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CHAPITRE VI

La CHARTE ET L'OPINION.

Nous n’avons pas eu la prétention de faire dans ce chapitre un exposé, même succinct, de toutes les opinions qui ont été émises sur la Charte du Travail en Italie ou à l'étranger, tâche immense à laquelle 1l aurait fallu consacrer plusieurs volumes.

Nous avons voulu seulement grouper dans les pages qui suivent quelques-unes des critiques et quelques-uns des éloges que le document fasciste a suscités de divers côtés.

Il nous a semblé intéressant par exemple de noter l'attitude du Bureau international du Travail et celle des socialistes italiens, membres de l’ancienne Confédération générale du Travail.

L'opinion italienne. — L'opinion des habitants de la péninsule, nous la connaissons fort mal. Elle n’a aucun moyen de se révéler à nous, puisque la liberté de la presse n'existe plus. Une loi du 31 décembre 1926 ne permet l'exercice de la profession de journaliste qu'aux personnes inscrites au tableau des

journalistes, et l'inscription à ce tableau n'est ac-

cordée que sous certaines conditions dont celle-ci : « le requérant doit produire un certificat de bonne conduite morale et politique ». Autrement dit, il n’y a que des journalistes fascistes.

L'Etat les protège, soutient leurs institutions de prévoyance, mais 1l asservit leur plume (1). Aujourd'hui « la fascistisation » des journaux (2) est un fait accompli. Mais au moment de la publication de la loi syndicale, quelques organes de presse conservalent encore une parcelle de liberté. 71 Mondo, par exemple, se permit une critique modérée de la nouvelle législation. Il estimait que les citoyens enfermés dans leurs intérêts professionnels perdraient la vision idéale de la patrie. Les journaux fascistes, au contraire, affirmaient qu’un Etat nouveau venait de naître (3). Dans toutes les circonstances, à tout propos, ils entonnent les louanges du « Duce » et de son gouvernement. On ne peut donc considérer comme l'expression d’une pensée libre les appréciations portées sur la Charte du Travail par une presse « plus royaliste que le roi ».

Retenons cependant que ce qu’elle approuve le plus volontiers dans ia Charte du Travail, c’est l'esprit

(1) Informations quotidiennes, 10 mars 1928.

(2) Consulter à ce sujet les Bulletins périodiques de la presse ilalienne.

(3) Bulletin de la Société d'études économiques, 21 mai 1926.

de collaboration qu’elle établit entre les divers facteurs de la production et la « paix féconde d'œuvres» qu'elle substitue aux éternelles contestations des ouvriers et des patrons pour s’arracher réciproquement la richesse, fruit de l’œuvre commune.

Qu'en pensent les patrons et les ouvriers, « l'Italien moyen » ? Nous savons, au moins, que les industriels n’ont pas accepté sans résistance l'arbitrage obligatoire, une des principales innovations de la loi de 1926, confirmée par la Charte {voir chap. IV). En étudiant les pactes du travail, nous avons vu aussi que nombre d'employeurs ne respectaient pas les contrats. M. Rossoni, secrétaire de la Confédération des syndicats fascistes, le déclarait encore ces joursci à Milan, à l'occasion de la fête du travail (1}, et dans son journal 1! Lavoro d'Italia, il écrivait : « Il y a des milliers de transgresseurs des pactes agricoles. » (2) Enfin l’émigration clandestine qui se produit depuis quelques mois semble indiquer que tous les Italiens ne se trouvent pas à l'aise dans l'état syndical (3).

Il ne faut pas exagérer ces symptômes, ni surtout

les interpréter comme une désaffection des Italiens

(1) Corriere della Sera, 23 avril 1928.

(2) Operaio Italiano, 21 janvier 1928.

(3) Bulletin de la Société d'études économiques, 17 avril

à l'égard du régime fasciste. Ils s'expliquent très bien si l’on songe au bouleversement total des vieilles institutions réalisées par le fascisme. On ne peut accepter de cœur et d'âme ce nouvel « ordre moral » et toutes les réformes qu'il implique sans une période d'adaptation plus ou moins longue. C'est cette période que traverse maintenant le peuple italien.

Le Bureau international du Travail. — Au lendemain de la publication de la Charte, le directeur du B. I.T.fut interviewé par le Giornale d'Italia au sujet du nouveau document fasciste. M. A. Thomas s'’intéresse surtout au fait même de la publication de la Charte. Il considère ce fait comme un « appel à l'opinion publique », en tant qu'il consacre d’une façon solennelle au nom d’un parti et d’un gouvernement un certain nombre de principes de droit ouvrier et de justice sociale. Comment d’ailleurs le directeur du B. I. T. pourrait-il ignorer la Charte italienne ? Elle n’est sur bien des points que la réalisation du programme tracé par le traité de Versailles à l’activité du Bureau de Genève. Elle devance même les vœux du traité de paix et l’œuvre postérieure de la Conférence internationale du Travail en accordant aux ouvriers des vacances payées, des indemnités en cas de renvoi, de vieillesse ou de mort.

M. A. Thomas s’en félicite sans réticences. [I constate ensuite qu'il y a dans la « Charte » des détails

purement italiens : le caractère syndical de l'Etat et les devoirs sociaux des patrons et des travailleurs. Sans critiquer cette conception originale de l'Etat syndical, M. A. Thomas estime qu’elle ne pourrait s'appliquer à d'autres pays.

L'opinion du directeur du B. I. T., en définitive favorable à la politique sociale du fascisme, ne semble pas, à la presse italienne, refléter la pensée intime de l'institution de Genève elle-même. Chaque année, aux conférences internationales, des critiques s’élèvent contre le fascisme qui ne sont plus tolérables (1). En effet, la désignation de M. Rossoni, secrétaire des syndicats fascistes, comme délégué ouvrier à Genève, a été vivement attaquée par tous les délégués ouvriers des autres Etats représentés. M. Rossoni, disent-ils, ne représente pas le prolétariat itahen, puisque seuls les syndicats fascistes sont légalement reconnus. Or, le traité de paix veut que les délégués ouvriers soient désignés par les gouvernements d'accord avec les organisations professionnelles. M. Rossoni fut validé cependant chaque année sous le prétexte qu'il n’était pas permis de mettre en doute la parole d’un gouvernement.

Une invalidation aurait abouti, n’en doutons pas, au retrait de toute la délégation patronale, ouvrière

(4) Bulletin de la Société d’études économiques, 11 février

et gouvernementale italienne. L'Italie n'acceptera jamais dans l’état actuel de sa législation de consulter de simples associations de fait sur l'opportunité de déléguer tel ou tel représentant ouvrier à Genève. Ce serait aller contre le principe de toute la réforme syndicale.

Ayant échoué sur ce point, les délégués ouvriers ont exigé que le B. I. T. ouvrît une enquête sur l'application du principe de la liberté syndicale. La publication de cette enquête ne semble pas avoir beaucoup discrédité le système italien comme l’espéraient M. Jouhaux et ses amis.

Quittons l’« aréopage » de Genève pour venir à Paris où les chefs socialistes de l’ex C. G. T.ilalienne se sont réfugiés.

Les socialistes dirigeaient en effet la Confédération italienne du travail à laquelle la loi syndicale de 1926 avait rendu la vie impossible. Le 4 janvier 1927 le Conseil directeur, constatant que l'expérience d’une organisation syndicale de fait autorisée par la loi avait échoué, prononça la dissolution de la Confédération. La situation était devenue intenable. Aucun journal ne voulait publier un communiqué de la C. G. T. et la feuille syndicale Battaglie Sindacali avait été suspendue.

Il nous faut donc interroger les socialistes émigrés

pour connaître leur sentiment et celui de l’école

socialiste en général sur la Charte du Travail (1). Loin d'élever la condition morale et matérielle des ouvriers, la Charte sanctionnerait au contraire pour eux un rétablissement de l'esclavage. C’est un retour de plus d’un siècle en arrière, à l'époque où le légis- Jlateur n'intervenait en matière de travail que dans un sens répressif vis-à-vis des salariés.

L'organisation syndicale fasciste est une organisation de contrainte au point de vue des principes et au point de vue de son fonctionnement pratique.

L'association reconnue peut imposer des cotisations même à ceux qui ne sont pas inscrits, établir des règles relatives aux conditions de travail obligatoires également pour tous ; la grève, « seule garantie réelle du droit inaliénable pour tout travailleur de vendre seulement aux conditions acceptées par lui sa force de travail », est interdite et sévèrement punie. La tutelle de l'Etats’exerce sur tous les actes du svndicat : il ne peut élire un secrétaire ou un directeur de son choix si le décret royal ou ministériel ne vient approuver cette nomination.

Sans doute, mais cette législation ne s'impose-telle pas aussi aux employeurs ? D'après les socialistes, le patronat italien (industriels et agrariens) aurait parte liée avec le fascisme. Si en apparence les sévé-

(4) V. divers articles déjà cités dans la Vouvelle revue socialiste de 1926 et 1927,

ut

rités de la loi l’atteignent au même titre que le salariat, on se gardera bien en pratique de les mettre en action contre lui. Les prétendus intérêts nationaux auxquels tout est subordonné ne sont précisément que ceux d’une « oligarchie toujours plus restreinte ».

Malheureusement, ce ne sont là qu'affirmations gratuites et d'autre part les socialistes évitent de parler des conditions de travail nettement favorables aux ouvriers instituées par la Charte dans son chapitre IT. Lorsqu'ils qualifient le fascisme de « fils de ruraux » 1ls ne se trompent pas, c’est certain. Mussolini lui-même a déclaré que le prolétariat industriel n'avait pas encore adhéré pleinement au nouveau régime. Les socialistes pensent que la tyrannie fasciste n’obtiendra jamais des ouvriers qu’une adhésion de fait, non de cœur, aux syndicats, ou plutôt aux bureaux nommés par en haut et qui ne représentent nullement leurs associés forcés.

Les communistes, dans l’Infernationale syndicale rouge, ne publient pas une autre opinion. La classe ouvrière italienne se trouve placée dans l'alternative suivante : accepter son esclavage politique et social, ou engager une lutte impitoyable contre le fascisme et la bourgeoisie. Mais pour le parti communiste la C. G.T. italienne faillit à son devoir en capitulant devant le fascisme. Dans un article de la revue pré-

citée (décembre 1927), M. Slobodsky prétend qu’un

vaste mouvement des masses ouvrières se manifeste depuis 1926. Il signale une longue série de grèves dans diverses régions de l'Italie : aux usines F. I. A. T. à Turin, aux fabriques de locomotives Breda, à Milan, grève qui fit grand bruit et groupa 10.000 ouvriers, aux usines de textiles du Haut Milanais (15.000 participants), etc... (1). Pour soutenir ce mouvement, M. Slobodsky assure que les éléments avancés du prolétariat italien ont réussi à reconstituer de véritables syndicats de classes et à ressusciter la C. G. T., sous une forme clandestine évidemment. Le 20 février, elle aurait tenu une conférence à Milan et depuis son action s’est exercée par la création de sections syndicales d'usine et la publication de la Bataglie Sindacali qui tire à 30.000 exemplaires au bas mot. On reste sceptique cependant sur les résultats éventuels de cette lutte clandestine, et les réformistes affiliés à la [1° Internationale d’'Amsterdam ont refusé de reconnaître l’action des nouveaux cégétisles.

Que pense enfin de la Charte italienne l'école libérale ? Nous ne saurions mieux faire que de nous reporter à l'opinion du Journal des Economistes (2). Ce

(1) Voir aussi l'Humanité, 18 mars 1928: Grève héroïque des ouvriers de Pordenone et l’Internalionale syndicale rouge de mai et d'octobre 1927.

(2) Journal des Economistes, 15 février 41927 ; N. Mondet, La Carta del Lavoro,

que critique surtout la revue libérale dans la Charte italienne, c'est le principe de la responsabilité de l’entrepreneur vis-à-vis de l'Etat. « Dans un pays de liberté économique, il est responsable à l’égard de ceux qui lui ont confié des capitaux, à l'égard de ses acheteurs. » S'il fait de mauvaises affaires, si son entreprise périclite, 1l se ruinera peut-être, mais ilne devra aucun compte à l'Etat de la gestion de son entreprise, dans la mesure où il aura désintéressé ses créanciers et rempli ses obligations envers eux. En Italie, au contraire, « toute entreprise est à la discrétion des fonctionnaires de l'Etat » qui, sous prétexte de sauvegarder l'intérêt supérieur de la production, peuvent en modifier radicalement l’économie.

Par le fait même, la réforme fasciste est fortement marquée d’étatisme. L'Etat tend à absorber toutes les activités libres : il permet bien aux facteurs de la production de se grouper en syndicats, mais il leur manque l’autonomie et ils ne sont que les « délégués du pouvoir central à l'administration de la vie économique » (1).

(1) Jean Lerolle, Politique du 15 août 1927 : La Charte du Travail en Italie.

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