LES SYMBOLES
Los salons s'étaient remplis. Les invités entraient sans être annoncés et l'on ne faisait pas de présentalion. On retrouvait M. et M'"'' Lebérant, M""^ Bardomb et son fils, Clovis Lebérant, en pantalon à sous-pieds, le duc de Latorel, frère du comte, homme de cinquante ans qui ne paraissait plus jeune que le soir, mais luttait avec énergie pour se conserver. Ses cheveux étaienltrès noirs, ses moustaches bien cirées, et de la poudre de riz, adroitement répandue, arrivait k couvrir comme d'un voile léger, le réseau très fin de ses rides. En lui se retrouve le type de l'aristocrate corrompu. Car il pratique les excès des blasés, toutes les voluptés défendues, tous les artifices à l'aide de quoi les sens s'égarent et se confondent. Espèce d'hommes qui n'est pas exclusive à la noblesse, mais qui s'y rencontre souvent. Nourris .^^hérédités, ils supposent à leur âme une force essentielle d'où sortiraient leurs actes et leurs jouissances. Il suffit d'évoquer systématiquement des groupes d'idées et d'en sentir l'exaltation béate... C'est la fin
de l'être, épuisant les provisions des ascendants... Ainsi Ton voit la flamme mettre en ardents reliefs les structures de l'arbre et de la branche ; mais qui confondra la stérile et desséchante violence du feu avec le ruisseau des forces lentes de la vie qui, lui aussi, se répand en fines ciselures, et qui demeure, progresse, se transmet!...
A côté de lui, son frère Charles est une robuste silhouette. Il a jadis voulu se mêler à la brute existence où les hommes en proie aux forces du dehors, ressentent la douleur sainte. Il s'est abandonné aux bras d'une pauvre comédienne ; mais, après une longue lutte, son monde, son nom, sa fortune Tont repris. L'amour trahi s'est vengé : Charles de Latorel n'oserait plus aimer. Du coup, sa pensée, un peu planante, s'est abattue ainsi qu'un triste oiseau. Cependant, il s'efforce encore ; on reconnaît chez lui une lueur de l'àme qu'il a failli devenir. Mais les années le limitent toujours davantage, le soumettent aux dures lois du bagne des richesses.
Il cause avec la duchesse de Palma, noblesse d'Empire, belle femme brune, une de ces beautés un peu espagnoles qui semblent avoir été spéciales au règne de Napoléon III. On ne lui pardonne pas dans son monde de trop aimer son amant. Elle a épousé un mari vieux et impuissant, homme admirable de bonté qui lui sert de père, ne permettrait pas qu'on trouvât à redire sur le ménage à trois, et élève les enfants de la duchesse. Elle a quelque peu de l'énergie de son grand-père, le maréchal de Napoléon, s'intéresse aux choses, lit, s'occupe de philosophie et de sculpture. Bienfaisante, tolérante, adorée de ses
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serviteurs, elle ne résiste pas à rÉglise, va à la messe 1"' dimanche, reçoit à dîner le curé de son village et subventionne des œuvres religieuses. Sa fille, M'^° de Xérinac, à peine âgée de vingt ans, est tombée dans une dévotion étroite et fanatique qui surprend la tliichesse, la désole même, mais sans qu'elle trouve le courage de lutter.
M. de Gaillard-Bachot et son fils se joignent à ce uioupe. C'est la première noblesse de France, type 1res eiïacé, sauf le dédain ; le père et le iils également doux et bien élevés, semblent être, peignés et cravatés, avec leurs petites moustaches blondes, leurs joues rasées, venus en ce monde en saluant, en baisant la main aux dames. Grande fortune, mais qui nt' supporte plus la comparaison avec les ç^onnijoj de la haute industrie et de la finance, celle, par ' xemple, de M. llarclay de Savigny, fils d'une Israélite, époux d'une israélite et qui va jonglant avec les millions. Ce financier explique au duc de Latorel une combinaison où le duc gagnera cent mille francs n quinze jours, tandis que sa fille, Blanche de Lato- • 1, très hautaine, voire sévère d'attitude, se tient iiiprès des de Rosebellc et des Caillard-Buchot.
Les salons sont, à ce moment, remplis d'un monde i-Nozmelé. Outre des reporters de journaux monarliistes, dontxM. de Féricourt, président du « Lys »,
l'iétéde propagande, on y trouve quelques hommes ••ditiques et quelques riches propriétaires ou indusliels de la nuance « ralliés ». Sorte de candidat au land monde avec lesquels on ne traye guère que lans descirconstancessemblables. Ilsontàla fois une lande envie d'en « être » et un dépit qui les porte
à la raillerie. M. Notard, administrateur delabanque du Crédit mutuel, semble particulièrement irritable. Il doit sa fortune à Thabileté de son grand-père qui a su faire sortir plusieurs millions de la vente des « Pilules Notard ». Ce grand, gros homme à l'air égaré, a épousé sa maîtresse pour légitimer ses enfants, et s'est ainsi fermé le paradis du « grand monde ». Sa femme est d'ailleurs une véritable beauté blonde, florissante, dans le genre préféré des maîtres flamands, mais très vulgaire et d'une avarice sans préjugés, au point de reprocher à ses serviteurs les ciergesqu'ils avaientmis autour de sa fille morte. D'ailleurs, pleine de l'absurde ostentation de ces sortes de parvenues, intimant aux domestiques l'ordre d'appeler son fils a mon prince », et parlant à tout propos des douze chevaux qu'elle a dans son écurie.
Réduits à ne voir que des gens de commerce, des robins, des industriels, milieu plus intelligent, en général, que le milieu aristocratique, les Notard se ratrapent en feignant aux yeux de leurs hôtes de fréquenter les nobles qu'ils ne connaissent en réalité que par des échos de journaux ou pour les avoir vus à des premières, ou encore pour s'être trouvés à côté d'eux dans quelque fête organisée par le clergé dont c'est le rôle d'amener ainsi la fusion des éléments disparates des classes riches. Notard, assoiffé d'honneurs, a payé très cher sa croix au célèbre Melson,! et peut-être a-t-il payé plus cher encore, en argent etj en angoisses, le droit de continuer à la porter. f
Hélas, le beau ruban rouge qu'il ne partage guèpe qu'avec le duc de Latorel, ne rend pas sa situation, moins piteuse dans ces salons. Nul, à part M.
M'"*' Biblol, qui remplissent ce devoir quasi religieux sous l'œil du très mondain père Larue, magnifique dans ses robes dominicaines, nul ne daigne s'apercevoir de sa présence. Les Notard deviennent ainsi avec M"'*' Hude, M"'*' Duhamel et trois autres couples, le symbole de la bourgeoisie hypnotisée par la tradition. Les gentilshommes hautains passent devant eux.
C'est M. de Fitudo, sa grosse tête de Jupiter, ses favoris noirs, sa moustache noire, son menton rasé, son gros ventre solennel ; M""** de Fitudo, replète, toutes les boutonnières de son corsage fatiguées et tirées; le fils des Fitudo, râblé, la moustache rousse, l'allure lourde et commune. C'est le bon géant Borjamp de Milliers, joyeux célibataire, à la naïveté et au rire germaniques, gros mangeur, franc buveur et que tout calembour transporte, espèce de bon chien dont le type ne se retrouve guère que parmi les hommes du Nord oii l'aristocratie est plus primitive et meilleure enfant ; c'est l'élégante blonde M'"*' de Rebelle, la nerveuse et le matois M™'' et M. Despotard de Glajeux, le beau lieutenant de dragons Jules de Béric, le marquis d'Escroix, les dames Biblot nées de Retours et de Narches
Le père Larue réclame le silence et avec un ton et une manière exquise, il annonce que la cérémonie va commencer et qu'on est prié de le suivre. Le défilé s'organise avec un peu de désordre et traverse le jardin sous le soleil.
Mais voici la salle tendue d'andrinople et ornée de drapeaux. Des tapissiers venus de Paris ont aménagé une scène fermée d'un double rideau de
velours bleu. Sur des tables, à gauche et à droite de cette scène, on voit les livres à donner en prix et aussi des objets utiles, de ces objets, de ces vêtements aux choix desquels les riches apportent une si judicieuse économie et une si cruelle indifférence. Les petites filles, assises sur les bancs, sous la surveillance des bonnes sœurs, se taisent à l'entrée du cortège et admirent les belles dames. Les parents des élèves, ceux qui ont pu et voulu venir, se mettent debout et toute cette humanité se regarde
Duhamel la vit comme un résumé de ce qu'elle est en ce monde, non point, ainsi qu'on Ta trop dit, trop pensé, des consciences personnelles, des êtres libres et volontaires, mais des parties esclaves d'un vaste organisme, des parties concordantes et réciproques, dirigées seulement par les forces qui orientent l'évolution.
Tout leur être, soumis à des symboles qui les déclenchent, se tasse dans les circonstances sociales. Les riches instantanément se sentent riches, les pauvres, pauvres. Si parfois, quand ils sont seuls, les uns perdent l'impression de leur sécurité et les autres l'impression de leur faiblesse, dès qu'ils se réunissent, les rôles sont rétablis. Les pauvres sont mal à l'aise, domptés, plies devant les signes de la richesse, depuis la coupe des vêtements, le précieux des étoffes jusqu'à la souplesse des manières et aux soins corporels ; les riches sont mal à l'aise aussi, ennuyés, découragés devant les signes de la pauvreté, depuis la coupe des vêtements jusqu'à la timidité des manières et la négligence des soins de propreté.
Ils ne peuvent tous que se réfugier dans leurs
habitudes et ces habitudes sont rhumilité, la crainte, la docilité chez ceux-ci ; l'orgueil, le dédain, le défit et une vague terreur aussi chez ceux-là. Au total, le pauvre est subjugué. Mais ce n'est plus la victoire de la noblesse symbolisée dans la peur des coups, dans le frileux reploiement de l'échiné ; c'est la victoire bourgeoise symbolisée dans le respect, forme toute morale de la servitude.
. « Ce respect, pensa Duhamel, qui empêche le bandit de détrousser l'homme bien vêtu et le fait se lancer de préférence sur ses compagnons de misère, les soirs de paye. »
M. Biblot aurait du prononcer une allocution, mais il ne sait pas parler au populaire; c'est son adjoint à la mairie de Semay qui est chargé de la bienvenue. Avec des mots qui semblent grossiers à Duhamel, mais qui vont à leur but, cet adjoint éveille la gratitude dans Tesprit des parents des élèves. Il rappelle tout le bien que font les Biblot, les sacrifices qu'ils s'imposent pour que Semay ait une école convenable et l'argent qu'ils dépensent
pour récompenser le travail des écolières
Le cerveau des pauvres est à l'aise dans ces sentiments simples auxquels ils sont habitués. Les mots ordonnent leurs âmes suivant les attitudes qu'ils ont apprises et que la force des choses leur a imposées. Des larmes sincères quoi(|U(* conventionnelles leurs viennent aux yeux quand ils entendent parler du bon cœur de M, Biblot, une admiration réelle les prend à
l'idée de ce qu'il dépense pour eux Et, se sentant
par le discours du brave homme, mis à leur place dans une grande et forte machine oii la vie est ren-
due plus facile à celui qui pense et agit suivant les règles acquises, ils s'abandonnent à la joie d'être vertueux, c'est-à-dire soumis et fidèles.
Ce n'est rien à côté des exhortations du père Larue. Là, un symbolisme plus général achève d'établir strictement les rapports sociaux. Les riches sont abaissés, les pauvres relevés, au profit d'une organisation supérieure. Les grands mots harmonieux ébranlent le cœur de tous. Les Formules du Respect public tremblent sur les lèvres du prêtre et, par les émotions qu'elles suggèrent, lient une fois de plus les consciences et les volontés.
Prises dans l'euphonie des phrases et dans le magnétisme général, certaines petites filles se sentent la poitrine pleine et les sens émus comme d'une volupté amoureuse. Elles se rappelleront la Cérémonie et qu'elles étaient en Blanc et que quelque chose de Divin, de très Pur et d'Eternel, les extasiait. Comme elles ne sont pas destinées à goûter ces sensations dans les bras des rudes hommes qui les prendront, elles les rapporteront toutes à l'Eglise et leurs larmes futures couleront devant les tillettes en blanc des processions, des communions, des dis tributions de prix et des mariages
Le père Larue, humble et bon serviteur de l'Eglise et de tous les hommes, sait l'importance de ces choses et entonne le chant :
« Je suis chrétien
» Voilà ma gloii'e ! »
Les voix d'enfants s'unissent et s'exaltent, la doaceur de la musique s'accorde avec celle de la Prièr^ et les âmes communient^ se fondent en cette bête
supérieure qu'est la société; mais chacune suivant -a structure, les pauvres en résignation, les riches .'Il superbe
Un signe de croix gigantesque clôt les exercices. Les bonnes religieuses s'empressent, esclaves en robes de bure, fidèles servantes des rites de la polilesse qu'elles enseignent.
« Ah ! que Chateaubriand avait bien vu le rôle de 1 Eglise, et que sa démonstration du génie du Christianisme est forte auprès de celle des théologiens! »
Ainsi pensait Duhamel, tandis qu'on préludait à la comédie de société par un brillant morceau de musique joué au piano.
Et sur l'onction de tout à l'heure, montait le bavardage des fillettes et leurs menus mouvements pour s'arranger, se tapoter les jupes, tandis que la l>elle société, assise sur des chaises ou debout, atten- «lait'la fête légère et spirituelle dont elle éprouvait le besoin pour se détendre les nerfs.