‹ La charpenteChapitre 28 sur 34 · IG · texte numérisé non relu

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comment donc aurait-on pu éviter ce retour, au rêve éternel des possesseurs de terre ?

Peu après, il fat dans sa chambre. Le fermier demeura dans la cour à marcher de long en large, un peu voûté par une sournoiserie instinctive et aspirant avec ardeur la fumée de sa pipe, Delafon l'observa:

— Il se passe dans cette tête-là des choses qui ne sont point, je le crains, pour relever le chiffre des naissances.

Le lendemain il observa la fermière, grosse personne de trente-sept ans, qui gardait on ne sait quoi de piquant dans sa physionomie à cause de ses yeux! bleus soulignés de cils noirs. Elle était ordinairement pâle malgré l'air salubre de l'endroit. Elle pas-f sait la journée à Tintérieur de la maison, ouvrant encore le moins souvent possible les fenêtres. Cependant, elle avait ce fond de santé de la paysanne pour; le moins autant fait d'endurance aux privations que de robustesse de charpente et de muscles. La vraie anomalie chez cette femme était une souffrance du masque, on ne sait quels plis trop minces sur le&' tempes, quelle rancune dans le regard. C'est la morosité des époques mensuelles ou des retours d'âge, la colère des créatures qui ne remplissent plus leun destinée. Certes, celle-ci, comme des milliers d'aw très, acceptait de rendre ses flancs inféconds, mai* elle ne pouvait tuer l'inquiétude maternelle qu0, calme seul le sommeil de la grossesse et de l'allsrij tement. A peine si l'on peut dire que le fermier fut moins atteint. Le ménage était morne des vies mani quantes. Ils apparaissent ainsi que deux grande bêtes mises en cage par leur propre égoïsme : poi

111 peu de sécurité^ un peu de vanité, ils se privaient 1(^ l'espace et du temps. Ils tournaient en rond avec immenses bâillements d'ennui des tigres derrière - barreaux. Et, dans la fausse propreté, la fausse lonliomie, le faux bien-être du rustre, l'absence l'enfant jetaitTimpression, si terrifiante pour Delafon, !( s hospices de vieillards, ces terribles demeures où out espoir et toute indépendance sont échangés ontre un quignon de pain.

Leur fille unique leur était précieuse sans doute, nais assurément ils l'aimaient avec la sécheresse mposée par leur artifice. Elle achevait le type essenitdlement périssable de l'enfant unique, portant la iiort de ses petits frères et de ses petites sœurs. Jiiand elle aurait épousé cet autre mutilé de fraterlilé qu'on lui réservait pour mari, la décadence d^une a((^ lâche, à Tétroit idéal de lucre s'accomplirait. Si M'jà faîne des enfants du seigneur portait souvent ;i malédiction d'une injuste préférence, comment • s aînés-ci, pour qui furent exterminés les joyeux adels, ne porteraient-ils pas la coulpe d'une crimi- K'Ile avarice.

(juelques jours passèrent. Delafon voyait pâlir I avantage la paysanne. Il supposa qu'avant de recouii' à des moyens onéreux, les époux essayaient par I onomie des drogues simples, purgationsou soporiiques. Mais il avait trop d'amertume au cœur, trop

' rage contre la nature pour suivre ces choses auivment qu'en spectateur désintéressé.

Enfin la femme tomba vraiment malade, vomis- ;int ses repas, tout son gros et laid corps secoué de pasmes d'angoisse. Le mari et la fille la regardaient

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souffrir, l'œil froid et attentif. Elle-même se cram * ponnait à sa volonté pour ne point faiblir trop toi Rien ne parut jamais plus hideux que ce tableau d vie familiale. Le mensonge, la ladrerie, la laidcii accentuant le crime. Pour quel idéal une pareil! douleur ? Pour la boue des amours sacrilèges ? Pou le rut ignoble et calculé ! Pour garder intact so lopin de terre. La haine et le dégoût débordèrent 1 cœur de Delafon.

Un matin, comme par hasard, une sage-femm accourut à la ferme. Personne ne fut dupe, mais tou fermèrent les yeux. Les domestiques échangeaient d. grosses plaisanteries. Quelques femmes demeurée pudiques, détournaient les yeux devant le regard d l'étranger. La fermière s'alita. Son mal fut si grav qu'on lui administra l'Extrême-Onction. Tout d même elle guérit. Elle reprit sa pénible vie, s'appu yant aux meubles, lasse, écrasée et triomphante.

— Oui, triomphante. N'a-t-elle point vaincu l'ani malité, n'est-elle point au-dessus de la bête, un élé ment très social, très adapté à l'organisation bour geoise pour qui l'argent est tout... Quel que soit moi dégoût, qu'ai-je à dire ici? Ne suit-elle pas l'évolu tion? Vaut-il mieux mettre au monde, dans le cri minel hasard, des petits voués à la misère et à 1 geôle. Ah ! Je ne déciderai pas... La nature? Mai quoi de plus odieux que la nature : ne tue-t-elle pa carrément la femme en couches, ne la tue-t-elle pa à la suite de ses couches, ne la livre-t-elle pas à 1 hideur des hernies, des varices, à l'avachissemen des flancs trop larges, du ventre couturé ou ballonné' N'est-elle pas sans pitié, sans bonté, sans justic^

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C'est vrai que cette famille est ignoble, que ce fermier, cette fermière et leur fille mènent la vie des prisons et des hospices ; mais n'y a-t-il pas aussi quelque grandeur à fuir la chose terrible entre toutes : le grouillement de porcs des misérables, l'abjection de la faim, la prostitution... La femme est malade ; mais d'autres maladies que celles-là guettent les pauvres et combien plus terribles !

Il se calmait cependant, il admettait une part d'absurdité dans ce raisonnement. La population n'est pas la seule cause de la misère. Ces fermiers-ci gagneraient sans doute à avoir deux ou trois enfants de plus. La France exagère sa terreur. Le paupérisme, encore qu'atténué, n'est pas anéanti chez elle, et Dieu sait si la population est inférieure à ce que le sol peut nourrir. Môme, rien ne prouve que ce paupérisme ne s'agrandira pas si l'état d'esprit que dénonce la dépopulation persévère.

— « Car il ne s'agit que de l'état d'esprit. Pour le principe, je suis d'accord avec mes concitoyens, les naissances doivent se limiter. Peu me chaut comnent cette limitation sera obtenue. C'est un pro- }lème à résoudre. Les autres nations s'y appliquent, Tailleurs, autant que nous ; mais elles s'en tirent nieux.

» Et je crois que nous nous perdons surtout parce jue nous sommes une nation arrivée trop tôt à ce )ien-étre relatif qui est encore la faim pour le grand lombre. L'Epargne, sous toutes ses formes, l'é- )argne intellectuelle, l'épargne sentimentale, l'épar- ;ne d'enfants, l'épargne d'argent, voilà la goule qui lous dévore... Il y avait une borne au delà de quoi

le désir de la sécurité devient le geste de l'autruche qui se cache la tête sous l'aile, nous avons franchi cette borne. Une grande nation doit pouvoir garder l'équilibre entre l'égoïsme et les dangers à affronter, les curiosités à satisfaire.

» Mais quoi, la mort nous effraie moins que h souffrance. La pensée continue nous ennuie. Ui aimable dilettantisme remplace les rudes efforts qui assurent la profondeur. Une littérature sensuelle, oii la force se confond avec la frénésie et l'harmonie avec la facilité corrompt le sentiment. Une fornu classique, définitive, tend à remplacer l'imprévu de la pensée, comme l'imprévu du style...

» Nos campagnes répondent sur ce point à la ville. Les petits journaux y versent des enthousiasmes hystériques, des émotions aussi artificielles que celles que donne l'alcool. L'alcool qui ne réduit ni le Germain, ni l'Anglo-Saxon, ni le Russe, lue le Français, il ne répond pas chez lui à la grandiose sauvagerie qu'il représente chez les autres peuples. Qu'y faire cependant? »

11 se rappela des paroles de Duhamel, sur la nécessité de regagner par un travail conscient ce qu'un excès de conscience nous a fait perdre, de créer, de découvrir le nouveau milieu où, dans une civilisation plus haute, avec un nouvel idéal, la grande nation évoluerait. Sa rancune contre la nature le servit ici. Il vit dans le triomphe de la France, le triomphe de l'homme, le triomphe du cerveau :

— Car, vraiment, tout ce que peuvent invoquer les autres nations, c'est leur sacrifice, leur relative misère, le dur labeur où leurs plèbes sont opprimées

mieux qu'en France... C'est de là, de là seulement, de leurs souffrances, de leur nourriture inférieure, de leur moindre confort, de leurs plus rudes contacts avec la réalité que vient leur patience, leur force d'illusion, leur complexité !... Pourquoi ne trouverions-nous pas un biais?

Il s'échaulTa là-dessus, étonné lui-même de son krdeur, satisfait de trouver ce moyen de sortir du trop lugubre découragement où s'immobilisait son existence.

Encore qu'il ne vit dans l'alcoolisme qu'un lléau secondaire, le vraimal venant de l'état d'esprit, il lui sembla pourtant qu'il faudrait mener deux actions Darallèles, Tune pour renouveler un idéal étroitisé )ar le dilettantisme et l'enthousiasme d'oripeaux, 'autre pour vaincre les vices. Il essaya donc sur les "ustres qui l'entouraient l'effet de sa parole.

Or ils l'écoutaient, l'approuvaient, admettant que 'eau-de-vie ne valait rien, que son abus produisait )ien des maux ; mais personne ne laissait de boire 'absinttie boueuse et le trop fameux carafon d'eaue-vie avec le café. Des dimanches, des lundis, les aces avinées suaient sous la congestion des petits erres. Au village proche, où Delafon descendait eut exprès on assistait à des buveries silencieuses et inistres. Les femmes s'enivraient en cachette. Une ourde ivresse perpétuelle pesait sur les traits, sur es langues, sur les cerveaux.

— Faudrait-il prêcher ? se demandait Delafon. Mais la France n'est pas un pays de prédication, ^e Français s'hypnotise mieux à la lecture, à la leçon apide, spirituelle, qu'aux éloquences sectaires. Si

Fon était parvenu avec des sermons à déraciner \\ dieuse passion en Norvège, c'est que le Norvégien écoute, discute. Or les paysans français approi valent seulement pour éviter le débat.

L'ardeur de Delafon s'accrut d'abord à l'obstacle^ mais, petit à petit, par la force des choses et parce quïl était un sensitif faible devant les foules, il se mettait à leur vanter le bonheur de l'abstème, les joies de la famille, l'économie réalisée, les maladies évitées, tout juste ce qu'il savait être la cause du mal. Il s'aperçut de ce cercle vicieux et réfléchit. Mais comment faire entrer dans la tête de ces gens autre chose que les idées qui sont les leurs, les idées que les petits journaux leur apportent chaque matin. Il demeura dans un grand désarroi, triste et vaincu. D'ailleurs, un samedi, comme il se tenait dans la cour de la ferme, les rustres y vinrent égorger et flamber un porc avec de tels raffinements de cruauté, de telles moqueries à la souffrance d'une pauvre bête, tant de joie au sacrilège plaisir de torturer, et tous, hommes, femmes, enfants, que, du coup, Delafon retomba au plus noir pessimisme.

Il prit en dégoût l'âme humaine à qui il a fallu vraiment trop de temps pour se faire divine. Au nom de quoi la sauverait-on? La vie ardente, nombreuse et saine, loin peut-être de rendre l'homme meilleur ne ferait qu'endurcir sa férocité. N'est-ce pas chez certains malades, n'est-ce pas surtout chez les faibles qu'on trouve la plus parfaite mansuétude? Voyez l'égoïsme de ceux qui n'ont point connu ou: qui ne ressentent pas assez vivement la douleur? remords n'est qu'une faiblesse de détraqués.

qu'on appelle le courage se confond avec riiomicide. Périsse de sa mort naturelle ce triste monde !

— « Qu'ai-je à faire en tout cela ? Gomment mon action de rêveur stérile influencerait-elle ces hommes fauves? N'est-il pas trop évident que je perdrai |ma peine? Il leur faut des brutes à la gueule puis- I santé, aux passions puissantes qui les dominent eL iqui les broient. Que ceux-là fassent leur besogne, qu'ils mènent cette tourbe immonde vers ses destinées, au charnier des champs de bataille et au lit d'hôpital. Ah ! Je le sens bien sur moi-même : à s'attendrir, à devenir meilleur, il n'y a d'autre récolte à faire que d'être un misérable écorché vivant, que le vent dessèche et que le soleil rôtit. »

Dès lors, il s'immobilisa ; il cessa de penser. Parfois, ainsi que la brise se lève sur les avoines, le souvenir de sa pauvre femme lui revenait brusquement, et c'était toujours pour se maudire, pour se reprocher de ne pouvoir faire le bonheur de cette îréature chérie. Avec le temps, il arriva à se convaincre qu'une seule chose pouvait tout sauver : que sa *emme épousât un autre homme !

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