ADOPTION
Il s'était tu. Il avait envoyé sa femme et sa bellemère en villégiature à Trouville et il était demeuré seul pour réfléchir à son aise sur les conditions nouvelles que la vie lui offrait.
Vers ce temps, il reçut avis de la mort de M""^ Jacquet. Cette femme admirable, qu'il était allé visitei souvent à l'hôpital, avait eu le courage de lui écrire une lettre à son lit de mort pour lui rappeler ses promesses et lui léguer ses enfants.
Duhamel courut immédiatement revoir ceux-ci ; et il arriva à l'heure où il était sûr de rencontrer son ami, l'ouvrier. L'homme et la femme avaient la mine contristée sans affectation. Les petits de M""*^ Jacquet jouaient gaiement. Ils avaient déjà oublié leur mère, acceptaient en oiseaux, le nouveau nid, la nouvelle nichée. Les trois grandes personnes, cependant, ne parlèrent de la morte qu'en phrases couvertes. La fenêtre demeurait ouverte comme la première fois que Duhamel était venu, l'homme fumait très lentement sa pipe en terre, une paix douce et charmante,
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coupée du rire des enfants, planait. Enlin l'ouvrier dit :
— Alors, monsieur, vous êtes toujours décidé à les prendre avec vous ?
— Certes.
L'autre hésita, fuma avec plus d'ardeur, eut plus de rêve sur sa face, puis risqua :
— Est-ce que nous ne pourrons plus les voir?
La question rendit Duhamel perplexe. Son cœur e portait à crier, oui, mais une intuition subtile de l'avenir de ces enfants l'arrêtait. La mère morte, le père mort, ce qu'il voulait leur donner c'étaient de nouveaux parents. Ils seraient d'autant plus sûrement aimés qu'ils arriveraient comme les petits inconnus arrivent des océans de la maternité. Vite une jalousie naîtrait chez les parents adoptifs contre le ménage nourricier, et le ménage nourricier garderait l'amertume double de se voir enlever des petits qu'ils aimaient et de les voir s'attacher à d'autres. En outre, étant données les souffrances que les plus oltes conventions permettent d'inlliger aux irrégulici's, quels qu'ils soient, de l'état-civil, et la sotte prudence de nos lois sur l'adoption, il valait mieux issurer aux petits Jacquet une existence absolument aeuve, sans relations avec le passé. Cependant, il ^tait dur d'opposer un refus complet à la demande iu brave homme. Duhamel biaisa :
— Vous tenez à les voir?
— Nous nous y sommes attachés. C'est pas des latures ingrates, ces enfants. Ils nous ont payé nos ioins en affection. Ils ont prospéré dans nos mains, ja ne s'oublie pas ces choses-là.
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— C'est vrai, lit Duhamel. Et si je n'écoutais que f mes propres sentiments je vous dirais tout de suite ? que vous pouvez les voir et qu'ils viendront vous voir, mais réfléchissez que je vais les remettre à des personnes qui les adopteront comme leurs propres enfants. Je ne voudrais pas qu'on leur révélât trop tôt qu'ils sont des orphelins recueillis. Les enfants souffrent beaucoup de cela parce qu'on leur reproche une chose qu'ils ne peuvent pas comprendre et à laquelle ils ne peuvent pas répondre. Ainsi se font les parias. Plus tard, avec l'intelligence, tant pis pour eux s'ils rougissent. J'avais dans ma classe, au lycée, un petit camarade, enfant illégitime dont on changea le nom au bout de six mois, et j'ai rarement vu désespoir semblable à celui de ce petit quand un de ses camadades, instigué sans doute par de mauvais parents, Fa traité de bâtard. Il est resté sauvage et misanthrope tout le temps du collège. Aujourd'hui encore, quand je le rencontre par hasard, il se détourne. Saisissez-vous mon idée?
— Je vois très clair, dit l'homme, que vous êtes un brave cœur et que vous songez à tout.
— Eh! bien alors, dit Duhamel, afin d'éviter la trop brusque rupture, vous irez pendant quelques mois les voir, vous deux seuls, sans vos enfants.
— Nos petits sont donc pas assez riches pour... commença la femme.
— Femme, dit l'ouvrier gravement, tu t'oublies. Tu comprends pas que les enfants, une fois camarades, ça se continuerait, et alors le malheur que disait monsieur Duhamel arriverait pour sûr. Non, non, monsieur, nous ne serons pas un obstacle au bonhei
de CCS pauvres enfants^ et nous approuvons votre idée. Quand le mal est si commode à éviter on aurait torl. Nous on souffrirons un peu dans les premiers temps, mais ne serait pas la peine d'aimer les gens pour ne penser qu'à sa tristesse et pas du tout à leur • joie. Je parlerais pas ainsi si c'était mes enfants, monsieur Duhamel, car mes entants, je les regarde comme ma propre chair, et je ne m'en séparerais pour rien au monde. Tant pis pour ceux qui ont arrangé le monde si les enfants peuvent pas être heureux avec leur père et mère.
— D'ailleurs, approuva Duhamel, demandez donc à de bons enfants s'ils regrettent d'avoir souffert avec leurs parents.
— Ils diraient non, cria l'ouvrier enthousiasmé, et c'est bien ça qui prouve que le premier bonheur est de vivre auprès de ceux qu'on aime.
L'affaire ainsi réglée, Duhamel vint chaque jour chercher les enfants pour les conduire à la promenade. Quand le moment fut jugé favorable de les séparer de l'ouvrier et de sa femme, ils ne ressentirent pas d'inutile frayeur. Duhamel les mena chez lui. Il vécut avec eux durant tout une quinzaine d'août, seuls, servis par une vieille bonne et son mari. Rien de plus frais à l'àme que ces journées. Duhamel débarbouillait lui-même les petits, déjeunait avec eux, sortait avec eux. Ils étaient très tendres, innocents, tout en questions naïves, en jeux, en rêves. Duhamel s'extasiait de leur force de conquête. Combien la nature a puissamment armé leur faiblesse ; combien leur grâce, leur fraîcheur, leur exquis abandon, l(^s rend maîtres de leuis nuiîtres. Sous l'in-
lluence morale si ferme et si douce à la fois de Duhamel, le petit garçon et la petite fille vivaient angéliquem.ent. Leurs visages s'endormaient dans l'harmonie, dans la suavité ; leurs yeux étaient purs, soit qu'ils fussent ardents ou recueillis, sans aucune profanation, sans aucune perversité. Certes, c'étaient des enfants exceptionnellement gracieux et bons, certes Duhamel ne les quittait pas, mais encore la merveille de les voir ainsi presque parfaits persistait.
« Leur jeune matière, leur jeune âme approche de la liberté, du monde idéal créé par nous au-dessus de notre triste monde. Ils ont quelque chose de plus que les adultes, et qui est la certitude de développement nouveau. On dit que souvent les nègres se donnent pour rois des enfants de quatorze ans, plus intelligents que les hommes. Je crois fermement que, dans la généralité, nos enfants aussi sont plus intelligents, plus aptes au contact avec la nouveauté du monde. La joie est immense de penser à tout ce qu'on peut leur inculquer, et l'on comprend bien l'idyllique Emile j la marotte de Tégalité absolue des âmes, différentes seulement par l'éducation. »
Duhamel apporta quelque coquetterie à les transformer, à leur faire une belle santé, une peau fraîche, éclatante, à les vêtir de beaux habits.
— Car, se disait-il, il faut qu'ils plaisent dans le rôle que je leur destine. . '