IMMORTELS
On était fin octobre. Les Delafon avaient appris le retour de M""" Duhamel et de M""" Hude, mais leur ami n'avait pas repris ses jeudis, ne participait plus aux déjeuners du boulevard Kellermann. Il prétextait de multiples occupations, suppliait qu'on l'attendît avec patience. Vers la mi-septembre, Bizot était revenu d'un voyage en Russie qu'il faisait dans l'intérêt de la maison Debarre et fils. Alors, une crise, Alice déclarant qu'elle ne voulait plus se marier. Bizol suppliant qu'elle remît sa décision jusqu'à la fin de l'année dans l'espoir qu'il arriverait à la convaincre. Delafon, M"" Delafon intervenant tour à tour et trouvant Alice inflexible, une lettre de Delafon à Duhamel et la réponse de celui-ci, disant qu'Alice était libre et qu'il approuverait tout ce qu'elle jugerait bien.
Bizot était parti pour ne plus revenir, avec ce demi désespoir des hommes de sa trempe qui vivent volontiers sur le souvenir de méconvenues sentimentales, aiguillons de poésie leur arrachant des lar-
mes quand ils entendent chanter des romances.
M™** Delafon recommençait à se désoler, tout en se cachant; mais la pâleur, les larges cernes de ses yeux la dénonçaient. Delafon se rongeait de son côté, bien qu'il fut moins nerveux que jadis. Ils vivaient ainsi, privés encore de la gaîté d'Alice de jour en jour plus mélancolique^ quand ils reçurent un court billet de Duhamel annonçant qu'il viendrait déjeuner le surlendemain avec deux de ses neveux. La chose in-i trigua d'abord parce qu'on ne lui connaissait pas dei neveux à Paris, mais tout le monde était trop content de le revoir après un mois de séparation pour s'arrêter beaucoup à cette vétille.
Le matin, il descendit de voiture devant la porte du jardin, avec deux adorables enfants, un petit garçon de cinq ans et une petite fille de trois ans, qu'il présenta comme étant les neveux annoncés. Ils avaient Fapparence de la richesse, de la santé et semblaient adorer leur oncle. Cependant, ils se laissèrent rapidement capter par Alice et M™*" Delafon qu'ils accompagnèrent bientôt par toute la maison avec ce sentiment de bien-être qu'une robe donne à des petits.
A table on les mit près de M""*" Delafon qui s'interrompait à chaque instant pour les servir ou les baiser. Delafon tremblait à la voir si heureuse songeait à la réaction. L'après-midi se passa. Les enfants jouèrent au jardin, allèrent voir aboyer Boxe dans sa niche, finalement firent un petit somme.
Duhamel et Delafon, seuls au fond du grand jardin, derrière la maison, ce même jardin oii Bizot jadis
avait fait sa demande, causèrent très longtemps, Duhamel dit sa conviction dernière, le monde non point un phénomène, mais une phénoménologie^ les êtres marquant les lois de la complication, devenant les structures considérées dans le temps; l'évolution, le nouveau testament, les lois en tant que passées, clefs de Favenir. L'univers, les structures de demain, dont nous avons un élément en nous. La souffrance, le sens de l'évolution, le problème à résoudre ; la mort, une manière propre à l'organisation, un phénomène qui rentre dans les lois générales et en vertu duquel a pu se constituer l'espèce.
— Mais ce qu'on a appelé l'âme, le moi ? disait Delafon.
— Le moi se confond avec la structure. Ainsi je ne te dirais pas que deux structures absolument identiques auraient le même moi, je te dis qu'elles seraient le même moi. La distinction est importante.
— La conscience ?
— L'existence même, la structure même et qui, comme les structures, a ses hiérarchies. Toute structure est une conscience, toute conscience suppose une structure.
— Mais alors la mort de la structure est la mort de la conscience ?
— Non, sous cette forme la mort n'existe pas. L'évolution montre la permanence et la progression ininterrompue des structures.
— Que fais-tu de ce sentiment obstiné d'une peronnalité?
— J'en fais une loi nécessaire de contraste, de complication. Ce sentiment suit toutes les phases,
depuis le coma, jusqu'à l'hypéresthésie, depuis l'égoïsme jusqu'à la dualité, jusqu'à la multiplicité morbide, jusqu^à l'abandon hypnotique... Notre personnalité dépend absolument de nos structures. Dans les sociétés humaines la personnalité apparaît infiniment variable et dépendante de la masse sociale. Elle exprime surtout les rapports d'être à être et a besoin pour s'établir de la présence de ces êtres ou de' la mémoire de cette présence. On conçoit que la personnalité ainsi acquise ait plus de complication que la complication qui ne se forme que du contact avec la nature. C'est donc là notre personnalité supérieure.
— Cependant n'avons-nous pas, quoique tu dises, à certains moments, une conscience plus nette, plus active de nous-mêmes?
— Assurément, au moment oii nous nous compliquons... Une structure supérieure embrasse nécessairement toutes les structures inférieures : c'est un' grandissement de la conscience, de la personnalité... Et tu saisis ici la raison, la loi si tu préfères, qui nous pousse à affirmer orgueilleusement notre moi : ' cet orgueil est le sens de l'évolution, c'est-à-dire de la progression des structures. L'idée d'âme, de moi, a été ainsi le facteur sensible de notre perfectionnement... Tu saisis encore cette série d'émotions qui se nomment enthousiasme, admiration et qui marquent un élan vers des structures supérieures assez proches pour qu'on y puisse atteindre, tu saisis la gloire, contre épreuve d'une supériorité qui varie suivant qu'elle relève des foules ou des élites...
Delafon s'emballait petit à petit pour la pensée de
)iihamel, ne sachant trop, d'ailleurs, si c'était la M usée ou l'homme même qu'il adorait.
— Alors, tu es arrivé à ton hut.
— J'ai fait ce que j'ai pu pour déblayer la voie. On peut travailler...
— Ne crois-tu pas, pourtant, que l'écart est considérable entre les rêves de l'élite et la dure réalité nférieure, entre l'aspiration vers le bonheur et les lorribles souffrances qui nous menacent ?
— Non, cher ami, les rêves de l'élite sont l'expression de ces souffrances, de ces dures réalités inférieures... qui apparaissent le vaste problème posé devant l'homme. Mieux tu les vois, plus tu es grand, plus tu es destiné, ou du moins des gens semblables à toi, à les aarmoniser... Crois-tu donc que la douleur n'ira pas î'élargissant avec notre esprit... Et nous l'aimerons, 3ar nous avons toujours aimé la douleur. Elle est le signe de notre développement... Seules, celles-là aous répugnent qui sont déjà intégrées ou que nous jugeons devoir l'être... Mais sois sûr que la loi de complication veut que même les douleurs inférieures ae se perdent pas, qu'elles existent au moins dans le souvenir de l'être supérieur. Guérir, c'est remplacer a soud'rance par sa compréhension... Tu parlais sans cesse jadis de désordre et d'accident... Mais songe que le désordre et l'accident grandissent avec la vie. Dans l'inorganique tout s'harmonise, tout est "atal. Gela te prouve assez que l'accident est l'expression même de notre complexité... Si tu n'es qu'une 3Ôte individualiste, l'accident te sera individuel et Dauvre en quantité. Gomme bête sociale la somme des iccidents possibles est celle de ta société même. Tu
ne saurais donc éviter sans faiblir les accidents qij menacent les hommes... Ainsi s'explique que la suj riorité ne supprime l'accident que pour le remplace par une forme plus complexe. Mais, plus l'acciden est nombreux et varié, plus aussi la structure qui; répond est nombreuse et variée... Examine donc 1 complexité des accidents qui menacent le lion e celle des accidents qui menacent l'homme ; il n'y pas de comparaison... Ton pessimisme, qui n'es d'ailleurs qu'une noble expression du partage de 1 douleur humaine, provient de l'importance accorde à la mort. Or ton âme apparaît immortelle dans 1 succession des structures qui sont les véritables per sonnalités. Acceptons donc la souffrance et l'acciden parce qu'ils sont la vie, et combattons-les parce qu( ce combat mène à la supériorité qui est un idéal Ayons confiance dans le grand livre de la tern qui prouve l'évolution, sachons que toute douleui nous fait monter dans la hiérarchie des êtres, qu( ce que nous appelons joie, bonheur, gloire, n es que le moment où nous résolvons ce problème : g?'a7îdîr. Toutes les autres conceptions de la joie sont fallacieuses. Ainsi que je le disais cet éU à ce marquis d'Escroix et à ce comte de Latorel que j'ai rencontrés chez Biblot : a La joie échappe » à celui qui la poursuit pour elle-même, demeu- » rer dans la jouissance c'est diminuer, c'est périr. »
— Ah ! fit Delafon, que j'aimerais te suivre, et déjà quel réconfort pour moi que ta parole ; mais, quand tu ne seras plus là que de découragements, que d'ennuis !
Il revit sa solitude de Donadieu, son décourage-
lient devant la nature et les hommes. Les théories le Duhamel qui faisaient de ces hommes, non point les êtres absolus, dans la signification que nous ittribuons à cette idée d'être, mais des phénomènes miverselset sociaux, lui plurent sans qu'il y trouvât me consolation entière. Certes, la souffrance et la nort devenaient plus tolérables du moment qu'elles l'étaient que des modalités fugitives et qu'elles jaonnaient la marche vers toute grandeur. Certes, me des plus profondes tristesses humaines dispa- L'aissait, celle que nous donne l'idée des douleurs nutiles et du néant sans retour ; mais combien décevantes ces vérités à côté de l'antique promesse l'une immanence de justice. Il s'en ouvrit à Duhaiiel qui répondit :
— Assurément, pour longtemps encore, la marée lu vieux rèvc mythologique et métaphysique nionera en nous. C'est un esclavage à abolir. Nous ^ommes ridicules quand nous parlons de justice dans e futur, parce que nous ne savons pas ce que sera la ustice future. Il me semble que l'espoir humain l'apparaîtra pas moins beau quand la conception l'une structure immortelle, progressive, harmonisant des difficultés ou des souffrances de plus en 3lus complexes, sera bien établie en nous. Est-il Deaucoup d'idées plus sublimes, pour employer un naot du vocabulaire religieux, que celle qui fait de chaque homme à la fois un moment et un résumé le l'univers, de l'animalité, de rhumanité, et cela suivant un ordre que nous connaissons, une évolution qui va du moindre au supérieur, de la cellule i rhomme L.. L'affaire, vois-tu, c'est de trouver les