka russe, se refusant à tout labeur pour ne pas déchoir. On les plaignait, mais on passait sans les reconnaître... Et le vicomte Henri Baillache de Longchamps ? Naguère garçon de pharmacie dans la plaine Saint-Denis, h présent marchand de journaux ? Cependant, malgré qu'elle n'ait plus de réalité la noblesse demeure une structure solide dans toute la vieille Europe. Elle séduit les hommes parce qu'elle représente le règne direct de la force, l'autorité indiscutable. A mesure que les classes bourgeoises arrivent à la grande fortune qui les éloigne des affaires, gênés, inquiétés par l'agitation des nouvelles couches, cette forme d'autorité les attire davantage. Les Biblot, les Lebé-' rant, M""^ Hude etM"'^ Duhamel obéissent, sous difPé-t rentes espèces, à cette règle invariable qui, faisant fondre les uns dans les autres les plus anciennes structures sociales, les réduit peu à peu à une moyenne accordée avec les efforts des parties actives et novatrices. ^ •'

Tandis que Duhamel pensait ces choses, l'attitude des deI\osebelle,des de Caillard-Ghabot,des de Latorel, de tous les invités, s'éclairaient davantage pour lui. 11 arrivait à voir dans les gestes de ces gens non pas des formes individuellement héréditaires, mais des formes socialement héréditaires :

« 11 n'importe pas, ou du moins il importe très peu, qu'ils soient ou non de descendance illustre... Tel bâtard de laquais, tel aventurier étranger brusquement enrichi et anobli, mais dont on ignore assez l'origine pour qu'il puisse jouer son rôle en conscience, possède mieux qu'eux la noblesse, c'est-àdire le dédain, l'impertinence graduée... La fonction porte l'homme ; mais cette fonction existe, répond à un besoin, est la marque d'un état d'esprit universel... Il n'est sans doute pas plus facile pour un peuple de s'en défaire, qu'il ne me serait facile de (ne séparer de certains vestiges d'animalité infé- •ieure... Le temps et le travail des grandes conscien- ;es les relégueront petit à petit aux profondeurs les )lus obscures des êtres et des sociétés. » j II tressaillit soudain, car M. Biblot prononçait son )iom et tous les yeux se fixaient sur lui.

— Puisque vous aimez la philosophie, monsieur Du-

laniel, vous pourrez en faire avec le comte de Latorel.

DeLatorel sourit à cette sotte phrase. C'était un

)eau garçon de trente-cinq ans, à la barbe touffue,

ux yeux vifs, à la figure douce, indécise et quelque

•eu farouche. Après une liaison avec la célèbre comé-

ienne Samy, il avait épousé Blanche Harclay, fille

'un gros financier, très sémite d'origine et puissam-

nent millionnaire. Duhamel connaissait la dernière

pièce de cet aristocrate fécond : Le Fétiche. On y mettait aux prises la science et la religion : celleci triomphait suivant les règles de l'art dramatique où l'on voit :

Un lion d'immense stature Par un seul homme terrassé.

De Latorel qui valait mieux que ce monde, demanda :

— Monsieur Duhamel est littérateur?

— Non, monsieur, répondit Duhamel, je suis géo-^ graphe.

La conversation s'arrêta, au grand regret de M. d^ Rosebelle qui espérait voir écraser le malencontreux moraliste. D'Escroix, de son côté, aurait bien voulu que de Latorel ouvrît le feu. N'avait-il pas, en effet, fait venir des livres de philosophie, lus jadis, e( môme un résumé d'Herbert Spencer, et ne bûchait-H cela, le soir et le matin, comme un étudiant, avec ce désir insensé, et qu'il n'aurait pas avoué sans rougirJ de reprendre du prestige aux yeux d'Alice.

Toutefois, ce déjeuner ne convenait guère pour cela ; tout le monde était pressé. Il restait plusieur^' choses à terminer dans l'organisation de la fête qu'or' donnait aux élèves de l'école religieuse subvenu tionnée par M"^ Biblot.

Trois petits jeunes gens et deux petites jeunet filles d'excellentes familles des environs devaien jouer une comédie. Ils attendaient dans un saloi voisin que ces messieurs, et surtout M. de Latorel vinssent les aider à répéter. On refusa l'entremets on expédia le dessert et l'on courut au plaisir.

Plaisir léger, sans aucun effort, piécette comique où lous les vieux mots sont rapetassés, gestes charmants de jeunesse, ridicules de banalité, émerveillement des bons parents devant la mine futée de leur fillette ou l'air gaillard de leur garçon. C'était l'atmosphère môme de ce milieu qui adore la fête distinguée, courte et simple « soluble dans l'air » aurait pu dire Verlaine.

M. de Latorel montra beaucoup de bonne grâce et prit à cœur de faire bien répéter quelques entrées et quelques sorties. Le reste lui sembla parfait et nul doute que ce fut parfaitement adapté au public.

« Oui, oui, pensa Duhamel, le charme, cette chose exquise, juste, rapide et tellement dangereuse parce qu'elle marque des perfections trop relatives... Ni profonde beauté, ni profonde vérité. »

Cependant le milieu prenait une douceur quasi patriarcale. Ce charme que Duhamel venait de critiquer amèrement, il en ressentait la volupté. Les minutes faites de riens aimables, de paroles fines, polies, où l'esprit s'endort à la divine paresse de la routine, agissaient sur lui à la manière de ces demi sommeils des matins d'hiver où l'oreiller est tendre à la joue et où il en coûte de se lever... Nul doute qu'il se rouve un délice merveilleux dans cette espèce d'opium extérieur à soi-même qui vous rend la vie aussi facile dans la réalité que l'autre opium dans le rêve.

« Mais, comme le poison chéri des (^Ihinois, il faut payer l'ivresse par la destruction de soi... Uudeslois de la vie que Lycurgue exagéra jusqu'à les dépasser... Les frimas de la mort saisissent l'être qui

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s'abandonne et s'arrête... Et, d'ailleurs, cette mol paix convient- elle à mon cœur de petit bourgeo actif; non, même comme jouissance elle ne vaut pas l'âpre lutte où je maintiens ma tête ; car si tous ces gens appartiennent à des structures définitives et de tout repos, je relève sans doute de la vie inquiète qui doit former le demain : mon âme est heureuse de son inquiétude ! »

Les invités arrivaient toujours plus nombreux et le salon s'emplissait d'une rumeur gaie, à cause de la présence de jeunes filles, déjà très flirteuses et de petits jeunes gens qui leur faisaient la cour. Ces petits jeunes gens Duhamel les observait avec soin et retrouvait en eux cette grâce, cette politesse souple qui marque l'éducation par les prêtres. Ils se tenaient bien, sans raideur, sans ce quelque chose de gourmé, de timide, de maladroit, de sauvage qui caractérise

beaucoup d'élèves d'écoles laïques Quelle séduc-]

tion pour les parents une éducation pareille ! Comme elle est d'ailleurs bien adaptée, pratique, coulante, sans pédantisme vain. Elle accorde, dans une harmonie tranquille, l'être avec son milieu, huilant les contacts, arrondissant les angles, s'efforçant à créer non pas une conscience individuelle mais une cons* cience sociale, rompue au respect des lois, des trsP^ ditions, des coutumes, disciplinée, heureuse et nulle. î

L'Eglise, fidèle à son rôle de grande maîtresse de cérémonie des sociétés humaines, ne se perd point en vains efforts vers l'inconnu. Elle calme soif des esprits exaltés par le tiède breuvage des coii solations; elle apprend à vivre dans son temps

écarte paternellement la chimère comme un cauchemar. Elle mène le peuple soumis à sa destinée de peuple et l'aristocrate à sa destinée d'aristocrate... « Ainsi, pensa Duhamel, elle a bien raison de se dire éternelle, car sa fonction l'est, elle se transformera mais elle demeurera. »

Une exclamation joyeuse interrompit sa pensée. Tout le monde fut aux fenêtres d'où Fou voyait les bonnes sœurs conduire les rangs des petites filles, vêtues de blanc pour la plupart. Ces rangs se dirigeaient vers un vaste bâtiment, remise pour les outils de jardinage et pour quelques voitures, qu'on avait décoré avec beaucoup de soin de drapeaux [tricolores sur fond d'andrinople.

I Le soleil faisait resplendir les robes blanches. Les illettes marchaient très sages sur deux rangs, s'eforçaient d'imiter l'expreseion endormie dans la ;ainteté du visage des sœurs qui les conduisaient. On entait une force souple et ondoyante ainsi que cette héorie d'enfants et qui mène, dans une discipline alientc, dans une éternelle gronderie, les esprits ers des pâturages bien clos.

Le luxe des pelouses rasées, des beaux arbres, des arterres Oeuris, entourait royalement la grâce triste es toilettes blanches sur le corps allourdi des petites aysannes. Quelques-unes avaient des visages fins et iveurs, mais la plupart portaient la marque rustique li met de gros os sous des chairs épaisses, et uhamel voyait avec mélancolie le terrible destin anant sur toutes ces têtes et les ployant dans la ainte, la privation et la douleur. Il se mil à songer IX paroles pessimistes de Delafon et tout à coup

il eut au cœur l'amertume de son ami et s'écria : « Petit troupeau semblable aux troupeaux démoulons, toi aussi tu vas à la boucherie, et toi non plus tu n'en sais rien. »

Il se reprit cependant, s'efforçant à revoir le vaste rêve de sa tête oî^i l'être n'était qu'une sorte de symbole des lois de TUnivers et où la souffrance ellemême n'était qu'une inconnue de plus au passionnant problème.

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