PREMIÈRE ACCUSATION
Nous sommes absurde jusqu'au délire.
Celle première accusation d’une urbanké vraiment aristocratique est portée contre nous par la Revue de l'instruction publique , recueil mensuel, contenant les actes officiels et autres du monopole enseignant, édité avec privilège par le sieur Hachette (15 mai 1843). Elle est ainsi conçue : «Pour remplir la promesse que « fait son titre , l’auteur du Monopole en soutenant sa thèse arrive « si logiquement à l’absurde , qu’il serait impossible à ses adver- « saires de le réfuter mieux qu’il ne se réfute lui-même. Grâce à « lui, le doute n'est plus possible; tous les nuages sont éclaircis. « Après l’avoir lu , on est irrésistiblement forcé de dire : Oui , les « principes que cet homme a établis sont faux , puisque à l’aide « d’un raisonnement suivi il en a déduit des conclusions insen-
« sées et qu’il est arrivé à des résultats empreints d'un tel
« délire. »
« Je le répète , la pensée de l’auteur , et c’est là à mes yeux son
« incontestable mérite, ne se perd pas dans les brouillards du parao doxe, où il est difficile de se reconnaître. (Il s’en faut bien, certes, puisqu’il éclaircit les nuages.) « C’est manifestement et hardi- « ment qu’il s’élance dans l’absurde ( éclaircissant les nuages , et ne se perdant pas [dans les brouillards). » C’est à pleines voiles « qu’il vogue sur cet océan , sans fond et sans rives, à la lueur « d’un raisonnement splendide. Je me hâte d’en donner la preuve. « Voici les conclusions auxquelles ses prémisses l’ont amené... » Et les doctes professeurs.aux ordres de M. Hachette citent, comme nos conclusions, un de ces nombreux passages , qu’ils appellent ailleurs raisonnements splendides , quoiqu’ils ne se composent que de faits, écrits, leçons ou actes fournis par l’enseignement universitaire, et qui , tout en nous servant à passer des principes posés dans notre livre, aux conséquences que nous en tirons, ne sont et ne peuvent être néanmoins ni ces principes ni leurs conclusions. Voici en effet ce passage, non pas arrangé à la façon universitaire et voltairienne que chacun connaît, tronqué et dépouillé de ses autorités et de ses preuves ou abrégé , comme dit si délicatement la Revue , mais tel que tout le monde peut le lire dans le Monopole , à la page 47 6 et suivantes , auxquelles on nous renvoie :
« Enseignement universitaire.
« Le panthéisme, nous venons de le démontrer , est l’enseigne- « ment universel du monopole (I); Y éclectisme est partout dans
(l)Ce passage vient en effet à la suite de soixante pages de citations panthéistes ou qui attaquent toutes les religions, citations que nous aurions pu doubler ou tripler, et qui sont extraites textuellement des leçons ou des livres des professeurs les plus célèbres de rUnivcrsitc, et de son enseignement à tous les degrés. Elles se terminent ainsi , page 468 : « Mais il est temps de clore ( aussi bien l'épouvante nous saisit ) cette lamentable liste d’athées ou de destructeurs de toute religion , nourris et engraissés par l'impôt, fruit de nos sueurs , pour arracher malgré nous du cœur de nos enfants tout sentiment religieux , toute croyance. Et pourtant qui ne voit que , dans notre position, le plus grand nombres dû échapper, je ne dis pas à nos
« l’Université. Dans les facultés comme dans les collèges , dans les « cours de philosophie aussi bien que dans les classes de sixième, « au collège communal , à l’école primaire comme au collège « royal , partout l’on proclame : Que Dieu n’a pu tirer l’homme « ni le monde du néant , que c’est une absurdité de le croire, une « extravagance de l’enseigner ; que l’homme , sa raison, son âme , a son corps même , son moi , tout ce qui le constitue , en un mot , « est tiré de Dieu même , est une émanation , une distinction , « un fragment , une portion ou partie de Dieu même et lui est « coéternel , que le corps et l’âme ont même nature ; que l’homme « et le monde sont de même souche, que c’est l’activité infinie de « Dieu sous des formes diversifiées ; que les animaux elles plantes
recherches , nous n’en avons point Tait, mais au soin que nous avons mis pendant quelques mois, au milieu d’une foule d’autres occupations, à noter ceux qui se présentaient à nous dans les livres et les journaux que nous avons parcourus.
« Nous pouvons du reste , par uue preuve saus réplique, nous défendre contre toutes les accusations d’exagération, et démontrer aux plus aveugles la grandeur du mal et les progrès effrayants qu'il a faits en peu d’années. Tout le monde sait que la philosophie panthéiste, athée , importée de la Prusse par H. Cousin , s'appelle éclectisme. Or, voici, dans le Manuel de philosophie, adopté par tous les collèges royaux et communaux , le témoignage officiel du conseil royal de l’instruction publique , sur l’état de la philosophie éclectique dans l'Université, p. 469 : « Quant à l’esprit dans « lequel ce livre est écrit , c’est celui de la philosophie éclectique ; à l’heure qu’il « est, il ne reste- à l’éclectisme d’autre ennemi que le sensualisme exclusif» (athéisme de Cabanis, de Broussais, etc., qui ne diffère de l’autre que par moins de nuages et plus de franchise) « et le théocratisme fanatique qui proscrit l’indépcn- » dance de la raison humaine et la soumet à contrôle supérieur, c’est-à-dire à l’in « tervenlion de la raison divine en ce monde par l’intermédiaire de Dieu ici-bas, le « Pape ; mais l’un et l’autre peu redoutables et frappés d’impuissance. »
« L’éclectisme est partout, et quand un illustre professeur aux opinions et aux jugements de qui nous aurons occasion de fairede fréquents appels en ce livre est Venu le proclamer du haut de cette chaire de la Sorbonne , il n’a fait que formuler scientifiquement une pensée qui se trouvait dans tous les esprits. (Manuel, etc., parM. Mallet, membre depuis longues années des commissions d’examen pour les grades : préface, p. III et IV , et p. 223 et 238. )
« 11 suffit donc ; terminons.
u 11 n’y a pas encore vingt ans , un homme célèbre , après avoir recueilli, ravis -
« sont nos précepteurs ; que toutes les créatures, tigre et serpent, « bouc et ver, betterave ou ichneumon, sont autant que nous, des « enfants et des parties de Dieu , nos frères , nos amantes , nos « sœurs. » ( Ces lignes sont l’abrégé des pensées universitaires citées par le Monopole un peu plus haut, et rendues à peu de chose près dans les mêmes termes. )
« Donc 1°, tout ce qui est en nous, raison , esprit ou matière , étant Dieu et coéternel à Dieu , n’ayant et ne pouvant avoir de supérieur , n’est et ne peut être soumis à aucune loi , si ce n’est à celle qui nous constitue et que nous ne pouvons pas plus violer, que nous ne pouvons, ainsi que Dieu, cesser d’être.
« Donc 2°, il n’y a pas plus pour nous de législateur qu’il n’y en a pour Dieu, qu’il n’y en a pour les bêtes et les plantes, nos amantes et nos précepteurs; notre législateur souverain, indépendant, s’il
sant écho de cette voix qui s'élève de tous les points de la terre et du temps vers le Dieu de l'éternité , les témoignages de tous les peuples eu faveur du Dieu qui a tiré l'univers du néant, ajoutait ces remarquables paroles : « A l’écart, dans les tèné- « bres , une autre voix, une voix sinistre a été entendue : elle semblait sortir d'un « sépulcre et se briser entre des ossements ; c’était comme la voix de la mort. Les « peuples ont prété l’oreille à ce bruit funèbre , de sourds blasphèmes sont venus « jusqu'à eux ; ils ont dit, Cest le cri de l’athée ! et ils ont frémi d’horreur. »
« Hélas! dans notre malheureux pays, cette voix sinistre n’est plus une voix solitaire. L’Université a formé mille échos qui en répètent de toutes parts les monstrueux blasphèmes, et nos cités ne frémissent plus d’horreur en les entendant! Législateurs, magistrats, peuple, tout se tait ; on ne sait quel sommeil effrayant a
engourdi les oreilles et les cœurs Le bruit funèbre de ces voix de mort semble
toujours néanmoins sortir d’un sépulcre, et se briser à travers des ossements : seulement ce sépulcre c’est la France ; ces ossements ce sont les vertus et la foi de nos pères , ce sont nos libertés !
<i A Rome, il y a plus de dix-huit siècles , la même chose se vit ; le lendemain Tibère et Néron montaient sur le trône, les sages qui les entouraient conseillaient et justifiaient le parricide; des esclaves égorgés étaient jetés dans les viviers pour engraisser les poissons qui devaient être servis sur la table des puissants du jour , elles barbares en hurlant se précipitaient de toutes parts sur les frontières de l’empire comme des vautours et de9 loups attirés par l’odeur du cadavre. ( Monopole , p. 468 et suiv. )
en esl , c’est nous-mêmes , c’est notre seule raison ; elle est Dieu , aussi bien que la raison de qui que ce soit au monde.
« Donc 3°, il n’y a pas plus pour nous, il ne peut pas plus y avoir de Dieu vengeur et rémunérateur qu’il n’y en a , qu’il ne peut yen avoir pour Dieu même. Ma raison , mon âme , mon corps , tout mon être, n’ayant pu être tirés du néant, et étant divins, éternels, qui donc au monde, ou hors du monde, peut les lier par des lois et leur sanction, par des châtiments et des récompenses quelconques? L’adirmer ce serait dire que Dieu ou une portion de Dieu peut pécher, se révolter contre Dieu ou d’autres portions de Dieu , que Dieu lui-même est un immense foyer d’anarchie ; c’est l’absurde de l’absurde , la contradiction des contradictions. Les expressions manquent pour caractériser semblable délire.
« Donc 4°, tout ce qui esl hors de nous, tout ce qui est en nous, tout ce qui est nous , étant Dieu , activité de Dieu , formes diverses de Dieu , essence de Dieu et de toute éternité, ne peut pas plus ne pas être que Dieu lui-même , pas plus ne pas se diversifier que Dieu lui-même essentiellement actif et créateur , force divine toujours en acte , ne pas créer au sens de M. Cousin ou cesser d’être cause ; donc une irrésistible fatalité emporte tout. » Ces quatre conséquences du panthéisme sont opposées aux quatre conditions que demandent les notions de droit , de devoir et de loi, et que le Monopole a énumérées auparavant , dans l’enseignement religieux et social que détruit l’enseignement universitaire ; savoir un Dieu créateur dans le sens catholique, ex nihilo, un Dieu législateur, un Dieu vengeur et rémunérateur , un sujet de la loi qui soit libre.
« Donc tout ce que nous appelons loi , droit et devoir , juste et injuste , vice et vertu , tout ce qui constitue en un mot le monde moral n’est plus qu’une logomachie, des mystères , des symboles, où Von contemple ce qui n'est pas, comme parle le maître, des nuages, des images, des figures , comme parle le premier disciple, que le soleil de la philosophie dissipe tous les jours de plus en plus , sans qu’il soit possible d’empêcher toutes ces choses d’être ainsi.
« Donc le suicide , le parricide , l’homicide , l’infanticide , le
duel , le viol , le rapt , la séduction , l’inceste , l’adultère , toutes les plus monstrueuses impudicilés , les vols , les spoliations , les dilapidations , les concussions , les impôts cl les lois injustes , les faux témoignages , les faux serments et les calomnies , la violation de tout ce qu’on nomme loi , la communauté des biens et des femmes , les insurrections et les tyrannies ne sont que des évolutions <le V humanité, des choses qui sont parce qu’elles doivent être , des mouvements de l'activité infinie qui diversifie ses formes , le travail éternel de la force à l’absolu\qui varie et disloque ses éléments , les unit ou les sépare, les ordonne ou les combine, donne conscience aux uns et remet les autres à l’absolu , les replonge dans le monde universel, ou les fait rentrer dans le vague sein de l’être ; et il n’y a pas plus de vice , d’injustice , de mal à faire toutes ces choses , qu’il n’y en a pour le feu de brûler , pour l’eau de submerger, pour le lion de rugir , pour le tigre de dévorer , pour les abîmes d’engloutir, etc. etc.
« Toutes ces conséquences sont claires , et incontestablement déduites de leur principe; elles découlent du panthéisme spiritualiste et autre , comme l’eau de la source ; elles en sortent comme le pus d’un abcès et les vers de la pourriture ; il est aussi impossible de les dénier, admettant le principe, que d’obscurcir l’évidence, que de nier la logique, que de briser la raison. La fourberie et l’hypocrisie, si faciles aux serviteurs du dieu Panthée, peuvent bien, sous le nom de prudence , les pallier , les envelopper de nuages et de ligures qui ne doivent que lentement se dissiper, ne les déduire que peu à peu , en levant son chapeau à la religion , à la vertu , à la morale , sous la réserve du plus profond respect pour les formes religieuses ou sociales; mais elles suivent leur principe comme l’ombre suit le corps au soleil; et le principe admis, on les retrouve bientôt, en tout ou en partie, et sous mille formes diverses, dans les livres et malheureusement trop souvent dans les actes et les mœurs. Qu’on se rappelle les éloges donnés par l’inspecteur Matter , par les Michelet, les Cousin , les Ampère, les Fauriel, etc. etc. aux gnostiques, aux manichéens, aux albigeois , à toutes les sectes et à tous les sectaires qui , parlant des mêmes principes, en tiraient pratiquement la plupart des conséquences que nous venons d’énu-
mérer ; qu’on relise nos citations universitaires sur les vertus, qu’on y ajoute celles qui vont terminer cet article et que nous pourrions centupler, et l’on sera convaincu qu’ici encore nous , n’exagérons rien. »
Or, ces extraits de l’enseignement universitaire et de ses conséquences tronqués par la Revue , une fois rétablis dans leur vérité , nous voudrions bien apprendre des doctes professeurs où se trouve l’absurde. Est-ce dans les doctrines elles-mêmes? Mais ces doctrines ne sont pas les nôtres , la chose est claire , puisque nous les flétris sons de toute l’énergie de notre ûme ; si elles sont aussi absurdes qu’impies et immorales, c’est à l’Université qu’en appartient la gloire, c’est elle qui en est responsable. C’est là ce qui rend le monopole par lequel elle les impose à la conscience du chrétien , à la conscience de l’honnête homme , un despotisme aussi absurde qu’odieux , au jugement de la constituante , la plus révoltante et la plus monstrueuse des tyrannies.
Seraient-ce les conséquences, que nous tirons des doctrines , qui paraîtraient insensées? Mais nous prouvons que ces conséquences sont avouées et enseignées en partie par l’Université , et en même temps que les doctrines d’où elles découlent nécessairement. Nous allons plus loin, et nous démontrons par des faits sans nombre, que ces conséquences passent de jour en jour de l’état de théorie à l’état pratique , et tendent à se généraliser dans les mœurs des collèges , des écoles, et dans les crimes qui effraient la société toute entière, et qui partout se multiplient , en raison de l’instruction reçue , selon toutes les statistiques. Nous avons défié même l’Université et tous ses professeurs de logique et de morale , de montrer qu’il puisse en être autrement , et jusqu’ici nous n’avons reçu pour toute réponse que des injures. Les professeurs au splendide raisonnement, à la grâce attique de la Revue universitaire , comme leurs collègues en philosophie, en urbanité et en monopole, ne nous ont répondu eux-mêmes , qu’en nous disant que la large soutane du chanoine cache mal chez nous la sahretache du vieux troupier ; ce qui est d’autant plus concluant que j’ai quitté le service avant trente ans, et qu’étant très-mince et de taille ordinaire, je ne saurais avoir une bien large soutane.
Serait-ce l’affirmation de l’existence de cet enseignement au sein de l’Université , qui nous aurait fait passer pour un homme privé de sens au tribunal des fortes télés du bureau Hachette? Mais l’existence de cet enseignement est un fait que nous mettons sous les yeux du lecteur dans près de mille citations extraites des livres ou des leçons des hommes de l’Université, et approuvées en grande partie par le conseil même de l’instruction publique. Si les citations sont fausses , il faut en démontrer la fausseté ; mais dans aucun cas le fait qui les constate et les signale ne peut être absurde, ou il faudrait donner celte qualification à toute l’histoire , à toutes les procédures , à toutes les sentences des tribunaux ; il faudrait faire passer en principe que rien n’est absurde comme un fait. Alors les mensonges, les falsifications , les abréviations, les calomnies employées pour nous répondre étaient inutiles, peines tout à fait perdues ; il suffisait de dire : Le livre du Monopole destructeur de la Religion et des lois est un fait : or, rien d’absurde comme un fait; donc rien d’absurde comme ce livre. — La charte, les libertés et les lois sont des faits : or, rien d’absurde comme les faits; donc rien d’absurde comme les lois , les libertés et la charte.
Il y a donc eu quelque méprise dans l’application de la note d’absurde aux passages que nous avons cités. Plusieurs auront sans doute travaillé à cet article, et l’on ne se sera pas bien entendu.
Il est évident d’ailleurs que ces extraits de l’enseignement universitaire ne sont et ne peuvent être ni les principes , ni les conclusions de notre livre. Il est impossible même d’y voir autre chose qu’une partie des faits qui nous ont conduit de ces principes à leurs conséquences , et que les savants professeurs ont décorés du nom de raisonnements suivis , de raisonnement splendide , ce qui ne se concilie guères avec le reproche d’absurdité. A quoi peuvent donc s’appliquer ces paroles : «Non, il n’est pas possible qu’un homme « qui a du sens ait imprimé de telles choses ; oui, les principes que « cet homme a établis sont faux , puisque à l’aide d’un raisonne- « ment suivi il en a déduit des conclusions insensées, et est arrivé à « un résultat empreint d’un tel délire. »
Les rédacteurs de la Revue Hachette seraient-ils assez étrangers eux-mêmes au langage philosophique , pour avoir appelé principe
faux et conclusion insensée le moyen qui nous a conduit de l’un à l’autre , et donné le nom de raisonnement suivi, de raisonnement splendide au principe même et à scs conclusions? La chose n’est pas possible dans d’aussi célèbres professeurs , dans les représentants officiels de l’Université elle-même , écrivant , au grand jour de la publicité Hachette, la Revue de l'instruction publique. Le supposer même serait une injure qu’on 11e nous pardonnerait pas.
Ce sont donc vraiment les principes posés dans le Monopole destructeur de la Religion et des lois , qu’on a caractérisés de faux , ce sont ses conclusions qu’on a traitées d’insensées; et c’est là aussi que doit porter tout l’effort de la défense. — Ces principes, ces conclusions, quels sont-ils? — J’ouvre le Monopole page XIII et suivantes , et j’y lis : position de l\ question : a Pour que tous « les pères de famille , les électeurs , les députés et les pairs de « France comprennent bien la gravité et toutes les conséquences de « la question de la liberté de l’enseignement, et comment elle se « lie à l’ordre social tout entier , voici en quels termes et avec « quelle confiante franchise nous la posons devant eux.
« Au commencement du mois d’août 1830 une révolution fut
« accomplie A la place de l’ordre de choses renversé, un autre
« ordre a été établi ; le pacte ancien a été corrigé au nom du peu- « pie, et au nom du peuple offert comme condition essentielle du « pouvoir à un prince , parent collatéral de celui qui venait de « tomber. Ce prince l’a accepté, l’a solennellement juré, et avec « lui et à leur tour ceux qui Pavaient fait et ceux qui l’avaient « proposé. Toute équivoque a disparu ; tous les doutes ont été « levés, et c’est en vertu d’un véritable contrat synallagmatique que a subsiste le gouvernement actuel. . . Si donc ce contrat était évidem- « ment violé dans les clauses les plus essentielles aux libertés et au « bonheur public , une révolution nouvelle ne serait-elle pas im- « minente en droit , tous les crimes pour la précipiter en fait « justifiés aux yeux des fanatiques de tous les partis , et le devoir « de tout bon citoyen qui apercevrait le danger ne serait-il pas , « pour l’éviter , d’en avertir les pouvoirs publics, et de les conjurer « d’en prévenir les conséquences , en rentrant le plus tôt possible « dans les conditions sociales acceptées et jurées?
« Les conditions essentielles du pouvoir, les clauses fondnmen- « talesdu contrat synallagmatique passé avec lui sont : 1° la liberté « de conscience et la liberté des cultes. Chacun professe sa reli- « gion avec une égale liberté, et obtient pour son culte la même « protection (art. 6 de la charte). 2° L’égalité devant la loi :
« les Français sont égaux devant la loi , quels que soient d’ailleurs « leurs titres et leur rang (art. 1 ). Ils contribuent indistinctement,
« dans la proportion de leur fortune, aux charges de l’état (art. 2).
« Ils sont tous également admissibles aux emplois civils et militaires « (art. 3).
« 3° L’inviolabilité de la loi : le roi est le chef suprême de « l’état , il fait les règlements et ordonnances nécessaires pour « l’exécution des lois , sans pouvoir jamais ni suspendre les lois « elles-mêmes, ni dispenser de leur exécution (art. 13).
« 4° La liberté de l’enseignement : il sera pourvu successive- « ment par des lois séparées et dans le plus court délai possible
« aux objets suivants l’instruction publique et la liberté de
« l’enseignement (art. 69).
« Or, le monopole de l’enseignement par l’Université .... mono- « pôle maintenu et étendu tous les jours par arrêtés ministériels et « simples ordonnances, renverse la liberté de conscience et la « liberté des cultes , détruit l’égalité devant la loi , est lui-même « une violation évidente des lois par décrets, ordonnances et arrêtés « ministériels , est inconciliable enfin avec la liberté de l’enseigne- « ment promise par le contrat social et synallagmatique , et juré « par tous les pouvoirs publics.
« G» attentats contre la constitution , incompréhensibles dans « tout autre pays que la France, nous allons, en quatre chapitres, « en porter jusqu’à l’évidence la démonstration , et nous en consa- « crerons un cinquième à prouver que les différents projets pré- « sentes jusqu’ici sous le nom de la liberté de l’enseignement et « qu’on prétend présenter de nouveau dans cette session, ne sont « qu’un insigne mensonge, l’extension inconstitutionelle du mono- « pôle , sous le nom de loi , l’anéantissement radical de toute « liberté. »
Tels sont donc les principes sur lesquels repose tout entier le livre du Monopole universitaire destructeur de la Religion et des lois; c’est d’eux et d’eux seuls que nous sommes parti invariablement et dans chacun de ses chapitres : le nier , c’est nier l’évidence, c’est montrer la plus insigne mauvaise foi ou l'inintelligence la plus transcendante , l’ignorance des premiers éléments de la logique.
Quant aux conclusions que nous avons partout déduites de ces principes , elles sont claires , précises , et il est impossible de les méconnaître ; les voici : donc, puisque le monopole universitaire est incompatible avec la charte , qu’il détruit la liberté des cultes et la liberté de conscience , qu’il anéantit l’égalité devant la loi , qu’il renverse l’inviolabilité de la loi elle-même et de la constitution et la livre aux caprices des ordonnances royales et des circulaires ou arrêtés ministériels, qu’il maintient ce que la-charte a promis d’abolir , et rend impossible la liberté d’enseignement qu’elle a solennellement promise, il doit être aboli. Il n’y a pas de milieu ; il faut choisir entre déchirer le contrat synallagmatique passé entre le pouvoir et la nation, briser le pacte social, poser le principe d’une nouvelle révolution, ou détruire le monopole universitaire, et accorder à tous ce qui a été promis à tous sans restriction , la liberté de l’enseignement.
Le chapitre premier , celui que les savants collaborateurs de la Revue Hachette ont reçu ordre de faire plus particulièrement passer pour absurde , faux dans son principe , insensé dans scs conclusions, se réduit lui-même comme tous les autres à un syllogisme qui se formule ainsi : La charte , garantissant la liberté de conscience et la liberté des cultes, ne peut subsister avec un monopole d’enseignement qui attaque tous les cultes et force les pères de famille et les jeunes gens, quelle que soit leur religion, à exposer leurs eufants ou à s’exposer eux-mêmes, contre tous les devoirs que leur impose la conscience, à entendre insulter et blasphémer leur croyance , et à perdre leur foi ou à être frappé d’ilotisme. ( Près de 600 pages de faits et de raisonnements suivis , d’une logique incontestable , on l’avoue , prouvent qu’il en est ainsi ) Donc la charte ne peut subsister avec le monopole universitaire; donc le
maintenir, c’est la renverser, c’est, selon les principes établis en juillet , délier les peuples de leurs engagements , c’est poser la cause d’une nouvelle révolution. Il suffit de savoir lire pour être convaincu que tout le premier chapitre se réduit à ce raisonnement.
Prétendre donc, comme le fait la Revue de l’Université, et comme sont forcés de le faire l’Université elle-même et ses défenseurs , que ces principes sont faux, que ces conclusions sont insensées, nous en appelons à toutes les intelligences et à toutes les consciences de bonne foi , n’est-ce pas proclamer hautement que la charte n’est aux yeux de l’Université et de ses défenseurs qu’une monnaie de mauvais aloi , le pacte social qu’un contrat faux , scs clauses les plus essentielles que des conditions trompeuses qui n’engagent à rien et que l’Université peut altérer, interpréter , changer , effacer ou détruire selon son bon plaisir et l’intérêt de ses membres?
N’est-ce pas yoclamer que l’article 5 de la constitution : Chacun professe sa religion avec une égale liberté , et obtient pour son culte la même protection , signifie et doit signifier selon l’Université et ses défenseurs que chacun doit abjurer sa religion et perdre sa foi dans une égale servitude et obtenir pour son culte la même oppression P
N’est-ce pas proclamer que l'égalité devant la loi garantie par les articles 1 , 2 et 3 de la charte veut dire : Privilège , monopole, aristocratie universitaire, servitude de la majorité sous le bon plaisir de quelques-uns; point d’enseignement secondaire, point de sciences , point d’instruction élevée pour les pauvres , quels que soient leurs talents ; ou ils les payeront aussi cher que les riches, ils les achèteront de l’état, à qui ils n’appartiennent pas, même dans les gouvernements les plus despotiques , par des impôts sans proportion avec leur fortune?
N’est-ce pas changer l’article 13 du pacte fondamental , détruire l’inviolabilité de la loi , et proclamer que l’Université c’est l’état , et qu’elle fait quand il lui plaît des règlements et des ordonnances qui suspendent et anéantissent et les lois et la constitution ellemême ?
N’est-cc pas dire hautement que l’article 69 : « Il sera pourvu successivement par des lois séparées et dans le plus court délai pos-
siblc aux objets qui suivent l’instruction publique et la liberté
de l’enseignement , » signifie : il ne sera rien changé à la législation de l’instruction publique; le monopole de l’enseignement sera maintenu aussi longtemps que possible , et la servitude qu’il impose sera étendue et aggravée par une loi aussitôt qu’on le pourra ?
Aussi cette interprétation de la charte et des droits 'qu’elle garantit, est-elle une traduction fidèle de la conduite de l’Université et du ministre qui est à sa tête en qualité de grand-maître. Il ne faut donc pas s’étonner que leurs agents et leurs défenseurs l’aient aussi hautement avoué ; les défendre autrement était môme impossible. Seulement dans ce cas l’accusation d’absurde n’cst-elle pas une véritable approbation de notre livre Pet ne sommes-nous pas d’accord avec l’Université et ses défenseurs pour répéter : Le Monopole universitaire destructeur de la Religion et des lois a un mérite incontestable , il est splendide de raisonnement et de preuves ; mais son principe est faux : c’est la cuarte ; sa conclusion est insensée c’est la liberté. En d’autres termes: le monopole universitaire détruit la charte et anéantit la liberté, l’une et l’autre comme absurdes !