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JE HAIS LE MOUVEME>T QUI DÉPLACE LES LIGNES

A cinq heures tout était fini et les enfants de l'école achevaient de prendre le goûter qu'on leur offrait sur la pelouse à l'omhre de cinq grands arbres.

Les laquais, en habit et gantés, servaient les fillettes rieuses dont quelques-unes tenaient sur leurs genoux les objets reçus en récompense. A d'autres tables, les invités des Biblot lunchaient de mets et de boissons délicats.

Les groupes s'étaient formés suivant le hasard des flirts de ce jour. Le marquis d'Escroix n'avait pu échapper à M"''' Duhamel, Alice à Jules de Béric, Duhamel à M'"'' de Rebelle... Un peu de griserie sei mêlant aux œuvres légères de cette journée, et à lai beauté du soleil et des arbres, la volupté semblait un fruit plus proche des lèvres.

D'Escroix, tout en flirtant avec M""^ Duhamel qui lui plait dans sa grâce de bourgeoise enivrée de luxe,f grâce forte et neuve pour un aristocrate, lorgnai cependant Alice. Elle a blessé sa vanité qui est encore plus grande que sa sensualité. 11 rêve de lui

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intliger quelque défaite outrageante, de lui plaire et |ie la dédaigner ensuite, et qui ne sait que de pareils •sentiments dénoncent la faiblesse et se trouvent à (['origine des plus tenaces passions. Pour cette petite fille à la lèvre ironique, et qui ne semble en extase jjue devant Duhamel, le marquis s'est retrouvé sou- ]lain le pauvre commis de sa première jeunesse. lEtonné lui-même de sa rage, il l'attribue avec raison

i ces années de misère où il dut s humilier. \ — J'en garderai toujours la tare, pensait-il. Dire Ijuc quelques discussions de café ont suffi pour éveiljer en moi cette sotte inquiétude de ne pas paraître |iul aux yeux d'une petite de Normanoir ou d'un i)uhamel !

1 Cependant Alice écoutait à contre-cœur, dans un

légoùt toujours croissant, M. de Béric qui s'ouvrait

i elle.

, C'était le triste bavardage d'un esprit impersonnel

Bt frénétique, déroulant sans fin la chaîne des cli- ;hés, et des attitudes correspondantes, dont son àme st faite. Nul retour sur soi, nulle de ces soudaines »auses où Tâme se saisit et se contemple.

Quand de pareils hommes relèvent du peuple, ils nt pour se guider la dure leçon des choses ; le trotoiroù l'on se cogne, la faim qui vous ronge, l'autolité brutale qui vous malmène et vous emprisonne. )e sorte que le plus misérable dégénéré du peuple e fait encore une conscience — puisque la consience est la nouveauté et l'imprévu — où l'aristoijrate n'apparaît plus qu'une loque au vent.

Celui-ci est lait d'émotions traditionnelles et conentionnclles. Il affirme, il croit. Il est dans une

perpétuelle extase et ses fureurs mêmes lui sont des jouissances. Les mots sacrés tremblent sur ses lèvres avec tous les paradoxes dont se justifient les désordres mentaux. Il n'est point fou cependant puisqu'il entre dans les catégories sociales admises, et, au>. yeux de tous, il passe pour le modèle du courage chevaleresque, pour un noble enthousiaste.

Alice l'entend avec douleur flétrir tout ce qu'elle admire, toutes les grandeurs de son cher ami, le savantes et patientes analyses, l'admirable vérité

l'admirable complexité du monde Elle l'entend

dans une exaltation grossière, proposer comme idéa à la femme qui aime Duhamel on ne sait quelle bass« ivresse, l'oubli de soi et le plus lâche dédain, la ser, vitude sans gloire de la brute qu'on soûle d'alcool ci de mots, des dévotions qui diffament le Christ et le hommes. Et il a beau s'humilier, parler de madoni et d'ange, on sent qu'il soumet l'amour à des règle injurieuses pour la femme.

Alice songe, et devant les belles pelouses, le arbres, le ciel, elle s'écrie intérieurement :

— Est-ce que ces arbres, ce soleil, ces herbe fines, en troupeau pâturant l'espace, toute cett. grande vie qu'une âme semblable à celle de Duhame contemple, sont là pour que cet imbécile me chant, sa fausse passion, son agitation démente et inutih Ah ! tenir la main de mon ami, de mon chéri, celui que j'aime, que je peux aimer, que je d( aimer. Lui entendre dire les choses qu'il dit sari" doute à cette M™^ de Rebelle, ces choses où la vi, resplendit comme ce parc sous la lumière.

Cependant de Béric se fait plus tendre : />

— Mademoiselle, que j'ai de joie à savoir que ous appartenez à une vieille famille d'un sang si )ur. Ma mère me parlait hier de ces Normanoir de riiune qu'elle a beaucoup connus. Le comte de Ihune est notre allié. Un peu de votre sang coule luns mes veines.

Alice eut un recul de tout l'être, une aversion soulaine qu'elle ne put dérober.

— Cela vous déplaît-il? Ah ! Je ne peux plus calier mon sentiment ! Mademoiselle, je vous aime. 0 m'en suis ouvert à ma mère; elle m'a répondu :

Ouel bonheur, Jules, que, avec ton caractère pasionné, tu te sois épris d'une jeune fille de bonne liaison. »

— Je suis pauvre, fit Alice avec l'idée qu'il pou- . ait être cupide.

— Je bénis cette pauvreté si elle est le seul obsacle.

— Non, dit Alice fièrement; il en est un autre: r ne veux pas épouser un noble. Je rougirais vis-à-

'^ de moi-même d'avoir pour mari un homme qui

larguerait un seul instant d'autres mérites que de

Mil mérite personnel, et je n'accepterai jamais qu'on

lit mis comme condition au mariage que j'aurais ce

[u'on appelle du sang.

Elle se taisait ainsi volontairement sur ses fianjailles avec Bizot, mais c'était par malice et non par jranité.

— Ainsi, s'écria l'autre d'un ton mélodramatique, vous voulez vous mésallier !

— Vous l'avez dit, ricana-t-elle.

— Cependant, réfléchissez encore ; c'est le bon-

heur que vous refusez, la gloire de fonder une maison, la richesse.

Elle ne répondit pas.

— Oh ! un mot, supplia-t-il.

— Vous le voulez?

— Je vous en prie.

— Eh ! bien, tout cela est avilissant, gloire, maison et richesse.

Il demeurait sombre, choqué, ayant envie de crier | quelque grossière injure, mais contenu par le beau | visage, par les yeux de tranquille lumière qui ( mataient sa morgue et sa folie. î

Dans l'ombre où passent quelques rayons de soleil comme des fils d'araignée, et avec le rayonne-fc ment vert de la pelouse dans les yeux, la comtesse de Rebelle se sent très éprise, sans volonté contre lat puissance de Duhamel. Elle parle bas, sa voix un peu rauque par moment, dans une grande émotion ;i et c'est pour elle l'heure des confidences. Elle dit son trouble depuis le diner des Lebérant et que. Duhamel avait apporté dans sa vie une excitation imprévue.- Du matin au soir, elle pensait à ce qu'il avait dit, le reprenant, le critiquant et l'admirant. Elle le trouvait à la fois juste, véridique et terrible. En tous cas, grand charmeur, sans qu'elle pût dire d'oii venait ce charme qui est celui des prophètes sur les princesses et les courtisanes. * Il l'écoute avec plaisir. Elle aune sincérité exquise- Si elle fut désenchantée, quoi de surprenant, et si| elle s'enfonça chaque jour davantage dans les joi^l hautaines de l'abstraction, n'est-ce pas la norme, puis-i qu'elle vit sur un passé qui va se simplifiant à,

lu'surc, suivant des lois aussi impérieuses que l'équiihre. Mais elle garde une personnalité quand môme, ar le sens de la beauté qui préside à la fin des iiciennes structures et qui est une sorte de nou- • auté formelle. Ce sens, elle ne l'avait pas gâté ans Tabus de la tradition, ce tombeau de l'art ; elle avait appliqué tout entier, comme Chateaubriand ans ses Mémoires d' outre-tombe^ à la poésie de l'anéiitissement. Ainsi elle apparaissait de son époque et (' sa caste.

Mais femme, capable de refleurir, d'être fécondée, uliamel l'avait éblouie. Chacun de ses mots semlait ouvrir un monde. Elle tremblait devant lui )mme Thébreux d'Egypte devant l'annonciateur de i Terre Promise. Elle ne le comprenait pas toujours, lais son goût pour la beauté et une intuition qui l'iiait sans doute de ses flancs de femme, lui faisaient lessentir toute grandeur et toute complexité dans ' qu'il disait.

— Avant de vous connaître, balbutiait-elle, je me

iitais plus heureuse et plus forte... J'aimais me

-iirer appartenir à une double essence supérieure

l'aristocratie et de la pensée... Je me voyais

inme une âme originale, parce que, pardonnez ma

anchise, les gens qui m'entouraient demeuraient

•nfinés tandis que j'avais des élans, des ferveurs où

tais ravie au-dessus de moi-même... En place de

tte âpre lutte, si émouvante, que vous me montrez

iiis le monde, ce n'était en moi que jolis moments

»'xaltation ou de tristesse, mais toujours justes

ins le sens où Ton dit cela d'un accord musical...

jmme nos musiciens modernes ; vous m'avez appris

qu'il existe des harmonies plus hautes pour lesquels il faut nécessairement que mes accords ne soient plus justes... Est-ce que je dis une bêtise ?

Elle fixait sur lui un œil très grand, très pur, où l'amour se faisait peureux, et sa bouche semblait la bouche d'un enfant grondé qui lutte contre les larmes. Il fut ému au profond de lui-même de rencon trer une pareille âme dans ce triste milieu et sa voi^ instinctivement capteuse, rassura la belle crain tive :

— Non, non, ce que vous dites renferme un sen? profond, vous exprimez la loi qui veut que les élé ments acquis de beauté subissent une altératior pour, en les contrastant, leur permette d'entrer dan^ une beauté plus haute...

— Et c'est vous, dit-elle, toute lubrifiée de joie qui désorganisez mes rêves au profit de cette harmo nie supérieure dont vous parlez... Ils sont justes er eux-mêmes, ils cessent de l'être devant vous qui les embrassez et les reliez... Je l'ai compris ces dernier jours, dans une sorte de révélation et je me suis rési gnée... Car c'est un malheur de perdre tout à couj tant de certitudes... Songez que j'allais parle lux( des jardins et des salons dans un rayonnement inté rieur, si ] ien que les choses mêmes semblaient plie devant ce que j'appelais mon génie... Avec les année je poussais cela de plus en plus loin, recherchant 1; solitude non seulement pour jouir de ces belle plantes ou de ces belles bêtes dont les formes sonîd arrêtées, stylisées en nous, mais encore pour arrêter!! styliser ma pensée... Gela s'accompagnait de mépri et finalement de mélancolie hautaine oii je n'estimai

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ien en dehors de moi. J'aimais l'émotion de certains

:iandsmots tels que Mort, Douleur, Néant et je pleu-

lis parfois, mais, comme vous le disiez si justement

I litre jour, je pleurais pour des tristesses simples l enfantines... 11 m'a fallu quelque courage pour «ortir de ce monde immobile^ où je voulais voir la leauté, et entrer dans votre conception inquiète...

Elle se grise d'être profonde ; elle tâtonne vers ses (lées et plus encore vers l'approbation tacite de (uhamel, où, en vraie femme, elle prend son cricre. Ses cheveux blonds ont deux reflets, l'un très •aie, l'autre presque roux... Elle est de la fière race lominatrice aux yeux bleus, mais sa tète est ronde, on front large et pacifique. Le profit court semble le quelque noble allemande, les formes de son corps

ni le délié et la grâce françaises. Sa lèvre, sa nàchoire un peu fortes la dénoncent sensuelle, ses

paules tombantes accusent le charme de Vénus.

Duhamel voit l'abîme où elle marche. 11 est loin le l'amour sans lendemain, du plaisir léger !... Cette icmme a trop d'esprit pour profaner la passion dans lin corps à corps de brutes.

Et, pris dans la douceur de cet amour, il se lemande si là n'est point le meilleur moyen d'ou- Mier Alice... Alors, non seulement il lui paraît que I ion ne fera oublier Alice, mais que la destruction de

on chagrin est une sorte de déloyauté à l'égard des lois de l'Univers et qu'il lui faut résoudre ce chagrin

n résignation ou en joie. Surpris, avant qu'il ait le

Mups de se reprendre, il se voit tenant Alice par les

paules et la baisant aux lèvres...

Il a pâli. M""' de Rebelle s'en aperçoit et frissonne.

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La méprise est entre eux. Elle se fait plus amoureuse... Il s'épouvante et se trouble.

Le jardin vibre sous le soleil. Les grands arbres balancent doucement leur ombre sur la pelouse. Lesi' enfants ont fini de goûter, ils se disposent avec leurs' parents en deux groupes sur une légère pente gazonnée oii quelques rais de lumière arrivent entre les feuilles, arrosent les toilettes de dimanche, et Tonne voit plus, en dehors des petits ovales jaunes pour les figures qui se superposent par rangées, que des couleurs réparties à petites touches, beaucoup de blancs et de bleus, de rares noirs ou rouges. Gelaj s'agite, s'anime, se trémousse, ondule, coule, mobile!comme un fluide et il faut qu'une sœur se lève, donne! le signal d'un hymne pour fixer toutes les têtes, et' alors les profils de chapeaux dominent et tout devient plus terne, tandis que les voix s'élèvent, étouffées par' le grand air.

Ce chant marque la fm de la fête pour les pauvres. Ils s'en vont et les riches se réunissent sous le quinconce pour chanter à leur tour. On voit se lever des silhouettes comiques de petits jeunes gens qui récitent des monologues, puis viennent de puissants chanteurs et de puissantes chanteuses amateurs; tous sont applaudis.

Cependant, les rangs s'éclaircissent. Miss Moneytime prend congé des Rosebelle et des Gaillard- Bachot ; M. Notard et sa femme se retirent avec quelque majesté, bientôt suivis de tous les ralliés, et il vie reste plus que les hôtes qui dîneront et coucheront au château. M""' de Rebelle, M. de Béric, les Rosebelle, les Gaillard-Bachot, d'Escroix, les Duhj

iiel, M"' Hude, Alice, le comte de Latorel, sa femme jt tous les Biblot.

j On demeure sur la pelouse, mais, à mesure que jombre s'étend, on se risque dans des allées plus ')inlaines, par petits groupes, par couples, avec un jroupe central, sorte de quartier où se tient l'étatîiajor et autour duquel tous gravitent.

M*"'" de Rebelle est assez loin, seule avec Duhamel, tandis que la lumière se fonce très lentement dans 16 sorte de stupeur, elle dit :

— J'ai toujours aimé voir la beauté unie au silence, me semble alors que les objets sont fixés à jamais mme dans une magie.

Il la laissait parler, très délicatement ému par cette nsée de femme, et il observait que tous ses désirs nvergeaient vers l'unité extatique que sainte Thèse appelait des oraisons. Ainsi elle voulait voir ns la beauté le but suprême de la vie, mais Duhaû ne put s'empêcher de répondre :

— Vous dites cela, parce que vous relevez du type l'abstraction qui est un type aristocratique. La

auté n'est pas un but, c'est un moyen...

— Et quel est donc le but ? demanda-t-elle avec e sorte de découragement.

— Le but est la supériorité ou, si vous le préférez, complexité ; et la beauté n'est que le meilleur chen d'une complexité inférieure à une complexité )érieure... Aussi, ce que nous admirons dans les vres des anciens ce n'est pas la structure essenile, c'est la trace du passage à une organisation s haute... Maintenant on conçoit que les esprits redoutent l'effort se soient passionnés exclusive-

itésiH

ment pour ces traces que nous appelons beautés Elles sont un moyen facile de se hisser jusqu'à certains développements.

— Alors, n'est-il pas naturel de les suivre ?

— Naturel, mais mortel... On y perd en non veauté, en ressources, en génie plus qu'on n'y gagiK en rapidité... Ainsi d'un arbre qui ne s'élèverai qu'en hauteur.

— Seriez-vous donc ennemi de la beauté? de manda-t-elle avec un sourire.

— Je ne suis pas ennemi de la beauté, mais j( tiens pour juste qu'elle ne doit point se fixer, qu'elli doit au contraire être en perpétuelle transforma tion... La beauté est un moment... J'admets unj esthétique, c'est-à-dire des lois de beauté, une hié rarchie de beautés et non point la beauté absolue.. Vous avez compris cela quand vous m'avez dit qUi les harmonies anciennes doivent se déformer pou entrer dans des harmonies nouvelles.

Elle s'était assombrie d'abord, car elle comptai sur un mot pkis décisif pour ses espérances ; la deii nière phrase, en lui prouvant qu'il attachait du prir à ce qu'elle disait, la rasséréna et elle reprit : i

— Je suis d'autant plus étonnée d'avoir découvei cela que je n'avais jamais réfléchi, avant de voi3 connaître, qu'il pût y avoir quelque chose comnj une loi de composition dans l'Univers. Les chos^; m'apparaissaient tout d'une pièce et j'acceptais 1 destin bon ou mauvais qui nous fait grand ou petit' sa fantaisie. ,(

— Avouez, dit-il avec quelque sévérité, que voi" ne croyez pas avoir à vous plaindre du destin

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qu'ainsi vous acceptiez surtout le malheur des autres.

Elle ne se fâcha point, elle aimait sa sévérité comm^î une preuve d'intérêt. Maissi elle se reconnut égoïste, elle n'abdiqua pas. L'égoïsme fait partie de la richesse : « Il est plus difficile à un riche d'entrer dans le royaume descieux... »

Et Duhamel se souvint n'avoir jamais connu qu'un véritable renoncement, celui du comte Gallioso repoussant l'héritage de sa mère, plusieurs centaines, de millions et demeurant un simple répétiteur, vivant de son salaire.

M""" de Rebelle sentit sans doute d'instinct le danger de la méditation où il tombait, car elle se fit plus souple et revint à des idées plus léo:ères dont elle it remarqué qu'elles le touchaient. 11 y fut pris, n effet, car c'est en soi une chose délicieuse que de collectionner seulement les minutes réussies d'une existence. C'est surtout un tel repos. Elle y conclut, lisant qu'elle détestait ce qui ne réussissait pas, ju'elle éprouvait la colère et le mépris de toute naladresse, mais que, d'ailleurs, la dureté, la néchanceté, l'avarice lui paraissaient manquer d'eupythmie et qu'elles lui répugnaient à cause de cela.

— Oui, oui, dit-il, mais notre âme se lasse à la lin es choses réussies comme elle se lasse des accords rop parfaits. Les Grecs n'admettaient pas la cononnance de la tierce, et nous nous l'avons admise...

— Vous ramenez toujours tout à ime idée de progrès, répliqua-t-elle, et cette idée est une de celles jue je hais le plus, surtout quand on la nomme civiisation. .le déteste le Nord industriel... Et vous-

même, qui apportez tant de poésie dans votre science] vous ne pouvez admettre, je pense, que la bête l'arbre disparaissent devant la machine...

Elle touchait là le problème en un point vulnérable, et Duhamel s'attrista. 11 vit le beau parc, les fins tissus de la feuille partout, l'admirable jeu de la lumière, et surtout la présence de la vie, les innombrables êtres dont les formes absorbées, dont les luttes, les efforts, les fleurs ouvertes et les cœurs palpitants sont toute notre âme...

— Et qui donc, fit-il d'une voix basse et douloureuse, verrait sans effroi la fin du grand rêve, la fin des belles forêts, la fin des bêtes... Mais si c'est la loi du monde qu'elles disparaissent, soyez sûre que ce qui doit leur succéder les dépassera en splendeur... Il y a cependant plus de bois en France à notre époque qu'au dix-huitième siècle, et n'est-ce pas une preuve que la destruction, si elle devait se faire, et j'en doute absolument, aurait des modes lents et harmonieux.

— Cela n'a pour moi que des épouvantes, fit-elle... Quoi de plus doux, au contraire, que de concevoir la perfection dans la nature, d'y voir la sagesse parfaite et le parfait bonheur ..

— Oui, oui, dit-il avec vivacité, la sagesse parfaite mais inférieure : vous constatez seulement ainsi la loi qui fait que le calcul s'applique mieux aux manifestations premières delà vie... Plus vous montez, plus les composés sont variés et instables et nos plus belles réalisations sont les plus décevantes...

Elle semblait à bout de contradictions et levait vers lui un regard où elle l'admirait et Taimait. Ils

jk

avaient marché, ils étaient un peu au delà des premiers massifs, presque dérobés à la vue. Elle eut donné sa vie pour qu'il lui prit la main, pour qu'il dit des paroles irréparables. En cette minute elle ne vivait que par lui. Tous les mythes ont déclaré qu'il est dangereux de s'élever au-dessus de soi-même. La comtesse frissonnante et humble eût pu le vérifier •là. Duhamel, très ému par les beaux yeux et la belle ! bouche voyait la distance qu'il y avait d'Alice à cette ! femme. Elle avait réservé sa religion, sa richesse, son égoïsme. C'étaient choses intangibles. Mais en dehors décela que restait-il à atteindre? Qu'il lui soit doux d'être prise par un homme qui l'ét'^nne et la domine, certes c'est déjà un mérite, mais quel mérite à côté des grâces libres et volontaires, de la compréhension et de Tabandon d'Alice. Tant qu'il s'agira seulement de ces causeries, de cette philosophie légère qui est presque un dilettantisme, M""" de Rebelle se prêtera ; mais que viennent les durs moments oii l'on voit le fond des êtres, et la religion, la richesse, le préjugé seront d'inébranlables rocs.

C'est une belle àme imparfaite pour la raison contraire de celle qui donna toutes les perfections à Jésus : M""' de Rebelle ne peut aller nu-pieds, ni vivre avec des publicains et des gens de mauvaise vie. Or, cela est indispensable parce que la souffrance de l'humanité où l'on vit, c'est l'intelligence, la liberté, la conscience, la création même.

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