LA PEAU
Seul à Paris, sous prétexte d'affaires, Duhamel vivait tristement, peureusement, avec les mille contradictions oii nous jette la lutte contre le fort désir. Il reçut une lettre de monsieur et une lettre de madame Delafon. Les préoccupations manifestées par la femme montraient que, là du moins, Duhamel n'avait pas fait un trop mauvais calcul. Pour l'homme, la chose tournait plus mal :
« Si ma santé devient meilleure, écrivait-il, si je me sens moins nerveux, ma colère contre la nature et l'humanité semble s'être nourrie avec moi. »
Il racontait alors ses essais de propagande, et la vilenie, la cruauté paysanne, sa crise fatale de pessimisme. Duhamel, cependant, depuis son séjour à Marines, n'avait plus les mômes doutes. Il s'était fortifié dans sa nouvelle manière d'envisager 1^ monde, et chaque jour appuyait d'un fait, d'une ob-i servation, ses arguments. Cependant, il traversa en-i core une crise violente. Elle devait marquer pour lui la dernière étape de l'évolution commencée en mars.^
Un après-midi le courrier lui apporta une misérable enveloppe couverte du haut en bas par l'adresse, d'une encre pâle et d'une écriture maladroite. Elle renfermait les supplications d'une pauvre femme malade qui se recommandait au nom d'une autre malade, jadis secourue par lui. Son mari écrasé l'année précédente, elle s'était efforcée de gagner la vie de ses deux enfants. La maladie l'abattait. Elle criait sa détresse dans une pauvre langue conventionnelle où elle parlait de providence, d'ange et de miséricorde. Duhamel ne s'aperçut pas que cette lettre, à cause d'une fausse indication et de l'orthographe pitoyable du nom, arrivait avec un retard de quarantehuit heures. Néanmoins, il se résolut d'aller le soir même secourir cette détresse en dirigeant par là sa promenade habituelle. Vers six heures, il traversait l'esplanade des Invalides, gagnait à pied le Champde-Mars, arrivait bientôt aux rues noires où jadis les usines Cail dévoraient toute l'activité du quartier.
C'est une ville du Nord enclose dans le vaste Paris. Une beauté de feu et de fumée s'y répand, une beauté iussi d'âpre domination industrielle. Les rues, désoées par une force qui met la guerre sous ses pieds, bordées de murailles aveugles, sont vastes et terri- Dles. On s'y enfonce ainsi qu'en des défilés. A l'heure )ù s'y rendait Duhamel le charriage pansait et il *égnait un silence, une grandeur morne de désert. Une douceur aussi, celle qui attache l'artisan à îette puissance de vide, à ce travail de la flamme et lu fer, la douceur de la communauté... Les ouvriers Tusine palpitent à la vie colossale de leur usine. Nombreux, vifs, affairés, ils ont un cerveau habité
des formes rapides et sûres du langage social ; ils ont cette chose dont on a ri tant ils la redisent : de la solidarité. Ils sont le nombre où les passifs jouissent de la vie des actifs, les intellectuels de celle des instinctifs. L'usine est aussi une cité où il semble que le malheur s'éloigne à devenir collectif. Môme dans une catastrophe, une consolation surgit de se sentir frappés et plaints ensemble. C'est pourquoi les enfants du peuple adorent la foule et, contre le danger, s'enfuient dans la rue.
Les voies appiennes, entre deux hautes murailles, avec des lanternes en potence collées à la muraille, c'est la poésie de l'ouvrier qui s'en va le soir, affamé, rêveur, les yeux sur le pâle crépuscule d'hiver. En elles, il attache des aspirations aussi vagues en son âme que celles des pâtres de Ghaldée dont le rêve pourtant généra notre astronomie. Elles vont vers un ciel empli de fumée, de vapeurs basses, de nues qui semblent toucher les toits, sorte de ciel humain en regard du ciel divin de la montagne ou de la plaine.
Elles vont vers des reflets vastes, vers les blêmissantes clartés des jours de pluie, le bleu fin des jours de soleil.
Ces choses sont, parmi le jeu ardent des mots et des idées, l'immense tout où se rassemble leur être.
Bientôt arrivait à l'usine de laminage des poutres en fer. Elle est sur le quai. Au delà d'une vaste cour, sous des hangars d'ombre, les laminoirs avalent et dégorgent tour à tour la bande éclatante de métalj qui s'allonge entre les rouleaux et brusquement s'ér cache, éparpille en explqsant mille épingles incan-. descentes. Cependant, des hommes courent, armés
de pinces, reprennent le ruban à sa sortie, le placent vivement dans un nouveau calibre et regardent rentrer la langue vibrante et écarlate.
Derrière, c'est le mystère des grands feux, aperçus par des fissures, par des trous d'ombre, avec soudain la réverbération ardente d'un foyer atteignant des corps aux bras nus, à la poitrine prise dans des maillots rayés, les graciles silhouettes ouvrières qui courent, sautillent, bondissent, comme des êtres sortis des matrices de la flamme. Sous Tardeur toutepuissante, et malgré leur guenillerie diabolique, sarreaux rapiécés, pantalons recarrelés, on les croirait transparents. Les lueurs et les ténèbres, toutes deux nettes et terribles, se partagent l'espace. On ne sait où se perd la barre vibrante, ni quelles choses reluisent et fourmillent à côté du cône éblouissant de clarté. Des bras de levier meuvent avec lenteur d'énormes soufflets, des cascades de sable lumineux s'échappent soudain d'un ténébreux outillage. Ce sont les crépuscules de la montagne parmi les piliers obscurs des grottes souterraines, une vie géante à la fois et menue, divisée comme l'activité des insectes Darmi la ciselure des rameaux.
Enfin, dans la cour, le sommeil du fer, les grandes poutres bleuies et stupéfiées.
Au milieu de l'attroupement qui se forme toujours devant la porte, Duhamel demeurait pâle de volonté souflrante. Il perdait pied dans la splendeur terrible du travail et dans l'excès des misères de l'ouvrier. Pourquoi ces choses, ce monstre ([ui -torture et qui broie, cet esclavage résigné? Quelle réponse donnerait-il à Delafon, le révolutionnaire qui
veut le néant, la fin des créatures avec leur création Est-ce que, vraiment, l'organisme impitoyable oùc gens sautent devant le feu, hurlent parmi des engr nages, expirent dans les ténèbres de la houille, es •ce que cet organisme répond à la beauté de rintellii gence, aux subtilités du savant, aux rêves exquis de artistes ?
Cependant, sous un lent crépuscule, il suivait le bords de la Seine. Paris y endormait sa peine dan de jolies lumières, à l'horizon des collines, dans l'éclat de l'eau et les couleurs paisibles des rives.
L'été semblait, par une asphyxie douce, ne laisse traîner qu'une vie convalescente dans les choses et dans les gens. L'air tiède charriait l'odeur un peu fade et putride de l'eau. Des pêcheurs à la ligne cernaient une pile de pont, s'endormaient à la mélancolie de l'eau qui passe. De pâles et tendres couleurs se reflétaient dans l'eau partout pétrie de clartés, tandis que la fumée, la terre, la nue dévoraient la lumière.
A Grenelle le pont se divise en deux, jeté en partie sur un petit bras du fleuve, à gauche de l'île d Cygne. Des péniches, des bateaux amarrés font de c^t coin un port de Hollande, oii, sur l'eau éternellement vibrante et coupée de l'ombre serpentine d ses ondulations, se dresse la coquetterie desbarqu au bois verni, aux proues peintes de blanc et d| noir, à la maisonnette blanche fermée de minuscules volets verts. Les mâts s'abaissent dans une perspecêil tive indéfinie vers le fond où la Tour Eiffel s'entoure d'une brume légère. Toutes les couleurs violente;
LA CIIAKPENTE 295
•s'apaisent, se fondent au crépuscule gris. Le paysage semble immobile dans le recul des siècles.
Cependant, une émotion continue le parcourt. Tant de choses, de gens, l'eau, Paris, font se lever le monde fourmillant du langage. Alors seulement la rivière et le ciel, le pont, Tîle, les lourds lavoirs à l'ancre où va l'éclair de cent bras secouant les loques blanches, l'étendoir aux linges parallèles, les chiens -errants, les vieux pêcheurs à la ligne, les enfants galopant sur le vaste pont des péniches, les ouvriers de l'usine à fer transportant sur la berge des poutrelles bleuies par la trempe, tout vit et palpite de la vie intérieure superposée à l'autre.
Duhamel s'accoudait un instant, sa tête toujours pleine du peuple et son cœur toujours torturé. De petits enfants erraient, pâles et sans crainte parmi les chevaux des camions et les jurons des charretiers, et ils avaient des culottes vertes, des robes d'un rouge éteint ou d'un bleu décati. Des femmes nourrissaient sur un banc, retombées sur elles-mêmes en vieux chiffons, dans la paresse du manque de nourriture. Des vieux lisaient les affiches du quartier. Cependant, à mesure que le soir se fonçait, des adultes paraissaient au long des trottoirs. L'accoutrement du travail des villes, vestes trop courtes, cols fripés, chapeaux défoncés, déshonorait leur orps. Toutes les faces étaient pâles, bouffies parfois, plus souvent maigres, et le doigt de la nécessité avait sculpté les traits en vigueur, en creux et 3n bosses, en rides et en plis excessifs.
Gestes, paroles, mimiques violentes, tout les délonçait peu enclins au rêve, s'extériorisant en pous-
sées continues, et Duhamel, arrêté devant quelque marchands de vin, les voyait se raconter des histoires en levant des mains lourdes, en crachant par terre, en allumant des pipes et des cigarettes.
Il essayait de percer le problème de leur destinée ce formidable travail social d'absorption des types e il admirait leur pittoresque, leur couleur, la passion qu'ils mêlent aux choses. Il s'y perdait, ravi. Gomme ils font tout de toute leur âme, leurs gestes ont une sincérité merveilleuse, leur visage s'adapte à leurs vices et à leurs vertus. La grimace abonde, et, parfois héréditaire, devient prodigieuse. Puis, non seulement le travail et la misère les sculptent mais encore la maladie. Le typhus à coups de poings a étourdi celui-là et la variole éborgné tel autre ; le rhumatisme les a tordus, le lymphatisme leur a couturé la peau, l'alcool les ronge comme un vitriol. Et ils se prêtent, laissent pétrir leur masque et déformer leurs membres, si bien qu'ils sont le siècle vivant, qu'ils sont les sensations et les idées vivantes. Si bien que dans leurs heurts, leurs cris, leurs travaux, leurs maux, ils représentent une intelligence nouvelle qui n'est encore inscrite que dans de la chair et dans des os.
Les maisons vibraient d'un bruit d'assiettes et dç, couverts. Le pauvre, plié vers son assiette, humai* les soupes grasses des petits restaurants et sur les tables sans nappe, le noir du vin contrastait avec blanc du sel. Tout vêtus, en pardessus, en casquettes, des centaines d'artisans, huileux, plâtreux, couverts de limaille de fer, de sciure de bois, de flocons de laine, se touchaient les coudes dans la communie:
It
que le Christ a prêchée à ses disciples. Les ragoûts nageaient dans la sauce, le veau marengo alternait avec le bœuf tomate ; partout la salade, le litre, la timbale épaisse. La joie est sur les faces huileuses, une douceur hébétée, tandis que l'odeur des oignons frits embaume la rue.
Enfin Duhamel arrivait devant la maison qu'il cherchait dans une des rues les plus populeuses du quartier. Il monta l'escalier de cette maison, éprouvant un certain plaisir à le trouver proprement lavé à l'eau et suffisamment aéré. Au sixième, il sonna vainement à plusieurs reprises, et il redescendait un peu désappointé quand au palier du cinquième il vit debout sur le seuil d'une porte un ouvrier qui lui tirait sa casquette. Cet homme serrait sur sa poitrine un enfant de quelques mois, et deux autres sortaient curieusement leurs têtes à droite et à gauche de ses jambes.
— Excusez-moi, monsieur, vous sonniez chez M"^ Jacquet. Elle n'y est pas, elle n'y est plus. On ['a portée à l'hôpital cet après-midi. Ma femme a pris
es deux enfants que voilà, et, ce soir, elle est sorie pour porter quelques affaires à la pauvre ma-
ade. M"*' Jacquet avait dit qu'un monsieur viendrait.
— A quel hôpital l'a-t-on mise?
— A Necker... Mais ce qu'elle se mangeait les sangs par rapport à vous. Si vous aviez le temps de revenir, monsieur, quand ma femme serait là, je îrois que vous feriez une bonne action. Elle ne va 3as tarder, du reste, et si le cœur vous disait de vous 'eposer un peu... Je l'attends d'une minute à l'autre.
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Duhamel regardait rhomme. Quelque chose de franc et d'intelligent, une politesse fière, la sérénité du travail sur le visage, cela tenta Duhamel. Il accepta l'offre. Deux autres enfants jouaient dans la chambre oii on l'introduisit, et le contraste frappa tout d'abord Duhamel de ces enfants-là, pleins de vigueur, avec les deux petits frôles qui avaient accompagné rhomme sur le pas de la porte. L'ouvrier vit la surprise et même la devança quelque peu par amour-propre. M
— Ces deux-là, fit-il en montrant les plus robus« tes, sont à moi. Ceux-ci sont à M"*^ Jacquet.
Et il attira les petits étrangers avec une bienveillance tranquille.
— Us sont forts tout de môme, allez, monsieur. Leur père était un rude lapin. Seulement, la mère pouvait pas suffire. Un rien les remettra.
Duhamel les prit contre lui. Us étaient beaux sous le masque avilissant de la pauvreté, leurs petites nuques trop minces, leurs yeux grands et faibles, et surtout la peau, la triste peau terne des malheureux. L'homme parut approuver le geste de Duhamel.
— Vous aimez les enfants, monsieur... Ceux-ci sont des petits très sages. Ça vous a môme trop de raison pour leur âge.
Duhamel n'eut pas le temps de songer à Féternelle précocité de ceux qui voisinent avec la mort. Le garçonnet de cinq ans venait de prendre sa petite sœur de trois ans par la main, et il la tirait loin du monsieur :
— Viens, Alice, allons chercher maman.
Ce nom d'Alice bouleversa Duhamel. Pris à l'i
proviste, il ne put empêcher le rêve éclair que cette fillette fut la sienne et celle d'Alice. Il en pâlit. Le garçon pleurait.
— Viens... Je veux maman. Pourquoi qu'on l'a mise à l'hôpital? Elle n'aimait pas d'y aller... Ah! si j'avais été grand, je l'aurais guérie, moi. Elle nous guérissait bien avec de la tisane. Pourquoi qu'on lui a pas fait de la tisane.
L'ouvrier s'attendrit, désespéré, murmurant :
— On va la guérir et tu iras la voir. Nous irons la voir tous ensemble, avec petit Charles et ïatave, et Alice et puis toi. Tu verras comme elle est bien, comme elle boit de bonne tisane.
Il continua sur ce ton. Il avait l'art d'enchanter les enfants. Il réussit très bien à calmer le petit garçon qui repartit jouer avec Charles et Tatave. La petite Alice demeura assise par terre, une de ses petites mains agrippant le pantalon de l'ouvrier.
— Ma femme devrait être rentrée, monsieur. Je vous fais attendre.
— Il n'y a pas plus de cinq minutes que je suis là. Et puis, j'ai le temps.
Un silence. La vie dehors, tiède et forte, s'assoupissai t dans le crépuscule avecparfois de grands cris d'enfant venus de la rue. L'ouvrier regardait parla fenêtre ouverte, puis il regardait le bébé qu'il tenait sur ses genoux. Duhamel trouvait une paix délicieuse à être là, parmi le frôlement des quatre petits corps d'enfants, qui se mouvaient ou s'immobilisaient gentiment, innocemment comme de jolies bêtes. L'ouvrier s'agita, tira sa pipe de sa poche, l'y remit
infm :
— Excusez-moi, monsieur, ça vous dérange-t-il ? Il montrait sa pipe.
— Fumez donc.
— J'en ai l'habitude, le soir, monsieur, devant la fenêtre. J'aime de fumer ma pipe et d'avoir les enfants autour de moi. La journée entière ils sont dehors ; mais quand je rentre, je veux les avoir là.
— Ils ne vous fatiguent pas?
— Us me reposent. Quand j'en ai un dans mes bras, il n'y a pas de fatigue qui tienne. Je suis un type comme ça. Les autres me blaguent ; mais quoi, chacun prend son plaisir où il le trouve. Je les empêche pas moi d'aller au café-concert. Si came faisaits envie, peut-être bien que j'irais aussi, seulement ça ne me fait pas envie.
Le silence de Duhamel se rendait complice de laii causerie. L'ouvrier perçut très bien qu'il était écouté et écouté avec sympathie. Causeur par tempérament, heureux, ainsi que presque tous les ouvriers, des nouvelles figures, il exposa son plan :
— Ne croyez pas, monsieur, que je sois un de ces ouvriers qui lâchent les camarades. Pour ça, non. Je suis mécanicien-modeleur de mon métier, faut savoir. On n'est pas souvent en grève dans la partie ; mais quand on se met en grève, je fais comme les autres. Je suis une fois resté six semaines sans ouvrage, rapport à ça. Je dis pas non plus que l'ouvrier; est heureux. Je dis qu'il est mal payé et que ça crève le cœur de voir la misère. J'en connais pas la raison, mais je l'approuve pas. Il me semble que si on voulait tous s'entendre de bonne volonté, les gens seraient plus heureux. Beaucoup crier et se casser
X tête les uns les autres, c'est pas TafTaire. Tâtez voir mes bras , monsieur ; je n'ai qu'une force moyenne . Eh ! bien, j'ai toujours fait les ouvrages qui deman- Jent le plus de force et je ne me fatigue pas autant ine les autres. Alors puisqu'il y a une manière de "aire mouvoir une pièce de bois sans être un hercule, y a une manière de faire aller les choses sans ;ant de pétard. Voilà mon opinion. Ajoutez que j'ai a haine des coquins de panamistes et de tous les /oleurs qui fristouillent l'argent du gouvernement. Duhamel sourit. Il la connaissait la profession de bi de l'ouvrier parisien. Le malheur est qu'on ne rouve à opposer à la fameuse corruption parlementaire que le boulangisme. Mais ce sont des clichés fu'il faut entendre sans rien dire si l'on veut conlaître les pensées intimes. Duhamel n'y contredit )as et l'homme :
— Je vous ennuie, peut-être, monsieur.
— Mais pas du tout. Je préfère causer un peu en ittendant votre femme. Vous disiez donc que vous estiez d'accord avec vos compagnons.
— Oui, je reste d'accord, pour tout ce qui est de a politique et d'organiser la chose sociale. Mais j'ai non idée que certains farceurs voient trop commode le tout reconstruire : je sens qu'il faudra du temps, misque l'ouvrier lui-même comprend pas le plus acile. Enfm, je me suis mis de toutes les choses praiques : coopératives et mutualités, groupes, etc. ^près ça je me suis dit qu'on ne m'avait pas conulté pour faire le monde, et que je devais tâcher de n'en tirer pour le mieux.
— Et vous avez réussi?
— J'ai réussi à ma manière. Voilà mon ménage mes trois enfants. Jamais nous n'avons manqué d« pain. Seulement, monsieur, on gagne gros dan notre métier. Je fais mes dix francs par jour ei moyenne.
— C'est, en effet, un beau salaire.
— Je ne dis pas que c'est trop, monsieur; cari faut prévoir les vieux jours, le chômage. Mais je n suis pas mécontent.
— Et alors vous aimez à rester avec vos petits ? i
— Oui, c'est mon plaisir. Et je vous réponds qu ce plaisir-là n'est pas bien coûteux. A eux trois il nous coûtent cinquante francs par mois. J'ai fait 1 calcul, rapport à des voisins qui ne veulent pasavoi d'enfants à cause de la dépense. Je leur ai démontré monsieur, que pour moi, mes mioches sont une éco nomie. Eux s'ennuient tout seuls, et ils sortent 1 soir, ils vont au café-concert ou au théâtre ; le moin que ça leur coûte ça leur fait bien une pièce d quinze francs par semaine ; mes gosses me coûter pas ça et j'en tire plus de plaisir.
— Parce que vous n'aimez pas le café-concert.
— Je le déteste pas de temps à autre, mais je sui content de me retrouver chez moi. Oui, autrefois nos voisins qui sont un jeune ménage, à peu prè mariés en même temps que nous, parlaient tant d leurs plaisirs que ma femme avait le cœur groj Alors je me suis dis : « Je vois bien qu'elle y mord Elle veut pas le dire, mais elle s'imagine que l'autr •est plus heureuse de pas avoir d'enfants. » Ce qu'O; n'a pas semble toujours beau, monsieur. Je connais sais ma femme, on peut pas trouver plus brav
mme ; j'aurais pu la raisonner ; mais elle aurait mservé du regret. Je voulais y faire goûter de la lose. Nous sommes allés à deux, de temps en temps,
soir. Ma sœur gardait les mioches. Et qu'est-ce \xi est arrivé? La première dégoûtée, c'a été elle. Ça ! comprend, monsieur. Ce plaisir-là peut pas se miparer à nos bonnes soirées avec les enfants. Tout 5pend comme on s'attache. Nous, les grimaces et s chansons toujours les mêmes ne nous disaient lus rien ; mais les autres, nos voisins, quand ils en )ient un qui fait une nouvelle binette ils ferment as les yeux de la nuit. Si je parle à présent à ma mme d'aller voir un de ces fameux gaillards, pres- [10 toujours elle refuse. Nos voisins se moquent de ous, et moi je me moque d'eux, je leur réponds :
Chacun prend son plaisir où il le trouve. » Et je lur montre les enfants qui se font des niches ou qui »uent ou qui bavardent dans leur langue : « Les voilà les artistes. » Ma foi, je ne m'ennuie jamais. J'ai ►ujours quelque chose à faire pour eux. Le dimanclie a sort ensemble.
On sentait le sujet familier pour lui. 11 le discutait robablement avec des camarades prudents, refumt la progéniture.
— Ils disent que c'est coûteux, que c'est tout emarras et responsabilité. Mais je ne les vois pas plus 'anquilles, ni plus riches que moi, au contraire, 'uant au bonheur en ménage, il n'y a pas mieux que i nôtre. Je sais bien que j'ai de la chance : mes afants ont la santé. C'est à risquer. Peut-être que si avais eu des malades ça m'aurait coupé le sifllet. lais tout de même, monsieur, il doit exister plus
d'enfants bien portants que de malades. C'est pj
naturel de se priver d'enfant. Plus ils vont, nos vo
sins, plus ils s'ennuient, plus ils se chamaillent. ï
ce que ça doit être froid de rentrer dans un logemei
où rien ne vit, où rien ne bouge ; d'y rentrer triste
ment à deux en se regardant. Aussi, ils sonttoujoui
dehors. Ils rôdent par les rues, ils restent toute un,
soirée devant un verre de vin à la terrasse d'u,
mastroquet. La petite femme commence à guigna
de l'œil notre toute petite. Mais le mari veut pas. Ç
lui plaît, à cet homme, cette existence de merluche
Le soir tombait avec l'haleine du crépuscule, (J
grandes bouffées fraîches, puis une sensation
chaleur accablante. La lumière était encore assez viv
pour voir la chambre propre, le mobilier très simple
Les enfants devenus furtifs à l'approche des ténèbres,
parlaient à voix plus basse. C'étaient de ces enfant
que la fausse tendresse ou la fausse sévérité n'ont pa
atteints. Les deux petits chétifs avaient appris dan
la misère à pleurer le moins possible, les deux ro
bustes, passionnés au jeu, riaient avec éclat, se soûle
valent par terre, heurtaient les meubles. On le
sentait vivre la vie des poulains dans un clos, sau
vages et naïfs. Leurs gestes, leurs inflexions de voisi
étaient bien ce qu'avait dit l'ouvrier, dignes de toti
artiste, exprimant avec abandon l'état de leurs petit
esprits, la grâce, la vérité que les grandes personne
n'oseraient montrer sans crainte du ridicule.Pour de
petits, par ces petits, la nouveauté du monde ^ |
refaite chaque jour. Duhamel songeait à tant
vieux consolés par eux ; les grands-pères au parc #|([
Montsouris, dont les enfants aiment la figure flétri'
: ravinée. A l'appel des voix fluettes, ils cherchent, s retrouvent les choses perdues à jamais, le vent, Bau, la plante, l'animal. Us sont écoutés; leur vieille limique, leurs histoires passées de mode, jusqu'à îs chansons absurdes, l'enfant s'en repaît avec joie, t deux petits bras, les plus frais, les plus tendres itour de la triste nuque ; une vieillesse aimée et rotectrice ! Un amour qui n'est pas beaucoup moin- [•e, pas beaucoup, que l'autre, et souvent plus itime, plus délicat.
Un quart d'heure passa. L'homme fumait lentelent. Le bébé se réveillait, se rendormait, pleurait IV à coups. De plus en plus les enfants se taisaient ipprochés des jambes de leur père. Un des petits létifs succomba au sommeil et l'ouvrier se contenta 3 lui glisser un oreiller sous la tête, une couverture liée en quatre sur le corps. Duhamel l'aida :
— Il va dormir là jusqu'au retour de ma femme.
— Bien, fit Duhamel.
Et il le trouvait bien puisque l'enfant reposait heuiux et à l'abri. Alors, dans le silence, la veillée Bvint de plus en plus calmante, ressembla de plus 1 plus à quelque veillée sous les étoiles par les uits tièdes. Pourtant l'attente planait, oppressait un eu. Et ce fut un curieux plaisir pour Duhamel uand il entendit un pas dans l'escalier, que la porte ouvrit et qu'une voix de femme s'écria aussitôt :
— Comment, pas de lumière. Je n'ai pas pu reenir tout de suite. Il a fallu que j'attende...
— Il y a là un monsieur, fit l'ouvrier tranquillelent ; c'est lui que M™' Jacquet voulait voir.
— Et pourquoi que tu ne fais pas de lumière.
Excusez, monsieur, les hommes savent rien fair convenablement.
Elle alluma la lampe. Les petits, même l'étrangeil se sentaient pleins d'aise dans les plis de son tablier En moins de rien elle fit un tas de choses, donna boire au bébé, installa les trois autres à table devan un vieux registre où se trouvaient collées des image d'Epinal. Enfin elle parla, elle raconta pittoresque ment son odyssée, et Duhamel vit se dresser devan lui des bonshommes extraordinaires de relief, depui les gens rencontrés dans la rue jusqu'à la concierg de l'hôpital, une infirmière et un interne. Tout une après-midi de drames et d'aventures populaire dont l'ouvrier se régala en conscience. Elle expliqu qu'on avait fait savoir à M"^ Jacquet qu'elle pouvaî entrer à l'hôpital :
— Elle répétait tout le temps qu'un monsieur devai venir, qu'on avait dit qu'il la sauverait. Si elle ava^f été sûre, elle serait pas partie pour l'hôpital. Ga c'était un crève-cœur, vous pensez, de quitter se enfants. Mais elle se trouvera si bien, monsieur, de soins que l'infirmière m'a expliqués. On la gu^ rira.
— Je suis donc venu trop tard, dit Duhamel. Voi lez-vous me dire ce que je puis faire. J'irai voir a plus tôt M""* Jacquet à l'hôpital; mais si vous 1 voyiez avant moi, dites-lui bien qu'elle ne se dése^ père pas. Dès qu'elle sera guérie, elle sera placée un travail facile et ses enfants auprès d'elle. J'î' arrangé cela.
— Ah ! monsieur, ce sera une bonne œuvn Tenez, on parle quelquefois d'une providence, mai
es malheurs comme ceux de cette pauvre femme mpêchent d'y croire, allez. Qu'est-ce qu'elle avait onc fait au bon Dieu, cette bonne àme-là? Et son lari, jamais je n'ai vu un si bel homme, monsieur. [ a été écrasé par un maraîcher, ramassé avec le ras droit brisé, les côtes rompues, l'intérieur de la oitrine en marmelade. Il a crié pendant deux jours t deux nuits à l'hôpital. On ne me fera jamais roire que le bon Dieu ait quelque chose à voir là edans. Ça serait trop injuste. La pauvre femme n'a as encore reçu un sou d'indemnité. Et ce qu'elle a i'imé depuis un an ! Vous savez peut-être, monsieur, )mme c'est payé dans la confection.
Elle continua longtemps ainsi, mêlant tous les phorismes de la sagesse populaire à ses histoires. "''' Jacquet n'avait voulu s'adresser à personne. Il /ait fallu qu'elle fût à toute extrémité pour qu'on
t su sa misère.
— Alors nous avons fait ce que nous avons pu; ais il était trop tard pour la mère.
— Monsieur, ajouta l'ouvrier, faut vous dire que ut autour de nous il y a de la misère ; on s'habitue, ifait plus attention. 11 faut qu'on se plaigne ferme )ur être entendu. Cette pauvre M™^ Jacquet, elle osait pas ; sinon, vous pensez, on l'aurait pas laise tomber si bas.
— Ce qui l'inquiète le plus, dit la femme, ce sont s pauvres petits. La vie est dure pour le pauvre onde. Qu'est-ce qui deviendraient les nôtres s'il »us arrivait malheur. Les enfants sont une grande sponsabilité.
— Ta, ta, ta, fit l'homme.
— Tu dis ta, ta ta, mais n'empêche pas que ce petits-là auraient pu mourir de faim.
— Pardieu, tout peut arriver. Personne n'est sûi
— Ceux qui ont de l'argent sont sûrs. Tu diras c que tu voudras mais plutôt que de laisser des petil| malheureux derrière soi, vaudrait mieux ne pas e avoir.
— Laisse-là tes idées d'enterrement. Tu voudra pas en être privée de tes enfants, hein?
— Ah ! non, par exemple, maintenant qu'on s'e; donné tout ce mal !
— Eh ! bien, ma vieille, tâchons voir à bien h élever et à leur donner un bon métier. Ils se tireroi des pattes comme nous. Les plaintes servent à riei
— Puisque monsieur va se charger de M""^ Jacque je suis contente tout de même. La pauvre femme bien du mérite.
La conversation se termina là-dessus. Duhamel :j leva et tendit la main à l'ouvrier et à sa femme.
— Voulez-vous me permettre, dit Duhamel, ( vous laisser mon adresse. En cas de chômage, voi trouverez toujours de la besogne chez moi et aus bien payée que le modelage. Je suis imprimeur , j'imprime des livres dont je ne crains pas d'avoir u stock d'avance, vous comprenez.
— Eh ! bien merci, monsieur, fit l'ouvrier rayoi nant; ça me fait une bonne assurance. Alors, e revanche, monsieur, si ma femme veut bien, noi prendrons les enfants. En cas de malheur, ajouta-tà voix basse.
— Je veux bien, dit la femme attendrie.
— Ils seraient heureux chez vous, dit Duham
luminé d'une idée subite ; mais trouveriez-vous à idire si je les plaçais chez de braves gens sans ennt ?
— Ma foi, monsieur, nous avons les nôtres, est-ce pas?
Duhamel s'en alla, ravi de sa soirée. Il avait vu 1 sage parmi les humbles. Mais que pèse cette .gesse à la merci d'une maladie, se disait-il en mariant par les rues encombrées de gens assis au ihors le long des trottoirs.
Et il récapitulait les modestes paroles, la très nette sion des cruautés, des férocités qui nous tiennent, ais, aussi la conviction qu'il existe un bonheur plus r dans l'accomplissement des charges- naturelles et ciales que dans l'extrême égoïsme. Si tout est Lnité, néanmoins il est moins vain d'élever de aux enfants, de s'intéresser à de passionnantes tites vies que de se livrer aux prudentes séchesses de l'existence à deux. Alors, dans la tête de ihamel, le problème de la souffrance des plèbes se 3résenta. Toute cette journée passée parmi des vriers l'y portait impérieusement. Et tout d'abord question revint qu'il s'était faite en cheminant le ig des quais :
« Est-ce que l'organisme social répond à la beauté Tinteiligence, aux subtilités du savant, aux rêves ^uis des artistes? »
Non, il ne répond pas ; mais l'effort fait pour le mger est sans doute en rapport avec cette disproption. Le socialisme, Tanarchisme n'expriment B la loi qui permet la suppression des souffrances qu'on les domine. Seulement, dans ce travail,
quelle est la part des plèbes ? Et d'abord que repré sentent exactement les plèbes ? Pourquoi Tinégaliti et pourquoi Teselavage ? Le brave ouvrier aux en fants avait prononcé la parole qui marque la fataliti des servitudes populaires :
— Il me semble que si on voulait s'entendre d( bonne volonté !
a Le malheur est que, depuis les temps, la bonnvolonté n'a pu s'établir. En réalité, l'ouvrier ne peu avoir de volonté que celle de l'organisme social qu l'encadre. La plèbe n'apparaît qu'avec l'organisation Existe-t-il une plèbe de lions ou une plèbe de tigres La souffrance des plèbes est le sacrifice à une struc ture supérieure dont elle fait partie. Notre peau es une plèbe par rapport aux organes sous-jacents, bour geois et aristocrates ; car notre peau s'expose au; intempéries, aux blessures, à l'usure d'un excès d travail. Et notre peau est, comme le peuple, un véri table cerveau extérieur en contact avec le vaste uni vers. Comme le peuple encore, elle est la source de transformations... La plèbe apparaît, d'ailleurs, dan tous nos organes, cette partie exposée, audacieusn créatrice, telle la substance grise du cerveau.
» La bourgeoisie, l'aristocratie, c'est de la mt moire, supports indispensables, mais que les pl( bes transforment. Ainsi l'on voit que le peuple tier sa destinée dans sa main et que c'est de lui qu dépend toute évolution. Ses hésitations, ses à-cou ses reculs, ses avances signifient l'adaptation à 1' ganisme social. Les simplistes s'étonnent des sor" frances endurées, des sentimentalités, des mysticit< des superstitions, de ces mille servitudes des plèbe
n'entrevoit pas que ces choses répondent de la
•mplexité et de l'harmonie sociales. Combien paraît
icevant le rêve obscur du peuple à qui Ton montre
s intérêts immédiats, toutes les jouissances de la
mrgeoisie et de Taristocratie et qui tourne le dos
ces choses, qui s'obstine à la douleur, à la peine,
IX organisations farouches, aux sombres esclava-
îs... Rendre so?i rcve conscient, voilà le grand tra-
lil, cette conscience exprimant la venue au jour
îs structures. La peau acceptera un vêtement le
ur où l'organisme entier ne devra plus en souffrir.
i n'est pas le bien-être bourgeois et aristocratique
li est l'idéal populaire, c'est la nouveauté du
onde. Depuis quelque vingt ou trente mille ans
►rganisme social a marché des esclaves marines
ut vivants et dévorés, jusqu'à l'ouvrier à salaire. Le
s nous semble mesquin parce qu'il est fait. D'ail-
irs, rien n'empêche de croire que, dans l'avenir,
us irons plus vite puisque, selon ma propre défmi-
n : « La complexité est le mode de croissance des
nergies. » Cette complexité suit donc une progres-
in, gagnant sans cesse sur le temps... »
1 s'arrêta, il revit en pensée les silhouettes
vrièrcs coudoyées tout ce jour, voulut lutter con-
sa pitié et son désir de leur assurer quelque jouis-
ice, et, enfin :
Quelle sottise ce serait de lutter contre mon émo- Q... N'est-ce pas le courant même qui doit résoule problème ? S'ils subissent les servitudes bour- )ises et aristocratiques, il est juste que nous ûssions les servitudes populaires... Il faut au conu*e partager leurs peines et les aider tant qu'on
peut à les percevoir et à s'en débarrasser. Rien d(i grand ne s'accomplira hors de cela. La haine, hj mépris, l'indifférence pour le peuple est la pluil sûre marque de dégradation et d'imbécillité ! Elh est le stigmate des littératures pourrissantes, de; sciences creuses, des hommes sans lendemain ! \
Alors,Duhamel,saisidanslafièvre de toute cette vie allait d'un pas nerveux par les rues désertées. Etl grand noir des fonds, les claires lanternes, la pré sence vaste du peuple dans les tristes maisons, le petites boutiques à l'ancienne mode où l'on vend d tout à la lueur d'une triste lampe, l'abondance et 1 variété enfin de toutes ces choses l'exaltaient vers d redoutables problèmes.
C'était partout, entre les maisons inégales, de grand espaces vides tout pareils, dans la nuit, à des défilé de montagnes au bout de quoi apparaissait la lumièr, de demeures lointaines, comme on voit les faloi, des chalets dans les Alpes ; puis, des chantier immenses perdus dans un horizon de ténèbres etc. dormait la confuse silhouette des camions ou de tombereaux renversés les brancards en l'air ; une vi de chaos, de désordre vaste où l'ombre chancelani des rues, les pâles cavernes des hommes, les lumiè res jaunes des lanternes s'égrenant par les ténèbres donnait une émotion aussi formidable et belle que 1 déchirure des abîmes aux flancs arides des monti que l'âpre marée des océans, que la solitude ardent du désert.
Jii