‹ La charpenteChapitre 26 sur 34 · LA VIE ETER^ELLE · texte numérisé non relu

LA VIE ETER^ELLE

Duhamel se promenait loin des autres, dans le même bosquet où Alice avait passé le matin. Il était fatigué de ces longues heures en ce milieu hostile. Toutes les paroles qu'il avait dites, celles mêmes qui semblaient le plus sages et le plus profondes révélaient puériles et bavardes comme le vent dans les "Builles. Avait-il gagné quelque chose sur ces gens? 1 n'aurait pu le dire ; mais, assurément, ils avaient çagné sur lui, ils l'avaient rempli de doute, de décou- 'agement et d'ennui. Il songeait avec épouvante au Drécaire fondement de la supériorité, et qu'il suffirait e quelque aventure amoureuse dans ce monde, l'une fréquentation un peu longue pour faire d'un )hilosophe tel sot préoccupé de titres, d'argent, de nodes. Il eut envie du mythe que nous appelons le )onheur et qui est sans doute le plus fort pouvoir de îorruption dans l'âme humaine, parce que nous le îonfondons avec le repos, c'est-à-dire avec la décalence. Il venait de faire entendre cela à M"''^ de Rebelle, mais il avait dépensé ses nerfs dans la dis-

cussion et le désir qui perd les hommes le saisissait Ah î vivre dans de douces et fines harmonies, dane l'aimable mensonge oii l'on est encouragé par ss caste, baiser sans remords les lèvres offertes, jouii sans arrière-pensée des beaux paysages, des eau> claires, du doux confort des chambres, des livres qu: ne s'avancent pas au delà des beautés acquises. Pourquoi se cassait-il la tête à résoudre une trop vaste énigme, quand le problème de sa destinée à lui s€ trouvait résolu ?

Il se souvenait des sympathies respectueuses qui lui étaient prodiguées. Tout son quartier le saluait, bourgeois, ouvriers, professeurs. Les receveurs d'omnibus se précipitaient sur le cordon d'arrêt ar plus léger signe ; les cochers accouraient, heureuî de le conduire.

Il soulageait toutes les misères avec une réputation magnifique de bonté, de générosité. Les soir^ où il donnait des conférences dans les milieux populaires, les ouvriers, aimables enthousiastes, l'applaudissaient et venaient lui serrer la main. Dans lei eongrès savants il occupait une place honorable. Sî maison, largement hospitalière, recevait les plus curieuses intelligences. Dans des revues d'avantgardes, subventionnées par lui, il publiait des arti clés auxquels son monde s'intéressait. Tout ceU était doux. Il eût pu s'y endormir et voici la passion l'inquiétude, Fempoisonnement de ces joies où il m veut plus voir que des joies d'esclaves, une soif de vérité qui le prive de goûter tant d'heures charmantes, un âpre besoin de rejeter de belles illusiom pour on ne sait quel vague espoir.

La vertu, la bonté, la justice, est-il besoin d'aller les chercber si loin? Ne se trouvent-elles pas dans des raisons toutes pratiques et suffisantes à la relativité humaine ? Quel orgueil le pousse à vouloir davantage? Quand il serait admis que Duhamel tient k garder intact le respect des bourgeois, l'intégrité de son ménage, à ne blesser ni sa femme, ni sa bellemère, à préserver cette situation péniblement acquise, :ette claire existence où il jouit de l'estime des aures, cela ne contentera-t-il passes appétits de vérité ? — Eh ! oui, en refusant l'amour d'Alice, en garlant ta femme, ton rang de bourgeois, de citoyen lonoré, tu agis par intérêt, et ta vertu n'est que 'intérêt bien compris. Que te faut-il de plus ? La loi lu monde? Le sens du monde? Pourquoi cela ne erait-il pas le sens du monde ?

11 était parvenu près du petit étang. Le soir y tom-

>ait avec intimité. La fraîcheur de l'eau, le vol des

nsectes, l'ombre qui s'amasse aux sous-bois, tout

ontribuait à détendre les nerfs de Duhamel. 11 s'at-

endrissait, songeait à sa rudesse dans la discussion

e tantôt, trouvait du charme à d'Escroix, de la

oblesse véritable à de Latorel. Et quelle gracieuse

îmme que la comtesse ! Il n'aurait pas dédaigné

îur amitié. Ne pouvait-il, en se limitant à des cau-

eries aimables sur l'art, sur les lettres, en acceptant

e parler de temps en temps de Venise et de l'Italie,

e Pascal et de Port-Royal, en adoucissant sa forme,

emeurer quand même dans la vérité?

Il se forgea, tel le loup de la fable, une félicité qui

5 lit pleurer de tendresse. Mais ainsi il usait son

me pour le repos comme il l'avait usée tout ce jour

pour la lutte. Rien ne lasse si vite que le bonheui en rêve. Pour les esprits libres, et qui veulent allei au delà, le bonheur est la chose la plus insupportable.

Duhamel l'éprouva. Non seulement il ne put s( figurer l'éternelle joie dans l'avenir, mais il ne pu la retrouver dans son passé. Son passé n'était qu'uni lutte, une longue lutte. Ce qu'il en demeurait dan l'état actuel de son esprit ne lui donnait d'autre satisfactions que la sensation d'avoir résolu des dit ficultés, de se trouver des structures accordées avc' ces difficultés.

— Le souvenir ne fait qu'exprimer cet équilibr en nous rappelant dans les heures d'aventures, d'in quiétude, les minutes de repos, de jouissance, e vice versa... J'ai bien dit en affirmant que les une n'existaient pas sans les autres. La vie est un^ moyenne, mais une moyenne qui se déplace ; et c que je cherche c'est le sens de ce déplacement.. Je puis bien me payer des mots qui bercent no^ servitudes, me figurer aujourd'hui, parce que '\ suis las, que dans ces servitudes rassurantes est 1 bonheur ; demain je repousserai avec mépris c lâche bonheur, je verrai qu'il mène à l'inconscience à la mort. Mon bonheur n'est pas de subsister, mai de grandir, non pas d'être une cellule passive mal une cellule active. Certes, je le reconnais, je doi mon élan, ma volonté, ma personnalité même mon milieu, mais par quel mystère tout cela est-i tout de même moi., Duhamel, et par quel mystèr suis-je aussi mon milieu?

Le mot mystère le fâcha, encore qu'il n'y attacha

pas la signification religieuse ; mais il savait que nul n'exprime mieux la paresse de l'esprit :

— Pas besoin de m'hypnotiser sur ce terrible mot. Avec un peu d'audace, je puis bien concevoir que le milieu a été et demeure le problème dont l'être est la solution. La vraie difficulté apparaît donc dans la superposition des milieux qui constituent l'être : cette superposition ne se borne pas au milieu social, ni même au milieu humain, sans doute pas davantage au milieu animal ; elle atteint jusqu'au milieu universel. L'homme réunit en lui des états de conscience d'autant plus étendus, qu'ils vont de la cité à l'univers. Les imbéciles s'arrêtent à leurs intérêts de famille, de clan, de province L'homme

supérieur subit le contre-coup du vaste monde... Ce qu'on appelle un idéal se trouve ainsi dans la complication des milieux et les inquiétudes d'âme sont aussi diverses que les âmes elles-mêmes.

11 eut une minute de fierté à se voir une sorte (l'ange grandissant et s'ennoblissant. Mais ce fut encore une satisfaction éphémère, car il pensa presque tout de suite qu'il fallait mourir, et alors qu'importait un idéal ou point d'idéal! D'ailleurs, il ne allait pas seulement mourir et mourir au hasard, 1 fallait souffrir et souffrir au hasard. Les cris de )elafon résumaient la douleur de l'âme humaine :

— Certes, je ne chicane pas sur la souffrance qui léveloppe et aboutit à la vie ; mais comment admettre îelle qui dégrade et tue... Je ne puis tirer argument le ma bonne fortune relative, de ma santé, de ma sécurité quand des milliers de braves gens subissent a torture...

Cette pensée l'assombrit et il suivait le petit étang aux eaux claires, où quelques roseaux trempaient des tiges pâles autour desquelles de très petits pois sons, sortes de losanges noirs allongés se déplaçaient avec caprice.

— Ces poissons aussi ont peur de la mort.

La mort lui apparut comme une fonction nécessaire mais qui n'av^ait pas l'importance que nous lui attribuons. 11 dériva à mille essais de se figurer h survie en dehors de la mémoire et se heurta à no^ préjugés habituels :

— Cependant notre mémoire ne périt-elle pas dt notre vivant ; ne mourons-nous pas un peu tous le^ jours? Est-ce que je vais m'arrêter à cette sottise d< croire que mon moi a nécessairement pour base moi corps quand je viens de conclure à des consciences et des inconsciences dues au milieu.

Alors il se vit tout à coup ainsi qu'un moment di monde, moment essentiellement variable et qu marque une étape dans l'éternelle réalisation de h complexité, mais qui n'a d'autre fin que d'exprimei cette complexité.

— La mort devient ainsi une fiction, et la vie éternelle se marque dans la hiérarchie des structures, dans la hiérarchie des consciences Pei

importe que je m'appelle Duhamel ou Pierre oi Jacques ; nous sommes des états différents de l'êtN et nous exprimons la loi ; la conscience n'est qu'une fonction de la structure, ou plutôt c'est la structure même.

Il s'exalta, ravi de cette pensée qu'il lui semblai toujours avoir pressentie mais qui venait s'offriri

lui SOUS une forme assez libre pour être consciente. — Ainsi s'expliquerait, dit-il en parlant tout haut, que nous nous attachons à ce qu'on appelle une loi morale, à cette complication des structures qui devient notre éternité, et que la mort, élément relativement chétif de cette complexité môme, n'a pas pu prévaloir contre l'évolution des espèces animales et ne prévaudra pas sans doute contre notre évolution. L'immortalité d'une àme progressive est enseignée par les entrailles de la terre !

Il prit quelque joie dans ses réflexions. Son cœur [se haussa ; la souffrance, la mort reculèrent dans la }erspective ; les œuvres de vie semblèrent inépuisables, le dévouement, le sacrifice furent de belles réaisations. Il aima le petit étang dont l'image devait iccompagner le souvenir de ces minutes et s'attarda i en goûter les harmonies, cet infini de diversité de .'eau et des feuilles, de l'ombre et du ciel, des toutes petites herbes et des grands arbres, des plissements le l'eau sous la nage d'un insecte, de ces choses si lélicatement nuancées, arrangées, contrastées et qui ignifient les cerveaux, qui signifient les âmes où la implicite est le premier élément de la complication. Dix minutes seulement s'étaient écoulées depuis on départ de la pelouse, et quel bond cependant ivait fait Duhamel. 11 aimait soudain la vie d'être si aste, si large ouverte à l'espérance. Souft'rir, mourir ui devenait facile à accepter comme moyens de progrès. Même il lui paraissait que le fait d'avoir pu lominer la souffrance et la mort, telles que nous les onnaissons, allaient nécessairement les réduire ans le futur :

— Car, ainsi que je le disais à ce d'Escroix, Faccoutumance approprie les forces à leur objet. Quand les forces sont assez appropriées, on peut dire que les résistances sont intégrées ; or, ce moment n'est-il pas marqué par la conscience. Une souffrance conçue est une souffrance vaincue. C'est la loi de l'évolu-!

tion Quand nous aurons intégré notre milieu!

actuel avec nos souffrances actuelles et nos morts actuelles, nous nous trouverons devant un nouveau milieu dont les modes de souffrance et de mort seront aux modes contemporains, à peu près comme nos souffrances sont aux souffrances animales, non pas moindres, certes, mais plus nobles

11 s'arrêta, car son imagination lui montrait lej vaste champ de l'activité future des hommes, et il frémissait comme un cheval de course sorti des ténè-f bres devant la plaine infinie.

C'est dans cette exaltation qu'il vit venir à lui Alice. Elle avait pu quitter M""" Delafon, se glisser' vers la solitude oi^i elle espérait retrouver Duhamel. Sc^ pâleur, ses yeux brillants, son beau corps flottant par-dessus l'herbe de la pelouse, surprirent le pauvre homme dans son rêve, sans force contre une telle réalité.

— Alice, Alice, murmurait-il.

Mais elle le regardait hardiment, dans sa passion^ irritée par tout un après-midi de jalousie. D'ailleurs, le baiser de d'Escroix à M""^ Duhamel lui semblaiti une excuse suffisante.

— Je suis venue, j'ai à vous parler, dit-elle d'un ton de voix rauque.

Elle n'eut pas le temps ; un mouvement irrésistible'

la jeta vers lui, la tête sur l'épaule, toute convulsive. ill la tenait, tiède, embaumant le printemps, sans •trouver d'autres mots que de répéter :

— Alice ! Alice !

— Oh! Je vous aime, balbutia-t-elle tout à coup, e vous aime, et je ne peux plus m'empêcher de le

ire.

Il avait le cœur large, les sens en tumulte, mais 5on âme dominait. Le petit étang clair y contribuait >ans doute en fixant ses pensées. Cependant, un 3arfum montait de la chevelure de la jeune fille, un )arfum un peu fauve et qui ressemblait à celui du vétiver.

— Alice, disait-il toujours, Alice î Elle frémissait de joie d'avoir osé, de crainte aussi

[u'il ne la repoussât. Or, l'amour les tenait ainsi, et ont semblait perdu, quand Duhamel retrouva le ouvenir de la longue lutte qu'il soutenait depuis des emaines. Il écarta doucement son exquise amie et, ui tenant les deux mains, il la mena un peu plus oin à l'abri d'autres fourrés. Là, il reprit tendrenent :

— Alice, moi aussi je vous aime et je vous aime-

ai toujours Je ne veux pas dire que nous ne

erons jamais l'un à l'autre. Je ne veux pas dire non lus que nous serons l'un à l'autre...

Elle l'écoutait, ses yeux bruns très clairs de fièvre, a bouche tendre, ses mains crispées ; et elle était eureuse de ce premier bonheur de l'aveu qui, sur- 3ut aux femmes, paraît longtemps suffisant, où elles poient toutes qu'elles passeraient sans peine une ie entière. Lui continua, plus grave à mesure :

— Chère Alice, Tamour ne peut être, pour des consciences hautes, autre chose qu'un puissant moyen de s'élever. Le prendre trop facilement, danla douleur des autres, sans garantie qu'on accompli! la loi de l'Univers, serait indigne de nous. Soumettons-nous, mon enfant, cherchons la vérité au fond de notre esprit^. Si notre passion doit périr sous la douche du réel qu'elle périsse et que personne ne soit blessé. S'il fallait, Alice, qu'un jour nous soyons l'un à l'autre, sachons pourquoi et ne cédons qu'y l'irrésistible qui est proprement la nature des choses: mais la nature des choses doit comprendre notre propre nature et nos propres efforts... Ce n'est pae tout mensonge que l'antique histoire du chevalier el de la dame. Le bonheur facile est une honte, une corruption, une déchéance...

Elle accepta de lui la forte leçon et l'admira. Cependant elle se dit qu'elle n'avait point cédé san^ lutte ; mais que la trahison de M™'' Duhamel, trahi son odieuse par tout ce qu'elle représentait de lâche^ servitudes sociales, la jetait à juste titre dans cette phase où elle entrait pleine d'espoir.

— Croyez, murmura-t-elle, que je n'ai pas fait ceci sans réflexion, que je sais ce que je veux, que j'ai lutté, que j'ai soufTert et que je lutterai et souffrirai encore, mais sans avoir les mêmes raisons que vous.

Il l accepta ainsi. La cloche du dîner sonna. Ils re prirent, le cœur plein de tendresse et l'àme héroïque, le chemin du château. Mais, dès le lendemain, sou> un prétexte, Duhamel rentrait seul à Paris.

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