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AFFREUSE COMPLICATION QUI MULTIPLIE LA DOULEUR

Delafon devenait de jour en jour plus sombre. 11 fumait avec acharnement, le front creux, les mâchoires serrées, et toute la torpeur des chagrins violents pour lesquels il n'y a plus d'expression dans une société qui a trop ri de Temphase. Ses sarcasmes sentaient la mort, l'abandon à la fois et la certitude amère que donne le sépulcre, Duhamel attribuait tout à la folie croissante de M™® Delafon. Il pensait que, dans cette vie à deux, inactive, car Delafon avait abandonné tout travail, les contagions d'âmes sont infiniment dangereuses. Il se promettait sans cesse de tirer de là son ami par quelque parole réveillant le courage en excitant l'attention ; mais, timide, il remettait de jour en jour son projet.

Un soir qu'il était venu assez tard, il assista à une triste crise. M""*" Delafon, ainsi qu'il lui arrivait souvent, s'était mise au lit de bonne heure et Delafon fumait rageusement en lançant contre la vie de violentes diatribes où revenaient toujours les mots: « vide, inutile, absurde ». Brusquement la porte

s'ouvrit et M""" Delafon en toilette de coucher se jeta lans les bras de son mari. Duhamel remarqua tout le suite combien Delafon était frappé. Rien de l'attitude classique de l'homme qui s'efforce à calmer une malheureuse folle, mais quelque chose de peureux, lie coupable, d'implorant. Elle pleurait, elle avait l'air d'un enfant trop sensitif qu'on a maladroite- [îient effrayé et qui se lève dans la nuit pour chercher asile auprès des grandes personnes. Sa peine îoulait de ses lèvres comme une épouvante. Elle jarlait avec incohérence de « sa petite fille » ; elle nontrait dans ses bras la place qu elle occuperait ; îlle avait de ces gestes pour serrer l'enfant à son >ein qui sont aussi instinctifs chez la mère que les gestes qui répondent à cela chez l'enfant. Et certes, a scène était des plus douloureuses et des plus trafiques, mais Duhamel, sachant combien ces déses- )oirs ruisselants amollissent et amortissent la doueur, ressentit peut-être un plus vif chagrin de 'accablement où il voyait Delafon, accablement sans armes, oii l'homme restait pâle, la lèvre et la main remblantes, la rage, le regret et l'humiliation pris eut ensemble dans le gel sul)it de sa face.

Il fallut du temps pour calmer la pauvre femme. )elafon alla veiller lui-même à ce qu'elle réintégrât e lit. 11 la vit s'endormir du prompt sommeil des iprès crises, puis il revint dans le petit salon où )uhamel l'attendait. Un quart d'heure passa dans le ilence avec seulement les aspirations de Delafon et es souffles colères pour exhaler la fumée. l^]nfin )uhamel, surhaussé par la tristesse risqua :

— Mon bon ami, tu fumes trop.

■ — Il faut que je fume.

— Ne fume pas tant. Tu as besoin de mater tes nerfs... Je t'ai vu faible tout à l'heure... Pardonnemoi de te le dire. Ta main tremble, tes pupilles sont trop larges, tu as un tic sous la paupière gauche... Ce n'est rien, prisa temps, ces choses-là; mais la pente est dangereuse. Reprends-toi. Refais-toi.

— Qu'importe, après ce que tu viens de voir.

— Ecoute, ta femme profitera de ton calme. Vous vous affolez réciproquement. Tu ne trouves pas les paroles qu'il faut. Elle peut guérir, ta femme, à la condition que ton énergie ne lui manque pas. EUei lui manque. i

Un regard en dessous de Delafon, puis une longue,i très longue pause. Enfin le fumeur jetant sa cigarettes se promena deux minutes pour s'arrêter de suite: devant Duhamel :

— Je voudrais te parler... Et pas ici, dehors. i

— Bien, fit Duhamel, et merci de ta confiance, i Les yeux de Delafon brillèrent de larmes arrêtées:

— Ah ! mon vieux, confiance ! Mais c'est une bé-i nédiction un camarade comme toi... Et pourtant, tu verras, ce sont des choses qu'on n'aime pas à dire. Même à toi... La vie est bête !

Ils sortirent, emmenant « Boxe ». Les arbres légers de mai couvraient mal contre le rayonnement noci turne. Il faisait froid sous le ciel trop pur. En géoméH trie noire, les fortifications se levaient sur un vastei champ d'étoiles. Très peu de vent chuchotait entrai r les très jeunes ramilles. La solitude était complète. Boxe, après quelques grandes courses en ellipses, trottait silencieux, flairant les coins humides. Delà-

l'on hésitait, prenait son temps. Le grand ciel trop pur poussait la confidence par sa froideur et l'arrêtait par sa passion lumineuse.

— J'ai dit que c'était dur. L'homme n'aime pas à livrer ses faiblesses... J'ai la mort dans l'âme.

11 rit amèrement :

— Dans le corps plutôt.

Duhamel attendit, sachant qu'il ne faut point rompre le charme des confidences, qu'elles ne se font bien et entières que dans l'exaltation, dans un rythme né petit à petit à travers le désordre des premiers mots. Delafon, en effet, abord sauvage, puis cherchant à préparer, à faire des réserves, finit en somme par l'aveu. Il raconta à Duhamel les tristesses toujours croissantes de son ménage, la femme menacée de folie, môme de mort, puis :

— Il y a deux ans, je résolus de voir par moimême si la science J'avais entendu parler de fécondation artificielle, tout le diable et son train. On est vite au courant. La chose se résume en somme à ceci : deux ou trois indications nettes, définitives, tout le reste au hasard, à l'aventure... Moi, mon bon Duhamel, j'avais vécu jusqu'alors sur cette idée d'aventure et de hasard, et cela me permettait d'être seulement un malchanceux, à avoir un peu plus de prétextes que d'autres à ce réconfort du pessimisme qui pratiquement nous sert surtout à amortir les mauvais coups en exagérant leur nombre et leur importance. Mais, ensuite de mes lectures, il me vint un doute. Est-ce parce que je suis trop orgueilleux, est-ce amour-propre instinctif, ce doute me fit immédiatement et horriblement souffrir. Je pensais

que j'étais peut-être la cause du manque d'enfant dans le ménage, et, vois-tu, quand l'homme est la cause, il n'y â presque pas de remède. Cependant, comme il existe deux ou trois cas de faiblesse momentanée et des moyens de culture, je résolus de faire moi-même l'examen microscopique. Je le résolus et je ne le fis pas. Pourquoi? Ah ! pourquoi?

Delafon s'arrêta. On entendit le sifflet d'une locomotive, notre grand cri de tristesse nocturne qui a remplacé le sanglot de l'âne ou le hurlement du chien. Puis, morne, un train de marchandises cahota dans la nuit, au passage à niveau du boule-' vard. Le cœur de Delafon se serra d'angoisse, car ce' troupeau de fer symbolisait un esprit d'audace et de conquête devant quoi il était humilié. Le bruit cependant décrut ; seul l'éternel demeura, le bleu prodigieux 011 traîne la mousseline lumineuse des étoiles, le silence vaste de la terre. Les paroles reprirent. Elles se liaient âprement. Delafon s'étonnait, chaque fois qu'elles étaient parties, du peu d'émotion qu'iL en ressentait et de la peine qu'il avait tout de môme H continuer. A mesure qu'il disait son trouble, sa misère de loque humaine flottante, déchirée pièce à pièce par le doute, une éloquence lui venait.

— Ce semble rien à l'abord cette constatation. Pour un nerveux c'est une lin du monde. On ne sait quoi proteste contre d'inutiles clartés. Je pense que c'est j les milliers de fibres, le colossal appareil mis en train pour ça, les ramifications encore obscures par où la génération matérielle se soude à la génération intellectuelle. La vérité de déchéance à quoi bon la connaître. Je tenais mon propre sort dans ma main. Le

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îoute me taisait vivre, espérer, travailler. La certiude me jetait au découragement des races vaincues. 5i j'avais pu consoler ma femme, si sa folie n'avait )as été grandissante, tout serait demeuré dans cet itat. Pour rien au monde je n'aurais voulu savoir ce jue je pouvais ignorer. Et ce sentiment était si fort m moi que si ma femme ne m'avait pas aimé comme Aie m'aime, j'aurais préféré me séparer d'elle plutôt jue de risquer ce va- tout inutile. Malheureusement, !u as vu ce que deviennent ces crises. J'ai maudit le jort, j'ai mis le pied sur la féroce nature, j'ai crié non désespoir en blasphèmes, mais je me suis jacrifié.

— Mon cher Delafon ! dit Duhamel saisi.

— Je me suis sacrifié. Le microscope a fait son euvre de dévastation : Je suis impuissant à proréer.

— En es-tu sûr ?

— Sûr dans l'état actuel de la science... Et depuis ue je sais cette chose que je ne voulais pas savoir, ai compris l'horreur que j'avais pour elle. Tout ce ui touche à cette chose, vois-tu, Duhamel, suscite 1 mort aussi naturellement que les patibulaires aux ntiques carrefours. Tout mon être a Iléchi. Le écouragement se lève perpétuellement entre moi et action. Tous les soirs à l'heure du sommeil je souaite ne plus me réveiller. Et sceptique, critique, aigu omme je suis, il me serait impossible de te dire xactement pourquoi j'ai tant envie de mourir ; oh I mt envie !

Maintenant, pour les deux hommes, la nuit pure, i nuit de cristal et de lumière, devenait un soir

farouche où la nature raconte qu'elle ne sait pas see fins, qu'elle ne connaît pas son ordre. Et c'était er eux la grande tristesse de nos temps, tellemen approfondie par les mystères élucidés, par Touver ture de l'Abîme où roulent les Astres, par les subtib organismes, par toute la complication connue des phénomènes. Affreuse complication qui multiplie h douleur en multipliant les états de la conscience. Ah qu'il est dur de ne pas être affranchi des lourde: croix de l'humanité primitive quand déjà existe c( monde de l'intelligence, large, libre, sûr.

Duhamel tirait des arguments de sa tête comme oi tire de l'eau d'un puits ; besogne machinale qui n'em péchait pas le saisissement du drame. D'ailleurs l'homme véridique qu'il était ne cherchait pas à con soler. Il tâtonnait vers des moyens sincères et dam le moment il ne trouvait pas ces moyens. C'est sur tout dans ces grandes conséquences à de petite causes que la nature apparaît féroce. Elle dévore le: yeux du misérable qui a Timprudence de promené son doigt d'un foyer d'infection à sa paupière, el]< dévore cette chose infiniment précieuse aussi facile ment qu'elle mangerait un doigt ! Ah ! qu'elle n'ai pas d'ordre, que son immense subtilité, ses effort; prodigieux de structure, sa beauté qui fait tremble le cœur, ne soit pas en harmonie avec l'esprit di l'homme. Un peu plus de respect de la créature, ui| peu plus de logique dans la grandeur ou la décadence des êtres, dans la récompense et la punition, h maladie et la santé, serait-ce vraiment impossible Fallait-il admettre qu'elle possède la sagesse infîni( et que nous nous trompons toujours ? Alors pourquo

notre révolte, notre pitié contre sa dureté, notre Limoiir de la certitude et de l'harmonie contre son liasard et ses mauvais coups ? Non, elle n'a pas la sagesse infinie. La lente évolution de la Bote n'est que pour apprendre et pour se garer. Mais, et ici Duhamel reprenait un terrain familier, que d^apparence dans son caprice. Combien fantasque et impénétrable nous semblait autrefois la lumière, aujourd'hui résolue en équation !

Alors Duhamel orienta sa pitié. Elle aurait été vaine sans cette orientation. Delafonne pouvait céder \\\ik des suggestions aussi profondes que sa propre ■ntelligence. Ni les cris de jadis, ni les sentences des rnorales caduques, ni rien de ce que les métaphysiques obscures ont établi sur le devoir et sur le droit, l'aurait vaincu le désespoir du malheureux homme îontemporain. Seule une âme semblable à la sienne ! ^eu importe que Duhamel ait oublié Fonction et la ;aresse, qu'il chevrote péniblement les mots clefs de 'énigme. Il est saint d'être vrai. Il est éloquent de la eule éloquence de nos temps qui évoque et qui ntraîne. Sa pitié calcule et son amour pèse ; et c'est dus difficile et plus méritoire, moins égoïste et cepenlant plus doux à accomplir que le devoir simple des emps simples. Longtemps, sous les pâles platanes, réconforta son ami. Avec sa tranquille sincérité, il évoloppa les motifs de désespoir en les réduisant à lesure. Il conclut enfin :

— Ce qu'il te faut, ami, une œuvre sociale. La ociété te grandira pour ce que la nature te refuse, eux qu'un égoïsme ou un système porte à renoncer ux enfants détruisent mille grâces et mille pénétra-

tions en eux-mêmes, car la sagesse antique n'a pas mis sans raison le péché dans l'intention, alors qu'au fait matériel du péché s'ajoute l'effort de Tâme pour l'accomplir, effort qui modifie, fausse, détruit l'outillage de l'être. Mais il n'y a rien de pareil pour toi. Tu es innocent. Ne te répands pas en vaines alarmes. Ton humiliation est née plutôt du fort orgueil féodal que de la nature. Je ne veux point nier l'importance du puissant appareil dont tu parles, mais il n'existe pas seulement pour la reproduction, ou plutôt toute reproduction n'est pas matérielle. Les fourmis ou leabeilles reproduisent des ouvrières sans que janiailes ouvrières interviennent dans la génération, et qui niera pourtant que tout est organisé pour les ouvrières. La reproduction devient un travail qu'elles surveillent comme leurs autres travaux. Pour y collaborer indirectement leur influence n'apparaît pas moin> prépondérante. De cent manières, dans nos société un homme reproduit ainsi. Tu seras plus fécond si ti le veux, tu prendras plus de part aux structures de h i nation que si tu avais vingt enfants. Crois à la beauté ' à la consolation du travail. Il y a tant à faire, vois-tu

Delafon écoutait, gagné peu à peu, revenu à L vie. Mais il lui demeurait une inquiétude où se chop pait son espérance. Sa femme ? Il s'en ouvrit Duhamel qui répondit : i

— Tu n'en sortiras pas sans une secousse morah pour elle comme pour toi, d'ailleurs. Et voici c que je te propose. Tu partiras demain, après-demai au plus tard pour Donadieu, chez ton fermier. Tu , resteras au moins six semaines. Alice et moi nou nous chargerons de ta femme.

Delafon parut hésitant. Duhamel insista :

— Crois-moi. Ces séparations que l'habitude rend tellement difficiles sont toujours profitables. Je le sais d'expérience. Il est mauvais de s'immobiliser en une forme de vie. Je te jure qu'Alice et moi, nous viendrons à bout de guérir M""" Delafon, de la consoler.

— Tu crois cela ?

— Absolument. Nous trouverons quelque chose, toi absent. En ta présence, ta femme est comme les enfants gâtés qui s'étoufTent vraiment à pleurer quand les parents sont là et qui se taisent dès qu'ils sont seuls avec un étranger... Oh ! Je ne le dis pas en manière de critique. Je constate l'excès de votre sensibilité à tous deux ; vous vous comprenez trop bien. Toute frayeur, toute inquiétude de l'un se répercute dans l'autre.

— Eh ! bien, fit Delafon, je partirai.

— C'est juré ?

— Juré !

— Bon. Et n'oublie pas ceci. Tu vas refaire ta k^olonté, ta santé à la campagne. Fume peu. Jette-toi eus les matins dans la rivière. Ne pense presque )as et sois toujours par monts et par vaux. Tu verras omme c'est bon de perdre les courts tressants de 'angoisse, de reprendre les lents et continus mouvcnents de l'àme.

— Merci, Duhamel, répondit Delafon.

Ils revinrent vers la maison. S'il faisait doux en

3uhamel, heureux de sauver son compagnon d'une i funeste crise, Delafon n'emportait pas une impresion moins heureuse. Il était déjà à moitié absent le Paris et de sa misère.

"OnJvorsJt 7 BIBLIOTHECA

Les érables très tinement, en un mince bavardage, murmuraient l'intimité des cœurs fidèles. Les lueurs adorables, là-haut, resplendissaient de toute leur beauté. Un peu d'infini magnifiait l'âme des deux hommes parce qu'ils avaient partagé leurs peines sous les astres et qu'ils se sentaient un peu plus — pour autant que de pauvres humains peuvent pressentir ces choses — qu'ils se sentaient un peu plu^ dans les lois de la haute Harmonie qui n'est que l'Intelligence et à qui nos meurtres et nos faiblesses sont inutiles.

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