‹ La charpenteChapitre 6 sur 34 · ON APPREND A MIEUX SOUFFRIR · texte numérisé non relu

ON APPREND A MIEUX SOUFFRIR

Bizot quitta la maison Debarre et fils, aux environs de cinq heures après midi. Il avait résolu d'aller ce jour-là demander la main d'Alice. Avril ouvrait les doigts frais des marronniers, le soleil déclinait et la poésie des crépuscules prenait Bizot sans surprise, parce qu'il l'attendait, parce qu'il semblait dans toutes les règles qu'un homme en route pour obtenir sa bien-aimée éprouvât des sentiments poétiques. Cependant une appréhension se mêlait au charme de l'heure. Les livres, sans jamais dire pourquoi, insistent sur la facilite avec laquelle on est grotesque aux minutes d'aveu. Bizot y songea. Résistant à toute envie de glisser la fleur bleue, il se promettait une phrase simple. Mais pouvait-on être très simple avec un peu -de ferveur? Toute forme éloquente éveillait dans la tête de Bizot des mots éclatants comme « passion » et « éternel », dont sa modestie n'avait pas l'usage. D'autre part il craignait d'être sec. A la manière du tourlourou qui copie sa lettre dans un « secré-

taire galant » il se demandait s'il ne valait pas mieux employer une phrase consacrée. On ne pourrait la lui reprocher. Personne ne se t'ait remarquer en disant : « Bonjour, monsieur, comment vous portezvous ? » L'homme le plus spirituel peut s'exprimer ainsi. Ce n'est pas sur cela qu'on vous juge. L'idée sembla pratique et Bizot construisit sa phrase.

Quand ce fut fait, il reprit sa marche sous les branches. Les fortifications semblaient de velours fin, tant le gazon cette année était dru et tendre. Une douceur surnaturelle, hypnotisante, émanait de la large route dont toutes les droites filaient vers un même point de l'horizon, et qui semblaient lumineuses par elles-mêmes, comme d'un pâle phosphore épandii. Bizot, la question de mots réglée, allait par cette tendresse, par cette lumière, par ce rêve de fin du jour, d'un cœur tranquille. Il avait une conscience modeste de sa valeur, sans l'humilité des grands amoureux, ni la présomption des frigides. Il apportait à Alice son dévouement, son travail, son honnêteté irréprochable. Il serait triste d'une réponse négative, mais il avait en lui des réserves pour se consoler. Chez Bizot l'amour est sain comme le corps, comme les mœurs. Il est le reproducteur sans hâte, sans crainte, sans reproche, qui rend toute femme heureuse, pourvu qu'elle consente à dormir son bonheur, pourvu que bientôt la maternité la sauve du trouble éveil des vies qui se déroulent entières dans leur temps.

Et sur la fierté de Bizot, sur sa médiocrité robuste la beauté du printemps tombait lente et longue ; il l'absorbait comme il absorbait la vie, sans subti-

lité, sans la douce et navrante folie nerveuse qui mène au sublime ; juste ce qu'il fallait pour qu'elle ne devînt pas vénéneuse, pour qu'elle passât aux enfants, pour qu'elle fût un mode de l'espèce et non une exaspération individuelle. Pour cet homme tranquille, la nature est encore celle que voyait ses amants du siècle dernier. Elle étend somptueusement de vastes tapis de ^azon et de lumière pour notre utilité et notre plaisir. Les arbres sont des merveilles assez semblables à des fontaines par la fraîcheur qu'ils apportent. Le ciel, malgré des notions d'astronomie, demeure le pavillon de l'homme. Et l'ardente ciselure de la terre, la vie répandue en mille attitudes et se tenant dans l'unité prodigieuse, n'existe pour Bizot qu'ainsi que les tapis, les tentures, les rideaux et les lampes de son modeste appartement de garçon. Emu de la couleur, de la grandeur, de la forme, il est comme tel enfant de sept ans qui goûte sans le savoir la joie d'être parmi des plantes, du ciel et de la terre.

Et il va vers Alice, la fille dont le cerveau reçoit le monde comme une déesse reçoit un Dieu, il va vers Alice afin qu'elle devienne son épouse et que les subtilités adorables les souples formes, le co'ur qui bat dans l'infini des Delafon et des Duhamel, soient soumis et fécondés dans l'étreinte de l'homme simple et rude.

Or, Alice soutirait. Comme toutes les jeunes filles elle avait beaucoup songé au mariage et s'était préparée aux abnégations indispensables, mais le mari demeurait vague et sans visage. Les années avaient «oulé : le visage n'était pas sorti des ténèbres. Seuls

sa sœur, son beau-frère et Duhamel, tenaient sa pensée. Cependant, quand Delafon avait amené Bizot, elle l'avait vu sans répugnance ; même, au . début, le projet d'un mariage avec un tel homme ne \ la choqua point. Seulement, à mesure qu'elle voyait > le projet se préciser, un travail sourd se faisait au i fond d'elle-même ; et elle ne pouvait plus penser à t Bizot sans que surgît également l'image de Duhamel. Alors, elle voyait s'effacer cet élan vague qui n'est i que la mémoire héréditaire de l'amour de nos ancêtres. Entre elle et son ami commençaient les possessions aussi fatales que Féquilibre ; et la joie immense de plonger à cet univers résumé qu'est l'amour, le délire de toucher dans un instinct supérieur au vaste monde, privait Alice de toute force pour s'arrêter.

C'est à ce moment que s'était produit l'épisode de la promenade vers la Croix de Berny. Elle avait su qu'elle aimait Duhamel, et, digne élève du moraliste sincère, elle ne s'était pas caché à elle-même cet amour. Elle se sentait toute à lui. S'il n'a pas sur elle le pouvoir de l'amant, la forte domination charnelle, elle lui est depuis longtemps soumise dans cet état où il suffit pour créer la passion d'un beau soleil sur des fleurs ou d'un verre de vin. La promenade de Berny, le trouble regard échangé avait été ce * soleil ou ce vin. On imagine le supplice delà pauvre fille, car Duhamel pouvait prendre la résolution de ne pas avouer, cela ne dépendait que de lui, mais il ne dépendait pas d'elle que l'aveu vint ou ne vînt pas. Incapable de résistance, elle vivait dans une affreuse angoisse, également prête à chérir le maître de son âme ou à se déchirer en résignation.

La première fois que la réalité brise notre espoir, nous nous livrons tout entier, sans prudence et des forces considérables vont s'épuiser. Elles s'épuisent pour l'avenir comme pour le présent. La route est faite. Mensonge de voir dans Thabitude de la douleur, un apaisement. Chaque jour le clavier s'élargit une note s'ajoute ; on apprend cette chose affreuse, \7nieux souffrir^ comme on apprendrait à mieux nager. Et l'art de souffrir ne s'oublie pas plus que l'art de 'nager. Tout obéit aux mêmes lois, les mômes formes qui nous favorisent dans le triomphe, nous écrasent

idans la défaite.

Alice ne le savait pas encore et elle accepta le grand chagrin de sa jeunesse. Cette âme de bonté ot de grâce cria vers les choses vagues adjurées par nous dans nos fièvres. Les vagues choses ne répondirent pas. Seule, la beauté sans cesse renouvelée de la terre, du ciel, tout ce qui a créé en nous le sens exquis de l'amour, l'accompagnait dans l'amertume ptdans la plainte. Elle s'accompagnait aussi elleniôme ; délicieuse dans des vêtements flottants préférés à ces minutes, elle se regardait, s'admirait, s'aimait pour IJubamel. Aux souples mouvements de son corps, on ne sait quel orgueil animal la prenait, la jetait à des peines désordonnées comme les l"^nds d'un poulain.

fout son être, pendant les quelques jours qui prél'dèrent le dîner chez Duhamel, vécut dans la mer le tristesse dont le flot nous baigne à toute heure, lans cette fantasque marée que les médecins impulsants à la mieux définir ont appelé des poussées. A l'iûne SI elle dormait, un mince voile de sommeil

jeté sur ses traits, ses mains demeurées vivantes, errant à la recherche de son chagrin, son souflle arrêté comme dans la bouche d'un enfant pris de peur.

Le matin, tout de suite après le réveil, le soir. avant de se mettre au lit, elle était à Duhamel, car ce sont des heures libres des marges faites à la vie avant qu'elle commence ou qu'elle finisse. Mais le jour elle se raisonnait, voyait l'impossibilité de son rêve. Alors, elle savait bien qu'elle serait dévouée ;i un autre homme et elle s'efforçait d'en accepter l'idée. La soirée chez Duhamel avait encore agi danle sens de la résignation. De sorte que la visite de Bizot la trouva moyenne entre les grands cris de la passion vivante et les plaintes étouffées de la passion agonisante.

C'était au grand jardin derrière la maison, dans le jaillissement des plantes d'avril sortant très pâles encore de la terre. Quand elle les regardait, ces plantes et ces arbres qui ravissaient son cœur, elle avait envie de crier tellement elle souffrait. Ils étaient la merveille qui nous surprend toujours, la beauté fraîche et innocente du monde. En petites fleurs, en petites feuilles, en parfums discrets ou en vastes ballons de feuillages, en floraisons où tout un arbre semble une fleur, en aromates pénétrants, le végétal demeure le pain quotidien de notre poésie. Il remplit de son artificieux volume notre espace, le peuple, l'orne de mystère léger et bruissant. Alice l'adorait, pénétrée de la grâce des branchettes et de la suavité des corolles, mais cela représentait en elle ce que cela représente en toute femme, son amour,

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