‹ La charpenteChapitre 27 sur 34 · DES BRUTES A LA GUEULE PUISSANTE · texte numérisé non relu

DES BRUTES A LA GUEULE PUISSANTE

Delafon s'était installé à la ferme de la Justice qui ji appartenait et dont le fermier avait consenti bien olontiers à lui donner la pension pour un mois ou eux. Quoiqu'il payât largement il fut accueilli en ôte comblé de bienfaits. Le fermier porta au ciel m jambon et son fromage, son vin et son eau-de-vie. u demeurant la pitance fut médiocre, mais elle créa dans sa simplicité. Delafon n'avait d'ailleurs îoisi le séjour à la ferme que pour y trouver ce a'on ne peut avoir dans les villégiatures ordinaires, a isolement véritable, une société calmante, cet )re retour à la nature qui est tant recommandé IX neurasthéniques. Il fut servi à souhait. Le ferler et sa femme, leur fille unique, Rerthe, les sermtes, les valets, furent à merveille pleins de la anquille lenteur des bœufs. Après les premiers grets, Delafon s'immergea au vaste abandon, à la

mer d'ozone qui flotte par-dessus les champs. Sa tristesse s'alourdit, plus rouge, plus tiède. Les fermentations fiévreuses où ses nerfs brûlaient, les' désespoirs nés de la recherche des causes, se transformèrent petit à petit en une vaste et monotone douleur qu'il menait sans hâte à travers les vastes et monotones campagnes. Suivant le conseil de Duhamel, il s'efforça de songer peu à lui-même. Il vécut de la vie extérieure. Ce fut d'abord la clarté des paysages, les rivières du soleil sur la variété des cuU tures, les frissons mats des jeunes avoines et du sei^ gle, les luisants de clair de lune de la betterave. Lî solitude était formidable en ce pays si merveilleuJ sèment cultivé. Une vieillesse toute humaine accom' pagnait la jeune nature. Les fermes rappelaient dei temps de guerre et de massacre, lourdes, en grossef pierres noires et il y en avait si peu qu'on pouvai faire trois lieues sur la route sans en voir plus d*' quatre... Il est vrai qu'elles se cachaient dans def creux, près de l'eau bienfaisante. Delafon se figurai les bandes anglaises désolant le pays au temps d Charles VI. Les jours où le ciel était bas, la lumière' tombée comme d'une verrière, la sombre illusio] devenait plus pénétrante.

— Sommes-nous devenus assez sensitifs. Le meui^ tre, la torture, ces choses effroyablement simple autrefois nous emplissent d'horreur... Le meillei homme des temps anciens contemplait sans regrè| sans remords, l'agonie de centaines de victimes !

Il se rappelait VIliade, le code de l'héroïsme ant que : toujours la férocité y est confondue avec le coi rage ; la générosité n'est qu'une ostentation de J

richesse ; le meurtre y semble aussi naturel que la faim ou la soif. A vrai dire le contact de la lourde terre rendait Delafon lui-même plus implacable, et ii s'en étonnait peu, amer pour la triste évolution humaine.

— Que je songe, disait-il, à l'éternel triomphe de

a violence ! La santé nous y ramène comme à la

jurande force héréditaire. Voyez mes compagnons de

de. Ils ont en eux le tranquille égoïsme d'Achille ou

e Diomède, alors qu'ils ne pensent qu'à vanter leur

force et à posséder des trésors. Ils aiment dire ainsi

ue les héros grecs qu'ils sont terribles dans la

;olère, ils croient à la beauté des fureurs homicides,

:t leurs grossiers sarcasmes approchent bien des

insultes de Patrocle à l'écuyer mourant d'Hector.

lais il s'y glisse autre chose. A travers le sang rouge

e l'instinct, on voit Tanémie des civilisations tra-

ailleuses. La prudence du pécule lentement amassé

|efoule l'audace des sauvages conquêtes. Pour quel-

ues jactants, très jeunes, que de silencieux, de sour-

ois, que de soumis. Et alors, quoi ? qu'est-ce donc

ui domine dans leur âme ?

Ils savent lire, ils lisent les petits journaux ; ces tits journaux à la fois les expriment et les asserissent. On y retrouve l'hystérie grossière de l'accient, du méfait, du crime, pêle-mêle avec les phrases emblées du symbolisme qui les encadre rigoureument. Le paysan demeure le paysan, mais le Ilot >cial aboutit en lui par ces gazettes. De l'isolé du oyen-àge, peu ou point de traces. Certes, toujours Duvrier de la terre, espèce de terre lui-même où vent sous les intempéries les indestructibles plantes

sauvageonnes de la cupidité, de la ruse, de la superstition ; mais un ouvrier très affiné comme sa nation partageant les vices et les vertus générales.

Delafon se mit à les étudier, curieux de savoii quelles causes les ont portés depuis un demi-siècle l la dépopulation et à l'alcoolisme. Il fut assez toi renseigné sur la première cause, et par son hôt( même.

Un soir, il était assis sur un banc adossé à um muraille extérieure, il voyait le paysage s'étendn à plusieurs lieues, tous les creux déjà emplis d'uni brume violàtre sous le dernier rêve de la lumière quand, après des hésitations, le fermier, jeune encore haut de taille, les yeux clairs dans des joues un pei congestionnées, vint se mettre auprès de lui. Plu sieurs fois déjà ils avaient eu des conversations ; phrases coupées sur des événements politiques. Tou jours le paysan approuvait, hochait la tête, ei homme qui ne déteste pas les phrases mais qui n saurait prêter d'importance à autre chose qu'à î culture des betteraves. Ce soir-là, il sortit de s réserve. Delafon venait de parler avec une certain énergie de la dépopulation qui fait tomber la Franc au rang des puissances de deuxième ordre.

— C'est-y donc, dit le fermier, qu'on ne fait plu d'enfants à Paris. Ici ça grouille. Il n'y a qu'à travei ser le village de Sain t-A vent pour en voir lacinquai taine. L'école est trop petite ma parole.

— Je ne trouve pas du tout qu'on ait beaucou d'enfants par ici, répondit Delafon. Gonnaissez-vou seulement des familles nombreuses ? j

— J'en connais. Les Duez sont bien dix avec 1

père et la mère, et les Garel et les Gavellc !... C'est à Paris qu'ils n'ont pas d'enfants. Je me demande comment ils font pour ne pas en avoir. Expliquezmoi donc ça, vous qui en venez.

Delafon surprit une expression de ruse et de curiosité dans les yeux du fermier.

— Mais, répliqua-t-il, vous devez connaître cela.

— Ma foi non, dit le fermier.. G'est-il donc qu'on les tue avant de venir au monde ?

— Je ne crois pas que l'avortement soit plus pratiqué à Paris qu'ailleurs, murmura Delafon ; je suppose qu'on prend des précautions avant.

— Eh bien ! donc, ça ne serait pas commode ici, fit le fermier, avec des gaillards qui sont toujours aux trois quarts endormis. J'avais entendu raconter que les femmes de Paris prenaient une drogue, soit disant contre les retards. Vous ne la connaissez pas ?

Delafon tressaillit, à cause de l'accent de l'homme. Il devina la cautèle paysanne et lui opposa avec une sorte de brusquerie sa perspicacité raffinée de itadin.

— Voyons, entre nous, pourquoi ne voulez-vous blus avoir d'enfant ?

Le rustre demeura désarçonné un^ minute, puis il 5ut un ressaut, une sorte de noblesse bizarre et Ihéàtrale éclaira son visage.

— Oh ! moi, dit-il, ma fille Berthe me suffit. Et mis elle est promise au fils des Morinot. Je ne veux lias manquer à ma parole. Ils auront les deux domaines réunis. Ils seront les seigneurs de la Justice et a Moulin d'eau. C'est mon ambition. Y a pas à dire.

— Et comment donc, songea brusquement Delafon,

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