LA FORCE PRIME LE DROIT
Cependant, une jalousie mordait le cœur des Biblot et même de d'Escroix et des Caillard-Bachot, à voir la longue conversation de M'"" de Rebelle et do Duhamel. Dans son milieu, la comtesse imposait une vive admiration, devenue peu à peu et non sans i lutte, un de ces type^ que la société adore d'établir, 1 le type de la grande dame exquise, hautaine et intelligente. Ouelquiin qui approche ce monde et qui le connaît bien a dit, en parlant des nobles : <( Il est deux choses qu'ils gardent avec une jalousie féroce : leurs femmes et leurs clubs. »
La dilection de M""" de Rebelle et sa toquade pour un petit bourgeois savant semblait absurde. Gérard Biblot, d'humeur taquine, résolut de troubler leur entretien. Il s'avança avec sa femme polichinelle. D'Escroix le suivit accompagné de M"""* Duhamel et bientôt tout le monde y fut, même Alice, rêveuse.
Le soir s'annonçait déjà par la pelouse touchée des ailes chauves de l'ombre. Les arbres prenaient la j lumière par dessous, montraient le dos des feuilles
et les noires ramilles serpentantes. Quelques nues, sortes de tulles légers, se formaient au zénith. La terre répondait au ciel dans un prodigieux équilibre, tout était beau, immobile et pacifique.
I Cependant, Duhamel n'avait pas interrompu ce 'qu'il disait et sa voix qui semblait harmoniée au jcrépuscule, dans un timbre grave, se répandait avec [majesté :
^ — ... Aucun développement considérable ne sor-
Jtira du dilettantisme... Gela peut paraître dur et
parfois je recule de tristesse devant cette loi trop
lourde pour mes épaules, mais j'y reviens toujours.
^a souffrance est le problème, et comme le problème
l'élargit sans cesse, la souffrance augmente sans
|esse... Elle se transforme, mais elle demeure... La
^aincre est à la fois pour nous un irrésistible besoin
t le seul moyen de nous grandir... D'ailleurs, par
m retour non moins fatal, jouir c'est périr, et ainsi
a joie échappe à celui qui la poursuit... Notre vie
ient entre ces deux redoutables fatalités.
— Vous n'êtes guère consolant, M. Duhamel, fit j'Escroix, dont la voix tremblait quelque peu, et vec une intention si nettement hostile que tous ressèrent l'oreille, intéressés par la joute qu'ils ré voyaient.
— Qu'est-ce que la consolation peut avoir à faire Q semblable occurrence, répondit Duhamel. Une vété d'un oi'dre si général ne s'imposera pas moins à iux qui!' ignoreront (|u'à ceux qui l'auront reconnue... 'important est de proclamer que la lutte contre la mfl'rance est l'inéluctable loi de notre perfection- Jument. Kt je disais à M™*' de Rebelle que les grandes
âmes souffrent non seulement de leurs douleurs personnelles mais encore de la douleur des autres, magnifiant ainsi le problème du destin à la mesure de leurs forces. Jésus prétendit mourir pour tous les hommes et le fit en réalité.
— Vous n'aimez donc pas à rire, M. Duhamel, demanda railleusement M"'*' Delarbre.
— Si fait, j'aime à rire, madame; mais cela n'a rien à voir avec ce que je disais.
— Cependant, reprit vivement d'Escroix, vous prêchez la souffrance.
— Je ne la prêche pas. Je la constate. C'est àpeiij près comme si vous m'accusiez de faire pleuvohi parce que je ferais observer qu'il pleut... Je ne dis pas même qu'il faut s'incliner dans la souffrance ; je prétends qu'il la faut vaincre et que ce que nou> appelons bonheur consiste dans cette victoire.
Un instant arrêté par cette grosse artillerie, d'Es croix finit par trouver sa réplique :
— A quoi bon si, je répète vos propres paroles « La souffrance va sans cesse augmentant. »
— Je ne pourrais pas vous dire à quoi cela est bon mais c'est inéluctable. Chacun peut résoudre la ques tion pour soi : ou vivre et grandir en souffrant ci diminuer et périr en jouissant. . .
— Mon cher monsieur Duhamel, intervint ^1 Biblot avec ironie, connaissez-vous quelqu'un qii souffre uniquement ou qui jouisse uniquement ?
— Non, en vérité, répondit Duhamel ; pourtant) n'est pas impossible de faire prédominer certaine jouissances dans sa vie, de restreindre surtout certai nés souffrances. Le riche égoïste, par exemple, peu
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éviter les douleurs du pauvre, tout en se refusant aux peines des artistes et des savants. Il s'attache alors à la jouissance ; mais elle lui échappe parce que son intelligence diminue et qu'il perd en conscience ce qu'il gagne sur la douleur. Le blasement est la forme de cette misère d'àme.
Ces paroles étaient dures dans un semblable milieu, mais l'hostilité de tous, leur raillerie, le ton de mépris qu'ils affectaient, en irritant Duhamel, le poussait à la bataille. Le regard d'admiration d'Alice, le regard étonné et fervent de M""" de Rebelle, enragèrent d'Escroix.
— Mon Dieu, dit-il, j'ai connu la pauvreté et je connais à présent le bien-être... La souffrance des riches ne me semble pas moindre que celle des misérables. Elle s'est épurée, voilà tout, elle porte sur des sentiments plus exquis. Vous n'avez pas la prétention de donner les plaies d'argent comme les seules dignes d'intérêt...
Tous se félicitaient de cette réponse où ils se voyaient vengés, et d'Escroix, d'un geste de bravade, caressait samoustache, mais Duhamel, loinde biaiser, pénétra au cœur de la question.
— Ce que vous appelez des sentiments exquis n'est autre chose que des sentiments dégagés de la solidarité sociale. Vous vous mettez au-dessus des autres hommes dont vous ne partagez pas ou dont vous partagez au minimum les plaies d'argent, les efforts pour dominer, tout enfin de ce qu'on appelle la bataille des intérêts ou la lutte pour l'existence... Vous ne laissez venir à vous que les agitations, les émotions, les pensées nobles^ aussi séparées de la
rude mêlée humaine que vos châteaux ou vos personnes...
D'Escroix interrompit :
— Nous goûtons ainsi la fleur des sentiments, nos tristesses sont plus hautes, dégagées des considérations sociales dont vous parlez ; notre âme nous appartient tout entière, nous goûtons nos joies et nos peines dans leur essense et non pas à travers les préoccupations bestiales de l'ouvrier ou les manifestations burlesques de M. Prud'homme.
— Mais si plus de la moitié de votre âme, et la moitié la plus consciente, est faite de ces considérations sociales que vous traitez avec tant de négligence, alors votre séparation d'avec les autres hommes est une diminution de votre personnalité. En restreignant votre cercle de relations sociales, ce mot étant pris au sens le plus large, vous restreignez le cercle de votre intelligence.
D'Escroix se sentit tout à coup furieux, parce que Duhamel Tentraînait sur un terrain qu'il jugeait perfide, n'y étant pas habitué. Il se cantonna dans une défense hérissée :
— Rien ne le prouve... Ce qu'on perd en grossière abondance on le gagne en délicatesse.
Duhamel, très calme et sincère, répliqua :
— Votre formule ne s'applique qu'à des cas particuliers. . . L'abondance et l'exquisité sont des moments alternatifs de notre âme ; ni l'un ni l'autre ne pourrait subsister seul... En poussant un peu vous verrez que le reploiement sur soi mène à l'imbécillité..., après avoir coupé les ponts avec les hommes, il n'y a plus qu'à couper les ponts avec la nature. Un
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aveugle, sourd, paralytique serait l'idéal du genre.
D'Escroix haussa légèrement les épaules pour dire
que Duhamel exagérait, mais le moraliste continua:
I — Les exemples de marins abandonnés dans
iquelque île déserte ou de prisonniers politiques tenus
'au secret démontrent sans conteste que l'homme
Iperd avec une surprenante rapidité cette fleur de
hon intelligence : la pensée et le langage. Ce sont
lonc manifestations sociales, dues à la présence ou
i la possibilité de la présence des autres hommes.
"^1 cela n'est pas si surprenant, quand on songe que
los membres s'engourdissent par le repos au point
(lie les convalescents d'une longue maladie doivent
•'apprendre à marcher... Gomment voulez-vous
[iTun organisme cérébral, bien plus délicat, moins
Molondément fixé par le temps, ne se paralyse pas
il se satisfait chaque jour davantage avec les pen-
^'('^ ies plus faciles, ceWes qu'on peut avoir par ha-
fitude ou par la plus élémentaire imitation.
— Je vous en prie, monsieur Duhamel, n'escamo- / pas la muscade, pourquoi ces pensées nobles dont
'»us parlions doivent-elles être nécessairement les lus faciles?
— Croyez-vous, monsieur d'Escroix, que la nol<'ssc affectionne les formes nouvelles ou les tradioimelles?... Son principe est la sélection, c'est-àiii' l'abstraction, en vertu de quoi on renforce les ualités existantes, les lois existantes, les pensées xistantes sans vouloir admettre qu'on les transforme.
ailleurs elle déteste l'effort, le travail et s'attache l'élégance.
— Voilà ce que vous ne pouvez pas lui pardonner,
dit grossièrement d'Escroix. Mais ne voyez-vous pas que ce respect des traditions est une force et qu( nous possédons une chose que toute votre science ei toute votre philosophie ne peut vous donner : la sécurité dans nos règles de vie, dans notre foi politique et religieuse...
— A la honne heure, lit Duhamel, je ne prétencl^ pas autre chose : car c'est le caractère des pensée^ nouvelles, ce que j'appellerais les pensées de l'époque, d'être très délicates, très fugaces, de nécessiter un perpétuel ellort pour se maintenir... Ces pensées nouvelles sont celles qui disparaissent les première: dans les naufrages d'intelligence ou dans les déca dences dues au grand âge... Les classes riches peuvent être sous ce rapport assimilées aux gens d'uri grand âge...
— Oui, dit le marquis avec amertume, c'est 1î forme convenue : on nous représente ainsi que de petits vieux, de pâles gandins surmenés par le vice Et je vous le demande, qui donc parmi ceux qunous avons vus ici offre ce type. Prenez les d' Rosehelle, les de Fitudo, les Caillard-Bachot, le Borjamp de Milliers, les de Despotard de Glajeux ajoutez-y même, dit-il avec un sourire d'involontair mépris, les Lebérant qui sont ce que vous appelé des grands riches, et voyez si vous ne trouvez pa, une collection d'êtres vigoureux et sans tares.
— Il est bien certain, dit Duhamel, que le peuplj et la bourgeoisie, même lettrée, ont une tendance | matérialiser la faiblesse qu'ils sentent dans Faristo tocratie... Il serait absurde que cette faiblesse du ê Irc nécessairement physique ; et peut-être même 1