TROISIÈME ACCUSATION
Nous calomnions C Université en lui imputant comme son enseignement celui des professeurs du collège de France et de quelgues autres.
Le Monopole cite comme enseignement universitaire, entre cent autres qui ne sont pas contestés , l’enseignement de plusieurs professeurs du collège de France, celui de Broussais , un cours de l’Athénée , un autre pour le peuple dans les salles d’une mairie de Paris (1). Or , ces enseignements n’appartiennent pas , dit-on , à l’Université, et en les lui attribuant nous la calomnions. Cette accusation est portée contre nous par le National , non par le National N Armand Carrel , mais par celui du professeur F. Genin, de la faculté des lettres de Strasbourg en congé pour les affaires de la corporation (2) ; par la Revue indépendante de MM. P. Leroux et F. Genin encore; par la Revue Hachette , par le
Censeur , etc Le Constitutionnel ajoute même , et le Censeur
après lui , que , les professeurs des facultés jouissant de garanties qui assurent leur dignité et leur indépendance , les chefs de l'Université sont déchargés de la responsabilité de toutes leurs doctrines ; qu’en conséquence il ne doit rien rester de toutes nos citations de
(1) Voyez Monopole, p. 25 , 02 , 253 , etc.
(2) Revue de l’Inslrucl. publiq. , 15 mai. Revue Indépendante , 25 mai. National , 19 mai , etc.
ccs professeurs, sinon que sur bon nombre de points de politique , d’histoire et de philosophie , l’Université ne pense pus comme la sacristie; ce qui fait sa force, et ce dont le Constitutionnel et lo Censeur lui savent gré (t).
Donc d’abord on nous accorde ( et la faveur n’est pas grande , il faut en convenir) que nous avons bien jugé l’enseignement des professeurs du collège de France que nous avons cité , et celui des facultés , chaires de philosophie et d’histoire , dans presque toute la France. Cet enseignement est impie; il attaque au moins et insulte les croyances catholiques, la foi et la religion de la majorité des Français, et détruit par là mémo la liberté de conscience et des cultes, et la proteotion et les droits que la charte leur avait garantis. L’Université encore ici est jugée par elle-même. Voyons maintenant si nous l’avons calomniée en lui imputant cet enseignement et en l’en rendant responsable.
Nous ouvrons 1° le code anti-constitutionnel qui a organisé l’Université etqui la régit, et nous y lisons : « Décret du 1 7 mars 1808, art. 1 . L’enseignement public dans tout l’empire est confié exclusivement à l’Université.
Art. 2. Aucune école , aucun établissement quelconque d'instruction ne peut être formé hors de l’Université impériale et sans l’autorisation de son chef.
Art. 3. Nul ne peut ouvrir d’école , ni enseigner publiquement sans être membre de l’Université impériale , et gradué par une de ses facultés. Néanmoins l’instruction dans les séminaires dépend des archevêques et évêques chacun dans son diocèse, etc. etc. » Voyez le Monopole universitaire, p. 3 et suivantes.
Qu’en pensent l’Université et ses défenseurs ? qu’en pensent ceux qui les croient sur parole quand ils crient à la calomnie ? Est-ce le livre du Monopole qui a inventé ces articles? Est-ce lui ou eux qui attribuent à l’Université tout enseignement public , tout élablisse-
(1) Censeur, 2 avril. Cousliluliouncl , cité par la Gazelle de France, 8 avril , etc.
ment quelconque d’instruction? est-ce lui ou eux qui n’excluent de sa responsabilité que l’enseignement des séminaires? — Et quand au nom de ces articles, hommes et journaux de l’Université, quand, de par l’autorité que vous prétendez qu’ils leur donnent , vos grands-maîtres , vos recteurs font fermer l’école du pauvre , et poursuivre l’humble maîtresse autorisée par son Evêque à enseigner la lettre du catéchisme , ou le curé de campagne qui apprend gratuitement aux enfants de sa paroisse à lire et à comprendre dans les heures diocésaines le formulaire pour servir la messe , vous osez nous faire un crime de vous rendre responsables , au nom de ces mêmes articles, de tout enseignement public, un crime des décrets qui vous constituent , un crime de la logique et des conséquences évidentes et que vous êtes forcés d’avouer , du despotisme étroit de votre absurde et illégal monopole 1 Vous déchirez ou vous suspendez la charte, vous proclamez la tyrannie, et vous prétendez n’encourir aucune responsabilité ! Et parce que nous vous en accusons au grand jour de la publicité et les preuves en mains , vous dites que nous vous calomnions ; vous nous accusez à votre tour et sans preuves , de repousser le droit commun et d’appeler le privilège ! Imprudents! pour faire prévaloir de tels moyens de défense, commencez donc par détruire la liberté de la presse et le bon sens en France !
Nous ouvrons 2° le rapport de votre grand-maître Salvandy et nous y lisons , page 1 et 2 : « L’Université par les salles d’asile
« saisit l’enlant presqu’au berceau par l’instruction primaire
« et ses nombreux rameaux , écoles publiques et privées , classes « d’adultes, cours usuels, professionnels,. commerciaux (cours par « conséquent de l’athénée et de l’hôtel de ville), elle dispense au « peuple entier les connaissances qui assurent sa richesse et sa mo-
« r alité par l’instruction supérieure enfin et les cinq ordres de
« facultés (médecine par conséquent et cours de Broussais) qui y « concourent , elle conduit la jeunesse jusqu’au seuil de toutes les « professions libérales , etc. » Voyez Monopole universitaire , p. 542.
Nous répétons ces paroles officielles de votre grand-maître, conséquence forcée des décrets qui vous constituent ; nous en déduisons
nous-même quelques conséquences immédiates, évidentes; ce sont ces paroles , ces décrets , ces conséquences , votre organisation , votre monopole , qui vous accusent et vous condamnent ; et c’est à nous historien fidèle , inattaquable logicien , rapporteur exact de ces pièces incontestables fournies par vous-mêmes et de l’épouvantable condamnation qu’elles font retomber sur vous, c’est à nous que vous vous en prenez ? c’est nous que vous accusez de mauvaise foi? Quelles idées vous laites- vous donc de la conscience et de la bonne foi ? que pensez-vous donc de la France, de l’opinion publique , du bon sens de vos lecteurs et des nôtres?
Nous ouvrons 3° l’ Almanach de V Université royale de France et des divers établissements (T instruction publique , et nous y trouvons chaque année le personnel entier du collège de France , et vous dites que cet établissement n’est pas un établissement d’instruction publique, et qu’il n’appartient pas à l’Université !
Nous y lisons encore : Maîtres de conférences à l’école normale, c’est-à-dire professeurs des professeurs futurs, les plus officiels et les mieux titrés de tous les collèges royaux et communaux de France : MM. Jouffroy, Damiron, Michelet, J. J. Ampère; professeur à la faculté des sciences, M. Libri; professeurs à la faculté des lettres , MM. Jouffroy et Damiron encore; professeur à la faculté des lettres de Lyon , M. Quinct ; inspecteur général , M. Lctronne ; inspecteur d’académie , M. Libri encore. El parce que les traitements de ces places ne suffisent pas ou n’ont pas suffi à ces Messieurs, qu’ils les ont échangés ou les cumulent avec ceux beaucoup plus lucratifsdu collège de France, vous répétez à satiété et par tous vos organes que ces illustres professeurs n’appartiennent pas à l’Université, et que le monopole qui nous impose leur enseignement n’en est pas responsable!
« Nous y lisons un peu plus haut : « Indépendamment descours ou conférences de l’intérieur , les élèves de l’école normale suivent les cours publics des facultés des sciences et des lettres , du collège de France, etc. » Voy. Monopole universitaire , p. 21.
Et celte obligation est fondée sur l’article 113, titre XIV du code universitaire qui l’exige expressément ; en sorte que tous les professeurs du collège de France que nous avons cités, sans en excepter M. Lerminicr, deviennent par là professeurs, et plusieurs,
deux el trois fois professeurs des professeurs les plus universitaires des collèges royaux et communaux de France, et vous dites encore que leur enseignement n’entre pour rien dans l’enseignement de l’Université !
Nous lisons de plus dans l’almanach de 1834 : « Les professeurs du collège de France sont nommés par le ministre de l’instruction publique ( ou le grand-maître de l’Université ; c’est tout un ) sur la double présentation de l’établissement el de la classe correspondante de l’institut. ( Les suppléants , comme était M. Libri jusqu’à présent , sont nommés pourtant par le grand-maître sans présentation.) Dans l’almanach de 1841 , on lit : Le collège de France est administré sous l’autorité du ministre de l’instruction publique, etc. » Qu’on rapproche maintenant toutes ces indications , tous ces faits officiels, des décrets cités plus haut , et qu’on nous dise s’il n’en résulte pas la preuve la plus manifeste , la plus authentique, que l’enseignement des professeurs du collège de France cité par le Monopole universitaire est l’enseignement le plus dominant , le plus retentissant , le plus influent , le plus caractéristique, le plus officiel de toute l’Université, celui qui indique le mieux, après les décisions et les approbations de son conseil, la tendance et l’esprit de son enseignement général, et si nous n’avons pas dû, à cause de cela même , le citer plus souvent que tout autre.
Mais l’on dit alors que si l’enseignement du collège de France est vraiment, ainsi que celui des facultés, l’enseignement de l’Université , les professeurs dans ces chaires élevées jouissent de garanties, qui, en assurant leur dignité et leur indépendance, les mettent en dehors de la jurisdiction universitaire, et déchargent par là même leurs chefs et l’Université de toute responsabilité. On va même pour établir cette indépendance jusqu’à faire valoir les privilèges accordés au collège de France par son fondateur François I.
Les choses peuvent-elles être ainsi? Nous ouvrons de nouveau le code universitaire, et nous y lisons : Art. 39 : « Au terme de l’ar- « liclc 2 de la loi du 10 mai 1 806, les membres de l’Université im- « périalc , lors de leur installation , contracteront par serment les « obligations civiles , spéciales et temporaires qui doivent les lier « au corps enseignant. Art. 40 : Ils s’engageront à l’exacte obscr-
« vation des statuts et règlements de l’Université, qui ont pour « objet, dit l’article 38, l’uniformité de l’instruction. Art. 41 :
« Us promettront obéissance au grand-maître dans tout ce qu’il « leur commandera pour notre service et le bien de l’enseignement.
« Art. 46 : Les membres de l’Université seront tenus d’avertir le « grand-maître et tous ses officiers de ce qui viendrait à leur con- « naissance de contraire à la doctrine et aux principes du corps « enseignant , dans les établissements d’instruction publique. « Art. 47 : Les peines de discipline qu’entraînerait la violation des « devoirs et des obligations seront 1° les arrêts ; 2° la réprimande « en présence du conseil academique ; 3° la censure en présence « du conseil de l’Université ; 4° la mutation pour un emploi infé- « rieur; 5° la suspension des fonctions pour un temps indéterminé « avec ou sans privation totale ou partielle du traitement ; 6° la « réforme ou la retraite donnée avant le temps de l’éméritat , avec « un traitement moindre que la pension des émérites ; 7° enfin la « radiation du tableau de l’Université. Art. 48 : Tout individu qui « aura encouru la radiation du tableau, sera incapable d’être em- « ployé dans aucune administration publique. Art. 49 : Les rapports « entre les peineset les contraventions aux devoirs, ainsi que la gra- « duation de ces peines, d’après les différents emplois, seront établis « par des statuts. Art. 57 : Le grand-maître aura le droit d’infliger les « arrêts, la réprimande, la censure, la mutation et la suspension des « fonctions , aux membres de l’Université qui auront manqué assez « gravement à leurs devoirs pour encourir ces peines. Art. 79 : Le « conseil pourra seul infliger aux membres de l’Université les peines « de la réforme et de la radiation, d’après l’instruction et l’examen « des délits qui emporteront la condamnation à ces peines. »
De là il suit, 1° que l’Université, aux termes de son code , a des statuts, des règlements concernant l’uniformité de son enseignement; une doctrine, des principes comme corps enseignant , auxquels doivent être soumis tous les etablissements d'instruction publique ; des lois dont la transgression entraîne , pour les membres qui s’en rendent coupables, quels qu’ils soient, des peines qui vont jusqu’à l’expulsion, la radiation, l’inhabilité à être employé dans aucune administration publique.
De là il suit, 2° ou que l’Université , son grand-maître , son conseil et les membres qui la composent , violent eux -mêmes les lois , règlements , statuts qui la constituent , dans 1’uniformité de son enseignement, et se rendent solidairement coupables de cette violation : les uns en n’avertissant pas, aux termes de l’article 46 , le grand-maître et tous ses officiers , de ce qui se passe de contraire à la doctrine et aux principes du corps enseignant dans les établissements d’instruction publique, comme enseigner l’impiété et le scepticisme , attaquer les croyances de tous les cultes , et surtout du culte catholique , arracher par le panthéisme le fondement même de toute morale et de toute société , pervertir les mœurs et la foi de la jeunesse par le défaut de vigilance , la connivence ou la corruption directe , désordres démontrés existants par les six cents premières pages du Monopole; les autres en laissant toutes ces choses se faire impunément , en les approuvant , les récompensant même par de l’avancement et des postes plus lucratifs, comme on peut le voir dans de nombreux passages du môme livre : ou que cet enseignement impie , sceptique , ces attaques contre tous les cultes , et surtout le culte catholique , cette corruption directe ou indirecte de la foi et des mœurs de la jeunesse, n’ont rien de contraire aux statuts universitaires , concernant l’uniformité de l’enseignement , l ien d’opposé à la doctrine et aux principes du corps enseignant; c’est-à-dire, que l’Université protège, autorise les enseignements impies, sceptiques, athées, destructeurs de toute morale et de toute foi, et force par son monopole la jeunesse à les subir ; qu’elle détruit par conséquent la liberté des cultes et de la conscience, déchire la charte, anéantit les garanties et la protection qu’elle assure à tous les cultes , et ouvre ainsi la voie à de nouvelles révolutions.
D’où il suit, 3° que l’Université est tellement responsable de ce qui se passe dans les établissement d’instruction publique, quels qu’ils soient, que si la justice, la liberté, les lois, la charte, ont quelque valeur ou quelque autorité en France, elle doit être condamnée et détruite, au moins dans son monopole , comme incompatible avec (‘lies. Nous en appelons hardiment ici encore au bon sens et à la conscience de tous les hommes de bonne foi.
Et n’est-ce pas une chose étrange , incompréhensible que sous le régime des lois, dans un pays constitutionnel, des feuilles qui se nomment : Revue indépendante , Constitutionnel , National , en soient venues , au nom d’un libéralisme qu’ils appellent républicain ou quasi-républicain , à exempter de toute responsabilité, à placer au- dessus des lois , au-dessus de la charte , au-dessus même des décrets anti-constitutionnels qui ont créé l’Université, ses membres panthéistes et athées , leurs amis , leurs collaborateurs ? N’est-ce pas chose incroyable qu’elles osent affirmer que ces professeurs représentant l’état , vivant du budjet de l’état, faisant le monopole de l’enseignement dans l’étal , aient le droit , au nom de la liberté des cultes , d’attaquer tous les cultes reconnus et protégés par l’état , d’insulter toutes les croyances garanties par l’état, de démoraliser l’état, en arrachant des cœurs la foi à tous les principes religieux qui servcntde fondement à l’état, pour y substituer un autre ordre de choses , une religion, enfant de leurs caprices et de leurs imaginations , une religion à la turque ou à la Cromwel , à la Chatel ou à la St-Simon ? N’est-ce pas chose plus incroyable encore qu’elles prétendent, au nom de la liberté de conscience , que l’Université , son conseil , son grand-maître, ont le droit de forcer les élèves de l’école normale , les professeurs futurs de tous les collèges royaux et communaux de France , les jeunes gens même, quels qu’ils soient , qui veulent se préparer à entrer dans les carrières libérales , à subir cet enseignement impie , ou à être mis hors la loi, hors la charte? Et tout cela sans responsabilité aucune, en vertu de privilèges accordés par François I, ou de garanties d’indépendance des lois que personne ne connaît et que la charte réprouve !
Eh quoi donc ! le pair de France sur son siège , le député du département sur son banc , le magistrat sur son tribunal , l'homme de la commune à l’hôtel de ville , Louis Philippe lui-même sur son trône , tous se reconnaissent les sujets de la charte et des lois ; la responsabilité , une responsabilité souvent terrible, et que vos doctrines aggravent encore , pèse sur tous , et vous dites , vous : Les professeurs des facultés, les professeurs du collège de France sont au-dessus des lois; ils ne doivent compte à personne de leur
enseignement, aucune responsabilité ne peut les atteindre, ils ont des garanties qui détruisent les garanties de tous les autres citoyens; ils ont fait une révolution et peuvent en faire dix, s'il le faut (1), pour mettre leurs volontés, leurs opinions, leurs caprices et leurs haines à] la place de la charte et des droits qu’elle assure à tous les Français !
Ils peuvent venir impunément, avec M. Quinet, dans ses dernières leçons, proclamer au nom de l’état, au nom du monopole universitaire qui les solde : « Que ce qu’ils ont écrit , jusqu’à ce « jour, ils le croient, ils le pensent, ils le soutiennent encore (2); que « par conséquent Dieu est tout à la fois Dieu nature et humanité ; « que Jupiter et Jésus sont deux faces de la vérité également adora- « blés; que les mystères du christianisme sont une enveloppe usée « et comme une nue obscurcie de mythes , de symboles et de a figures , que le soleil de la philosophie dissipera ; que le réfor- « maieur de l’Eglise (Grégoire VII ) comme le fondateur était « fils d’un charpentier ; que le fils de Joseph et de Marie dont on a « voulu faire un Dieu , possédait à un degré éminent la bosse de la « bienveillance; que le Christ, que le Verbe a été , qu’il est , qu’il « sera demain, Verbe sans vie ou vie sans Verbe, monde sans Dieu « ou Dieu sans monde, même néant; qu’il doit être mis dans le « sépulcre de son père , fosse creusée dans une étoile glacée ! qu’il « n’y a point d’autre révélation que la raison; que la raison est une « révélation , une émanation de Dieu permanente; qu’elle est le a dieu (ou la déesse) du genre humain ; que la philosophie est l’aua torité des autorités, la lumière des lumières ; qu’elle consistedans « les idées; qu’il n’y a rien de réel que les idées, et que cependant
(1) « Pour vous chasser , a dit dans une de ses dernières leçons M. Michelet , « parlant des Français qui regardent son enseignement comme contraire à la « charte et aux lois, pour vous chasser nous avons renversé une dynastie ; pour « vous chasser nous en renverserions au besoin dix autres ! ( Paroles citées « par M. F.Cenin : National , 19 mai 1843, et des Jésuites , p. 33.)
(2) Ibid., pag. 132.
« les idées ne représentent rien, absolument rien , qu’ellcs- « mômes; que Dieu n’a pris ni figure ni corps, qu’il ne s’est in- « carné sous aucune forme , que tout ce qui s’est dit de semblable « sur cette matière est figure et poésie ! »
Ils peuvent impunément, au nom de l’état et sans responsabilité, enseigner « que la foi n’est qu un enthousiasme , une raison « aveugle, ignorante, enveloppée ; que l’imagination donne la foi, « que l’imagination est l’attribut le plus distinctif de cette race « privilégiée que le peuple prédestiné appelle prophètes , que le « peuple roi qualifiait dettes (poêles) ; que sans dessein et sans u but une somme d’idées est acquise a la société , en vei tu de « laquelle elle se fait telle ou telle religion ; que Moïse et les Juifs « ont emprunté leur croyance aux Egyptiens, aux Perses, etc.; « que le christianisme , comme toutes les religions , semble plus « propre à commencer l’éducation d’un peuple qu’à l’achever ; a que déchu de son ancienne puissance , redoutant l’esprit d’in- « novation et de révolution, il est désormais plutôt destiné à en- « traver qu’à faciliter le progrès des lumières ; que le catholicisme « enchaîné sur sa base par une insurmontable torpeur , occupe, « oppresse encore une partie du monde, mais qu’il ne vivifie plus « la terre ; que c’est la décrépitude d’un grand corps lent à mourir ; « que ce n’est plus une religion , ni une philosophie , ni une « poésie , mais le débris de tout cela ensemble , une science sans « nom , une foi sans nom, une poussière divine pour laquelle il « faut creuser un grand tombeau ; que le jour où l’esprit d’exa- « men, l’esprit philosophique a pris possession et s’est fait recon- « naître comme une puissance indépendante au sein du christia- « nisme , ce jour-là le catholicisme a péri 1 »
Ils peuvent , au nom de l’état et sans responsabilité , proclamer « que les apôtres et par conséquent les évêques n’avaient et « n’ont aucune supériorité hiérarchique dans l’église ; que pen- « dant les trois premiers siècles la hiérarchie n’existait pas , « qu’elle s’est élevée avec l’aristocratie ; que ce n’est qu’au IVe « siècle que la primauté de Rome commence à poindre confuse et « obscure ; que Rome au IVe siècle cherche à dominer les Eglises , « qu’elle tâche de se rendre l’arbitre des controverses, et que sans
« égaler la gloire des Eglises d’Orient , elle devait à la longue a l’emporter sur elles par une sorte de prudence et de ténacité ; « que c’est de Charlemagne, auYHle siècle, que date véritablement « la domination du Pape, source de toutes les autres ; que le bap- » tême , la conlirmation , l’eucharistie , la pénitence et leurs effets « sont des symboles vides , inventés successivement par les hom- « mes ; que la croyance du Purgatoire ne date que du dixième « siècle ; que le péché originel et l’enfer sont deux épouvantables « absurdités, un mensonge et une chimère, un conte de Çro- « quemilaine ; que les controverses des Pères de l’Eglise sur la « divinité de Jésus-Christ , la liberté , la grâce, n’étaient que des « problèmes et des subtilités mystiques, leur foi de l'enthousiasme, « leur spiritualisme l’enfant du désespoir ou du dégoût, de l’arn- « bilion et de l’envie de régner sur les âmes ; qu’ils enseignaient « comme articles de foi , des choses absurdes ; que les plus grands « et les plus saints évêques de France, les patrons de nos villes « et de nos provinces , avaient été des conspirateurs , des inlri- « gants, des menteurs, des artisans de trahison et de meurtres, « des brouillons politiques , des meneurs du clergé ; que le culte « des saints et des martyrs ramène parmi les peuples une sorte « de polythéisme local ; que l’Europe catholique offre le pendant « du fétichisme idolâtre de la Chine, par les superstitions et « les pratiques des basses classes demeurées croyantes , par leur « dévotion aux reliques et leur foi aux miracles journaliers des « saints ; que le génie fiscal des Papes exploita en grand dans les « jubilés la dévotion populaire; que la triple robe, de prieur, « d’évêque et de cardinal est un triple cilice d’orgueil , d’impu- « reté et de convoitise alors comme depuis ! »
Ils peuvent impunément, et sans avoir de compte à rendre à personne , proclamer « que la création ex nihilo enseignée par « la foi , est une extravagance, une impossibilité, comme l’at- « testent tous les penseurs un peu exercés , Epicure , Lucrèce , « Leucippe , Spinosa ; que c’est de lui-même que Dieu , créateur « nécessaire et permanent, tire toutes choses; que l’homme et le « monde sont de même souche, et que Dieu leur père commun n’a « fait, en leur donnant l’être, que mettre sous des formes diver-
sifiées son infinie activité ; que la maiière a donne naissance à tous les êtres corporels; que sa puissance de transformation qui est Dieu a passé dans l’homme ; que par elles, il créa les religions et les sociétés qui naissent les unes des autres ; que l’homme n’a pas tranquillement hérité du ver de terre , mais qu’entre l’un et l’autre il y ’a eu une révolution ; que dans les premiers âges, alors que l’homme était à peine dégagé du sein de la nature, il voyait en chaque créature une sœur, une amante ; que les plantes et les animaux étaient nos premiers précepteurs ; que tous ces êtres, que nous dirigeons, nous conduisaient alors mieux que nous n’aurions fait nous-mêmes, et que nous profilions à contempler ces irréprochables enfants de Dieu.
Ils peuvent, sans responsabilité aucune, enseigner « que Dieu est tout ou qu’il n’est rien ; qu’il n’y a rien que le néant et le plaisir; que le paradis est une maîtresse ; que la trace de ses pieds que la bise a effacée, est toute l’immortalité ; que le vrai progrès moral et religieux consiste en ce que chacun obéit à la loi qu’il se donne à lui-même, et qui doit être aussi par lui considérée comme la volonté du créateur révélée à son esprit par la raison ; que l’on n’est pas plus coupable de ses opinions que la toupie de tourner sous le fouet de l’enfant ; que les siècles ne sont pas plus coupa* blcsde leurs opinions que les hommes des opinions de leur siècle; que l’amour de soi est le principe de toute espèce d’affection, qu’il la détermine dans toutes ses tendances , la pousse à tous ses degrés, en constitue tous les phénomènes; qu’être plein de sollicitude, d’intérêt et d’amour pour une existence étrangère, pour un être non moi (père, roi, patrie) est une hypothèse absurde ; que les grands hommes ont été pris et qu’eux-inêmes se sont pris pour les instruments du destin , pour quelque chose de fatal et d’irrésistible ; qu’il n’y a pas d’erreur dans le fond de celte pensée, et que le caractère propre, le signe du grand homme, c’est qu’il réussit ; qu’il faut que le grand homme réussisse dans quel genre que ce soit ; que le grand guerrier n’est tel qu’à la condition de gagner beaucoup de batailles, de faire d’épouvantables ravages sur la terre ; que nul guerrier ne doit
« être appelé grand homme, ou que s’il est grand, il faut absoudre a et absoudre en masse tout ce qu’il a fait ; que tous les mondes , « industrie, état, art, religion, philosophie et leurs résultats de « toute espèce , sont marqués en haut en caractères immuables ; « que la Providence ne les a pas seulement permis, mais qu’elle « les a ordonnés, et que la nécessité est le caractère propre et es- « sentiel qui partout la manifeste ; que l’humanité a toujours a raison ; que les intentions , la bonne volonté , la moralité , tout a ce qui ne se résout pas en fait , est compté pour rien par l’hu- « manité ; que le bon sens veut le succès; que l’intérêt public a ne s’attache qu’aux grandes choses, quels qu’en soient le principe « et le but ; que c’est un arrêt de l’éternelle justice qu’une vo- « lonté honnête et ferme atteigne son but , et qu’une volonté faible a ou vicieuse soit au moins condamnée au châtiment de l’impuis- « sauce ; ou en d’autres termes que le succès est le seul critérium « de la grandeur et de la morale 1 Ils ont pu et ils peuvent impunément encore soutenir, enseigner, au nom de l’état, et avec l’or de nos budgets :
« Que le corps n’étant que physique , il y aurait sans doute de « la folie et par conséquent quelque mal à le détruire sans raison , « à le mutiler par caprice ; qu’après tout , il n’y aurait pas crime o et injure ; qu’on peut se tuer si l’on est grand homme , si l’on a « vécu comme Thémistocle , Condorcet ou Robespierre , si l’on a « assez vécu pour être raisonnablement fatigué de la vie ; que le mal « n’existe pas , que ce que nous appelons de ce nom n’est que « l’imperfection du bien ou de l’ordre , quelque chose d’impar- « faitement bon ; que nous apprenons tout des femmes comme fils, « comme amants ou amis ; que le concubinage est, pour la femme « qui a le beau idéal de l’amour et qui veut être grande, plus doux, « plus désintéressé, plus honorable que le mariage ; que poser , pour « base de l’ordre, la communauté du sol, des biens et des femmes, « enseigner que toutes les âmes sont de la même condition que o celle de Jésus-Christ, que toutes peuvent aller aussi loin et plus « loin que la sienne en méprisant toute législation morale ; que « juger ainsi, c’est placer Jésus-Christ très-bas, mais s’élever très- « haut sur ses traces ; que le saint-simonisme est le symptôme du
« besoin de rénovation qui nous travaille , le prospectus hâtif de la « philosophie du XIXe siècle ; qu’il sera bon de s’ingénier pour a que l’ouvrage annoncé ne reste pas toujours sous presse !
Ils peuvent impunément, au nom de l’état et du monopole, proclamer : « Que ce qu’ils ont écrit jusqu’à ce jour, ils le croient, « ils le pensent, ils le soutiennent encore; que, par consé- « quent, la souveraineté du peuple est éternelle , qu’elle est la « traduction de l’omnipotence de Dieu , un dogme , une religion , « une philosophie , une poétique ; que c’est à la révolte qu’on « reconnaît qu’il y a un peuple (1) ; que tout est permis pour la « défense de la patrie , même les vêpres siciliennes ; que les rois « ne sont que des tyrans , et que les tyrans n’ont jamais fait la « gloire de la patrie ; que les hommes terribles ( de 93 ) dont la « naïveté brutale n’avait pas craint d’inscrire sur un drapeau de « mort : Tremblez , voilà les bouchers, nous apparaissent aujour- « d’hui comme des géants, fléaux de Dieu, auxquels sont dues gloire « et reconnaissance, dieux eux-mêmes ; et qu’il faut en consé- « quence imposer silence à qui ose les accuser et les calomnier ; « qu’on connaît les fautes du dernier des Brutus,. qu’on pourrait a les dire , mais qu’on a pour cet homme au fond du cœur une « invincible tendresse; que continuer la charte de 1814 n’est pas « une erreur , mais une bêtise ; que puisque la monarchie est morte « et qu’il nous en reste.au moins le cadavre, il ne faut plus songer » qu’aux funérailles; que les pouvoirs actuels ne sont que des fan- « tômes ; que loi , société , église , religion , hommes, institutions , a ne sont aujourd’hui qu’une ombre, qu’on traite en ombre ; que les a lois ne sont pas des lois , que les rois ne sont pas des rois, mais a des fantômes qui n’ont que le visage; que les peuples eux-mêmes a ne sont pas des peuples, mais de véritables morts habillés du a manteau de la vie , et escortant dignement les royautés décréa pites ! (2) »
(1) Voici la phrase de M. Michelet : a La seule chose à quoi le peuple s’accordât ( voilà donc qu’il y a un peuple ) ce fut à se révolter. » ( Histoire de France , tome 3 , page 120. Philippc-le-Cel , 1300.)
(2) Toutes ces doctrines sont extraites , sans aucune altération du sens , et
Des professeurs largement soldés par l’impôt peuvent de par un monopole anti-constitutionnel enseigner dans leurs chaires , proclamer dans leurs livres toutes ces doctrines, insulter tous les cultes, blasphémer toutes les croyances , arracher tous les fondements des lois et de la morale publique ; et quand nous appelons de ces attentats notoires, permanents, à la charte, aux libertés qu’elle garantit à tous les citoyens , à nos droits , aux lois qui les protègent , vous répondez , vous : Ces professeurs sont indépendants 1 l’Université qui les nomme et dont ils sont membres , le monopole qui les impose à nous et à nos enfants, sont irresponsables! ils sont au-dessus des lois , de par la chaire de Ramus, le courage de M. Michelet , et les privilèges de François 1er !
Et quand nous insistons, quand nous vous démontrons au grand jour que vous déchirez le pacte social , que vous anéantissez les clauses les plus essentielles du contrat synallagmatique, passé entre le pouvoir et les députés de 1830, vous criez aux Jésuites , au parti prêtre , vous nous appelez avec une politesse où l’élégance le dispute à la variété , des insensés, des hommes absurdes jusqu'au délire , des gens ivres , des V Ârélin ivres , des crochetcurs ivres qui triomphons d'étaler notre exultation cérébrale devant des hommes à jeun (1)! et tout cela en France, au XIX siècle, au nom de la liberté de la conscience et des cultes, au nom de la morale , et en vociférant de toutes parts que nous vous insultons , que nous vous calomnions ! De bonne foi , vous devez bien rire de ceux à qui vous faites peur , et que vous espérez tourner contre nous par de tels moyens? et si vous croyez par là empêcher les députés, les
presque mot pour mot , des leçons et des écrits imprimés de MM. Edgard Quinet , Michelet, Lerminier , Michel Chevalier, Libri , Jouffroy , Damiron , J. J. Ampère , Villemain , Cousin , Lelronne , Matter, Fauriel, Galien Arnoult , Boitiller, et d’une foule d’autres , tous professeurs du collège de France, des facultés ou d’un ou deux autres cours qu’on prétend être indépendants. I.o Monopole universitaire rapporte prés de mille textes de professeurs de tous les degrés renfermant les mêmes doctrines , et approuvés, en grande partie, par le conseil royal de l’instruction publique. Il serait facile d’en tripler , d’en décupler le nombre.
(1 ) Voyez Revue de l'instruction publique, ltcvuc des deux mondes , National, Revue indépendante, cités plus haut, et les Débats cités par l'Univers, 1 C juin 1 843, etc .
électeurs , les pères de famille de lire nos accusations contre votre monopole , et l’emporter ainsi sur les lois, sur la charte, sur le bon sens public , il faut qu’il se soit passé depuis vingt-cinq ans de bien étranges choses dans notre pays , et que vous jugiez vousmêmes descendus bien bas ceux qui vous applaudissent et vous font cortège l