LE SACRIFICE
Delafon était en face de sa femme, dans l'émerveilement de sa beauté virginisée par la séparation. Il 'adorait avec force et sans nuances. Il baisait les bjets qu'elle tenait en mains. Sa folie subjugait et nchantait sa femme. Que faire, pourtant, et que evenait sa résolution, s'il cédait au grand flot 'amour .^ Se donner, puis recommencer à se mordre 3s doigts les jours suivants ? Tout paraissait bien et ernel maintenant, dans l'abondance du lluide nereux, dans le renouveau de leurs yeux comme de iurs cœurs. Mais la souris de l'habitude rongerait, reuserait ce bonheur. Il faudrait revenir aux crises ù l'on ne peut plus rien l'un pour l'autre, que se oir soufTrir.
11 pensa qu'il aurait mieux fait d'envoyer une îttre ainsi qu'il l'avait voulu d'abord. Il se reprocha 'avoir biaisé, de s'être payé le prétexte, d'avoir lanquéde courage intérieur. Au fond, tout au fond,
ne voulait pas perdre sa femme. C'était facile de ï dire tout ce qu'il s'était dit, mais qu'elle hésite,
qu'il sente sur lui, au lieu du bon regard, le regard lointain des étrangers et la vie lui paraîtra insupportable. 11 amassa alors contre son amour non seules ment le souci du bonheur de sa femme, mais le souci de son propre bonheur. Il essaya d'obtenir de son esprit la permission du sacrifice en se décrivant la vie sans Elle. Serait-ce si difficile ? Le travail, une ambition énergique et l'amour aussi, l'amour de tant d'autres hommes avec la femme facile, égoïste, qui ne renonce à rien pour vous, qu'on paie et qui est tout de même tentante, jolie, jeune, fraîche. Ces arguments, durant les longues semaines de l'absence, paraissaient solides. Puisque la nature ne voulait pa^ lui accorder ce qui fait l'amour durable, pourquoi résister, pourquoi fixer des destinées entières. Le courtisane c'est la femme volontairement stérile volontairement inconstante. Il est fait pour la cour tisane. Elle répondait dans son artifice et sa frivo lité à son propre artifice, elle donnait ce plaisir san^ lendemain qui était normalement le seul qu'il pût s( permettre. Et il se murmurait à lui-même : « Que mt femme soit libre et qu'elle ait des enfants. Merci di rôle de bourreau qui m'est réservé dans la seub grande et noble chose humaine. Je suis celui qui tue celui qui brûle. Je consume cette chère et belle créature en un simulacre. Je n'ai pas droit à Famour. G( n'est pas ma faute, en vérité ; mais, faute ou non, j( veux souffrir seul. Que la responsabilité retombe su: l'Immanent, l'Omniscient ou l'Omnipotent, sur L Hasard ou sur l'Harmonie, sur Dieu ou le Diable peu m'importe, mais qu'elle ne retombe pas su moi. Duhamel avait raison : on ne la veut pas su
soi. C'est ça qui m'a rongé, c'est ça qui a fait mon plus grand malheur. Je trouverai encore quelque consolation à lutter contre l'absence, je n'en trouverai aucune à être une sale loque traînante, un vil mendiant d'amour. »
Il s'assombrissait à vue d'œil. Elle le suivait inquiète, déshabituée des noirceurs oii, à deux, ils s'immergeaient autrefois, durant des soirs farouches. Elle essaya de le reprendre, souriante, patiente. Il ae fut pas dur pour elle, il avait môme une singuière douceur. Et tout à coup elle poussa un cri. Il v^enait de se lever, d'un mouvement quelque peu brusque, et son regard ne se fixait plus sur celui de sa femme.
— Il est, dit-il enfin, une chose que je dois te dire i laquelle j'ai réfléchi, là-bas, dans la solitude.
— Mon bon Pierre ?
— Ecoute-moi paisiblement. Tu te rappelles notre chagrin, cet enfant que tu appelais sans cesse. Eh ! )icn, nous n'en parlons pas aujourd'hui, mais nous m parlerons demain. Gela ne peut manquer.
Elle baissa la tête comme si elle acquiesçait.
— Je voudrais en parler tout de suite. Jeanne, tu )eux avoir des enfants.
Un cri, deux yeux qui regardent le sauveur avec idmiration et confiance, l'effort de parler ; puis, les Faits crispés du mari révélant quelque chose de fulestc, elle attendit :
— Tu peux avoir des enfants. Il ne faut qu'un peu le force de volonté, prendre l'existence pour ce [u'elle est, sacrifier un rêve pour réaliser l'autre...
— Mais quoi? quoi?
— Ceci. De nous deux c'est moi qui suis cause la stérilité du ménage... Je sais que tu m'aimes; cela n'est pas en question ; mais vivre ainsi toute une vie dans Ja douleur, toi souffrir, moi te voir souffrir, non. Il est temps encore. Tu es jeune, belle, riche. N'attends pas que nous soyons trop vieux, que nous soyons devenus un de ces affreux couples de vieillards sans enfants qui se reprochent mutuellement leur vie ratée et désenchantée. Ne réponds pas tout de suite. Ne dis pas non, ni oui. Tu as le temps. Tu réfléchiras. J'attendrai loin de toi. Un mot écrit suffira. Je t'en prie, Jeanne, point de hâte, songe à ce petit que tu pourrais avoir, toi qui es si bien faite pour être mère.
Elle demeurait immobile, pâle, muette. Deux grands yeux, fleurs noires admirables oii la fièvre brillait avec quelques larmes, une bouche arrêtée dans le saisissement. En Delafon c'est aussi la cous-, ternation. Ses paroles, encore palpitantes de l'effort du sacrifice, semblent mêlées de gravier, son cœur, plein de petits cailloux ; le monde, l'existence s'étendent tout juste aux murs de la chambre ; des mots, des phrases creuses, c'est le sang de cette vie et de ce monde. Deux éclaircies cependant, l'espoir que tout cela n'est qu'un jeu et la gratitude future de Jeanne, l'amour qu'elle aura pour le disparu volontaire.
La vérité c'est qu'elle ne comprit pas et qu'aucune autre femme n'aurait compris. Les catégories tranchées que l'homme formule avec tant de décision, la femme ne les accepte jamais. Toujours une obscurité demeure, bienfaisante ou funeste, mais qui résulte de cette chose où se résume toute la femme,
le don. Que son mari ne doive pas avoir d'enfants, pour Jeanne, cela ne sera jamais vrai, même quand elle en aura admis la démonstration. Par là elle se prémunit comme elle se perd. Mais, au total, ces espoirs obstinés ont eu plus souvent raison que les prompts découragements. Jeanne ne pouvant se figurer le sacrifice de son mari, ne ressentit que l'offense d'être abandonnée. Elle poussa le cri injuste :
— Tu ne m'aimes plus !
L'amour est là comme l'équilibre : la première fois qu'on veut le soumettre à la raison on le perd. Jeanne tombait. Un vertige lui passa sur le visage ainsi qu'un voile.
— Ah ! que c'est mal, Pierre.
Lui demeurait figé dans la détresse de ceux qui ont ouvert un mécanisme et qui ne peuvent plus le fermer. Il hésitait entre le parti de tout abandonner et celui de garder le sang-froid, de guider, d'aménager. 11 aménagera, il persévérera, rappelant à son aide les repères demeurés de tant d'heures où il avait débattu la chose, par les côtes et les plateaux de Donadieu. A la vérité, ces repères demeuraient bien seuls, bien nus, comme des sommets de colli- Qes préservés par une inondation. Delafon n'avait plus d'images consolantes dans sa tête. Il vivait sur l'inertie qui est le principe de nos œuvres abstraites. 11 détestait ce qu'il faisait, il ne le trouvait plus ni beau, ni bon ; et ce semblait l'acte d'un Delafon l'hier jeté à un Delafon de demain sans souci du Delafon actuel. Ainsi nous vivons dans le temps et lous avons un caractère.
Il fit le procès. Il dit la brièveté, la sécheresse de l'amour sans enfant.
— L'enfant est l'avenir de Famour, le seul véritable avenir. Le reste n'est qu'un jeu. C'est la différence du théâtre à la réalité, Jeanne. Le théâtre dévore une existence en cinq minutes. J'ai bien vu à ton chagrin que nos gestes devenaient des gestes de théâtre. C'était creux. Vois-tu, Jeanne, quand un homme et une femme se dressent l'un devant l'autre à l'heure de la passion, à travers le mensonge parfois des paroles, rien n'empêche qu'ils ne soient tous deux hagards de l'aventure de créer. Tout s'y ajoute et autant l'épouvante de la chose que le désir de la chose. C'est le seul vrai vin donnant la seule véritable ivresse. Pour une raison ou pour une autre, se continuer est le motif obscur ou admis. Et moi, je ne peux plus me continuer.
— Pierre, je t'en prie.
Le pauvre homme, à présent qu'il se déchirait, qu'il saignait, trouvait une sombre emphase :
— Toi, tu le peux. De ton beau corps, Jeanne, peuvent naître ces petits délicieux que tu as tant désirés. Oui, tu m'aimes, j'en suis sûr ; mais puisque cela ne me tuera pas, puisque, dans ma misère, cela me fera plaisir. De t 'avoir aimée, de t'aimer encore et de me dire que toi tu as des enfants, je me figurerai qu'ils sont un peu les miens ; par une loi de l'amour, parce que quelque chose de moi, Jeanne, sera dans ton âme, et dans l'âme de tes fils et de tes filles.
Bouleversée, indignée, avilie, elle avait horreur, elle avait peur, mais elle ne comprenait toujours
pas. Son intelligence s'effaçait devant les bonds de Ba poitrine. Elle craignait surtout d'être laissée là, toute seule, à réfléchir comme il disait, et elle son- ;yeait à lui barrer la porte. Plus tard, certes, ces suggestions lui reviendraient, car elles reviennent touours, et c'est pourquoi, avec la femme, les patients jont les habiles ; mais à présent elle ne voyait que 'abandon, qu'il eût osé lui parler ainsi, se débarrasl^er ainsi d'elle. Et le sentiment dominant aurait été )eut-etre la colère, si le ton de son mari n'avait im- )liqué la noblesse et le sacrifice.
— Voyons, Pierre, ce n'est pas sérieux.
— Qu'est-ce qui n'est pas sérieux, Jeanne?
— Tu veux me quitter, tu veux me céder à un aure !
— Tu ne me comprends pas. Je veux que tu me uittes. Je veux que tu aies des enfants.
— Des enfants d'un autre !
— D'un autre. Et je te demande comme une grâce e ne pas me répondre tout de suite.
— Pierre, Pierre, tu ne m'aimes plus. Ah ! pour ue tu aies pu songer à une chose pareille, il faut ue tu ne m'aimes plus. Est-ce que je pourrais avoir m enfant d'un autre. Est-ce que tu crois sérieusenent que j'aie jamais désiré d'avoir un enfant d'un utre. Tu me parles de mon chagrin ! Mais ce charin, mon Pierre, pour une bonne moitié c'était de le sentir stérile, de ne pas te donner d'enfant.
Dolafon sourit tristement et dit :
— Tu vois que tu en étais triste. Pourquoi veux-tu ue je n'en sois pas triste à mon tour.
Elle fut frappée de l'argument. Elle songea qu'elle-
même avait plus d'une fois rêvé pour Pierre qu'i eût un enfant d'une autre femme. Elle se souvin aussi qu'elle voulait qu'il apportât cet enfant danî le ménage où elle l'aurait élevé, aimé. En un éclai] elle comprit tout.
— Pierre, dis-moi sincèrement, m'aimes-tu?
— Pourquoi le demander, Jeanne, tu poses mal 1< question. L'important est que tu- te déshabitues d( m'aimer. Je te promets de vivre ; je sais que celî t'aidera. En outre, je partirai, par exemple pour lî Suède. J'y demeurerai le temps que tu voudras Tu m'oublieras, tu verras du monde. Tu es jeune belle, riche.
— Ah ! que je suis cruellement punie, pleura-t-elle Mon chéri, je n'aurai plus de chagrin. Etre à toi toute entière, toujours sera mon seul rêve, je te 1 jure. Ecoute, ne pas avoir d'enfant, par pure mau vaise chance, je ne pouvais l'accepter, mais pou conserver ton amour, pour te conserver, toi, mon mari mon aimé, je fais ce sacrifice avec une sorte de joie
— Mais, Jeanne, c'est un sacrifice d'esprit. Ti n'éviteras pas les retours de la nature, ce flot de 1 maternité qui monte en vous périodiquement, t n'éviteras pas la lente misère de notre union artifi cielle, la vieillesse solitaire.
— Tout pour toi, chéri. Tu dis que je regrettera de ne pas avoir d'enfants ; eh! bien, quand je ser£ partie, je regretterai de ne plus t'avoir. Il n'y avai qu'un bonheur, Pierre : des enfants de toi. Je n'aim pas en pensée l'enfant d'un autre. Je t'aime, je t veux ; toi, d'abord, mes enfants ensuite. Tu es mo: premier né.
- Elle pleura, elle sanglota. Il fallut la consoler. Delafon reconnut en dedans de lui-même, qu'elle a'avait pas parlé sans raison, car elle était de ces femmes qui ont le dégoût physique de tout autre homme que leur amant. Néanmoins, il fit des réserves intérieures, résolu à se maintenir ferme et à attendre les fruits probables de la scène. Devenu méhant depuis ju'il avait vu trop clair dans sa propre souffrance, il ^e disait que les mots, chez les plus sincères, expriment rarement la pensée.