‹ La charpenteChapitre 5 sur 34 · IL Y A DIVORCE · texte numérisé non relu

IL Y A DIVORCE

Duhamel et sa femme donnaient à diner et recevaient le jeudi. Les Delafon venaient très régulièrement à cette petite fête, car c'en était une à cause de la présence de leur grand ami et de quelques fidèles dont la conversation présentait le plus vii intérêt.

Durant les jours écoulés depuis la promenade à h Croix de Berny, il avait été relativement facile l Duhamel d'écarter la jeune fille de son esprit ; maiî ceux qui ont aimé savent que cela est facile à l'homme môme aux plus hrûlantes périodes, sauf le cas d( jalousie. Quand il se leva le jeudi matin, qu'il vi l'animation des domestiques, tout à coup la figun d'Alice lui revint pressante, sa divine faiblesse, soi abandon passionné oîi lui, Duhamel, avait pris h volupté de l'abime. Rien n'y fit. Mais rien ne fit noi plus contre son ferme vouloir de ne pas trouble Alice du mot qui lie les destins.

Les deux états luttaient dans son cerveau avec de; forces considérables, la passion plus perfide, pli^i

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profonde, tenait les dangereuses positions héréditaires, évoluait avec la promptitude de l'instinct, i'autant plus terrible qu'elle échappe ainsi à la conscience ; la morale plus lente et plus sûre organisait, compliquait sa résistance, coupait l'élan de la pasjion ou le détournait.

Ainsi, il voyait Alice, changée^ dans des attitudes jui jadis ne l'auraient point frappé, non seulement )elle et charmante, mais subtilement voluptueuse. ^lle se cambrait dans le geste de relever sa cheveure, ou, assise, la nuque penchée, ses hanches s'arondissaient divinement. Des mots, ainsi que les lémons de la tentation antique, venaient troubler 6 cœur et les sens de Duhamel, il frémissait en )rononçant, lèvres, flancs ou chevelure. Une fulgu- •ation d'images suivait, où Alice devenait la femme )armi le désordre, parmi l'imprévu et l'inattendu [ue nos sens primitifs affectionnent et qui ont sans toute créé les voiles légers et compliqués de nos .moureuses.

Duhamel opposait à cela la trame consciente de on âme où il voyait dans Alice une pauvre fille souaise à des lois sociales inéluctables, dans lui-même me force qui pour aller à ses fins a besoin de ceraines voies et pour qui la chute d'Alice, le malheur le M""" Duhamel, la blessure à l'orgueil de Delafon, t même seulement le défaut d'une noble résistance ermcraient à jamais Tespoir d'un haut développeaent.

Mais, si bien qu'il luttât, il sentait aussi, et c'est otre éternel destin, qu'il ne tenait pas tous les fils e l'ardente vie ; qu'elle s'enllammait et s'exal-

tait en lui suivant des phases et des ondulations qui viennent du vaste monde autant que de la vaste humanité, et qu'il lui faudrait, quoiqu'il fit, subir la forte orientation de l'événement... Ainsi cet homme, plein du problème moral, sentait l'épouvante de l'abîme et demeurait saisi devant la beauté d'Alice comme devant le mystère de sa propre pensée. C'est l'inquiétude du mâle, être de fécondation promené par le vent vers les stables pistils. Duhamel était sûr qu'Alice ne la partageait pas. Elle aimerait à travers tout. Que demain l'amant se déclare et la prenne, elle se soumettra. Elle ne sera pas heureuse, peut-être, puisque ces situations admettent rarement le bonheur ; mais elle ne sera pas non plus étonnée. Elle ne croira jamais que les choses eussent pu tourner autrement. Elle se plaindra de ce que Duhamel n'ait pas été libre et non point de s'être donnée à lui.

Il savait ces choses par une profonde intuition' du cœur d'Alice, et non par comparaison avec l'amour que lui portait sa femme. Car, à la vérité, sa femme* ne l'aimait pas ainsi. Les longues années de ménage l'avaient amplement démontré. Et Duhamel n'exigeait pas qu'on l'aimât ainsi. Il trouvait normale et suffisante l'affection de sa femme. Mais pouvait-il s'empêcher de penser qu'Alice était une proie d'amour glorieuse entre toutes.

La journée passa et la joie emplissait davantage sa poitrine à mesure que le soir approchait. Ce n'était pas une joie défmie, ni avouée : ce semblait une joie physique seulement, un besoin de se mouvoii et de chanter.

LA CHARPEiME oo

Dès sept heures, il entrait au salon. Personne luore, à part M"""^ Duhamel et sa mère qui se

liaient assises côte à côte sur un canapé et cauaiont. Il parut à Duhamel qu'elles changeaient de ûuversation à son entrée et il les soupçonna bruslîoment d'avoir entre elles de mauvais secrets. Il ut le mot de cette acuité de soupçon quand, s'ap- •ochant d'elles, il fut pris tout à coup d'un embar- '^ d'enfant coupable. Il cherchait des fautes à sa

iiime afin d'excuser sa faute à lui. Cette petite 'ustatation fit plus pour l'effrayer que les crises I ilontes de son imagination ; il entrevit la subtile extrême de la lutte qu'il lui faudrait soutenir.

— Tout homme est une foule, se disait-il, une ipcrposition de personnalités ; le combat contre loi-mème est un combat politique oii la victoire nale dépend autant de ma vigilance et de mon iiesse que de mon éloquence... Je ne me laisserai i^ surprendre : je défendrai vigoureusement ma

IIS haute personnalité contre la foule des médiovsquise pressent en moi...

-Mais ses nerfs vibraient tandis qu'il songeait avec esse et la foule tumultueuse criait en lui ainsi

i elle crie les soirs d'émeute avec des désirs absur-

s et meurtriers. 11 s'assit, il attendit avec un gros illement de cœur l'arrivée desDelafonetdelajcune

le. Le timbre de la porte d'entrée, un bruit de pas ir des tapis, un léger chuchotement et les voilà,

voilà. Quelle surprise pour Duhamel de ne plus

'u sentir de ses angoisses. Alice est là, tranquille.

li-meme sourit et parle avec une étonnante faci-

é. Alors, il s'est tout exagéré. 11 a vu le péché

commis quand il n'y avait qu'un vague aveu, un linéament de faute. ïl éprouve la joie d'avoir rêvé ; il pense même qu'il a rêvé seul. Alice n'aura pas pu s'abandonner ainsi, s'exagérer ainsi l'impossible amour.

Cependant, les dîneurs arrivaient par petits groupes. On se mit à table. Duhamel fut plein de calm. et de patience, résigné, jusque vers le dessert : mais la fin du repas évoqua la fin de la soirée, ei alors, de même qu'il avait su pourquoi il cherchai des défauts à sa femme, il sut pourquoi il s'étai montré patient et calme : c'est qu'il était sûr d'um longue présence d'Alice. La découverte de cett' seconde duplicité en lui réveilla ses scrupules, et avec les scrupules, les troubles passionnels.

Il regarda Alice. Elle avait très légèrement pâli e maigri comme il arrive aux visages nerveux que 1( malheur défait aussi vite que le bonheur les répare Un peu plus durs ses yeux et sa bouche plus concen trée. En trois jours elle a pris des traits de femme Ses paroles ne flottent plus, pas plus que son regard Elle sait ce qu'elle pense et ce qu'elle dit, dans h forte conviction de la douleur. La vie n'est plus mul tiple, elle est simple : elle est mauvaise ! Alice sen son amour pour Duhamel fermer le doux avenir. S quelque joie se mêle à cela, c'est une joie équivoque la joie religieuse du sacrifice, l'orgueil de la soûl france endurée, toute cette misère des amours san aboutissement que le mysticisme imposa à la femni et dont elle sortit hystérique et nerveuse. L'être s'; est renversé, se pâmant dans le désir tronqué, dan le chagrin comme dans la volupté. Sabbat d

amour, messe noire sacrilège oii Ton se déchire la (oilrine, Alice y trempa peu, mais elle y trempa. *lus fort, plus audacieux dans ce beau corps, le pessi- )iisme étendit ses racines. La pauvre fille connut les ombres certitudes oij nous voyons le commenceiient et la lin des choses, où nous apercevons tout en vanités.

(Juand on passa dans le salon pour prendre le café, 'lie évita de se trouver auprès de Duhamel. C'était . Vh quoi bon » moral, qui en disait gros non seulement sur sa soulTrance, mais encore sur tout ce qu'il V avait d'avoué dans sa souffrance. Duhamel le com- [)iit en un éclair ; et l'amertume qui lui noya le (l'ur, loin de l'amollir, de le jeter à quelque rêve iMM'tide, le porta aux grands héroïsmes. Il savait, à ronte-cinq ans, ou croyait savoir, combien il restait 11' chances de bonheur àxVlice. Mais il fallait que lui, Duhamel, ne dit mot, s'effaçât, se terrât, eût le couai^e de bien disparaître. Un mari alors ? Il faut si •eu pour qu'un mari emporte une âme de femme !

l:ln y songeant, il regarda la pauvre fille. En robe

lairc, très élégante, son visage adoré infiniment sen-

ilif et présent, elle lui parut une minute celle qu'on

Miit payer d'un crime, et il trouva une cruauté d'in-

liiisiteur à s'enfoncer à lui-même cette lente aiguille :

idée qu'elle aurait des enfants. Des enfants! Pour

iKihamcl, tout enfant était déjà un prodige, mais se

ii;urer la chair adorable d'Alice lui donnant de lui, à

ni, un enfant. 11 baissa la tête, le sacrifice s'envola

jle son âme, il voyageait à des régions ineffables ; la

îuavité, la sainteté, la nécessité des genèses faisaient

craquer les membrures de sa conscience. Il n'y avait

plus rien au-dessus de la volupté où il tenait avec des tremblements d'allégresse un être donné par les entrailles d'Alice. Pris comme dans un sommeil, il s'agitait, il murmurait :

— C'est affreux, c'est infâme. Je vais l'adorer maintenant. Je suis perdu !... soit, je suis perdu... mais je ne la perdrai pas.

Son front moite, il l'essuyait du revers de sa main, quand il s'entendit interpeller à mi-voix par Delafon.

— Tu rêves ?

— Je rêve.

La surprise de reconnaître sa voix, sa voix d'habitude, qui ne disait rien de sa pensée. Delafon reprit *

— Notre promenade de lundi aura son épilogue.

— Ah!

— Oui. M. Bizot viendra nous demander la maii d'Alice.

— Il a l'air d'un excellent homme.

Cela sortait naturellement de la bouche de Duha \ mel. En vérité, il n'éprouvait pas un mouvement d jalousie. 11 s'attendait à ce que Bizot épousât Alice i Mais alors tout ce drame au fond de Fâme ? Simple jeu qui n'atteint pas la vie réelle ! Il écoutai Delafon :

— Honnête homme, intelligence moyenne mai sûre, bon cœur, situation appréciable.

— C'est un industriel ? 1

— Il est associé dans la maison Debarre et fils, les ] mécaniciens-constructeurs.

— Et Alice qu'en pense-t-elle ?

— Ma foi, nous l'avons discrètement interrogée.. Le simple jeu qui n'atteignait pas la vie réelle dis

LA ClfAUPENTE 59

parut chez Duhamel. Ses pauvres mains tremblantes, son cœur comme un tout petit grelot lointain, il ittendit.

— ... discrètement interrogée. Le parti est bon. \lice a vingt-trois ans. Eh bien, sans refuser, elle

amande à réfléchir.

Duhamel rougit, comme si les digues de sa poitrine, ette barre près de la gorge, s'étaient rompues et que e sang eût envahi sa tête. 11 lui paraissait aussi que 6 drame retournait aux profondeurs mystérieuses et essait d'être pour la vie réelle. Dans le moment il rut même avoir fait un méritant effort pour obtenir le résultat. De sa voix calme, désintéressée, il dit :

— Espérez-vous qu'elle acceptera ?

— Nous l'espérons. Alice n'a pas quinze mille rancs à elle. J'aurais voulu la doter davantage ; elle î'y refuse. Elle prétend que son mari lui gagne la ne.

— Je l'approuve en cela.

— Très bien. Mais, à ce prix, les épouseurs sont •ares, mon cher ami. Bizot est sans exigence. Au îontraire, il se déclare heureux d'épouser Alice sans iQCune espèce de dot. Elle trouvera diflicilement nieux que ce garçon dont je connais l'estimable aractère, l'honnête idéal de travail, de vie en amille.

Un premier accès de jalousie ravagea Duhamel à a pensée que ce serait Bizot qui aurait les enfants 'Alice, mais à la rigueur cette jalousie pouvait •asser pour de l'envie simple.

— Si elle t'en parle, dit Dclafon, te voilà au couant.

— Tu voudrais que je lui conseille ce mariage.

— Je n'irai pas jusque-là avec un scrupuleux de ton espèce. Seulement, à défaut de conseil, pèse tes paroles. Il suffirait d'un mot de toi, voire d'une simple plaisanterie.

— Crois-tu ?

Delafon leva des yeux surpris oii Duhamel crut lire de la pénétration :

— Je ne le crois pas, j'en suis sûr. Elle a confiance en moi, mais encore bien plus en toi. Et Dieu sait qu'elle a bien placé sa confiance... Il faudrait seulement que Bizot te fut antipathique... Tu es prévenu. Veille au grain.

Delafon s'éloigna. Et Duhamel se disait intérieurement : (( Je veux, je veux que Bizot épouse Alice; je veux, je veux renoncer et m'enfuir ; je veux, je veux. » Cependant, plus ce mot de volonté se répétait en lui, plus la volonté elle-même se faisait obs cure et fragile, plus les images contradictoires envî; hissaient son sens intime, le laissait vague et flottant Alors il reconnut le vieux diable qui massait, qu groupait le troupeau désordonné des mots et de idées à l'assaut de la conscience supérieure. Il m lutta point. Les exorcistes n'ont-ils pas reconnu qu* la lutte contre le diable est dangereuse. Lui prête attention c'est se jeter dans ses pièges. Seule l'in ^ différence calculée, la défense indirecte, la vie rivale peuvent en venir à bout. Duhamel se secoua et chep cha des coins de causerie.

Le café bu, les groupes s'animaient, se fusion naient. Il arrivait continuellement de nouveaux habi tués des réceptions hebdomadaires. Les amis d

\Ia(]ame et ceux de Monsieur. Des bourgeois vaniteux lont la fille fréquente le môme cours de piano que la irincesse de Sagan et des gens d'allure timide, pous- ;ant leurs idées comme les pions d'un jeu d'échecs. Juelques types originaux aussi, des souffrants, des s aincus, attirés là par la grâce de Duhamel. Enfin rois ou quatre professeurs de Facultés et des savants iulépendants.

Tous sujets épuisés, M""" Delafon arrivait à mettre

entretien sur les enfants. La plupart des jeunes

tînmes en avaient peur. Elles y voyaient un cruel

'mbarras et une cause de décadence physique. Les

• ieillcs dames se montraient résolument ennemies

1"' la postérité. En général, les mères de filles à

iiarier et les belles-mères étaient les plus récalci-

rantes. Les hommes cachaient leurs sentiments. A

•cine une raillerie par-ci par-là. Les femmes stériles,

I Age mûr, se taisaient. Les mères ne voyaient que

lacas et inquiétudes. Tandis que la conversation

éternisait sur l'amour et le mariage, Duhamel rétlé-

hissait.

Bien qu'il s'occupât beaucoup de la natalité, sub- V intionnant les sociétés de propagande en faveur du vlèvement des naissances, il n'était pas assez simple >nur croire que la question fut purement politique 'u économique. Elle renferme un facteur moral et iiissi un facteur d'évolution générale qui a ses raines jusque dans l'animalité. La diminution de la latalité n'a pas commencé avec l'homme. Les obstal''s à la fécondation sont un dos moyens préférés ' ir la nature, et, dans la moyenne, la hôte la moins |irolilique est aussi la bête supérieure. Nous nous

révoltons surtout de ce que chez Thomme l'impulsion apparaît consciente, tandis qu'elle est instinctive chez l'animal. Ce sont chicanes de mots. La conscience n'est pas autre chose que Finstinct de rhomme. D'ailleurs, la diminution des naissances semble le signe d'un état social et non pas une cause. Nul ne pourrait encore affirmer, quant à présent, si ce signe marque une infériorité ou une supé riorité.

Et, songeant ces choses, Duhamel se disait que, puisque conscience il y avait, la besogne la plus urgente était d'établir une loi morale, qui put remplacer le vieil instinct des peuples. Mais cette loi demeurait vague en lui, limitée par le bonheur, lo confort, la mollesse de sa vie. Il aurait fallu la rude école de la souffrance.

Cependant le sujet de la causerie avait passé du groupe des femmes au groupe des hommes, et, sandoute, il y serait mort comme d'habitude après trois i ou quatre aphorismes, sans la présence d'un spécia- ( liste sur la question, le docteur Graindorge, qui trouva moyen d'intéresser les intellectuels dont le cerveau ne s'ébranle guère que sous le choc des I idées générales. Les autres alors s'enflammèrent, et, par-ci par-là, une réplique saillait du groupe des né- j gociants ou des rentiers.

Graindorge avait dit :

— On a admis comme axiome que la population | serait excessive dans 182 ans, étant donné l'accroissement actuel. Mais, outre qu'il est dangereux de . vouloir régler l'avenir, ne faut-il pas mettre en compte aussi toute la série des obstacles naturels qui

Viendront limiter la fécondité. N'est-ce pas une ( liose déjà reconnue que le développement cérébral (liez la femme diminue la reproduction. Voilà une c ;iuse normale en rapport avec le progrès, en rapport aussi avec l'ontologie. Il nous viendra moins d'en- Ifants à mesure que notre cerveau grandira ; l'enfant >upérieur sera plus difficile à faire, plus rare, plus précieux... Ainsi nous demeurerons dans la nature nous ne dégénérerons pas... Mais les pratiques . uoïstes, la recherche du J)ien-etre, les petits calculs nous perdront en nous rendant lâches, avares et maladifs.

— C'est pourtant un fait historique, répliqua un jeune professeur aux cheveux rares, au crâne large, a la face courte, c'est pourtant un fait historique que

croissance ou la décroissance de la population serve de régulateur à la situation économique d'un pays. Dans les périodes de paix, de prospérité, la montée de la population finit par engendrer la misère. On voit alors cette population diminuer sous le coup des terribles lléaux qu'entraîne le paupérisme et ne se relever petit à petit que pour retomber... On conçoit qu'à notre époque où la tendance est vers un progrès plus continu, relativement plus lent et plus sur, l'instinct des peuples soit d'établir une moyenne de population... Je ne crois pas me tromper en disant que la France, arrivée bonne première, donne ici un exemple qui sera suivi. Loin d'y voir une cause de décadence, j'y verrais bien plutôt un heureux augure.

Le docteur Graindorge répliqua :

— A qui ferez-vous croire que les nations voisines

en mal de population n'envahiront pas des territoires trop peu peuplés, car la France peut nourrir beaucoup plus d'habitants sans se faire de tort...

— Pourquoi, s'écria un vieillard à barbe blanche, protestant patriote dont la postérité était considérable, pourquoi devons-nous commencer avant les autres une chose si dangereuse, qui (et cet argument suffit à tout cœur français) nous jette petit à petit au rang des puissances de deuxième ordre.

— C'est la rançon de la supériorité, dit le jeune savant aux cheveux rares.

— ^lais la véritable supériorité, mon cherMonat, intervint Duhamel, serait dans une prudente moyenne et non dans cette chute effroyable.

— J'en tombe d'accord, mais où voyez-vous une évolution sans déchets... C'est comme si vous prétendiez réserver à une race toutes ses qualités rustiques en lui assurant quand même son développemenl intellectuel... Cela est impossible. Jusqu'ici nous avons toujours procédé par division du travail, et aussi par élans successifs, par balancements, par ce que nous appelons actions et réactions. La France va peut-être au delà de sa moyenne, mais elle me paraît dans la bonne voie.

Le protestant cria :

— Avant de songer au futur, veillons au présent. Un rentier radical soutint Monat :

— Il faut que la France donne aux autres puis- | sances l'exemple de la dépopulation comme elle lui

a donné celui de la Révolution. j

— Ne voyez-vous pas, dit un petit homme sanguin, que c'est le défaut d'une religion qui rend lés Fran-

çais si précautionneux. Avec celte idée que la vie se termine ici-bas, pourquoi hésiterais-je à empocher de venir ou à faire périr ce que je ne regarde pas comme une âme, mais seulement comme un morceau de chair insensible.

Le débat se passionna fort, car le milieu était très anti-clérical.

— Pourquoi l'Espagne, pays religieux par excellence, suit-elle nos errements ?

— On reproche tout justement à la religion catholique d'être la cause du mal. Les nations protestantes croissent et se multiplient. Nous proposerezvous d'abandonner la religion catholique !

— L'Eglise a des absolutions pour tout péché !

— Je ne crois pas, dit Duhamel, que l'Eglise ait rien à faire ici, ni en bien, ni en mal. L'Eglise apparaît plutôt une régulatrice qu'une créatrice des mœurs.

— La cause n'est pas là, monsieur, articula lentement et avec une expression de mépris le profes-

eur Derblet ; elle est dans les conditions économi- |ues et politiques de ce pays... Avec une loi sur 'héritage, exigeant quatre enfants par famille pour pouvoir profiter d'une succession et donnant à l'état es parts disponibles, vous verriez se relever le chifre des naissances.

— Je partage assez votre avis, monsieur Derblet,

lit Duhamel, car nos populations agricoles sont les

)lus fautives... Cependant, il ne faudrait pas croire

ue tout vienne de là. Ainsi, malgré l'accroissement

u département de la Seine constaté par les statisti-

ues, Paris est un centre de diminution dans les

naissances. L'accroissement se fait par immigration. La moyenne des enfants pour chaque famille est entre un et deux. N'est-ce pas un des chiffres les plus bas de la France. Et il suffit à montrer que le mal n'est pas dû seulement à notre mode de propriété... Il faudrait un ensemble de mesures... Et plus encore sans doute, un nouvel état moral, en rapport avec le savoir humain et qui puisse remplacer le vieil instinct populaire par une conscience claire et avisée... Un idéal enfin qui donne à la race des raisons de durer et de persévérer.

Il y eut un léger brouhaha d'approbation parmi les bourgeois mais que Monat interrompit railleusement :

— C'est de la métaphysique.

— Non, Monat, dit Duhamel ; c'est de la sociologie mais quand ce serait de la métaphysique, je veux quand même essayer de savoir ce qu'il y a derrière

— A votre aise. Pour moi, je m'en tiens à l'expérimentation pure et simple, qui est toute la science.

Le groupe se sépara là-dessus, chacun gardant son idée dont il faisait part à quelque intime ou qu'il glissait, par raccroc, dans une oreille complaisante.

Duhamel vit venir à lui une personne un peu forte d'une trentaine d'années. Elle s'était tenue jusque-là dans un coin, attentive surtout par les yeux car elle était quasi sourde. Duhamel l'aimait beaucoup. Il était un des seuls qui, sachant son infirmité, la traitât avec bonté et patience. Elle dit : '

— Figurez-vous, cher monsieur, que j'ai presque saisi toute la conversation, du moins le sens général^] Elle me passionne cette question et je crois pouvoiili

ous dire là-dessus mes sentiments qui ne sont pas eux de tout le monde. Une pauvre fille comme iioi, laide, sourde, vivotant médiocrement d'une M'Iite rente, croyez-vous que cela puisse beaucoup ùver d'amour? La vérité c'est que j'aurais affreuse- 11 ont peur de l'amour. Et, à force de m'en effrayer, I lorce de voir autour de moi les quelques horribles vpcs capables de m'épouser pour la petite rente, ai fini par ne plus tenir du tout au mariage. Seuleiiont...

I^lle s'interrompit :

— Vous ne serez pas choqué ?

— Par rien de ce que vous direz, assurément.

— C'est juste, dit-elle, vous êtes un confesseur. Eh bien, pour avoir renoncé aux hommes, je n'ai pas cessé de songer aux enfants. Oui, je voudrais un k^nfant, comprenez-moi bien, un enfant à moi. Et :[uant à l'homme qui me l'aurait donné, tout ce que je voudrais savoir de lui c'est qu'il n'est pas malade... Je parle très sérieusement. Je voudrais ne plus revoir le père de mon enfant. Hein ? Je vois que je vous étonne. Est-ce donc bien coupable?

Duhamel demeura d'abord confondu delatranquille assurance de la pauvre fille, puis il s'attendrit :

— Ma foi, dit-il, je ne le trouve pas coupable, je le trouve crâne.

— N'est-ce pas ? reprit-elle. J'étais sûre que vous me comprendriez. Et voulez-vous que je vous dise? il ne manque pas de femmes qui sont dans mon cas. Elles ne l'avouent pas toujours, elles ne se l'avouent môme pas toujours ; mais j'ai reçu leurs confidences en échange de la mienne. Le malheur est dans la

difficulté, le danger. Ah ! si la chance pouvait uk servir, si je pouvais avoir ce petit chérubin qu remplirait ma vie ! Gela ne ferait de mal à personne n'est-ce pas? Vous, monsieur Duhamel, vous ne m mépriseriez pas. Puis-je être rendue responsable d< ma laideur, de mon infirmité? Cette infirmité, quj chez moi est toute accidentelle, un enfant ne l'hériterait pas.

— Mais vous trouverez peut-être encore un brave mari.

— Ce serait de la misère ! S'il m'aimait, mon in firmité me remplirait dliorreur, car j'aimerais qui m'aime. Et s'il ne m'aimait pas, l'existence devien drait impossible. Non, rien que l'enfant. 11 serait la source de toute joie, il pourrait m'aimer, lui, quand je serais cent fois plus laide et infirme.

Duhamel se sentit triste. Elle vit l'effet et par un retour :

— Ne vous attristez pas. Ça peut vous sembler misérable, avons qui jouissez si pleinement de l'existence, mais moi je m'en amuse, j'en occupe. mes heures. Le jour où je serais sûre de le voir arriver d'Amérique, je vous promets que j'aurais un bon moment. Et, le serrant dans mes bras, je n'échangerais pas mon sort contre celui d'une reine.

Duhamel la regardait, troublé de cet ardent désir. Ils demeurèrent un moment en silence, saisis et rougissant un peu. Enfin, il prit doucement la main de l'infirme :

— Vous êtes une charmante femme, dit-il, et je ne doute pas que vous feriez une adorable mère.

Elle rayonna, ses pauvres traits disgracieux sou- Jain vôtus d'extase.

Duhamel s'éloigna, pensif, la grande audace de la pauvre sourde réveilla ses préoccupations. Il ne 30ssédait pas, lui, cette fermeté. Même, il se trouva 3usillanime. Ce n'était pas l'amour seul qui l'empèihait de voir clair en lui, c'était aussi une paresse, lée de la douceur de son existence.

Autour de lui le salon s'agitait dans cette fièvre où 'hacun dépense sa première ardeur et à quoi succède me période de calme et de découragement qui fait se éparer les groupes et s'éparpiller les conversations. )uhamcl aurait pu dire ce que pensaient la plupart les hommes présents, parce que nous pensons en ■énéral par phases et ramenons nos idées vers ces >hases, ce qui a fait dire que les âmes étaient impélétrables les unes aux autres. Mais elles ne le sont ue dans la mesure exigée par un organisme social ù il faut que chaque élément se dilTérencie de son oisin. Les esprits libres^ communiquent largement lalgré cette nuance.

1. Ce mol liberté n'entraîne pas pour Duhamel la notion classique .1 lihrc arbitre ; il exprime les réalisations conscientes, c'est-à-dire îlles qui renferment un facteur de nouveauté et par conséquent une irt d'inconnu. La liberté n'est pour lui que la détermination de l'acte livant les lois d'évolution, mais avec cette nuance que l'évolution qui iurrait nous être connue en ce qui regarde le passé ne nous est is connue pour le futur. Elle apparaît donc, dans une certaine mesure, ipr^vue. Cet imprévu est la lil)orté. Et, dans l'ancien lani;age philo- 'phique, la Raison qui détermine l'acte, Duhamel y veut rcconnaîtrf» 'évolution en tant que future^ en tant qu'imprévue. On voit par là l'il confond assez la liberté avec le pro;4rès, avec la complication, ussi les mots conscience, liberté, complication sont-ils dans son prit à peu près synonymes.

Dans ce milieu oii les intellectuels côtoient leurs clients bourgeois, une impulsion maîtresse se découvre aisément, la forte impulsion de la science Tous l'introduisent plus ou moins habilement dans leurs discours. Chez les uns ce n'est qu'un Dieu vague dans la nuée, chez d'autres c'est l'objet d'un culte défini ; mais chez presque tous elle est un rite, une méthode de classement, une hiérarchie qui succède aux antiques hiérarchies des métiers, des emplois, des grades. Chacun s'adapte à sa partie sous l'œil jaloux des autres. On se surveille, ne permettant guère au mathématicien de sortir des mathéma tiques, au biologiste de la biologie. Ce sont dcc hauts d'épaule dignes des plus fiers gentilshommes quand le biologiste s'exclame :

— Un tel ne peut comprendre ces choses : c'est un mathématicien. Tous les mathématiciens sont des mystiques !

La lèvre du mathématicien se fait dédaigneuse pour constater la faiblesse de l'expérimentateur :

— Ne sait pas manier les idées générales : un ouvrier I...

Les bourgeois maintiennent ces classements avec énergie. Ils s'inclinent devant les grades universitaires comme jadis devant les lettres de noblesse.

Cependant, Duhamel aimait ce milieu. Là se trouve l'élite des humains, les meilleurs, les plus dévoués d'entre les hommes. Sans cesse, délaissant les anti ques soucis de vanité, leur conversation s'occupe di bonheur, de la destinée des peuples, de la réparti tion des richesses, de l'organisation des humbles Beaucoup se dévouent à des œuvres populaires

réant dos patronages laïques, donnant des leçons,

es conférences. Endammés contre Tinjustice, ils se

Bvent pour la délivrance de l'opprimé, pour le re-

ressementdestorts, pour l'écrasement du mensonge.

Is sont pour le moraliste les seuls frères possibles,

t cependant, ce soir-là, il sentait quelque chose

ntre eux et lui, une nuance sortie de l'exaltation

ouloureuse où l'amour le portait.

Or, Raugel, qui est un intellectuel sans diplôme,

larlait de l'utilité. Il y voit la base de la société, la

ause de toutes les actions des hommes. Sa théorie a

e la force parce qu'elle se rapporte sans cesse aux

lits, mais elle est pauvre en subtilités, mal déduite

t souvent confuse. Bordet, professeur d'histoire,

écoutait avec mépris, trouvant son style vulgaire,

ritiquant la propriété des termes, chicanant les

jtymologies et prétendant ramener toutes choses aux

;iits absolus, sans déductions.

Promety, rude figure quelque peu barbare, se dis-

utait avec Lardot sur les raisons d'isoler la philo-

phie de la science tout en lui reconnaissant une

aleur analogue. Lardot s'enfermait brutalement

ans l'expérimentation. Môme il allait plus loin, il

clamait une langue spéciale pour les savants, une

ngue d'où l'imagination serait exclue, dont tous

s termes seraient sévèrement définis, dont tous les

ipporls deviendraient rigoureux. Graindorge qui

it anthropologiste demandait qu'on classât dans

mthropologie trois ou quatre sciences, ce que

onat lui refusait.

Et tout à coup, devant cette Babel, Duhamel aperit ce qui le choquait chez ses amis. Leurs paroles

72 * LA charpe:nte

ne sont pas en rapport avec leurs actions. Lardot, l'expérimentaliste, est un dévoué mystique à la bonté, à la fidélité. Promety, protagoniste du monisme perd cette notion pour réclamer des barrières enti ( l'expérimentation et la philosophie. Monat, anti-métaphysicien, est un excellent homme qui ne parle dans la vie ordinaire que de Vérité, de Lumière, de Conscience, en donnant à ces mots leur acception religieuse...

— Il n'y a pas de véritable lien entre le langage les actions, les conceptions... et le divorce est surtout moral. Le savant n'a d'autres modes de se passionner, de s'exalter que les vieux modes religieux ou métaphysiques. Sa logique, son analyse scrupii leuse, se borne à la fonction qu'il remplit. Au delà se perd dans un océan de contradictions, de servi tudes sociales. L'Entité morte dans son esprit revil dans son cœur. Retenu par une faiblesse étrange par la peur du ridicule, par le souvenir de ses luttes anciennes contre la mystique ou la métaphysique, il n'ose étendre sa conquête aux idées générales qui découlent nécessairement de la nouvelle méthode, el ainsi il demeure soumis pour sa vie de tous le jours, familiale ou publique, aux vagues impulsion; de jadis. Il a percé le mystère de la responsabilité. | et jamais davantage on ne le vit parler de respoii sables et d'irresponsables. Il sait la loi d'évolutioi des structures, les lentes charpentes de la pensée j et il espère convaincre avec des mots... '

Duhamel s'arrêta, surpris de découvrir ces choses en lui. Non pas qu'il n'eût déjà souffert de ce divorce entre la connaissance spéciale et la connaissance

générale, mais jamais il ne l'avait plus pleinement, plus sincèrement avoué :

— Sans vouloir blâmer des transitions qui furent admirables, je sens en moi qu'il est l'heure de revenir à plus d'unité dans notre vie intellectuelle et morale. Il me parait pauvre de concevoir la science ainsi qu'une entité, alors qu'on a renoncé aux entités. La science n'est pas par elle-même ni pour elle-même : c'est une sociologie. Les mathématiques les plus générales qu'on s'efforce de séparer de l'homme, ne sont que des exercices d'équilibre pour nos structures socialisées. Elles sont latentes dans l'évolution de l'animal, sensibles et conscientes dans les sociétés humaines. Pour le reste cela devient un jeu de prouver que toutes les sciences sont liées à ce que nous nommons les formes économiques, politiques, morales des peuples. Elles trempent aux mouvements, aux langages des foules. C'est là qu'elles Qaissent pour se concentrer aux cerveaux des classes iirigeantes...

Il s'interrompit dans sa pensée, parce qu'on lui apait sur l'épaule, Delafon se tenait à côté de lui, le regard triste et doux.

— A quoi songes-tu, ami ?

Duhamel le lui expliqua.

— Que tu es heureux, dit Delafon, de pouvoir 'occuper de ces choses-là... Moi, je n'en ai plus le îourage. Mon àme est vide...

— Remplis-la de vérité.

— Mais elle change si souvent la vérité, comment a reconnaître ?

— A l'épreuve, fit Monat, qui les écoutait de

Toreille droite tandis qu'il prêtait la gauche à Raugel.

— Nous pensions justement, répliqua Delafon, que l'expérimentation n'est qu'une méthode transitoire.

— C'est la méthode définitive ; il n'y en a, il n'y en aura jamais d'autre.

— En ceci, je crois que vous vous trompez, Monat, dit Duhamel. De la méthode future nous ne savons rien. L'évolution de la science comme celle de l'être renferme plus d'une inconnue. La mythologie aujourd'hui si lointaine, fut un jour notre méthode. Elle a été féconde extrêmement, mais ce n'est pas en creu-| sant les mythes que nous sommes arrivés à nos sciences, c'est en adoptant l'expérimentation. Eh ! bien, je ne vois pas, la conception totale du monde étant changée, pourquoi notre science n'y ferait pas figure de mythologie...

— Dites plutôt avec les cléricaux que la science est un nid de contradictions et d'hypothèses, sans lendemain.

— Non, Monat. La science est seulement contradictoire et hypothétique comme la nature... Il saute aux yeux que la science d'un cheval n'est pas celle d'un chien, mais ces animaux représentent tous deux des moments logiques et coordonnés de l'évolution... Nous ne prétendons pas autre chose, Delafon et moi, lorsque nous voyons dans la mythologie, la métaphysique, des méthodes de vérité qui précédèrent ce que nous appelons la science de nos jours, c'est-à-dire l'expérimentation. Mais l'expérimentation même ne nous paraît qu'une étape.

LA ClIAHrENTE 75

— L'expérimentation disparaîtrait comme la mythologie !

— Elle ne disparaîtra pas, elle demeurera dans la nouvelle méthode, comme la mythologie et la métaphysique sont demeurées en elle, mais elle ne sera plus le moyen principal.

— Gomment le savoir ? dit Lardot, entré dans le groupe des causeurs et tout nerveux.

— Et à quoi bon le savoir? ajouta Monat. Ce fut Delafon qui répondit :

— A quoi bon rien savoir ! S'il pouvait se trouver

une joie à la science, ne serait-ce pas dans un espoir

qu'elle donnerait pour le futur. Le présent est une

chose horrible et vaine. Il ne m'importe guère de

savoir oii se trouvent exactement mes viscères, ni

combien de fibres contiennent mes muscles triceps,

li que le bacille du choléra se reproduit d'une façon

nsensée, si tout cela doit demeurer immobile dans

na tête, sans liaison avec le reste de l'Univers... Je

16 suis peut-être pas très savant, mais je suis humain.

l me faut une raison de vivre, et il ne me suffit pas

e connaître que je ne suis qu'un vaste pourrissoir,

rès compliqué. Ne secouez pas la tête Lardot ; vous

ouvez accepter cela parce que cela ne vous entre

•as au fond de l'âme, parce que vous vivez sur des

urvivances mystiques et métaphysiques, mais moi,

ceptique de race, de constitution, je ne le puis...

— Mais, répondit Monat, qu'est-ce que cela me lit à moi que vous ayez du vague à l'âme et un esoin d'espérer... Dois-je vous promettre en science 3 que l'on promet en politique, plus de beurre que e pain '] Je me borne à la vérité connue, expérimen-

taie: je n'en ai pas d'autre à vous offrir, sinon des j hypothèses ; ce n'est pas de ma faute.

Duhamel se sentit découragé. Il y a, pour la science, comme pour la lutte à mains plates, des i règles fixes. La définition vous enserre et vous paralyse. Le savant borne les mots à des combinaisons connues, de même qu'il borne à cela les atomes chimiques. Or, le mot ressemble aux atomes des composés organiques dont les pouvoirs de composition arrivent à des variations infinies par les moyenles plus simples. Toutefois, le moraliste n'hésita pas longtemps :

— Eh ! bien, il est regrettable que vous n'offriez pas vos hypothèses, car, en tout état de cause, de^ hypothèses sorties de la science contemporaine vaii dront toujours mieux que les obscurs élans mystiques et métaphysiques qui règlent notre vie morale... On vous accuse d'avoir fait faillite, non parce que / vos travaux manquent d'utilité, de fécondité, maiî parce que votre science n'est pas reliée à la vi( générale, parce que votre langage n'est pas en harmonie avec votre pensée, parce que vos sentimenti ne répondent pas à vos idées, parce que, dès qu'oi vous accule à une question sociale, vous apportai des formules magiques, religieuses ou métaphysi ques.

— Ce n'est pas la fonction de la science de réglei les questions sociales et politiques. La science es indépendante de ces choses. Que la France soit um monarchie, une oligarchie ou une démocratie, cel: n'empêchera pas les circonvolutions cérébrales d'êtr composées de matière blanche et de matière griseâjn

ni le microbe de la rage de pulluler dans la moelle d'un lapin.

— Voilà bien votre erreur, mon cher Monat, cela empêchera, pour parler comme vous, cela empêchera ces choses d'être aussi simples qu'elles paraissent ou môme cela nous les fera envisager sous tels rapports nouveaux qui les transforment dans notre pensée et dans notre pratique... Car la science est une sociologie. Elle dépend nécessairement de l'état d'esprit des peuples qui la cultivent. Soyez assuré que l'expérimentation dont nous sommes fiers ajuste titre répond à notre organisation sociale comme la mythologie répondait à l'organisation sociale des Grecs.

— Mais, fit le docteur Graindorge, attiré à son tour ipar la fièvre du petit groupe, n'est-ce pas un cercle Ivicieux, si la science dépend de l'organisation sociale, de faire dépendre l'organisation sociale de la science.

— Oui, si vous voyez un cercle vicieux dans le fait que, doux hommes voulant escalader une muraille, l'un prête ses épaules à l'autre qui ensuite attire le premier... L'évolution a un sens, il ne faut pas l'oublier, un sens qui est écrit dans la croûte terrestre.

Ile s'est faite du plus simple au plus compliqué ; nais toujours suivant ce cercle que vous critiquez. Le :orps crée des centres nerveux et les centres nerveux i leur tour transforment le corps... L'état social crée la science, la science peut bien transformer l'état soîial. Et il n'y a pas déraison pour que cela s'arrête.

— Je veux bien, répartit INIonat, que le savant oue son rôle de citoyen et de moraliste, mais c'est à

côté de la science. On y apporte l'esprit scientifique, soit, mais la vérité n'est pas l'objet poursuivi, l'utilité seulement et la justice.

— Gomment ne voyez-vous pas, dit Duhamel, que dans ce sens vos mots de vérité, d'utilité, de justice deviennent métaphysiques.

— Enfin, cria Graindorge, vous n'allez pas confondre la justice avec la vérité expérimentale... Un homme qu'on tue est une vérité de fait et cela peut devenir une profonde injustice.

— Je veux confondre la justice avec la vérité expérimentale parce que c'est la seule manière de trancher le différend entre les hommes d'hier et les hommes d'aujourd'hui. Dans l'état des choses vous prêtez une importance mystique à la justice et vous ne voulez d'aucune mystique dans la vérité. La contradiction est flagrante. Etablir la vérité dans la justice et la justice dans la vérité, c'est-à-dire faire un être, un organisme oii l'intellectuel et le moral, l'expérimental et le métaphysique se confondent dans la vie, voilà qui offrirait un intérêt de premier ordre. Le temps me paraît venu d'y travailler.

— Hélas, dit Delafon, je crains bien, mon cher Duhamel, que cet organisme là ne soit une vilaine bête. Toutefois, pour aventurée, je t'approuve de tenter la recherche, car rien ne sera pire que le hideux statu quo de mensonge et d'esclavage où nous vivons.

Il y eut une hésitation chez les savants, à cause de la forme ironique de Delafon qui leur causait de l'inquiétude. Toutefois, ils étaient tous spécialistes, cantonnés dans la science comme des bureaucrates

dans une administration et ils ne se laissaient pas entamer. Il fallut pour les réduire la parole de Rédoc, un des successeurs de Pasteur, homme de grande lignée, qui avança courageusement :

— Vous avez raison Duhamel. Un ahîme sépare notre phraséologie des véritahles structuresdu monde. Le langage de la vérité demande à se distinguer de celui du mensonge. Nous n'avons pas assez appris à mettre nos actes et nos pensées en rapport avec nos sentiments et j'ose dire avec nos servitudes sociales, ces grandes maîtresses de nos émotions.

La causerie se clôtura là-dessus. Lardot, Monat et Graindorge se retirèrent en se disant que Duhamel n'avait pas l'esprit scientifique. Rédoc fut accaparé par une dame. Delafon et Duhamel demeurèrent quelques minutes côte à côte, à fumer leur cigare. Deux 2:rands vases en cristal de Roheme, sur une table proche, vibraient du murmure des voix dans Timmenso hall-salon. On buvait des verres de bière ou d'orangeade fraîche. Les lampes avaient de la douceur derrière d'élégants abat-jour et la flamme du bois une gaîté brusque à la chute des bûches. Duhamel aurait voulu pouvoir goûter la joie de tant de jeudis, mais la longue dispute, malgré l'approbation flatteuse de Rédoc, l'avait lassé. Alors les savants, les bons bourgeois, toute cette humanité progressive, travailleuse et passionnée, ce lui parut vain 3omme la sagesse avait semblé vaine à Salomon. Le nonde du plaisir, femmesbrillantes et légères, salons rivoles, amours rapides, baisers surpris, jupes souevées, dîners où l'on s'enivre, cela vint en contraste ivec son vertueux effort, aussi naturellement qu'un

soleil noir succède dans notre regard, sous nos pau- | pières baissées, au vrai soleil contemplé deux minutes auparavant.

Ah ! que la chair ait sa volupté et qu'elle en meure ! Cette mort même serait exquise à qui la parerait de très doux renoncements, de Tacceptation des poisons qui consolent, de l'éloignement de tout effort et de toute lutte. Rien que la maîtresse suave, en mille robes, en mille grâces, sa chair versant l'opium de la jouissance, le sommeil de vie. . .

Il vit passer Alice, pâle et toute charmante, qui allait présentant à boire aux messieurs. Son cœur s'abîma dans de brusques délices ; puis une honte, un regard de côté vers Delafon, ce compagnon de sal jeunesse. Il se murmura :

« Ne pas être une loque au vent. »

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